Marguerite Duras : du non-dit au nom-dit
- Par Maxime Decout
Pages 143 à 158
Citer cet article
- DECOUT, Maxime,
- Decout, Maxime.
- Decout, M.
https://doi.org/10.3917/r2050.057.0143
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https://doi.org/10.3917/r2050.057.0143
Notes
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[1]
Marguerite Duras, Xavière Gauthier, Les Parleuses, Paris, Minuit, 1972, p. 11.
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[2]
Pour une autre approche de cette question, on consultera Hélène Merlin-Kajman, « “Des juifs allemands” », Les Dossiers du Grihl [en ligne], 2012, n°1, mis en ligne le 12 février 2012, consulté le 6 sept. 2013. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/5039. Plus généralement, sur les rapports de Duras à la syntaxe et au mot, on se reportera à Sandrine Vaudrey-Luigi, « Marguerite Duras et la langue », Poétique, n°162, avril 2010, p. 219-231.
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[3]
Voir à ce propos l’étude de Claude Burgelin, Les Mal nommés, Paris, Seuil, « La Librairie du xxi e siècle », 2012, p. 29-140.
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[4]
Sur ce vaste sujet, nous renvoyons, entre autres, à Christiane Blot-Labarrère, Marguerite Duras, Paris, Seuil, « Les Contemporains », 1992 ; Claire Cerasi, Marguerite Duras : de Lahore à Auschwitz, Genève, Champion-Slatkine, 1993 ; Michèle Fabien, « Auschwitz mon amour », in Écrire, dit-elle : imaginaires de Marguerite Duras, éd. par Danielle Bajomée et Ralph Heyndels, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 1985, p. 249-256 ; Catherine Bouthors-Paillart, Duras la métisse, Genève, Droz, 2002, p. 104-119.
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[5]
Marguerite Duras, Le Monde extérieur : Outside 2, éd. par Christiane Blot-Labarrère, Paris, P.O.L., 1993, p. 30.
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[6]
Marguerite Duras, Écrire [1993], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1995, p. 111.
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[7]
Marguerite Duras, Aurélia Steiner [1979], Le Navire Night et autres textes, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1989, p. 142.
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[8]
Ibid., p. 158.
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[9]
Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein [1964], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1976, p. 48.
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[10]
Voir à ce sujet Carole Ksiazenicer-Matheron, « Les Personnages juifs chez Marguerite Duras : une écriture d’après Auschwitz », in Le Personnage : miroitements du sujet, dir. par Florence de Chalonge, Caen, Lettres Modernes Minard, « La Revue des lettres modernes », Série Marguerite Duras, 4, 2010, p. 115-133.
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[11]
Voir Saul Kripke, La Logique des noms propres [1972], trad. de l’anglais, Paris, Minuit, coll. « Propositions », 1982.
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[12]
Roland Barthes, « Proust et les noms » [1972], Nouveaux Essais critiques, Œuvres complètes, t. IV, nouv. éd. revue et corr. par éric Marty, Paris, Seuil, 2002, p. 71-72.
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[13]
Sur ce phénomène inhérent au nom propre, on renverra à Marie-Noëlle Gay-Prieur, « Quand le référent du nom propre se multiplie », Modèles linguistiques, t. XI, fasc. 2, 1989, p. 119-133.
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[14]
Sur l’emploi métonymique du nom propre, voir Georges Kleiber, Nominales : essais de sémantique référentielle, Paris, Colin, « Linguistique », 1994 ; Marie-Noëlle Gary-Prieur, Grammaire du nom propre, Paris, P.U.F., « Linguistique nouvelle », 1994, et L’Individu pluriel : les noms propres et le nombre, Paris, CNRS-Éditions, 2001.
-
[15]
Marguerite Duras, L’Été 80 [1980], Paris, Minuit, coll. « Double », 2008, p. 67.
-
[16]
Il en va de même pour le nom « Hiroshima », qui condense le drame de la bombe atomique. L’emploi du nom de lieu comme métonymie d’un événement est une constante de l’écriture de Duras. Concernant le rapport entre les noms propres de lieu et d’événement, on consultera Alice Krieg-Planque, « À propos des “noms propres d’événement” : événementialité et discursivité », Les Carnets du Cediscor (Paris-Sorbonne nouvelle), n°11, 2009, p. 77-90, et Marie-Noëlle Gary-Prieur, « Le Nom propre, entre langue et discours », ibid., p. 153-168.
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[17]
Marguerite Duras, Césarée, Le Navire Night et autres textes, op. cit., p. 83.
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[18]
Marguerite Duras, Xavière Gauthier, Les Parleuses, op. cit., p. 22-23.
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[19]
Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner [1992], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2001, p. 31-32.
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[20]
Ibid., p. 30.
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[21]
Ibid., p. 121.
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[22]
Ibid., p. 113.
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[23]
Ibid., p. 100.
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[24]
Hélène Cixous, Jours de l’an, Paris, Des femmes, 1990, p. 119-120.
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[25]
Hélène Cixous, Neutre [1972], Paris, Des femmes, 1998, p. 45.
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[26]
Marguerite Duras, Aurélia Steiner, op. cit., p. 164.
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[27]
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, À la recherche du temps perdu, éd. par Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. 2, 1988, p. 285.
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[28]
Marguerite Duras, Détruire, dit-elle [1969], Paris, Minuit, coll. « Double », 2007, p. 18.
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[29]
Voir Marcel Proust, Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu, op. cit., t. I, 1987, p. 380.
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[30]
Marguerite Duras, Aurélia Steiner, op. cit., p. 174.
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[31]
Loc. cit.
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[32]
Voir John L. Austin, Quand dire, c’est faire [1962], trad. de l’anglais, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 1970.
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[33]
Marguerite Duras, Détruire, dit-elle, op. cit., p. 111.
