Article de revue

Robert Giraud (1921-1997)

Un poète de la rue

Pages 157 à 170

Citer cet article


  • Curatolo, B.
(2018). Robert Giraud (1921-1997) Un poète de la rue. Roman 20-50, 66(3), 157-170. https://doi.org/10.3917/r2050.066.0157.

  • Curatolo, Bruno.
« Robert Giraud (1921-1997) : Un poète de la rue ». Roman 20-50, 2018/3 n° 66, 2018. p.157-170. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-roman2050-2018-3-page-157?lang=fr.

  • CURATOLO, Bruno,
2018. Robert Giraud (1921-1997) Un poète de la rue. Roman 20-50, 2018/3 n° 66, p.157-170. DOI : 10.3917/r2050.066.0157. URL : https://shs.cairn.info/revue-roman2050-2018-3-page-157?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/r2050.066.0157


Notes

  • [1]
    C’est avec une extrême tristesse que nous avons appris la disparition de notre collègue et ami Bruno Curatolo, survenue le 30 août 2018. Professeur émérite à l’Université de Franche-Comté, il était l’un des collaborateurs les plus anciens et les plus fidèles de Roman 20-50 ainsi que de la revue nord’. Contributeur régulier de nos rubriques « La revie littéraire » puis « Romanciers tirés de l’oubli », il s’était spécialisé dans l’étude des écrivains méconnus du xxe siècle. Il avait aussi dirigé pour Roman 20-50 plusieurs dossiers, dont récemment celui consacré à Henry Poulaille, en collaboration avec Christian Morzewski, dans notre n°63 (juin 2017). Son édition de la correspondance de Roger Martin du Gard avec André Beucler était en cours au moment de son décès, et la contribution sur Robert Giraud que nous publions ici constitue le dernier article qu’il ait écrit, sans avoir pu en relire les épreuves. C’est avec beaucoup d’émotion que le comité de rédaction de Roman 20-50 propose cette étude à ses lecteurs, en manière de modeste hommage envers notre regretté collègue et ami, dont nous tenions à honorer la mémoire. À Aline Curatolo, son épouse, ainsi qu’à tous ses proches, nous exprimons nos très sincères condoléances et l’assurance de notre souvenir admiratif, reconnaissant et fidèle.
  • [2]
    André Beucler a fait de lui un portrait sensible dans Les Instants de Giraudoux et autres souvenirs, Genève, Milieu du monde, 1948 ; Bègles, Le Castor Astral, 1995.
  • [3]
    Pour une biographie empathique, on lira Monsieur Bob d’Olivier Bailly (Paris, Stock, « Écrivins », 2009).
  • [4]
    Jean Giraudoux, La Folle de Chaillot, Paris, Grasset, 1943 ; Théâtre de l’Athénée, 22 déc. 1945.
  • [5]
    Eugène Dabit en a fait une chronique avec « Grande Banlieue sud » dans Faubourgs de Paris (Paris, Gallimard, 1933 ; « L’imaginaire », 1990, p. 103-119).
  • [6]
    C’est ce qu’Henri Calet évoque sous le titre Huit quartiers de roture, essentiellement les XIXe et XXe arrondissements. Composé d’une dizaine d’articles écrits entre 1947 et 1950, ce recueil n’a été publié par Le Dilettante qu’en 2015.
  • [7]
    Cette nostalgie inspire à peu près toutes les déambulations de Jacques Réda, sur les traces de Fargue, Dabit et Calet ; voir, entre autres, Les Ruines de Paris (Paris, Gallimard, « Le chemin », 1977 ; « Poésie », 1993) et La Liberté des rues (Paris, Gallimard, 1997).
  • [8]
    Voir Antoine Compagnon, Les Chiffonniers de Paris, Gallimard, « Bibliothèque illustrée des histoires », 2017. Cet ouvrage est issu de son cours au Collège de France : « Les Chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres » (2016), cours suivi du colloque « Poètes de la voirie parisienne » (Collège de France, 12 mai 2016 ; programme disponible en ligne sur URL : https://www.college-de-france.fr/media/antoine-compagnon/UPL2957454457511791795_Antoine_Compagnon_Colloque_2016.pdf).
  • [9]
    Toutes nos références à l’œuvre de Robert Giraud, dorénavant placées entre parenthèses dans le corps du texte, renvoient à la bibliographie donnée en fin d’article. Lorsqu’il y a plusieurs éditions, nous citons la plus récente.
  • [10]
    Ce recueil, composé de huit chapitres, rassemble des chroniques publiées dans la presse des années soixante ; il avait été imaginé par Giraud comme un tableau du Paris qu’il aimait mais son éditeur ne fut pas convaincu. Il a paru à titre posthume en 2008.
  • [11]
    Charles Baudelaire, « Le mauvais vitrier », Petits Poèmes en prose (Le Spleen de Paris), 1867, IX.
  • [12]
    Id., « Le vin des chiffonniers », Les Fleurs du mal, 1857, LCIV.
  • [13]
    « La vie secrète des clochards de Paris » est le titre de la chronique que Giraud, du 8 oct. au 3 déc. 1956, donne à l’hebdomadaire Qui ? Détective ; voir la préface (« Envoyé spécial au royaume de la nuit ») d’Olivier Bailly au Peuple des berges, p. 7-17.
  • [14]
    Il ne s’agit pas de nier que de nombreux clochards vivaient encore en plein Paris dans les années cinquante mais de mesurer à quel point Giraud en a fait une légende.
  • [15]
    Georges Haldas, La Légende des cafés, Genève, L’Âge d’homme, 1976.
  • [16]
    Léon-Paul Fargue, Poisons [1946], Cognac, Le temps qu’il fait, 1992.
  • [17]
    Georges Haldas, La Légende des cafés, op. cit., p. 106.
  • [18]
    Ainsi la superbe photo de Doisneau ornant la couverture de Paris, mon pote ; on trouvera un excellent portrait, littéraire cette fois, de Giraud dans On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux, roman de Robert Bober (Paris, P.O.L., 2010, p. 195-209).
  • [19]
    « Il pénétra, une fois de plus, dans une brasserie. Il n’aimait pas les vrais cafés parisiens, ceux où les guéridons sont trop petits et où les consommateurs sont serrés les uns contre les autres » (Georges Simenon, L’Homme qui regardait passer les trains [1938], Romans, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2003, t. i, p. 668).
  • [20]
    Paris insolite de Jean-Paul Clébert venait de paraître (Paris, Denoël, 1953).
  • [21]
    Robert Doisneau, À l’imparfait de l’objectif : souvenirs et portraits [Belfond, 1989], Arles, Actes Sud, « Babel », 1995, p. 92.
  • [22]
    Jacques Yonnet, Enchantements sur Paris, Paris, Denoël, 1954, réédité sous le titre Rue des maléfices : chronique secrète d’une ville (Paris, Phébus, « D’ailleurs », 1987 ; Payot et Rivages, « Petite bibliothèque Payot », 1995).
  • [23]
    François Caradec, La Compagnie des zincs [1986], photographies de Robert Doisneau, Paris, Seghers, « Mots », 1991, p. 45.
  • [24]
    Giraud avait fait paraître plusieurs recueils de poésie dans les années quarante, en proximité avec l’école de Rochefort.
  • [25]
    François Caradec, La Compagnie des zincs, op. cit., p. 30.
  • [26]
    Ibid., p. 68-69.
  • [27]
    Il s’agit, bien sûr, d’anciens francs.
  • [28]
    Léon-Paul Fargue, Poisons, op. cit., p. 45.
  • [29]
    Ibid., p. 38-39.
  • [30]
    François Caradec, La Compagnie des zincs, op. cit., p. 32.
  • [31]
    Joseph Roth, La Légende du saint buveur [1939], trad. de l’allemand par Dominique Dubuy et Claude Riehl, Paris, Seuil, « Le don des langues », 1986.
  • [32]
    Voir Georges Darien, Biribi [1890], Paris, Le Serpent à plumes, « Motifs », 1998.
  • [33]
    Pierre Mac Orlan, Le Bataillonnaire [1920], Paris, Gallimard, 1989.
  • [34]
    Julien Blanc, Joyeux, fais ton fourbi [1947], Le Bouscat, Finitude, 2012.
  • [35]
    Cf. Colette, Paris de ma fenêtre [1942] et L’Étoile Vesper [1946], Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. iv, 2001, p. 682 et p. 784 (« Je m’appelle Renée, et je suis du Cher »).
  • [36]
    Léon-Paul Fargue, Poisons, op. cit., p. 86.
  • [37]
    Les Lieux de mémoire, t. 3, Les France, dir. par Pierre Nora, Paris, Gallimard, « Bibliothèque illustrée des histoires », 1992.
  • [38]
    « Ainsi le café est-il, pour moi, le lieu où naît la Poésie ; et celui par excellence, où tout homme, en parlant de ce qui lui arrive, devient poète ! Accède et fait accéder les autres – le vin aidant – à l’État de Poésie » (Georges Haldas, La Légende des cafés, op. cit., p. 92).
  • [39]
    On pense, par exemple, aux auteurs du Dictionnaire de l’argot français et de ses origines [1999] (Paris, Larousse, 2001), Jean-Paul Colin, Jean-Pierre Mével et Christian Leclère.
  • [40]
    Par manque de naturel, un roman comme La Coupure échoue, toutefois, à évoquer de façon convaincante « l’univers des voyous parisiens » (4e de couverture).

