Splendeurs et misères du cynisme chez Drieu la Rochelle
- Par Ludivine Fustin
Pages 129 à 142
Citer cet article
- FUSTIN, Ludivine,
- Fustin, Ludivine.
- Fustin, L.
https://doi.org/10.3917/r2050.057.0129
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- Fustin, Ludivine.
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https://doi.org/10.3917/r2050.057.0129
Notes
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[1]
Gustave Flaubert, Lettre à Louis Bouilhet, 14 nov. 1850.
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[2]
Pierre Drieu la Rochelle, État civil [1921], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1977, p. 116. Désormais : EC.
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[3]
Jean-François Louette, Chiens de plume : du cynisme dans la littérature française du xx e siècle, Chêne-Bourg, La Baconnière, 2011. Dans cet ouvrage, J.-F. Louette consacre deux très beaux chapitres au cynisme rochellien. Dans le premier chapitre, « Deux chiens dans un homme : du cynisme dans La Comédie de Charleroi », il y analyse notamment l’ambiguïté du cynisme en s’appuyant sur une étude précise des nouvelles de ce recueil tandis qu’il examine, dans le second chapitre, les différents procédés de la satire et de la diatribe cyniques dans Gilles.
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[4]
Ibid., p. 16.
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[5]
Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique [Kritik der zynischen Vernunft, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1983], traduit de l’allemand par Hans Hildenbrand, Paris, Christian Bourgeois, 1987.
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[6]
Ibid., p. 8.
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[7]
Ibid., p. 35.
-
[8]
Ibid., p. 164.
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[9]
Solange Leibovici, Le Sang et l’encre. Pierre Drieu la Rochelle : une psychobiographie, Amsterdam, Rodopi, 1994, p. 119.
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[10]
La Comédie de Charleroi, [nouvelles], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1996. Désormais : CDC.
-
[11]
Pierre Drieu la Rochelle, Gilles [1939], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007, Préface, p. 12.
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[12]
Pierre Drieu la Rochelle, Blèche [1964], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2008.
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[13]
Émile Tardieu, « Le Cynisme : étude psychologique », Revue psychologique de la France et de l’étranger, Paris, P.U.F, t. LVII, janv. 1904, p. 1.
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[14]
Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, Paris, Flammarion, coll. « Nouvelle Bibliothèque scientifique », 1964, p. 103.
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[15]
Baudelaire, De l’essence du rire [1855], Paris, Sillage, 2008, p. 12.
-
[16]
Rêveuse Bourgeoisie [1937], Paris, 1995, coll. « L’Imaginaire », p. 214. Désormais : RB.
-
[17]
Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, op. cit., p. 187.
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[18]
Une femme à sa fenêtre [1930], Paris, coll. « Folio », 1996, p. 86. Désormais : UFASF.
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[19]
L’Homme couvert de femmes [1925], [nouvelles], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1994. Désormais : HCDF.
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[20]
Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, op. cit., p. 103.
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[21]
André Comte-Sponville, Valeur et vérité : études cyniques, Paris, P.U.F, coll. « Perspectives critiques », 1994, p. 46.
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[22]
Drieu lui-même cultive cette apparente indifférence, comme le rappelle Maurizio Serra (Drieu a sauvé Colette Jéramec et ses enfants de la déportation : « Dans son journal, il ironisa sur ce “beau geste”, prétendant n’avoir agi ni par affection, ni par sens de l’humanité, mais pour obéir à ses impulsions, généreuses ou pas selon les cas : c’est évidemment l’un de ses innombrables faux-fuyants » (Les Frères séparés : Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux face à l’histoire, Paris, La Table Ronde, 2008, p. 48).
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[23]
Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne [1863], Paris, Fayard/Mille et une nuits, coll. « La Petite Collection », 2010, p. 82.
-
[24]
« Journal d’un délicat », Histoires déplaisantes [1963], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire »», 1988, p. 63. Désormais : HD.
-
[25]
« La Femme au chien », Journal d’un homme trompé [1934], Paris, coll. « Folio », 1999, p. 107. Désormais : JDT.
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[26]
C’est nous qui soulignons.
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[27]
Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, op. cit., p. 97.
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[28]
Ibid., p. 239.
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[29]
Loc. cit.
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[30]
Ibid., p. 452.
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[31]
Edmund Bergler, « Zur Psychologie der Zynikers », 1933, cité par Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, op. cit., p. 502.
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[32]
Les Chiens de paille [1944], Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1999, p. 41-42.
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[33]
Ibid., p. 114.
Et, au fond, toujours cette vieille canaillerie immuable et inébranlable. C’est là la base [1].