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[34]
Thor semble d’ailleurs devenir lui aussi juif, comme l’indique une remarque très elliptique d’Élisabeth qui, au fil de la lecture, passe presque inaperçue (ibid., p. 68).
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[35]
Marguerite Duras, Abahn Sabana David [1970], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2000, p. 77.
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[36]
Loc. cit.
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[37]
Pour une autre approche de cette question, voir Llewellyn Brown, « Apprendre le nom juif : Abahn Sabana David de Marguerite Duras », in Le Personnage : miroitements du sujet, op. cit., p. 153-166.
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[38]
Marguerite Duras, Abahn Sabana David, op. cit., p. 79.
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[39]
Marguerite Duras, Le Camion, Paris, Minuit, 1977, p. 54.
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[40]
Ibid., p. 58.
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[41]
Ibid., p. 80.
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[42]
Identité fantasmée mais non assurée puisque la dame affirme aussi : « Il faut vous dire que nous ne sommes pas juifs – non. Ni arabes. / Ni juifs ni arabes » (loc. cit.). D’autant plus que l’identité chez Duras se construit rarement autour de la filiation, si ce n’est dans les Aurélia Steiner, et s’assure plus résolument à partir du lieu.
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[43]
Voir Saul Kripke, La Logique des noms propres, op. cit.
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[44]
Marguerite Duras, Aurélia Steiner, op. cit., p. 144.
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[45]
Loc. cit.
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[46]
Loc. cit.
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[47]
Ibid., p. 145.
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[48]
Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner, op. cit., p. 72-73.
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[49]
Plus exactement, il est renommé par Duras qui recrée son nom. Sur les enjeux de cette réinvention, qui est aussi baptême, par une Duras « onomaturge », on lira avec profit les analyses de Florence de Chalonge : « Marguerite Duras : les noms de Yann », in Onomastique et écriture de soi, éd. par Yves Baudelle et Élisabeth Nardout-Lafarge, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, « Espace littéraire », 2011, p. 87-102. Dans une autre perspective quant à ce nom, voir Mireille Calle-Gruber, « Habiter la résonance ou depuis quel endroit de ma vie j’écris », Roman 20-50, n°40, « Marguerite Duras : L’Été 80, Emily L., Yann Andréa Steiner », déc. 2005, p. 65-72.
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[50]
Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner, op. cit., p. 98.
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[51]
Ibid., p. 98.
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[52]
Ibid., p. 10.
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[53]
Ibid., p. 114.
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[54]
Marguerite Duras, L’Été 80, op. cit., p. 97.
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[55]
Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner, op. cit., p. 114.
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[56]
Ibid., p. 113.
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[57]
Marguerite Duras, « Remarques générales sur “Les Juifs” » [1971], Œuvres complètes, t. II, éd. par Gilles Philippe, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2011, p. 1262-1263.
1Il faut peut-être partir d’une évidence si commune qu’elle en devient parfois aveuglante : l’œuvre de Duras est, au sein de notre littérature, l’une de celles qui s’est aventuré le plus loin sur les terres arides où l’écriture s’expurge et s’épure, vibre dans les profondeurs d’un silence sans compensation. Mais, pour bien mesurer les implications d’une telle faille dans le verbe, il convient aussi de prêter attention à l’une de ses origines déterminantes : Auschwitz. Sans oublier ce deuxième facteur, connexe au premier, qu’est le rapport affectif, incontrôlé, toujours à la limite de la schizophrénie, que l’écrivain a entretenu après-guerre avec la judéité. Si l’on gravite ici dans la sphère biographique, de tels éléments ne sont pourtant pas sans conséquence sur l’écriture. Difficilement traduisibles en terme de logos, Auschwitz et la judéité s’élaborent dans l’ineffable. Appartenant à l’ordre de l’implicite, ils imposent déplacements et symbolisations pour émerger dans un univers romanesque dans lequel ils demeurent comme des corps étrangers. Mais pour affronter cette lacune où l’œuvre s’abîme, Duras brandit une entité linguistique qui sera aussi bien la trace onirique du non-dit que son exorcisme : le nom-dit. Car l’œuvre est aussi une histoire des noms, où « le mot compte plus que la syntaxe » [1]. Une aventure patronymique faite de migrations, de transferts, de proclamations mais aussi d’interdits, de censures et de retournements [2]. Son paradoxe est alors à peu près le suivant : le Moi juif est proprement innommable mais doit toujours être nommé. Le lecteur est alors en droit de s’interroger : le Juif de Duras est-il finalement autre chose qu’une affaire de langage, qu’un caprice ornemental d’essence patronymique ? N’a-t-il d’autre existence que linguistique ?
2Or, si l’œuvre se débat avec le nom, et plus généralement avec le mot, le cadre qui l’organise est pourtant ancien : il s’agit de la question de l’identité. Ulysse savait déjà à quel point un nom engage tout un être, si bien qu’il a osé braver le tabou de l’intégrité de la référence patronymique en devenant « personne ». Car, même si avec le nom l’identité touche du doigt quelque chose de concret, se donne aussi sur le mode du constat ou du fait, elle demeure malgré tout incertaine. Le nom n’est jamais de l’ordre de la possession pleine : il a été donné par quelqu’un, de sorte qu’il ne peut assurer au sujet une entière maîtrise de soi. Duras a assurément vécu elle-même ces drames identitaires du nom, avec ses travestissements et ses réinventions [3]. Mais ceux-ci s’accroissent pour elle lorsqu’il s’agit de se rêver juive ou de judaïser ses personnages. De la sorte, la question du nom-dit, plongée dans celle du non-dit, entre en résonance avec un fantasme d’institution de l’identité par une nomination, une proclamation, une déclaration, un acte de baptême qui, rêvant d’une parole performative, pourraient contourner l’ineffable. Hantée par les fissures du silence et les défaillances de la parole, l’œuvre de Duras offre une consistance au sujet juif en multipliant les scènes imaginaires où le nom juif se donne et se partage dans le vertige.