1 Dans l’histoire de la littérature française contemporaine, on connaît la giralducie, aristocratique, conçue pour des personnages d’exception, ne connaissant de la langue française que ses plus beaux tours classiques : c’est la patrie de Jean Giraudoux [2], entré au panthéon des lettres ; on connaît moins bien la giraldie, plébéienne, composée en grande partie de ratés, de loques, d’ivrognes, ne s’exprimant qu’en argot : c’est le pays de Robert Giraud, exclu des manuels académiques [3]. Il est vrai que l’auteur de La Folle de Chaillot[4] s’était aventuré dans les bas-fonds de la capitale afin de donner une vision prémonitoire de l’urbanisme moderne mais son peuple souterrain ne pouvait avoir que des côtés artificiels, comme il convient au théâtre où tout n’est que maquillage et illusion. Avec Robert Giraud, tout au long d’une œuvre nourrie d’expériences vécues, se dessine la mémoire d’un Paris véritablement populaire, images et paroles comprises, au cœur même de ces rues qui n’appartiennent plus qu’à l’histoire.

2Le territoire de Giraud va des quartiers les plus anciens de Paris jusqu’aux banlieues les plus louches [5], en passant par des zones mal définies entre ville et faubourg [6], tout cela avant les grands bouleversements des années soixante [7]. Ce pays tire sa physionomie d’une seule réalité, la rue, celle où l’on erre, on vit, on dort, on meurt… lieu de passage, redouté par le bourgeois, élu par le vagabond et le poète ; Giraud en a été le chantre, à la suite d’un Hugo ou d’un Baudelaire [8].