1 Dans le roman autobiographique État civil, le jeune Drieu la Rochelle se demande s’il supportera « un inexpiable état de choses : la faiblesse arrogante et la laideur cynique des hommes » [2]. Puis, à dix huit ans, « tout [est] autre » : « J’acceptais notre époque en vrac, sans crainte et sans prudence. Tout m’était bon. Tout m’est encore bon » (EC, p. 120). Cette attitude dualiste face au cynisme du monde, révélatrice d’une tension intérieure, nous semble sous-tendre l’œuvre romanesque rochellienne, qui dénonce le cynisme de son époque tout en lui offrant une place de choix dans l’espace narratif. En effet, la conscience du sujet rochellien se caractérise avant tout par le choix d’un cynisme manifeste ; mais en dévoilant cette psyché cynique, Drieu la Rochelle révèle aussi le propre déclin d’une époque. Tel est l’intérêt de la conscience cynique qui, comme le souligne Jean-François Louette dans Chiens de plume [3], « s’articule substantiellement sur une expérience historique, celle de la modernité occidentale : […] le cynisme accuse, au double sens du terme, les traits de notre modernité » [4].
2En effet, si le cynisme moderne gagne du terrain sur le plan romanesque chez Drieu la Rochelle, c’est parce qu’il en gagne également sur le plan sociétal dans la mesure où le début du xx e siècle marque, selon Peter Sloterdijk [5], un véritable tournant dans l’histoire du cynisme. Le cynisme moderne, ou vulgaire, qui s’est considérablement développé au xix e siècle, prend un réel essor au début du xx e siècle, moment où la pensée éclairée a produit elle-même les conditions de son désaveu. Et cet « auto-démenti » [6] de la pensée éclairée semble bel et bien, selon Peter Sloterdijk, à l’origine de la prédominance du cynisme moderne dans la société. Parmi les causes de cet auto-démenti, la Première Guerre mondiale a marqué un véritable tournant dans l’évolution du cynisme moderne, en accentuant une profonde déception face à l’histoire. La belle « scène primitive utopique », « [l’]idylle de paix épistémologique » [7] recherchées par la pensée éclairée perdent leur crédibilité face aux désastres de l’histoire. Les enthousiastes de la guerre ont vu se briser leurs anciennes ingénuités : la nature de la guerre, l’ordre social, le progrès, et les valeurs bourgeoises n’ont pas résisté au poids de l’histoire. Naît alors une véritable crise de civilisation à partir de cet événement historique mondial d’où émanent une profonde désillusion, une méfiance, et une attitude de retrait qui sont entrées dans le « corps héréditaire sociopsychologique » [8] de la civilisation occidentale, ce dont témoignent les personnages de Drieu. Chez Drieu la Rochelle, « [l]a guerre fait l’objet d’un culte passionné en tant qu’expression individuelle de sentiments et d’idéaux personnels. Elle semble donner un sens à l’existence, elle permet de satisfaire les rêves de gloire et d’héroïsme et elle se greffe sur l’idéal de virilité qu’avait prôné l’idéologie nationaliste » [9]. Or, la guerre moderne avilit et humilie l’homme. Dans La Comédie de Charleroi [10], le narrateur exprime ainsi toute l’amère déception d’un homme qui a rêvé de gloire héroïque et se retrouve, de manière très symbolique, à plat ventre dans la boue :
Avec mon harnais sur le dos, avec toutes ces annexes de cuir et de fer, j’étais couché dans la terre. J’étais étonné d’être ainsi cloué au sol ; je pensais que ça ne durerait pas. Mais ça dura quatre ans. La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre, c’étaient des hommes debout. La guerre d’aujourd’hui, ce sont toutes les postures de la honte. (CDC, 38)
4 Alors qu’ils prenaient la valeur guerrière pour réalité, les personnages rochelliens se heurtent à une réalité qu’ils vont prendre pour seule valeur. Cette forte désillusion serait à l’origine du cynisme chez de nombreux personnages de Drieu : la réalité a brisé leur idéalisme guerrier, il leur est désormais impossible de croire à quelque valeur que ce soit. Ce sont, par conséquent, des idéalistes déçus qui décident ne plus subir la perte de sens mais de la rechercher, de la pérenniser, et d’en faire le fondement de leur propre existence. C’est par excès de déception et d’amertume que ces personnages, témoins de leur époque, nous donnent une leçon de cynisme, nous aidant, de la sorte, à mieux comprendre le siècle.
La psyché cynique
5 Drieu choisit de faire de son personnage principal, qu’il se nomme Gille(s) ou Camille, un être profondément cynique qui semble avoir pleinement intériorisé la tendance de son siècle. À travers la mise à nu de la psychologie cynique, l’écrivain révèle les travers d’une époque décadente qu’il exècre. Dans sa préface de Gilles, il écrit : « Je flagellais sans pitié l’époque en moi, cette époque où la société vieillissait si hâtivement » [11]. Ainsi, ce dévoilement des méandres de la conscience cynique est au cœur de la démarche romanesque rochellienne qui use, de ce fait, du monologue intérieur, comme dans Blèche [12], ou des différents types de discours rapportés. Dans l’univers de Drieu, l’égoïsme fonde l’égotisme cynique :
Le cynisme part de l’égoïsme, c’est là son fond, sa racine ; or c’est déjà un vice que l’égoïsme qui s’accuse, et qui, chez certains individus, est criard, fournit un signalement. Le cynisme est pis : c’est l’égoïsme pleinement conscient, qui s’approuve, se glorifie, se délecte de soi, qui ne cherche point à se corriger ; l’égoïsme enroulé sur lui-même, qui se travaille et se féconde, se promet des satisfactions inouïes, qui pleure de tendresse en se considérant ; et encore : l’égoïsme cru et nu, cuit et recuit, sans pudeur et sans frein, monstrueux, colossal, à la deuxième, à la troisième puissance [13].