Tabou et totem du nom juif
3La judéité est assurément un objet d’élection dans l’œuvre de Duras [4]. L’un de ceux qui, ne pouvant être abordés de manière frontale, imposent une poétique de l’oblique et des tangentes. Car écrire sur la judéité, pour Duras, c’est mettre l’écriture à l’épreuve, l’engager dans une voie qui la tient en échec et la nie : celle du silence. Le point de départ en est un paradoxe : « […] les Juifs de mes romans, de mes films, nous dit-elle, ils se taisent comme moi. Nous nous taisons ensemble et ça fait le livre » [5]. Le livre de la judéité est celui qui est bâti avec du vent et du vide, celui qui vaut pour un partage du silence. Duras ne cesse de le répéter : Auschwitz est l’endroit où le signe a failli, où le langage s’est brisé. « Il est encore impossible d’aborder cet événement sans hurler. Il reste inconcevable » [6]. Telle est la limite irréfragable posée à la parole articulée et rationalisée. C’est pourquoi le nom juif est aussi silence ou cri, comme pour le père pendu hurlant trois jours durant « les mots Aurélia Steiner » qui « ont été repris ailleurs, dans d’autres étages, dans d’autres zones du monde » [7]. Ce chœur, dont la partition est réduite aux deux seules notes du prénom et du nom, c’est la mémoire brute de l’événement indicible, c’est l’unique mélopée que le lyrisme durassien parvient à chanter pour dire la mort et les camps. D’autant que ce nom est aussi serti sur le « petit rectangle de coton blanc » [8] à l’intérieur de la robe de l’enfant, réplique linguistique du rectangle blanc du camp, la cour centrale où est morte sa mère en lui donnant, à l’identique, son nom. De la sorte, ce patronyme, s’il apparaît comme menacé de disparition, se maintient parce qu’il se transmet de la mère à la fille mais aussi parce que, issu d’un double rectangle, il est un nom doublement encadré, séparé, presque sacré tant dans la langue (ce qui est métaphorisé par le rectangle de coton) que dans le réel (ce qui est métaphorisé par le rectangle de la cour centrale). Partout, l’imaginaire du mot et du Juif demeure alors foré d’une même lacune, celle du « mot-trou » [9], ce mot qui, faisant défaut à Lol, la première des Stein, la voue au mutisme.
4C’est donc à la fois contre et avec ce tabou linguistique que le nom-dit voudrait être un charme incantatoire pour affirmer l’innommable en nommant. Lorsque décrire ou expliquer sont insuffisants, voire impossibles, il ne reste plus en effet qu’à nommer. Et c’est en 1964 que cette nomination fait pénétrer pour la première fois la judéité dans l’œuvre, de manière furtive et feutrée, avec Le Ravissement de Lol V. Stein. Sa manifestation aura donc tout pour passer presque inaperçue : elle se love tout entière dans la maigreur d’un nom propre obsédant, celui de Stein puis de Steiner. Il y a pourtant une forme d’audace que l’on pourrait oublier : celle d’un nom qui, presque ne varietur, brut et violent, longtemps unique, se donne sans compensation ni vertige esthétiques mais où se réserve, malgré sa sécheresse, une véritable densité sémantique. Car ce nom sert de signifiant « juif » en cristallisant de manière ponctuelle et retenue tout ce qui ne peut être objectivé autrement [10]. Il assume et subsume tout un imaginaire dont il est la voie d’expression privilégiée. L’obsession patronymique a ici valeur de symptôme. Signifiant presque magique, ce nom, proche d’un procédé cryptographique, est la trace la plus sidérante, parce que la plus précaire, ténue et obscure, de cette judéité.
5L’emploi répété du même patronyme, Stein ou Steiner, en écho à sa transmission sans modification d’Aurélia la mère à Aurélia la fille, indique alors une propension à se référer à des occurrences singulières d’un type général. Rien n’est donc plus vain que de chercher, dans ses reprises au sein des différents textes, la marque d’un même individu que l’on pourrait nommer conformément à quelque document officiel. En raison de la multiplication d’univers fictionnels différents où le même patronyme s’inscrit, c’est-à-dire de mondes possibles qui pourraient presque être infinis, la synonymie entre le nom et une description définie fixe du personnage est sans cesse perturbée. Stein ou Steiner, une fois replacé dans l’univers intertextuel de Duras, n’est pas tout à fait un désignateur rigide puisqu’il remet chaque fois en jeu sa propre signification [11]. Dans le réseau de parentés intertextuelles et onomastiques, c’est un peu de l’individualité de la personne et du nom propre qui se perd. C’est pourquoi la rémanence du nom rive progressivement les personnages à une essence juive commune créée par leur circulation entre les textes, et actualisée chaque fois différemment, comme l’indiquent notamment les variations octroyées par leur prénom. Ce modèle acquiert ainsi une sorte de notoriété construite dans l’intertextualité. Il offre la possibilité de lectures croisées et d’échos entre les textes, faisant des personnages les membres d’une même famille, les Steiner. Ce réseau d’interférences à la fois trouble la référence patronymique en la pluralisant, puisque les Stein ou les Steiner ne sont jamais complètement superposables, et l’affermit à travers une cohérence qui serait sémantique mais aussi « autonymique », c’est-à-dire une cohérence qui repose sur le signe en tant que signe. Ce qui s’énonce dans cette double polarité : une assomption du nom juif en tant qu’il signifie par lui-même, au moins autant que par sa référence immédiatement perceptible.