3Nous commencerons donc par prendre un exemple caractéristique de cette poésie urbaine toute teintée de nostalgie, comme il se doit ; puis nous nous attarderons plus longuement sur l’élément essentiel de la prose giraldienne, le bistrot ; enfin, nous proposerons quelques remarques sur l’argot comme langue littéraire [9].

« Inventaire de la rue »

4« Inventaire de la rue », c’est le titre d’un chapitre de Paris, mon pote[10] qui, après un hymne aux concierges de la capitale, entreprend une déambulation propice à l’évocation des boutiques croisées « avant d’atteindre le bistrot, halte ou relais » (p. 64) ; il y a d’abord celle du boucher, « rouge comme les quartiers de viande fixés à des crochets moyenâgeux » (loc. cit.), avec laquelle contraste le « vert pomme des devantures de fruits et primeurs », suivi du « marbre gris ou beige » (p. 65) de la charcuterie ; en passant, l’observateur note que « la triperie solde des coeurs qu’aucune flèche ne peut plus clouer sur le calcaire d’un mur ou l’écorce tendre d’un platane » (loc. cit.), ce qui en dit long sur la démonétisation de l’amour. De même, la vie est discréditée par ces « mannequins embaumés » du magasin de confection, dont le « regard fixe n’a d’autre horizon que l’étalage qui leur fait face, celui du marchand de couronnes mortuaires » (p. 65-66). Défilent ensuite la pharmacie, avec ses deux boules rouge et verte, la boutique de dessous féminins, la façade du marchand de couleurs dont l’arc-en-ciel se détaille « dans de petites boîtes, sous le nom de Ripolin » (p. 66). Puis viennent les personnages typiques de cette rue parisienne, la marchande des billets de loterie – « une authentique aveugle » (p. 67) –, le crieur de journaux, reconnaissable à sa litanie – « Dernière toute fraîche, demandez la dernière » ; « Dernière complète, huitième dernière, sportive complète… résultats des courses » (p. 68-69) –, qui ne pèse pas lourd face au vitrier, portant « son atelier sur son dos, comme une hotte de vigneron » (p. 69). C’est évidemment le même qu’a immortalisé Baudelaire [11] en une figure sans âge ; l’escorte le laveur de carreaux, « magicien de la rue » (p. 71), capable de rendre leur transparence aux vitrines les plus souillées. « Les artisans de la rue, dit Giraud, sont des artistes », tel « le raccommodeur de faïences et de porcelaines » (p. 71), « le marchand d’herbes » (p. 72) – le « roi des verduriers » (p. 74) –, « la marchande de ballons rouges […], – marchande d’illusions » (p. 75), le rémouleur, la marchande de poisson, le chiffonnier, « le meilleur marchand de rêves palpables que l’on puisse rencontrer » (p. 79) – encore un souvenir de Baudelaire [12] –, le champion de foire, « Jo le Libournais » (p. 81), la dame du manège, « les marchandes de souvenirs » (p. 84), le marchand de glaces l’été, de marrons l’hiver, le marchand de tapis, des « Kairouan de la Chapelle ou de Clichy » et, enfin, de « Caca… caca… cacahuètes… » (p. 86).

5Il ne fait pas de doute que ce Paris-là a disparu depuis belle lurette, comme dirait Calet, et qu’au moment où il en fait la chronique, Giraud puise tout à la fois dans sa mémoire et dans celle des représentations artistiques – poésie, chanson, dessin, peinture… Ce décor, ces personnages sont aussi obsolètes que ce « peuple des berges », suscité pour un reportage sur « La vie secrète des clochards de Paris » [13] ; le sommaire du recueil montre que Giraud alterne les portraits de groupe – « Braconniers de la Seine » – ou de spécimens – « L’Amiral, prince des pilons », « Pépé le voleur de chiens » – afin de décrire un mode de vie plus proche du xixe siècle que de la quatrième République [14], dans un genre littéraire qui fit florès dans l’après-guerre : le public apprécie la vie prise sur le vif, telle que les journaux sont capables de la rendre, mais il faut y faire entrer une part de légende, de pittoresque venue de la mythologie plus que du quotidien. Ainsi en est-il de cette « Nénette », dans Paris, mon pote, qui « promène sur le plus célèbre pont de Paris sa misère, son rêve et son mystère » (« Le pont des Arts », p. 154) ; par sa description, elle aurait pu être un personnage de La Folle de Chaillot si elle était remontée vers les beaux quartiers. Nous sommes ainsi au pays de l’imaginaire, dont la réalité ne saurait pourtant être mise en doute.

La légende des cafés

6Nous empruntons son titre au recueil de Georges Haldas [15] qui, élargi à une dimension universelle, n’est pas sans rappeler Poisons de Léon-Paul Fargue [16] dans l’intention de voir la face réelle du monde dans ces endroits que la morale réprouve :

7

Âme des Cafés, c’est cette vraie vie, je le confesse, qu’en toi j’ai, de tout temps, pressentie. […] humbles et terribles cafés, miroir, pour moi, de la condition humaine, et parfaits inspirateurs en poésie, contre tous ceux qui vous méprisent, je vous rends grâce ici. Et vous salue [17].