7 Dans une société individualiste qui attise l’amour de soi, les personnages rochelliens se dirigent, de manière instinctive et naturelle, vers le cynisme, réponse directe et pragmatique à l’existence, émanant de la volonté de conservation de soi. Ils sont poussés, dès le début du roman, par l’envie ou la nécessité de faire triompher leur être, de satisfaire leur ego, sur le plan personnel ou social. Le cynique est alors ce « fripon glorieux » [14], comme le nomme Jankélévitch, qui se glorifie du triomphe de son propre moi dans sa confrontation avec l’autre : « […] je suis redoutable, cruel, égoïste, superbe… À moi, mon égoïsme ! », lance Blaquans, avant d’affronter son adversaire (Blèche, p. 37). Et son amour-propre est si féroce qu’aimer l’autre féminin revient, dans son esprit, à s’aimer soi-même : « Je cultivais la personne de Marie-Laure comme un égoïsme second et je m’en félicitais, “car, m’assurai-je, mon égoïsme, aussi profondément emmêlé à un autre, ayant ainsi doublé ses racines, ne peut plus se dessécher” » (p. 127). Et de cet amour de soi exalté, le cynique rochellien tire, de toute évidence, un plaisir narcissique : alors que le cynisme antique était un eudémonisme à visée universelle, le cynique moderne ne vise que son propre bonheur.
8 Drieu se sert souvent du théâtre de la guerre pour révéler cette tendance psychologique du cynique. Dans la nouvelle « Le Chien de l’écriture », le narrateur, un ancien soldat d’infanterie, reconnaît, lors de la projection d’un film sur Verdun, un certain Grummer, qui a réussi à échapper à cette bataille, grâce à des relations haut placées. Le narrateur s’interroge alors sur les raisons qui ont conduit cet homme à assister à cette projection. Et il lui semble soudain évident que, outre sa fascination pour son ancienne peur qu’il entretient et nourrit, Grummer avait aussi « le souhait cynique de s’assouvir encore dans la fuite, dans le sauve-qui-peut, de se répéter avec une insistance délicieuse : – Je l’ai échappé belle ; comme je me suis bien tiré des pieds » (CDC, p. 118). Ainsi, Grummer, lors de cette projection, revit cette joie intense, gorgée d’autosatisfaction, d’avoir pu sauver sa peau tandis que d’autres ont continué de risquer la leur. Ce personnage n’est pas le seul rescapé cynique de la guerre, le narrateur de « La Comédie de Charleroi » se présente également comme un soldat dont la blessure nourrit un égoïsme cynique et pragmatique :
J’étais un blessé. Ma fierté se transformait aussitôt en cynisme. J’étais blessé, j’étais hors du jeu. J’étais dans le passé, un combattant qui avait combattu. J’étais hors de l’armée, hors de la guerre, presque un civil. J’étais consacré, je pouvais me permettre tous les orgueils et toutes les lâchetés, tous les désistements et reniements. Je passais du côté des femmes, des enfants, des vieillards, des impuissants, des gouvernants. Comme eux autorisés à tous les cynismes. (p. 87)
10 Sa blessure de guerre, il le sait pertinemment, lui donne accès à un monde où il sera célébré, où il pourra jouer le rôle du soldat blessé, revenu de l’atrocité du front : tout lui sera permis.
11Ce sentiment d’impunité provoque souvent chez le cynique un rire d’essence baudelairienne, qui « vient de l’idée de sa propre supériorité » [15], un rire méprisant, qui salit celui qui le reçoit. Notons que le cynique moderne, contrairement à Diogène, ne cède pas à la facilité d’un rire tonitruant. Les grands éclats de rire, dans l’univers rochellien, sont propres aux personnages ridicules et ridiculisés, comme ce pauvre Ganche, dans Rêveuse Bourgeoisie, avec « son grand nez au-dessus dont le ridicule ajoutait à la fatuité naïve de ce sourire trop découvert » [16], ou encore ce jeune Paul Morel, qui éclate, dans Gilles, « d’un rire affreux, d’un rire de vieille femme folle » (Gilles, p. 441). Les cyniques préfèrent offrir un sourire qui « paraît s’insérer élégamment dans une politesse effrontée qui se contient et dévoile qu’elle veut tenir l’autre à distance aussi sûrement qu’elle se contrôle elle-même » [17]. Les rires et sourires cyniques sont le plus souvent sarcastiques ou narquois ; le cynique se moque des autres pour prouver sa liberté d’esprit. Il « jouit […] de son quant-à-soi malicieux et vif au milieu de cette foule de fantoches inconscients » [18] que sont, à ses yeux, ses semblables. C’est pourquoi il ricane avec outrecuidance lorsqu’il parvient à déceler, alors que d’autres restent aveuglés par les faux-semblants, les ruses cachées d’un cynique en herbe, éprouvant à la fois un mépris amusé et un glorieux sentiment de supériorité. C’est le cas du fin limier, Le Loreur, qui, dans Rêveuse Bourgeoisie, est le seul à discerner, derrière de douces apparences de dévotion, la stratégie de Rose, la maîtresse de Camille : « Soudain Le Loreur ricana, il pensait à l’argent. Il vit le jeu de Rose sous un autre jour. Elle voulait garder à Camille l’argent des Ligneul dont il la faisait profiter. Il ricana » (RB, p. 158).