Le nom juif : parole minimale, parole vitale
6Mais la singularité du nom juif est qu’il apparaît souvent comme privé des possibilités de la signification la plus immédiate. Dans cette perspective et à titre de comparaison, on pourra souligner tout ce qui sépare Duras de cet autre amoureux des noms que fut Proust. L’intérêt de la romancière pour le nom demeure en effet tout à fait étranger au modèle explicatif d’origine philologique ou sociologique qui caractérise la Recherche. Duras ne cherche pas non plus « à déchiffrer dans les noms qui lui sont donnés une sorte d’affinité naturelle entre le signifiant et le signifié » [12]. Cette connivence lui est comme interdite. Il lui est impossible d’entraîner la parole dans une forme d’auto-engendrement et d’expansion infinie. La sobriété, presque l’ascèse, imposée à un commentaire en quelque sorte minimaliste, est destinée à établir cette sécheresse en caisse de résonance du nom juif. Le nom propre parle comme de lui-même, mieux que ne saurait le faire aucune sorte de commentaire. Le lecteur est ainsi laissé seul face à une sorte de malaise : celui du flottement du sens. Privés de toute incursion dans le domaine des explications, les noms propres portent une signification ambiguë et problématique, parce que livrée au soupçon de la gratuité et à la pluralité des interprétations [13]. Le patronyme apparaît cependant assez souvent accompagné de divers procédés d’insistance comme l’emploi d’énoncés métalinguistiques dont la forme privilégiée est relativement constante, à savoir la répétition du terme « nom ». À titre d’exemple, les cinq dernières pages de la deuxième Aurélia Steiner comportent plus de dix fois ce mot, sans compter ses reprises pronominales. Ce déport métalinguistique, en tension avec le silence du récit sur le sens à donner au nom propre, a paradoxalement pour fonction de construire ce sens, en affirmant qu’il est mais qu’il demeure hors des possibles de la verbalisation.
7C’est ce qui est en jeu dans l’emploi métonymique du nom propre et tout particulièrement des noms liés à la judéité [14]. Parce qu’elle implique une contiguïté et non une rupture, la métonymie, plus que la métaphore, est l’une des figures de l’indicible qui, passant par le nom propre, opère un changement de désignation tout en maintenant un lien avec l’objet ineffable. Elle est la figure du resserrement, de l’économie et de la densité. Le nom d’Aurélia cristallise ainsi le « deuil entier des juifs » [15] et le nom « Césarée » résume toute l’histoire juive [16] :
8Il n’en reste que la mémoire de l’histoire et ce seul mot pour la nommer Césarée La totalité. Rien que l’endroit Et le mot [17].
9Le nom propre se pense de la sorte en antidote d’une réalité de la catastrophe qui, trop vaste, ne peut être appréhendée en tant que telle. Face à une chimérique saisie du non-sens, Duras rétorque que le microscopique, dans une écriture proprement holo-graphique, est le dernier refuge du sens en déroute, le précieux réceptacle où l’impensable peut être, sinon construit en tant qu’objet de pensée, du moins utilisé pour contourner les impasses de l’expression. Car la force souterraine du nom juif réside dans sa capacité à réaliser, de manière relativement économique, une exophore, c’est-à-dire de se référer, sans autre explication, à tout un contexte extérieur au récit, trop vaste et trop douloureux pour être accueilli dans l’espace du texte : les camps et la judéité. Cette judéité onomastique propose ainsi une constriction totale de la parole, un refus de la dilatation usuelle du discours, dans une nudité absolue.
10 Duras elle-même envisage que son personnage juif puisse se résumer entièrement à son patronyme, lorsqu’elle formule cette remarque au sujet de Stein dans Détruire, dit-elle : « Peut-être qu’il a un rôle nominal, finalement. Puisque le premier étonnement d’Alissa, si vous vous souvenez, porte sur le nom de Stein. […] Stein…, et elle est déjà dans un certain état de transgression » [18]. La résorption du personnage dans une sorte d’entité linguistique n’est donc pas antinomique de son rôle vis-à-vis des autres personnages dans la diégèse. Au contraire. Le nom propre est l’essentiel substitut d’un personnage impossible à définir selon les caractéristiques d’une narration traditionnelle comme son faire, son avoir ou son dire. C’est seulement lorsque le nom devient le tout d’un personnage ainsi débarrassé des encombrants oripeaux de la psychologie usuelle que commence le fonctionnement sémantique d’un patronyme qui semblait échapper partiellement au sémantisme. Si bien que le nom propre devient le sésame absolument nécessaire pour permettre l’écriture sur la judéité. Au sujet de Théodora Kats, ce personnage d’un livre abandonné, Duras affirme : « J’ai inventé le nom, peut-être, pour pouvoir parler des Juifs assassinés par les Allemands. Un corps sans nom aucun, ça ne servait à rien » [19]. Sans le patronyme, celui qui permet de nommer les an-onymes, de rebaptiser les rescapés qui « avaient oublié leur langue natale, leur prénom, leur nom, leurs parents » [20], le personnage juif est condamné à l’inexistence. Car il faut nommer pour vaincre le dessein nazi, celui de la déshumanisation. C’est pourquoi la faillite du livre entrepris sur Théodora Kats pourrait en réalité être la signature du triomphe du nom propre puisque, à lui seul, le patronyme de Théodora « était toute l’écriture de Théodora Kats. Tout était dit avec. Ce nom » [21]. Nul besoin des longueurs de la syntaxe, des complications de la rhétorique, de l’intrigue ou du personnage : le nom juif est proprement auto-suffisant. Il se passe même de tout livre que sa seule profération supplée amplement. L’inscrire, c’est déjà écrire toute la judéité, dans son essence. Si bien que, métonymie de cette identité indicible, le nom juif est tout simplement aussi métonymie de l’écriture de Duras.