8Cet hymne, Robert Giraud l’avait entonné dès 1955 avec Le Vin des rues avant d’en faire un de ses motifs préférés, l’iconographie le représentant toujours un verre à la main, au comptoir de ses établissements habituels [18]. Ce n’est pas ici le lieu de tracer une distinction nette entre le café, la brasserie, le bar et le bistrot, l’estaminet, le caboulot, les premiers étant plus fréquentables, les seconds, qui ont la faveur de Giraud, davantage réservés à une clientèle déclassée [19] : il arrive que les deux catégories se confondent dès lors que l’ivresse fait son œuvre, de Montparnasse à Montmartre, car l’alcool demeure le thème principal de cette partition ainsi que la bohême et la clochardise, Verlaine restant la figure tutélaire du poète-ivrogne.

9 Robert Doisneau, dans le chapitre de son ouvrage consacré aux bistrots, rapporte comment la vocation vint à son camarade :

10

Appuyé au comptoir, il racontait, pour une poignée de chers auditeurs, les rencontres de ses nuits des Halles, de Maubert ou de Mouffetard.
Il racontait si bien qu’Albert Fraysse, en Aveyronnais économe, était écœuré par ce gâchis. Un soir n’y tenant plus : « Nom de Dieu, Bob, c’est toi qui dois écrire [20]. Viens dans la cuisine, j’ai à te parler ».
C’est ainsi que notre Bob, expédié par les soins du bon Albert dans l’île de Bréhat, a fini par pondre le Vin des rues.
Le titre avait été trouvé par Jacques Prévert qui, le premier, avait eu le manuscrit en main, manuscrit sans ratures : le temps de décantation avait été suffisamment long pour permettre un travail propre [21].

11Ce premier livre se présente en effet comme un récit oral adressé à un interlocuteur muet et anonyme, parfois interpellé et tutoyé par un narrateur dont le nom apparaît furtivement : « – […] Robert, mais les copains m’appellent Bob » (Le Vin des rues, p. 38). À sa sortie, il fut couronné par l’Académie Rabelais, qualifiée mieux qu’aucune autre pour décerner un prix à une œuvre dans laquelle langue verte et ballons de rouge font une heureuse composition. À partir de cette date, il faut donc distinguer en Robert Giraud trois auteurs : celui des romans, entre autres La Route mauve (1959), La Petite Gamberge (1961), La Coupure (1966), celui des chroniques parisiennes, Carrefour Buci (1987), Les Lumières du zinc (1989) et, à titre posthume, Paris, mon pote (2008) puis Le Peuple des berges (2013) ; le spécialiste enfin du langage argotique qui, de 1965 à 1993, a publié plusieurs lexiques et florilèges. Le fil conducteur de cet ensemble est, à n’en pas douter, le rôle principal qu’y joue le bistrot et c’est ce qui en fait l’originalité.

12 Bistrot, c’est d’abord un mot, qui s’écrit avec ou sans « t » selon l’origine qui lui est donnée : certains la trouvent dans le souvenir laissé par les Cosaques arrivés à Paris en 1814 – bistro signifiant vite en russe –, d’autres, dont Giraud, pensent que :

13

[…] le mot litigieux est vraiment français et qu’il provient d’une suite d’allitérations et de déformations de mastroquet tout simplement. En louchebem (ce langage particulier aux bouchers) mastroquet devient listroquem. Reprenant le mot au vol l’argot à son tour le malaxe et le refond pour en faire listroquet, listroque, troquet, bistroquet et finalement le raccourci bistrot avec un t car il ne faut pas oublier que l’on dit en parlant de son tenancier ou de sa tenancière qu’il est un bistrotier ou une bistrote (Bistrots, p. 12).

14 Quod erat demonstrandum et qui atteste que, si mythe il y a, il est bien de chez nous. Comme chacun le sait, le génie d’un peuple est dans sa langue.

15Le bistrot en littérature, à franchement parler, est un lieu commun : pour nous limiter au domaine du roman policier, il suffira de citer Georges Simenon ou André Héléna et surgiront immédiatement des décors familiers. Mais, chez Giraud, il ne s’agit pas de toile de fond : le bistrot y est bien le héros. Si l’on examine les œuvres narratives, on peut établir que, dans Le Vin des rues, les deux tiers des scènes se situent dans des cafés ; La Route mauve, le seul roman rural de Giraud, fait apparaître, par un récit rétrospectif, une vie nocturne concentrée dans les bistrots des Halles et s’achève dans un bar-tabac de campagne ; La Petite Gamberge se déroule pour moitié dans le même bistrot ; La Coupure construit son intrigue sur la rivalité qui oppose deux bandes de truands pour la possession d’un café-tripot ; Carrefour Buci et Les Lumières du zinc n’ont d’autre objet que de brosser les portraits hautement colorés des buveurs hantant le VIe arrondissement et alentours, de même que Paris, mon pote. Il convient donc de rendre à Robert Giraud cette justice littéraire : il est à ce jour le plus grand poète en prose des bistrots parisiens, aussi bien par la constance du sujet que par la vérité de ses fictions. On s’intéressera de ce fait aux éléments de son œuvre qui, dans leur valeur métaphorique, chantent le mythe d’un éternel retour de l’être à son néant. Il ne fréquentait ni Le Flore ni Les Deux Magots, mais son humanisme avait une étoffe peut-être plus solide que celle des intellectuels de son temps, lesquels, sans dédaigner les produits de la vigne, absorbaient des alcools qu’on ne servait pas dans les endroits que fréquentent l’écrivain et ses personnages. Bon ou mauvais, le vin y est commun et d’une seule couleur : « La nuit a toujours le goût du vin rouge, du beaujolais de préférence […] », lit-on en ouvrant Le Vin des rues (p. 11) ; dans La Route mauve, Giraud écrit : « Servi aux tables, le même liquide uniformément rouge laissait sa trace, sa signature, le sillon mauve des verres trop pleins imprimé sur les toiles cirées » (p. 176) ; et dans Carrefour Buci : « Ici, tout le monde marchait au gros sans fard, un treize degrés, pesant son poids quand il tombait dans l’estomac » (p. 16).