12Si son rire est discret, le cynique rochellien, en revanche, ne se cache plus, à l’image de son époque, derrière un pseudo-idéalisme qui nécessiterait son cynisme. Alors que le philosophe-chien qu’était Diogène se moquait de la morale, des conventions et des normes, chez Drieu le cynique fait montre d’une froideur glaciale qui le rend insensible à l’immoralisme du monde qu’il a fini par accepter. La seule fin à laquelle tend le cynisme de ce protagoniste, c’est lui-même : il est, à la fois, le destinateur et le destinataire de ses propres actions. Ainsi, dans L’Homme couvert de femmes [19], Gille, en bon cynique, se module selon une seule et unique maxime : « Rien à espérer, tout à prendre » (HCDF, p. 31). Le cynique exploite toute situation qui le met à son avantage : efficacité et réussite sont ses maîtres-mots. C’est pourquoi le narrateur de « La Fin d’une guerre » ne risque pas sa peau, « là où il n’y avait pas un grand intérêt », et affirme avec désinvolture : « Je creusai dans le cynisme et l’indifférence, je m’y tournai et retournai, je m’y pelotonnai en boule, le nez au chaud comme un chien dans sa niche » (CDC, p. 224). Le chien a désormais changé de niche : il n’aboie plus, comme Diogène, pour éveiller la conscience des hommes, il mord ou frétille de la queue par intérêt personnel. Le personnage rochellien, lorsqu’il se trouve désargenté, se donne, de ce fait, les moyens de réussir à tout prix, de sortir de la misère dans une société capitaliste dont l’unique valeur est celle de l’argent, comme le constate tristement Carentan, l’homme du passé et de la terre, dans Gilles : « [Les hommes] ne sentent plus la terre, ils ne l’aiment plus. Ils ont honte d’être restés ici. La seule excuse à leurs yeux, c’est qu’ils gagnent pas mal d’argent » (Gilles, p. 494). Le cynique offre, de ce fait, une réponse directe et pragmatique aux difficultés de vivre : le mariage avec la fille d’un riche bourgeois. Ce choix cynique, aidé d’un heureux hasard, conduit Gilles à rencontrer celle qui lui permettra d’accéder à la richesse : Myriam Falkenberg. La scène de leur première rencontre est teintée d’une forte ironie narrative, car elle reprend un des topoï de la rencontre amoureuse – le coup de foudre avec la sublimation de l’être aimé –, tout en l’entachant d’un cynisme avide :
D’une seconde à l’autre, l’éclairage de la vie changeait. Lui qui était un homme du front, privé de tout à jamais, un homme de solitude, d’indifférence, de fuite, lui qui n’était venu là que pour se saisir d’un billet léger et s’en retourner à sa rêverie ou à sa noce, il était saisi, cloué. Cloué par le désir. Toute cette chose lumineuse était intelligence et argent. (p. 45)
14 La deuxième phrase de ce passage, par son effet rythmique très marqué en cadence mineure, crée un effet d’attente et de clôture, mettant ainsi en valeur la fin de l’énoncé. La protase plus longue que l’apodose souligne l’effet que produit Myriam sur Gilles, accentuée par l’épanalepse qui ouvre la phrase suivante : ce fut, pour lui, comme une apparition. Mais la dernière phrase, sorte de clausule cynique, vient brutalement ramener le lecteur à la dure réalité : si Myriam est lumineuse, c’est parce qu’elle allégorise, tout en étant réifiée dans l’esprit de Gilles, une grande qualité – l’argent. Myriam n’est en réalité qu’un moyen en vue d’une fin, un moyen que Gilles doit séduire, en utilisant cyniquement ce qui les lie, à savoir la mort des deux frères qu’il connaissait : « Ils parlèrent des deux frères tués, et il voyait avec une dilatation, une hilarité extraordinaires de toutes ses fibres cyniques qu’elle les enterrait avec lui une seconde fois » (p. 47). Le cynique rochellien, grand stratège, use ainsi de tous les ressorts pour s’en sortir, car il est, pour lui, inenvisageable d’échouer. « Le méchant, […] habite à l’aise dans sa méchanceté et s’applaudit à lui-même. Voilà l’aspect exotérique du cynisme, celui qui nous révolte chez l’égoïste fanfaron » [20].