Nom propre, nom commun, adjectif : les affinités électives
11Pourtant, autour des années 60, c’est Un homme est venu me voir, Détruire, dit-elle et Abahn Sabana David qui donnent à la judéité un nouveau tempo dans l’œuvre. Ses rythmes sont progressivement moins indexés sur une symbolique patronymique exclusive. Mais c’est surtout après cette première levée des censures que vient le chapelet des textes où la judéité se donne un corps de mots un peu plus vaste, un peu plus diversifié, en multipliant les signifiants « juifs » au-delà du seul patronyme, avec Césarée, Aurélia Steiner, La Douleur, La Pluie d’été, Yann Andréa Steiner. Comme le nom juif, le mot « juif » est pourtant un mot tabou et totem, associé, dans Yann Andréa Steiner, à un imaginaire de l’imprononçable qui fait écho à l’interdit entourant le nom de Dieu, YHWH. La monitrice, à la fin du récit, crie « tout bas un mot que l’enfant a reconnu et qu’il a crié à son tour. Un mot qui ne s’écrit pas, qui se parle seulement entre les Juifs, depuis dix mille ans, depuis cent mille ans, on ne sait pas » [22]. Ce « mot-trou », tétragramme sacré, formule en creux une sorte de prédicat linguistique et scriptural pour l’œuvre entière, où les signifiants « juifs » sont placés sur la frontière trouble du dicible et de l’indicible. Une chose est alors sûre : c’est une double polarité qui affecte ces signifiants. Leur incertitude, leur discrétion, et pourtant aussi leur évidence et leur omniprésence. Car à la tendance usuelle du langage à multiplier les signifiants pour une même référence, à cette diffraction permanente de la désignation, Duras oppose une constance presque inquiétante par un répertoire restreint de mots. Malgré le caractère évanescent de la référence juive, cette immobilité vise à assurer plus fortement la solidarité entre le signifiant et le signifié. De la sorte, l’œuvre rêve d’affirmer que le mot « juif » serait presque l’unique vocable qui résumerait toute sa pensée. D’où cette singulière abdication de la dépendance de l’adjectif « juif » par rapport à tout élément régisseur lorsque, dans Yann Andréa Steiner, la monitrice « a répondu qu’elle aussi était Juif » [23]. La grammaire durassienne est volontairement indocile et transgressive. L’invariabilité ouvre à un problème de logique qui ne peut être tranché de manière absolue. Reprenant l’adjectif masculin que l’enfant utilise pour se définir, c’est une connotation autonymique qui fixe le genre du mot, lequel semble ainsi ne plus être tout à fait l’adjectif qui fait pendant au nom, mais plutôt un nom placé dans un processus interrompu et partiel d’adjectivation. Il se mue en un adjectif paradoxalement invariable, c’est-à-dire une sorte d’impensable grammatical qui tiendrait autant de l’adverbe, du nom commun que du substitut du nom propre, comme le confirme l’absence de déterminant. Ni tout fait adjectif ni tout fait nom commun ni tout à fait nom propre, il est quelque chose d’un travail réciproque qui les lie et les définit l’un avec l’autre.
12Duras, comme pour le nom propre, n’utilise donc pas la matière première du mot « juif » pour la déconstruire, démultiplier les sens et déployer à l’infini le discours et la glose, comme le fait par exemple Hélène Cixous. Deux brèves citations suffiront à mesurer cette différence : « Fuis-je, ce n’est pas seulement pour faire résonner le secret du mot juif dans ma langue, c’est pour me ressusciter » [24], « aussitôt-cri--aussitôt Juif, perdu-entendu comme J’uif, en quelques lettres posé-coupé » [25]. Rien chez Duras de telles chaînes associatives, de tels jeux d’assonance où la langue glisse sans fin avec ivresse. Plus retenu, plus contraint, est sans doute le projet de maintenir l’énigme du sens au sein de la stabilité morphologique d’un mot qui ne se prête à aucune manipulation par proximité phonique, qui demeure une sorte de métal inaltérable. Les formes spécifiques des signifiants de la judéité ne seront pas la matière d’une alchimie linguistique. Au contraire, elles sont effort de dépouillement et de réduction du Juif à son essence irréductible, de stylisation de l’être. Contre l’expansion de la parole et de la pensée, nécessairement incomplète, il y a donc ce désir de concrétion et de sédimentation, pour retrouver une forme d’unité et de totalité.
13 Le mot « juif » est ainsi un mot désinvolte et dissident dont le désir premier est celui de la substantivation ; pour s’ériger en un nom, presque propre, recteur et central, pour s’affermir hors de toute désinence. Un exemple de ce syncrétisme grammatical entre le mot « juif » et le nom propre : l’absolue clarté de l’antonomase qui permet de désigner le héros d’Abahn Sabana David « le juif ». Ou encore, ce surgissement brutal, dans la bouche du marin rencontré par Aurélia, de ces mots : « Juden, Juden Aurélia, Juden Aurélia Steiner » [26]. La langue des amants se déchire ici et propose une sorte de gémination fertile où « Juden », le cri même de l’antisémitisme nazi, est désamorcé par son tissage chiasmatique avec le nom propre. Le mot de l’insulte, le mot de la mort, l’hyperonyme qui classe Aurélia dans une catégorie, se mue en une sorte de synonyme du prénom, puis est comme phagocyté à sa troisième occurrence par le patronyme dont il fait presque partie désormais. L’ensemble pourrait constituer ainsi une sorte de syntagme figé, seul à même de désigner l’intégralité de l’identité du personnage. Parce que, chez Duras, le nom propre seul, comme dans Lol V. Stein, ne suffit qu’un temps. Il n’a pas la force herméneutique qu’il peut avoir chez Proust, pouvant affirmer : « Sa personnalité sociale si incertaine me devint claire aussitôt que je sus son nom […] » [27]. Au contraire, chez Duras, le nom propre conserve une telle opacité qu’il se doit souvent d’être complété par le mot « juif » dans ce qui devient une sorte de tautologie obsessionnelle. C’est ce qui est en jeu avec l’étrange nomination de soi à l’autre dans Détruire, dit-elle : « Je m’appelle Stein, dit-il. Je suis juif » [28]. Brutalement, sans répondre à autre chose qu’à une pulsion personnelle, le personnage affirme l’étroite dépendance entre son patronyme et l’adjectif qui dénote sa judéité, comme si l’assertion, sous forme de structure attributive, était une expansion nécessaire au nom propre. Le mot « juif », après la réduction de l’œuvre au seul nom propre, semble donc proclamer son droit à l’officialité, comme s’il s’agissait d’annexer toute déclaration identitaire juive à l’état civil porté par le patronyme ; de faire le récit d’une identité, de l’ériger en fiction du Moi, en définition inhérente de l’homme.