16Le sociologue qu’il se veut être parfois le confirme :

17

De toutes les boissons, la gobette, le vin rouge est celle qui recueille le plus grand nombre de suffrages. C’est le picrate, le pive, le pivois, le pichtegome, le casse-pattes, le décapant, le brutal, le pinard, le rouquin, le rouquinos, l’antidérapant, le petit velours (Bistrots, p. 40).

18Où l’on voit que le sujet inspire l’argologue. Ainsi, même s’il n’est jamais beaucoup question d’assommoirs chez Giraud, les milieux qu’il évoque sont populaires, voire miséreux et ses personnages de vrais buveurs – des « pionnards » – sans être forcément des « nez-sales », à savoir des ivrognes. Au demeurant, et contrairement à Antoine Blondin par exemple, notre auteur fait peu de cas de l’ivresse sauf en quelques exceptions remarquables, comme dans Les Lumières du zinc à propos de son ami Jacques Yonnet : « Évoluant dans un monde imaginaire où le merveilleux qui lui fit écrire ses Enchantements sur Paris [22] galopait à toute bride, il interprétait avec une lucidité puisée au fond des verres de rouge – des négatifs, disait-il – l’événement anodin […] comme une manifestation tenant de la haute magie » (p. 23), et surtout, dans Le Vin des rues : « L’ivresse fait éclore parfois le don des mots et des phrases » (p. 177).

19Cela vaut en premier lieu pour les conversations enregistrées in situ mais instaure, d’autre part, une relation non négligeable entre le boire et l’écrire, ou tout au moins le dire car, ne l’oublions pas, Robert Giraud est avant tout un conteur, comme le démontre la facture de Carrefour Buci. Muni de ce sésame, le narrateur de ses récits guide le lecteur en un royaume où l’amour du verre inspire un lyrisme volontiers pittoresque. Ignorant les grands cafés des boulevards, la route du vin passe, dans Les Lumières du zinc, par les « petits bistrots, humbles bibines, tabacs du coin, bouchons populaires, antres de bougnats » (p. 23). Ces derniers apparaissent comme les pères fondateurs de la dynastie des limonadiers :

20

Le bougnat, tout simplement l’auvergnat qui tient à la fois commerce de boissons et de charbons. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le bougnat est une figure essentiellement parisienne. Sa boutique se reconnaît immédiatement. Étroite en principe, séparée en deux dans le sens de la longueur par une cloison en bois, d’un côté le comptoir, de l’autre le charbon (Bistrots, p. 17).

21Ainsi rencontre-t-on dans Les Lumières du zinc « Voisin, le bois-charbon de la rue des Beaux-Arts » (p. 33) ou « Roger et Juju Gibelin, les bougnats de la rue Mazarine » (p. 76) ; et dans Le Vin des rues « Charlot, un bougnat tout près de la Maubert, où des clients de passage aimaient à venir s’encanailler » (p. 93). François Caradec les évoque comme souvenirs d’une époque révolue : « Je les ai vus disparaître un à un, les bougnats de quartier, mussés à l’ombre des petites rues transversales » [23]. Pour la catégorie des tout petits établissements, on trouve aussi une curiosité photographiée par Doisneau (Bistrots, p. 41) et décrite par Giraud dans deux ouvrages, Le Vin des rues et Les Lumières du zinc ; voici la version du second :

22

L’estanco du père Dubreuil, rue des Villegranges, sur la zone séparant le boulevard Mortier des Lilas, était une cabane en bois dont la charpente s’appuyait au tronc d’un orme centenaire dans lequel la clientèle, pour peu intellectuelle qu’elle fût, voyait se concrétiser l’image de l’authentique pilier de bistrot. Il fallait « prendre garde à la marche », comme c’était écrit près du bec-de-cane, pour poser pied en contrebas sur un sol de terre battue qui aboutissait au comptoir. Celui-ci était des plus rudimentaires, mais se dressait, paraît-il, à la limite de Bagnolet et des Lilas, ce qui faisait finement dire au patron lorsqu’il picolait dans la salle :
– Moi, j’me saoule aux Lilas et j’cuve à Bagnolet (Les Lumières du zinc, p. 5).

23Dans Paris, mon pote, on trouve un café plus rural encore : « Quai de la Seine, près d’une passerelle invraisemblablement arquée au-dessus du canal Saint-Martin, le bistrot placé en retrait, derrière un jardinet pelé, offre l’aspect quiet et fermé d’une maison hollandaise » (p. 127). Souvent les bistrots sont comparés à des « niche[s] […] creusées à même les façades » (Carrefour Buci, p. 10), lieux troglodytes de refuge ou de repos, surtout dans les quartiers au relief accidenté :

24

Chez René, […] [l]a porte s’ouvrait sur le trottoir grimpant de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, presque en son milieu, point particulièrement stratégique, à la fois pour ceux qui tentaient l’escalade et qui trouvaient là un havre où souffler, et pour ceux qui descendaient, trop heureux en cours d’expédition de pouvoir traîner les pieds sur un carrelage horizontal (La Petite Gamberge, p. 22).