Maître et chien
15De ce fait, les personnages de Drieu semblent souvent les dignes héritiers des parvenus balzaciens : le romancier, « bien que né en 1893 », avoue lui-même s’être promené « avec les fantômes maniaques de Rastignac et de Sorel » (EC, p. 122). Mais leur cynisme, dans son univers romanesque, a pris de l’ampleur : il s’étend désormais à toutes les pages en investissant, avec force, la sphère privée, tout en conservant le principe du cynisme politique, autrement dit, le machiavélisme. Par conséquent, la relation avec l’autre se présente toujours comme une lutte perpétuelle, tant dans la sphère privée que publique, car, chez Drieu, « la question n’est pas celle de l’Être mais celle de la Force » (Gilles, p. 400). C’est pourquoi la guerre est si importante, aux yeux de l’écrivain, dans la mesure où elle pose une question cynique, celle du commandement : « [ê]tre cynique, c’est comprendre qu’il ne s’agit pas ici d’avoir raison (puisque la raison n’est d’aucun camp), mais d’être les plus forts » [21]. Le cynique se doit donc d’être insensible, d’une indifférence inhumaine [22]. Il souhaite atteindre une forme de perfection narcissique dans la maîtrise de ses sentiments et de ses désirs, partageant ainsi, avec le dandy, une même insensibilité, cet « air froid qui vient de l’inébranlable résolution de ne pas être ému » [23]. Rien ne semble pouvoir avoir de prise sur lui :
J’admets et je récuse les apparences tour à tour. Les pièges de Jeanne ne sont rien pour moi. Les beaux bras de cette jeune femme qui seraient anneaux d’acier pour un autre homme, je les brise ou je glisse à travers la contraction de leurs atomes avec une facilité qui abolit l’incident à peine né. Ce ne sont que des festons, ce ne sont qu’astragales. Je les connais, les humains avec leurs pièges et leurs appeaux […] [24].
17 Le cynique accueille tout événement avec le même détachement. Lorsque Blaquans apprend la tentative de suicide de sa secrétaire, Blèche, il n’éprouve aucune tristesse ni compassion, préférant considérer cet acte comme une agression à l’égard de sa propre tranquillité et comme un moyen de le forcer à éprouver des sentiments, après leur relation sexuelle :
À cet instant de pure réaction égoïste, je ne me préoccupais nullement d’elle, nullement des mobiles qui l’avaient poussée à se tuer […]. [D]ans ma rage d’être pris au piège, je me butai d’avance contre tous les reproches possibles, je devenais cynique et je prenais fait et cause pour tout mon passé. « Du moment qu’elle était chez moi, proclamais-je avec passion, tous les moyens étaient bons pour me défendre contre cette femelle […] ». (Blèche, p. 185-186)
19 Le cynisme protège donc de la souffrance. Rico, l’époux trompé dans Une femme à sa fenêtre, l’a bien compris ; le cynisme, sur lequel il se replie, lui permet d’épargner à son moi des blessures trop vives : « Rico avait reçu un coup et pour se redresser appelait des pensées cyniques. “Je n’ai jamais aimé cette femme, et comme j’avais raison ! Moi qui me reprochais ma cruauté. Être canaille avec les femmes, c’est la seule chance de ne pas devenir leur dupe” » (UFASF, p. 41). Dans ces moments où le personnage risque de se laisser aller à de possibles états d’âme, l’ironie vient appuyer le cynisme de sa force acerbe. Elle est la chose la mieux partagée par les cyniques de Drieu. Mère nourricière de moqueries sarcastiques, elle s’allie à la méchanceté et au mépris pour donner naissance à une raillerie si cruelle et si mordante qu’elle défigure celui ou celle qui la profère :
Blèche me regarda avec un sourire où l’ironie s’accentuait. L’ironie blessait son visage qui était fait pour exprimer seulement une tendresse voluptueuse. L’ironie déformait sa bouche délicate, abondante, toujours ouverte comme un fruit qui cède à sa propre succulence ; elle serrait ses lèvres, les asséchait. (Blèche, p. 56)
21 L’ironie, s’éloignant des rives socratiques, n’interroge pas : « […] comme un très mince filet de vinaigre, [qui] circul[e] dans [la] voix » (p. 50), elle blesse le plus souvent son destinataire pour mieux protéger son énonciateur. C’est sûrement le personnage de Rico, dans Une femme à sa fenêtre, qui est le plus ironique, révélant, avec outrance, ce qui fonde l’ironie de nombreux autres personnages rochelliens : « L’ironie était devenue à peu près maîtresse de son cœur. C’est pourquoi il n’avait jamais pu s’accommoder de la tendre pitié que lui avait offerte Margot » (UFASF, p. 146).