14 Nom propre, nom commun et adjectif, lorsqu’ils signifient la judéité, se complètent donc, jouent d’un principe de renforcement tautologique et font converger leurs caractéristiques au cœur d’une ivresse quasi osmotique. Car Duras n’entend pas, comme Proust, opposer le nom propre, signe d’une généralisation et d’une pluralité, au nom commun, indice de la clarté et de la familiarité [29]. Au contraire, l’un et l’autre sont placés dans un phénomène de migration partielle : le nom propre vers la généralité, et le nom commun vers plus d’individualité ; comme s’ils tendaient à se rejoindre dans une voie moyenne qui voudrait affirmer la singularité sans renoncer à l’universalité. Et cette synthèse a un nom : le type. Le mot « juif », par exemple, dans son exode vers le nom propre, ne réfère plus entièrement, comme les noms communs usuels, à des concepts ou des objets de pensée, mais aussi aux incarnations uniques d’un modèle. De son côté, le nom propre, chargé d’une substance au-delà de l’individu, traduit l’appartenance à la judéité, l’affirme de manière absolue, processus qui trouve son aboutissement avec la circulation du nom Stein entre les œuvres ou avec la transformation du groupe nominal « le juif » en substitut du nom propre dans Abahn Sabana David.
La demande onomastique
15La constante perfusion d’un sens ambigu et pluriel, dont le nom juif et le mot « juif » sont le précieux réceptacle, contourne alors les interdits qui pèsent sur leur profération dans ce qui tient lieu d’économie libidinale du personnage juif chez Duras : la demande de nomination. Dans le jeu alterné de l’auto-nomination et de la nomination par l’autre, qui se cherchent et se fuient, se rêve l’invention d’un lieu total où le nom juif et le mot « juifs » accéderaient à leur pleine signification. La petite Aurélia questionne ainsi celle qui l’a recueillie, pour entendre l’histoire de son sauvetage. Mais sa requête, simple et concise, emprunte une voie singulière : « Dis-moi son nom » [30]. Sans autre précision, à travers le nom de la mère qui est aussi le sien. Ce que suppose cette demande, c’est que l’identité est un récit et que ce récit peut se résumer au patronyme. Entendre à nouveau le nom qui était celui de la mère, celui de la naissance de l’enfant et de la mort du père, c’est alors faire le lien entre le récit des origines et le nom qui les assume. La réponse faite à Aurélia tient elle aussi en quelques mots : « Steiner, dit la dame. Steiner Aurélia. C’est ce que la police criait » [31]. Comme pour transmettre et retransmettre le nom de la mère à la fille, comme pour intriquer l’amour avec la haine antisémite, le « juden » avec le « Steiner ».
16Mais le nom juif demeure malgré tout une matière friable. Car le Juif est aussi confronté au veto des autres, qui esquivent parfois sa demande onomastique. C’est pourquoi Stein, dans Détruire, dit-elle, en affirmant : « Je suis juif » après s’être nommé, non seulement dévoile le sémantisme implicite contenu dans son nom, mais rêve aussi de transformer ce qu’Austin appelle un énoncé constatif en un énoncé performatif [32]. Or un tel énoncé ne réussit qu’à l’aide d’un destinataire. Aussi Stein demande-t-il à Thor s’il a bien entendu son nom, de sorte que celui-ci se voit contraint à la confirmation et à la répétition du patronyme juif ; à instituer presque de lui-même l’identité juive de son vis-à-vis grâce à la profération de son nom. Un fantasme du performatif de la nomination d’autant plus nécessaire que la déconstruction de la référence dans le texte et le dialogue, jouant d’une permanente incertitude sur les énonciateurs, menace de dilution toute identité. Stein demandera d’ailleurs à Alissa : « Qui êtes-vous ? », ce à quoi elle fait cette étrange réponse, en écho aux événements de Mai 68 : « Des juifs allemands […] » [33]. Ce que le Juif cherche ainsi, dans son identité comme dans celle de l’autre, c’est précisément une extension, une contamination presque, de sa judéité [34]. Phénomène d’accaparement que l’on retrouve de manière très similaire pour Sabana et David au contact du « juif » dans Abahn Sabana David. Car l’enjeu de ce récit pourrait résumer à lui seul le fonctionnement et le but de tous les textes sur la judéité chez Duras : une révélation du non-dit juif dans le nom-dit. La diégèse aurait ainsi une portée métapoétique puisque son objectif est la mise au jour du véritable sémantisme de son propre nom à David par « le juif » qui « voulait [lui] apprendre [s]on nom » [35]. Au terme de cette singulière maïeutique, David a une révélation qui lui fait dire : « “David, tu es David” » [36]. Comme si, dans la gémination et la distance avec soi, dans cette auto-nomination en deuxième personne à laquelle il accède enfin, c’était, par un acte performatif, la dimension juive de son nom et de son être, jusque-là en sommeil, qui s’accomplissait [37]. Et, puisque cette pulsion se transmet sur le mode de l’épidémie, c’est Sabana qui subit la même anamorphose au contact du nom juif dont « David » est devenu une sorte de substitut, si bien que « [l’] amour qu’elle a pour David est devenu cette nuit l’amour qu’elle a pour le juif […] » [38]. Avec le nom juif qu’on profère ou qu’on délivre, ce sont donc des cloisons qui cèdent, des distances qui se résorbent, des identités singulières qui se confondent en une essence commune. Dans l’entretoisement des textes et des noms, dire le nom juif, dire le mot « juif », c’est alors accepter d’être juif, c’est dire : « Je suis juif », mais c’est surtout une manière singulière et précieuse d’affirmer : « Je suis » dans cet univers où l’être est partout mis en question.