25À l’intérieur, un « comptoir large et bas » (ibid., p. 23), pièce maîtresse d’un ameublement précaire, car dans les bistrots de Giraud on consomme surtout debout, position naturelle du pilier qui doit, c’est un point d’honneur, se tenir droit avant que d’être raide. Chez la mère Guignard du Vin des rues, « [l]e comptoir arrondi faisait toute la salle, pas de sièges, pas de tables, une seule cependant tout au fond à droite en entrant et qui servait uniquement au coiffeur arabe, plus tard remplacé par un nègre » (p. 158). Ailleurs, se profile « le long comptoir du fameux Café de la Poste aux Halles, à l’angle de la rue des Lavandières-Sainte-Opportune » (p. 15). Chez Jacqueline, toujours aux Halles mais dans Les Lumières du zinc, le comptoir mesure « treize mètres » (p. 11) et dans La Petite Gamberge, le « petit troquet bien de chez nous […] poss[ède] un comptoir épais en forme de fer à cheval » qui « occup[e] à lui seul les deux tiers de la pièce, laissant juste assez de place pour contenir une rangée de quatre petites tables le long d’un côté » (p. 74). Complétons cet inventaire par une visite à quelques endroits familiers.

26À la terrasse de la mondaine brasserie « Lipp », où il lui arrive de se prélasser en compagnie du poète Maurice Fombeure [24] (Les Lumières du zinc, p. 34), Giraud oppose des établissements moins en vue : « Le Tabac de l’Institut » (p. 39), le « Chai de l’Abbaye » (p. 50), « la Tartine » (p. 54), « Le Terminus de Tintin » (p. 60), voire « la Palette, un bar à filles près Réaumur » (p. 44). Qu’à de belles études d’onomastique tant de dénominations semblent vouloir convier ! Sans être spécialiste, François Caradec constate que « [l]e café, à Paris, est plus volontiers topographique » : « Il porte un nom de rue, de carrefour, de quartier : Brancion, l’Étoile, les Gobelins, Pigalle. Ou de poète : Verlaine, Apollinaire, François Coppée, Victor Hugo ! » [25] ; et il s’amuse à dresser la liste des bistrots dénombrés au cours du trajet en autobus entre la Porte de Gentilly et la rue des Écoles : « Trente-neuf débits de boisson de qualité variable et de confort divers, soit une moyenne de trois cafés entre deux stations. / Tout compte fait […] je reviendrai à pied » [26], conclut-il. Cependant le plus pittoresque des endroits, évoqué à la fois par Giraud et Doisneau, est le « Café Curieux » ; le premier écrit dans Le Vin des rues :

27

Faut voir l’établissement, seul le comptoir indique le bistrot, avec les bouteilles évidemment. Le reste tient à la fois du musée, du marchand de souvenirs de vacances, de la salle des ventes […], du bazar d’antiquités […].
Il n’y a plus de murs, cachés, camouflés, effacés à jamais sous les tableaux, les assiettes, les vitrines qui grimpent haut remplies de verres de cristal, s’il vous plaît, de toutes formes, de toutes tailles, de toutes dimensions, Baccara, Bohême, Venise, verres du Rhin, où la clientèle boit son beaujolais à vingt-cinq francs le verre [27], le décor est gratuit. La clientèle, les tireurs de diables des Halles ne cassent jamais les emballages (p. 49-50).

28Les photographies du second ont paru dans la revue Le Point en 1960 (p. 18) – reprises pour Le Vin des rues dans l’édition de 1983 (p. 18) – et dans La Compagnie des zincs (p. 55). Dans ces décors règnent des personnages que la démarcation inviolable du comptoir distingue en deux ethnies, les patrons et les clients. Alcide, le propriétaire du « Café curieux » susnommé, « ne craint personne – jeune il faisait les poids et haltères – la poussière est son seul ennemi » (p. 49). Autorité et forts abattis sont souvent les points communs des « tauliers », comme on dit, ainsi, dans Les Lumières du zinc, « Jo les Gros Bras, une terreur » (p. 11), ou, dans La Route mauve : « Derrière son comptoir la patronne avait parlé. Sur ses ordres, les clients s’étaient tassés un peu plus […] » (p. 80). Une longue expérience est également nécessaire à une solide réputation :

29

Avec ses quarante ans de métier, la Mémère était une bonne vieille à la coule qui savait se fader sur tous les turbins où elle était au parfum. Fallait se lever de bonne heure pour essayer de la bordurer. Avec ça elle avait le bras long et un coup de pouce non négligeable. Son contre la soif, elle l’avait monté de toutes pièces, à la force du poignet. Avant d’arriver à acheter les murs, des hectos et des hectos de gros rouge s’étaient laissés couler des années durant derrière les cols dépourvus de cravates (Le Vin des rues, p. 186).

30Si la « Comtesse Popo » ou « la mère Viscope » méritent une mention, la palme du savoir-faire et de l’originalité revient sans conteste à Lothaire, l’un des « héros » de Carrefour Buci :

31

À part son blase fleurant le carolingien bon teint, qui peut faire rêvasser les férus d’histoire au demeurant peu assidus de nos bibines, il n’a pourtant rien d’attirant ce pédé sans âge au visage gras et triste d’évêque papelard qui, mis sur la touche, aurait rempilé dans le jaja, si ce n’est une curieuse manie. Souffrant de troubles cardiaques, qu’il dit, il vit les pieds dans l’eau sous prétexte que cette thérapeutique, recommandée par qui, je me demande, facilite la circulation. La gueule d’un mec égaré dans son estanco en découvrant une tête au ras du zinc, comme parée sur un plateau, un corps tassé derrière le rade, sur un tabouret, et deux panards bien blancs marinant dans l’eau d’une cuvette, on n’ose pas y penser (p. 11).