22 Ainsi, le cœur du cynique est de pierre, ses gestes sont rudes et son sourire sardonique : fort de sa puissance égoïste, il peut alors pressurer les âmes jusqu’à les asphyxier pour parvenir à ses propres fins. Il n’a pas peur de se salir les mains, tout en mettant des gants de velours : il exploite adroitement, avec sang-froid, les faiblesses des autres. Blaquans ressent, par exemple, du dégoût pour Blèche mais l’amour qu’éprouve cette femme à son égard lui sert à se gorger, sans scrupule, de son égoïsme. De même, Boutros, dans Une femme à sa fenêtre, exploite cyniquement Margot, qui lui permettra de s’enfuir. De toutes les façons, il le sait pertinemment : elle l’utilise aussi pour rendre jaloux mari et amant, il n’est « qu’un prétexte de plus dans le jeu mesquin de sa vie de tous les jours » (p. 58). Ainsi, le cynique sonde les âmes et tire de leurs faiblesses les instruments qui lui serviront à triompher : l’amour, la peur, la lâcheté, la sottise, la pitié… Dans Gilles, le personnage éponyme utilise effectivement la candeur de Myriam : elle pense, par exemple, que l’éloignement de son bien-aimé est lié au regret de la guerre, ce dernier voit alors immédiatement « le parti à en tirer » (Gilles, p. 85). Au comble du cynisme, il lui avoue sa liaison adultère en la présentant bassement comme une volonté autodestructrice de punir son possible cynisme : « Encore une fois sa tentative de sincérité tournait court, se transmuait en une habileté. Tout tournerait toujours à son avantage, il jouait sur le velours avec cette petite » (p. 134). Myriam est, en effet, la victime idéale, son orgueil refusant de voir la convoitise de Gilles ; après l’aveu de son infidélité, elle accepte de se marier avec lui, le rendant plus cynique qu’il n’était. Même l’amitié se gangrène dans cette société décadente, elle n’est absolument pas celle rêvée par Montaigne : parce que c’était lui, parce que c’était moi devient, sous la plume cynique, donnant, donnant… Derrière chaque geste amical se cache une intention cachée : le cynique ne voit toujours que le profit qu’il peut tirer d’une situation. Dans Rêveuse Bourgeoisie, Le Loreur conseille à Camille de tromper sa femme tout en pensant à son propre intérêt, autrement dit à son plaisir de jouir, de duper l’autre : « Si elle t’ennuie, tu la tromperas. “Et moi, je te tromperai avec Agnès, se disait-il à part soi” » (RB, p. 57).
23C’est pourquoi le cynique révèle, un sourire au coin des lèvres, la nature profonde des relations humaines, en jouant avec la polysémie du mot « commerce » ou en filant la métaphore monétaire :
Le mari n’aimait pas les femmes et la femme pensait encore aimer son mari qui pour l’occuper lui avait fait deux ou trois enfants. Cette sorte d’humanité était monnaie courante et le seul trait remarquable était que la femme n’aimait pas les femmes et que ni l’un ni l’autre ne prissent de drogue. (« L’Intermède romain », HD, p. 146 ; c’est nous qui soulignons)
25 Dans ce passage, le chiasme enferme la première phrase dans une structure logique et implacable qui s’achève par une proposition subordonnée à l’intérieur de laquelle le lien de finalité, misogyne et cynique, finit la démonstration. La seconde phrase accentue l’ironie de la première par l’emploi du groupe nominal, « cette sorte d’humanité », en totale opposition avec le sens de la phrase précédente : il y a tout, sauf de l’humanité. Dans l’univers rochellien, avoir une relation avec quelqu’un, c’est avoir commerce avec lui, autrement dit, c’est attendre quelque monnaie en retour, c’est contrefaire la monnaie sociale, ou encore la réévaluer ; c’est également payer l’autre d’une fausse monnaie, ou l’utiliser sans lui rendre la monnaie, comme le révèlent ces différents extraits de « L’Intermède romain » (c’est nous qui soulignons) :
Tout cela ne me touchait guère mais me trouvait très fatigué, car au temps de Dora j’avais encaissé une quantité énorme de cette fausse monnaie. (p. 173)
Et j’allais sacrifier cette solitude : je lui ferais payer cher à cette petite ma solitude perdue. (p. 183)
27 [Edwige] me recevait dans sa chambre et, bien sûr, elle était fatiguée elle aussi. Nous réinstallions tant bien que mal notre commerce de corps et de cœur. (p. 192 ; c’est nous qui soulignons)
28 Les personnages rochelliens évoluent ainsi dans un univers romanesque où l’exploitation, sans scrupules, de l’autre, induite par l’acceptation du monde comme il va, est monnaie courante.