La scène de baptême
17La fin de non-recevoir à l’encontre de la tendance naturelle de la langue à faire proliférer les désignations est donc complétée par le désir d’étendre le signifié de la judéité à d’autres objets, de partir à la conquête du réel armé d’un stock de mots limités, d’appauvrir le lexique pour recentrer le monde sur l’objet qu’il élude, de le coaguler autour de la référence juive. La nomination acquiert ainsi le statut d’une scène symbolique récurrente qui peut aussi prendre la forme d’une scène de baptême. Muée en procédé performatif, elle est le lieu où l’identité juive se donne et se reconnaît. Il y a là comme une vie organique du nom propre qui se propage. Si la scène s’éploie dans l’ensemble de l’univers durassien, en dehors de toute référence explicite à l’être juif, elle trouve, lorsque c’est le nom juif qui est impliqué, une incandescence accrue.
18Celle-ci inquiète alors, jusqu’au malaise, le propre du nom. Le prénom Abraham dans Le Camion a ainsi été donné à « un enfant non juif » [39] : il conserve quelque chose de trouble, d’impropre presque, d’autant que la judaïsation qu’il effectue ne se limite pas à celui qu’il désigne. Car avec celui qu’on « aurait inventé » [40], c’est aussi la dame, qui est sa grand-mère, celle qui « ne sait plus qui elle est » [41], qui, dans le baptême de l’autre et l’impropre de son nom, découvre sa judéité fantasmée [42]. Si Kripke a donc pu montrer qu’un baptême initial fixe la référence d’un nom propre sur un objet particulier et qu’une chaîne causale s’installe pour transmettre cette référence et assurer sa stabilité [43], la scène de baptême chez Duras tend au contraire à rendre à la référence patronymique une certaine labilité. C’est que d’autres baptêmes peuvent aussi avoir lieu après le baptême initial, pour remettre en jeu la référence du nom, la faire se mouvoir d’un individu à l’autre. Aurélia Steiner Vancouver ressuscite ainsi l’horreur du passé grâce à l’amour avec le marin autour d’un véritable sacre du nom juif. Car Aurélia décide, pour sceller l’amour, de « donner un nom » [44] au marin. Or ce don a tout pour étonner. Donner un nom, c’est en effet baptiser l’autre d’un nom qui lui sera propre ; au contraire ici, il s’agit d’offrir son propre nom à l’autre, celui d’Aurélia Steiner, comme pour répéter le don de la mère à la fille où le nom propre s’est conservé sans modification. Prêtresse officiant autour de l’autel de son patronyme, Aurélia enjoint le marin de suivre la lettre d’un rituel des plus simples : « Vous allez le prononcer, vous ne comprendrez pas pourquoi et cependant je vous demande de le faire, de le répéter sans comprendre pourquoi, comme s’il y avait à comprendre » [45]. Entourée d’une aura de mystère, la clef du nom proféré et répété ouvre les serrures de l’être, du Moi et de l’autre, autorise l’amour et la judéité à se partager. Utiliser le nom propre ici, c’est dire quelque chose de mal identifié, c’est essayer, par le dévoilement du nom, d’esquisser une sorte d’épiphanie de la judéité en soi et en l’autre. Le couple découvre en effet dans le seul nom juif un microcosme complet, une langue entièrement à sa disposition puisque le marin désormais « parle avec le nom » [46]. Ensorcelé, celui-ci répète le nom ou le prénom, car « il ne sait plus dire aucun autre mot » [47]. De deux notes, c’est toute une symphonie qui naît, avec ses timbres, ses accords, ses rythmes. Langue étrangère, langue autonome, le nom propre quitte le domaine d’une partie du langage pour devenir le tout d’un idiome qu’il sécrète. Confirmation qu’il est, à lui seul, métonymie de toute langue, de toute écriture.
19Cette logique baptismale, c’est assurément Yann Andréa Steiner qui en est tout entier redevable. Dans ce livre de l’amant, qui est aussi livre de la judéité, une seule scène de nomination nous est réellement montrée : celle qui se joue, dans un récit enchâssé, entre une monitrice et un enfant, et où les paroles des personnages se réduisent à la profération du seul nom, repris par l’autre, échangé à la manière d’un pieux baiser [48]. Ce que nous savons : l’enfant se nomme Samuel Steiner. Nous n’apprendrons rien de plus. Le texte nous est offert dans son état le plus brut, sans indiquer la moindre possibilité d’une suture de cette scène avec le récit cadre où discutent Yann Andréa et la narratrice. C’est pourtant la symétrie des relations entre les personnages du récit cadre et du récit enchâssé qui modifie entièrement la portée de la scène : elle indique le gouffre immense, l’ellipse saisissante, le silence total sur un baptême essentiel, celui qui fait de Yann Andréa un Steiner. C’est uniquement ainsi que le programme annoncé par un titre quasi performatif, Yann Andréa Steiner, s’accomplit pleinement. Toute la progression du livre pourrait donc se résumer à ce silence sur la judaïsation de Yann Andréa que contredit pourtant son exhibition inaugurale par le titre. Hors texte, au seuil de l’écriture et de l’identité, Yann Andréa est nommé [49] ; il est, par avance, désigné comme juif. Se construit donc une sorte de prolepse paratextuelle qui annonce l’aboutissement et le but du texte.