32Pour satisfaire à son caprice balnéaire, l’extravagant limonadier ne sert, bien sûr, qu’au comptoir et fait payer les canons de rouge – versés dans des verres à fond grossissant – avant qu’ils aient été déchargés.

33Quant à la clientèle, forcément plus nombreuse, elle n’est significative que recrutée parmi les habitués : « Une étrange humanité s’agglutinait au rade, pégriots de toutes espèces et tapins en tous genres, un véritable musée anthropométrique » (p. 74), écrit Robert Giraud dans La Petite Gamberge avant de convoquer, dans Les Lumières du zinc, « les débris d’une humanité composée de traîne-lattes, clochards et autres paumés respirant furtivement à la sauvette. […] [C]our des miracles en miniature » (p. 69). Dans Carrefour Buci, se rencontre, chez Lothaire, la « piétaille ordinaire des exploitants du quartier et des retraités de l’aventure qui ont pris ici leurs invalides » (p. 18). Cependant, ce qui ressort le plus nettement de ce milieu, c’est son caractère de confrérie, évident dans le titre de Caradec, La Compagnie des zincs, souligné par Léon-Paul Fargue : « Le café c’est le club des sans-club » [28]. Aussi Giraud insiste-t-il sur la conscience communautaire : « Dans certains bistrots d’habitués où l’on se sent vraiment en famille le patronyme n’a aucune importance […]. Le prénom quelquefois ou un surnom, seuls, désignent les individus qui n’ont plus besoin d’aucun papier pour prouver leur identité » (La Petite Gamberge, p. 27-28) ; dans Le Vin des rues : « On s’y retrouve autour d’un verre pour discuter, ce qui ne fait de mal à personne, on apprend les coups durs, les combines, les quêtes pour assister ceux qui sont au trou, les collectes pour acheter des couronnes à ceux qui ont levé l’ancre et tout et tout » (p. 56-57) ; ce qui n’empêche pas l’humour d’un dialogue : « – Tu signes la carte pour Mimile qu’est à l’hosto ? – Pourquoi faire, il est aveugle ! » (Les Lumières du zinc, p. 59) ; et qui n’exclut surtout pas la déréliction : pour Fargue, « ce sont les êtres de solitude et de méditation qui vont se poser sur les chaises de café, comme les araignées dans les encoignures, et qui tissent leur toile sans répandre de rayonnement autour » [29] ; pour Caradec, « [c]e sont les buveurs de la nuit, parfois un peu ivres et bavards, mais plus souvent silencieux et maussades. […] Ils boivent pour tuer le temps, en attendant que le temps les tue » [30]. Chez Giraud, on retiendra une scène, particulièrement sinistre : « Dans l’fond de la salle derrière la séparation à mi-hauteur d’homme, écroulé sur une table, un gars roupille comme dans un page d’hôtel. Son verre le veille à moitié vide. Au réveil, il se rincera les dents avec le restant » (Le Vin des rues, p. 45).

34Cet aspect rappelé, il convient maintenant d’admirer les portraits de buveurs qui, par leur singularité, entrent vraiment dans la légende, même s’ils ne sont pas des saints, tant s’en faut, malgré l’espoir exprimé par Joseph Roth dans la nouvelle écrite quelques semaines avant sa mort, en 1939 [31]. Aussi les plus vivants des personnages sont-ils largement ou entièrement fictifs. Deux visages d’abord, peut-être inspirés d’un vieillard de Ghirlandajo que l’on peut voir au Louvre, le premier dans La Coupure : « Le nez gros et fort se terminait par un tubercule couvert de bourgeons à faire pâlir d’envie tous les printemps de l’univers » (p. 154) ; le second dans Le Vin des rues : « […] Jojo tresse ses heures d’un comptoir à l’autre, le rouge étant l’engrais indispensable à l’entretien d’un nez énorme, tubéreuse ou cactus, on ne sait trop, sur lequel mûriraient des fraises des bois » (p. 156). Puis, au fil des récits, on croisera « le mousquetaire […] ancien bibliothécaire de la Nationale », « le docteur Minuit », « le Poète », « l’Amiral, Poulet le Martiniquais », d’anciens bataillonnaires comme « Coco », veuf d’un perroquet, « Roger-perd-son-froc », tous dignes des romans de Georges Darien [32], Pierre Mac Orlan [33] ou Julien Blanc [34], l’un d’eux surtout, Richardo, tatoué de partout : « […] la gaufre, le colbaque, les étiquettes, le tronc, le chibre, les miches, les brandillons et les fourchettes, les cannes et les arpions, tout le cuir quoi, sans rien oublier… […] » (Carrefour Buci, p. 47). Cet « homme bleu » (loc. cit.) comme pour authentifier son existence, « sortait un livre d’Albert Londres, Dante n’avait rien vu, publié en 1924, et sous-titré Biribi. Il l’ouvrait à la page 159, au chapitre intitulé “Le Gobelins vivant” où le journaliste rapportait son épopée de tatoué » (p. 51). Paradoxe de l’écriture qui, mise en abyme, rend plus vraies que nature les meilleures fables ! Ainsi en va-t-il de l’histoire d’une prostituée, Renée, dite Bébé : « Si tu aimes lire, tu connais madame Colette, l’écrivain, eh bien elle a raconté un peu ma vie dans un de ses bouquins : L’Étoile Vesper. J’la voyais souvent, avant, quand je travaillais au Palais-Royal, écoute. Et Bébé commençait à réciter : “Je m’appelle Renée et je suis du Cher” » (Le Vin des rues, p. 38-39) [35]. Terminons cette étrange revue par un autre tatoué, véritable allégorie vivante :