Theatrum mundi
29 Par le dévoilement du mécanisme psychologique cynique, Drieu la Rochelle met en exergue ce qui fonde les relations humaines : le mensonge et l’hypocrisie, tous deux induits par l’inéluctable théâtralisation des rapports sociaux dont les règles sont parfaitement connues par le cynique rochellien :
Il me fallut arriver à quarante ans, je suis très lent, pour comprendre que tous les mondes se valent, et qu’il y a autant de convention chez les concierges ou les artistes, chez les zingueurs communistes ou les boutiquiers fascistes que chez les marquises et les banquiers. Ou plutôt je le sus de bonne heure, par l’esprit, mais je ne le mettais pas en pratique. La pratique fut une indifférence totale pour tous : les gens sont des objets, qui remuent moins que les objets, voilà tout. (« L’Intermède romain », HD, p. 247)
31 Le narrateur s’amuse parfois à démasquer les comédiens pour le simple plaisir de déceler leur faille, de se sentir supérieur à eux, de voir clair dans leur jeu car, selon lui, « l’individu qui passe ne peut être reçu que comme doublure de quelque rôle inscrit depuis longtemps dans la troupe tragique où le théâtre de [sa] mémoire a résumé toute l’humanité » [25]. Il y a, par exemple, les mauvais comédiens comme ce cher Grummer qui, trop sûr de lui, n’avait pas prévu la reconnaissance possible de sa duperie. À la fin de la projection, en pleine lumière, le narrateur le regarde et ce regard marque brusquement la fin du mensonge, le retour à la réalité de l’homme, menteur et fuyard : « Tout son être vacilla. Il pâlit et ses paupières tombèrent. […] Puis la mâchoire de Grummer, de ce faible obstiné, se contracta comme quand il attendait les télégrammes, et il se détourna résolument de moi » (CDC, p. 119). Furieusement « avare de son sang », il faisait peut-être, conclut le narrateur, partie « de ces rares lâches qui le sont vraiment, passionnément, incurablement » (p. 119). Un faible couard n’est pas assez fort pour jouer parfaitement la comédie, le souci de préserver sa vie l’a maintenu dans une pusillanimité qu’il n’a pas su dissimuler derrière une gloire narcissique, il a manqué d’audace : n’est pas comédien cynique qui veut.
32 Pour le parfait cynique, en revanche, la réalité se mue en une véritable scène théâtrale où il endosse le rôle qu’exige la nécessité de l’instant. Le plus souvent, le personnage principal rochellien est un excellent comédien qui ne croit absolument pas à la sincérité des rapports. À l’instar du narrateur de « L’Intermède romain », le cynique « entre très facilement dans les personnages qu’on [lui] offre au vestiaire, quitte à en sortir aussi vite [qu’il y est] entré » (HD, p. 183). La monstration cynique n’a guère plus de visée pédagogique, elle ne se fonde plus sur l’adéquation entre le faire et le dire. Elle feint l’union de l’être et du paraître mais elle accentue, en réalité, sournoisement la faille entre les deux, tout comme elle disjoint les mots et les actes, le dire et la pensée. C’est pourquoi il suffit au cynique de jouer correctement la partition sociale que lui impose le milieu dans lequel il se trouve. Démagogue et sans scrupule, le cynique rochellien offre généreusement à l’autre ce qu’il souhaite voir ou entendre afin d’arriver à ses propres fins, du simple plaisir de duper à la complète soumission d’autrui.
33 Et il n’est pas, à ses yeux, de comédie plus jouissive que celle de la bourgeoisie. Dans la nouvelle « L’Intermède romain », le narrateur se distrait, après le départ d’Edwige et de Dora, en jouant le rôle du jeune homme épris auprès d’une jeune bourgeoise juive prénommée Marianne. Comédien, spectateur et metteur en scène, le narrateur commente, avec lucidité, son propre jeu, à l’aune d’un seul critère, l’efficacité :
La première fois, j’avais vu Marianne avec sa mère et son frère, la seconde fois avec son père en plus. Des oncles et des tantes attendaient dans l’ombre. J’avais tenu bon, mais sans doute de légères fêlures s’étaient montrées sur mon masque, car son frère me téléphona et me proposa de la rencontrer seule un matin, à l’insu des parents. Je me prêtais avec une grande patience à cette douce comédie et me voilà me promenant à Montmartre […] [26]. (HD, p. 181)
35 Le lendemain, il se rend chez Marianne et lui offre, lors du dernier acte, ce qu’elle attend, le regard niais de l’amoureux transi qui anime en elle une glorieuse réjouissance. À ce moment, le narrateur en déduit qu’« on avait tenu conseil dans la famille et [qu’]on avait décidé de [l’]accepter. [Il] avai[t], hélas [pour elle !], assez bien joué la comédie de la patience et de la modestie pour que [son] acquiescement allât de soi » (p.183).
36 Dès lors, le cynique revendique haut et fort le fait d’être le maître des apparences. Dans Blèche, la tentative de suicide de sa secrétaire met, pour la première fois, Blaquans devant un miroir de vérité ; elle lève le voile des apparences mensongères et révèle ce qu’il est réellement : « un débile tortionnaire, [un] distrait tombé par noire indifférence dans le métier de bourreau ». Malgré cette blessure d’ego qui l’atteint profondément, il parvient, cependant, à jouer son rôle d’indifférent narcissique, « intensément satisfait de pouvoir ne rien montrer » devant Vannier (Blèche, p. 183). À l’inverse, il faut parfois savoir se noyer dans une fausse effusion de sentiments. Dans Rêveuse Bourgeoisie, lorsque Agnès arrive avec leur fils de six ans, Camille « feint d’être le meilleur mari du monde », car « [l]’égoïsme a besoin de ressembler au dévouement pour garder son crédit » [27].