20Le récit contient pourtant une unique occurrence du nom « Yann Andréa Steiner » [50], dont le contexte ne doit pas être négligé. Car ce nom apparaît lorsque Duras affirme enfermer ses personnages, la monitrice et l’enfant, avec elle et Yann Andréa, dans la chambre où elle écrit, comme si l’amant réel se muait en un personnage de Duras, un membre éminent de la vaste famille des Stein et des Steiner, et que le livre en lui-même était l’officient de la cérémonie de baptême. Or cette chambre d’écriture est aussi « La Chambre des Juifs » [51], réaffirmant la troublante proximité entre ce qui relève du scriptural et ce qui relève de la judéité. C’est d’ailleurs dans ce lieu que Duras donne le deuxième Aurélia Steiner à Yann Andréa [52] ; c’est-à-dire le texte où Aurélia offre son nom au marin à la manière dont Duras donne à son amant un texte qui le baptisera. Nom juif et récit sur le Juif voient ainsi leur équivalence fantasmée s’exacerber ; d’autant plus que le livre porte le même nom que le personnage, si bien qu’il devient presque lui-même un autre Steiner, ce qui l’attire davantage vers cette ligne d’horizon où toute l’œuvre tend : un livre juif. Et c’est toujours dans un certain désordre, un égarement, à la lisière d’une pensée giratoire et affolée, que cette image se donne en se déréglant. Brutalement, la romancière confie que, dans la chambre des Juifs et d’écriture, elle a parlé avec Yann Andréa de « cet homme de Cabourg, Juif comme l’enfant, l’écrit, Juif comme l’âme […] » [53]. Effraction presque incontrôlée, non théorisée, d’un rapport incertain où la comparaison tend à rendre co-référent ce que tout sépare, à encadrer l’écrit entre les deux occurrences du seul mot répété, le mot « Juif ».
21La compréhension de cette structure demeurerait cependant incomplète si l’on n’envisageait le texte qui l’annonce : L’Été 80. Les deux œuvres sont bâties en miroir autour de l’histoire de la monitrice et du jeune enfant. Mais, de 1980 à 1992, le récit semble combler un manque, découvrir une dimension qui lui faisait défaut : la judéité. Celle-ci n’ira au-delà de la simple allusion que lorsque Duras racontera l’histoire de la monitrice et de l’enfant, non plus à Yann Andréa dans L’Été 80, mais à celui qui est en passe de devenir Yann Andréa Steiner, dans le livre du même nom. L’évolution de l’écriture, entre les deux textes, fait alors sens. Car la toute fin de L’Été 80 est reprise textuellement par endroits dans le deuxième récit. Mais c’est lorsque le texte s’écarte de la première version qu’il indique plus sûrement l’infléchissement de la réflexion sur l’écriture de la judéité. Au « Sur Gdansk j’ai posé ma bouche et je vous ai embrassé » [54] répond « Sur Gdansk j’ai posé ma bouche et j’ai embrassé cet enfant juif et les enfants morts du ghetto de Vilna. Je les ai embrassés aussi dans mon esprit et dans mon corps » [55]. Un passage qui n’est désormais plus pris dans la masse d’un long paragraphe, mais isolé dans un îlot entouré de blancs où il résonne d’autant mieux. C’est d’ailleurs entre cette variante et ce qui précède, là aussi repris presque à la lettre, que Yann Andréa Steiner insère un passage supplémentaire concernant l’échange du mot interdit entre la monitrice et l’enfant ; mot qui, absent de L’Été 80, où Yann Andréa n’a pas encore reçu son patronyme durassien, pourrait être le mot « juif », mais aussi le nom juif, celui de Steiner. C’est-à-dire ce conglomérat singulier et tautologique où nom propre et nom commun célèbrent leurs noces pour exacerber leurs significations, accoucher du mot ultime, absolu, imprononçable et pourtant mot fécond du baptême : le « mot-trou » enfin comblé de ses manques sans faire disparaître le tabou qui l’entoure [56].
22Fascination à l’égard de la judéité et fascination pour le mot se rejoignent donc autour de la poétique des signifiants « juifs » de Duras. Son travail sur le lexique, dans son exclusion de la clarté du signifié, ne peut cependant être ramené à une forme de non-sens obscur. Plus réellement, les signifiants « juifs » mettent en jeu une transparence opaque qui déconcerte les évidences de la signification sans annuler la possibilité du sens. Et c’est principalement avec le nom propre que Duras réalise le tour de force d’inventer une parole minimale et pourtant totale sur la judéité, une parole où le non-dit qui lui est associé est réaffirmé par la proclamation du patronyme en même temps que contourné. Si les signifiants « juifs » courent alors le risque de faire de la judéité une identité purement linguistique, ils sont pourtant l’opérateur privilégié qui, seul, permet d’instiller cette identité problématique dans le texte. Le choix volontairement limité quant au nombre de signifiants dédiés à la judéité n’est donc pas antinomique de leur capacité à étendre leur référence sur d’autres objets. Un mouvement qui, dans l’imaginaire de la romancière, ne connaît nulle limite, elle qui pouvait déclarer : « Sont juifs : les juifs eux-mêmes. L’insoumission. Le voyage. Le rire. Les enfants. Les fous. Les amants. Les hippies. La jeunesse. La forêt. La mer […]. Tout être qui refuse, à notre avis, est juif. Le voyage est juif. La quête est juive. L’attente absolue de Dieu est juive. Le silence est juif. Et l’amour » [57]. Un seul mot pour nommer tant d’aspects du monde. Un seul mot où les natures grammaticales les plus contrastées se complètent et fusionnent. Et avec lui, le rêve que le « mot-trou » ne soit pas que synonyme d’impuissance et de vide mais soit aussi un mot-fou qui, comme une coulée de lave à la recherche de la totalisation, phagocyte les signifiés et recouse les fractures entre les mots que notre langue et notre pensée ont peut-être rendues trop définitives.