35

[…] le rouge ne risquait pas de lui monter à la face qu’il avait entièrement bleue de tatouages. Une tête de mort lui recouvrait le visage où des yeux blancs fous de lumière électrique essayaient de se cacher sans jamais y parvenir.
[…] Le Mort, le seul nom qui le désignait, occupait son temps à faire pondre des fourmis rouges pour le compte de riches éleveurs de faisans. Tout un chacun sait bien que l’œuf de fourmi est la nourriture principale de ce gibier (Le Vin des rues, p. 59-60).

36Autant d’existences mêlées, anonymes ou fameuses, discrètes ou tapageuses font que les bistrots, comme le prétend Fargue, sont « des académies, des vitrines, des Larousse en chair et en os, et comme une table des matières de l’histoire d’une ville et d’une époque » [36]. Le bistrot est donc bien un mythe non seulement parce qu’il constitue un « lieu de mémoire » [37], mais surtout parce que, le recréant de son verbe éternellement fécond, la littérature le change, tel qu’en lui-même, en l’objet d’une poétique [38].

Écrire l’argot

37Des extraits cités ci-dessus, il est aisé de constater que la langue de Giraud se veut argotique, lui-même étant devenu une sorte de spécialiste de la langue verte en publiant des ouvrages aux titres explicites, L’Académie d’Argot, L’Argot tel qu’on le parle, L’Argot du bistrot et surtout cette superbe anthologie parue au Dilettante en 1993, Faune et flore argotiques, munie d’un index fort précieux. L’idée de réunir en deux thématiques les meilleures inventions de la littérature française, afin d’illustrer chaque entrée, est bien celle d’un poète, doué d’une sensibilité dont le meilleur lexicographe est dépourvu [39]. C’est que la question ne tient pas tant à la connaissance d’un vocabulaire crypté qu’à la capacité à lui donner la puissance d’une image et à faire en sorte que cette image s’impose naturellement à l’esprit du lecteur. En effet, pour lire Giraud, nul besoin de dictionnaire ou de traduction, ainsi que ce peut être le cas avec les romans de San Antonio, d’Albert Simonin ou d’Alphonse Boudard, qui cherchent beaucoup plus à faire de l’argot une langue pour affranchis. Là réside la difficulté que Giraud a surmontée comme en s’en jouant : donner au langage parlé par ses personnages un air d’évidence, une apparence de génération spontanée, l’émanation d’une réalité propre à un milieu sans frontières précises [40]. De la rue au bistrot, du bistrot aux berges, les individus restent ce qu’ils sont, loin de tout embrigadement, fût-ce linguistique, l’argot étant leur façon de recréer la vie, d’en faire la métaphore. Il n’y a donc pas de code chez Giraud, pas d’initiation, même pas cette couleur politique que pouvaient avoir les textes déclamés par les habitués du Chat noir, l’argot tenant lieu d’arme agressive tournée contre la bourgeoisie. Cette langue du peuple est non seulement celle du quotidien, mais aussi celle qui fait naître les plus belles trouvailles, tout un chacun pouvant se révéler trouvère.

  • Le Vin des rues, Paris, Denoël, 1955 ; nouv. éd., 1983 (photographies de Robert Doisneau) ; nouv. éd. augmentée, Le Dilettante, 2017 (préface de Robert Doisneau).
  • La Route mauve, Paris, Denoël, 1959.
  • La Petite Gamberge, Paris, Denoël, 1961 ; Le Dilettante, 2016.
  • La Coupure, Paris, Denoël, 1966.
  • Bistrots, photographies légendées de Robert Doisneau, préface de Jacques Prévert, Le Point (Souillac ; Mulhouse) : revue artistique et littéraire, n°LVII, 1960.
  • Réservé à la correspondance, Paris, Denoël, 1965.
  • Le Royaume d’Argot, photographies de Robert Doisneau, Paris, Denoël, 1965.
  • Petite Flore argotique, illustrée par Gilles Sacksick, Paris, D. Halévy, 1968.
  • L’Académie d’Argot, illustrations de Moisan, Paris, Denoël, 1971.
  • L’Argot tel qu’on le parle : dictionnaire français-argot, Paris, Jacques Grancher, 1981.
  • Carrefour Buci, Paris, Le Dilettante, 1987.
  • Les Lumières du zinc, préface de Robert Doisneau, Paris, Le Dilettante, 1989.
  • L’Argot du bistrot, préface de Roland Topor, illustré de 31 photographies inédites, Paris, Marval, 1989.
  • Faune et Flore argotiques, Paris, Le Dilettante, 1993.
  • Paris, mon pote, Paris, Le Dilettante, 2008.
  • Le Peuple des berges, préface d’Olivier Bailly, Paris, Le Dilettante, 2013.

Date de mise en ligne : 14/02/2019

https://doi.org/10.3917/r2050.066.0157