37 En revanche, quand le cynique joue le tout pour le tout, défiant morale et logique, il peut faire preuve d’une franche insolence. Mais elle n’est pas là pour mettre à mal l’hypocrisie sociale, comme l’était l’insolence de Diogène, elle naît, au contraire, du besoin impérieux d’avouer afin de montrer que l’on viole volontairement et consciemment la morale, les valeurs, sans pour autant vouloir faire autrement. Chez Drieu, le cynique avoue donc avec franchise, même après quelques atermoiements, « une tromperie consciente se réclamant de la nécessité » [28]. Il « revendique hautement cela même qu’on lui reproche » [29] : le moi cynique a parfois besoin de révéler son cynisme pour s’en glorifier, pour se sentir au dessus du dualisme métaphysique du Bien et du Mal parce qu’il tire sa force de cette revendication ouverte. Au moment où la conscience rochellienne perd de vue la rive de la morale pour s’aventurer par-delà le bien et le mal, le cynisme triomphe pleinement. Dans ce cas, le cynique se démasque et se confesse à un proche, ou à quelques happy few. Dans Gilles, deux jeunes femmes se livrent avec un cynisme cru et brutal aux jeunes Gilles et Bénédict :
Elle dit d’un ton soudain dramatique :
– Je suis enceinte de huit mois. Mon amant a été tué. Je suis aussi une salope.
– Et moi, éclata l’autre soudain, il y a un homme qui repart demain au front et qui m’attend à l’hôtel. Je ne l’aime plus.
39 Gilles et Bénédict se regardèrent. Ils rirent comme des collégiens qui font leurs écoles de cynisme. Puis ils frissonnèrent en pensant à l’amant mort. (Gilles, p. 40)
40 Mais le cynique peut aller plus loin encore dans la logique de franche brutalité, en avouant sa démarche à celui ou à celle qu’il utilise ou opprime. Gilles est un personnage exemplaire à ce sujet. Il mène une double vie en trompant son épouse Myriam et juge impardonnable la grossièreté du mensonge, se promettant alors de tout avouer. Ce besoin d’avouer semble au lecteur, comme à Gilles d’ailleurs, émaner de scrupules moraux qui l’empêchent de jouir pleinement de son cynisme. Après de nombreuses tergiversations, le héros finit, avec une froideur sadique, par dire la vérité :
– Vous ne m’avez jamais aimée.
Décidé à toutes les extrémités, Gilles dit :
– Non.
– Et vous l’aimez ? … Ah, oui, vous me l’avez dit.
Elle s’arrêta une seconde, et puis enfin elle cria :
– Vous aimez coucher avec elle et pas avec moi.
C’était le mot final qui devait lui être arraché.
Gilles se raidit :
42 – Oui. (Gilles, p. 219)
43 Le cynique, qui ne sort jamais de soi, ne peut être enclin à la pitié. Ce qui lui importe plus que tout, plus que la vérité elle-même, c’est la conséquence de cette vérité sur son propre ego: le voici donc libéré du dégoût de lui-même que nourrissaient quelques derniers scrupules moraux, qui le plaçaient encore dans le cadre du dualisme moral traditionnel dont il continue pourtant de reconnaître la valeur.
44 La conscience dualiste des personnages de Drieu s’identifie donc le plus souvent avec sa partie la plus « mauvaise », celle où l’impérieux cynisme règne en maître. Le cynique sait la vérité sur lui-même mais persiste malgré tout : de ce fait, les rares appels à la morale sont moins des formes de résistance qu’« une reconstruction sardonique de la morale par celui dont on sait de toute façon qu’il l’enfreint par principe » [30]. Cette dualité de la conscience conduit, dans tous les cas, comme chez Gilles, à un certain déséquilibre psychologique, illustré par de continuelles tergiversations dont le cynisme sort vainqueur. De même, il révèle peut-être aussi le fondement psychologique du cynisme selon Bergler : le cynique s’en prend au monde extérieur en « tentant de liquider un conflit intérieur », il « frappe les autres, mais il vise sa conscience » [31]. Ainsi, il arrive parfois que le cynique rochellien ôte le masque et sourie à sa première victime, autrement dit, à lui-même, dans la mesure où il trompe aussi bien les autres que son propre moi : le lecteur suit alors le cheminement complexe et tortueux de la pensée cynique qui se dédouble au point de devenir une caricature de l’ironie.
45 Peut-être faut-il dès lors se tourner vers l’un des derniers personnages créés par Drieu, Constant, qui a la sagesse et le recul nécessaires pour affirmer et accepter la nécessaire contradiction de l’homme : « […] il professait que l’homme qui n’est pas encore un automate ne peut vivre que dans la contradiction d’où il ne s’échappe que par des actions successivement compensatrices. Cette pensée le ramenait à son drame intérieur […]. Sa vie n’était que réalisation et il avait besoin sans cesse de la saveur de la réalisation » [32]. Le dualisme traditionnel du bien et du mal est en réalité trop simple pour décrire la complexité de l’humain : réfléchissant au christianisme, Constant pense qu’« [il] n’y a d’exquise qualité humaine que dans le bien qui apparaît dans le mal » [33].