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« Payer, payer et encore payer... »

Pages 19 à 29

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  • Poirier, J.
(2012). « Payer, payer et encore payer... » Roman 20-50, 54(2), 19-29. https://doi.org/10.3917/r2050.054.0019.

  • Poirier, Jacques.
« “Payer, payer et encore payer...” ». Roman 20-50, 2012/2 n° 54, 2012. p.19-29. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-roman2050-2012-2-page-19?lang=fr.

  • POIRIER, Jacques,
2012. « Payer, payer et encore payer... » Roman 20-50, 2012/2 n° 54, p.19-29. DOI : 10.3917/r2050.054.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-roman2050-2012-2-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/r2050.054.0019


Notes

  • [1]
    David Golder, Grasset, 1929 ; in Œuvres complètes, Le Livre de Poche, « La Pochothèque », 2011, t. 1, p. 483. Parmi les reprises intéressantes, il faut signaler l’édition donnée par Ferenczi et fils, en 1938, dans la collection « Le Livre moderne illustré », avec des bois de Pierre Dubreuil.
  • [2]
    Omniprésent, le terme de « grue » retrouve un sens longtemps perdu, puisqu’au xix e siècle il désigne encore une « femme qui a l’air gauche ».
  • [3]
    Pierre Klossowski, La Monnaie vivante, éd. Terrain vague, 1970 ; rééd. Payot et Rivages, « Rivages Poche », 1997.
  • [4]
    Ainsi qu’on le voit dans ce dialogue avec son père : « Donne-le moi, Dad… / – Comme l’auto ? » (p. 453).
  • [5]
    Et au moins le Chabanais, lui, comptait-il parmi ses habitués d’authentiques aristocrates (le futur Edouard VII, le Maharadjah de Kapurthala) et de véritables célébrités (Pierre Louÿs, E. M. Remarque…).
  • [6]
    Sur ce point, voir Jean-Michel Rey, La Part de l’autre, PUF, 1998, chap. « Le crédit et la ruine ».
  • [7]
    Ibid.
  • [8]
    Comme Irène Némirovsky, Renan est sensible à l’articulation du politique, du psychologique et de l’éthique : « J’appelle ploutocratie un état de société où la richesse est le nerf principal des choses, où l’on ne peut rien faire sans être riche, où l’objet principal de l’ambition est de devenir riche, où la capacité et la moralité s’évaluent généralement […] par la fortune […] » (L’Avenir de la science [1890], rééd. GF, 1995, p. 425-426).
  • [9]
    Ainsi qu’ils le rappellent, Hoyos et Gloria se sont rencontrés au carnaval de Nice de 1901 (p. 485-486). Ces festivités, ressuscitées à la fin du xix e siècle pour distraire la société dorée, ont inspiré un scénario, Carnaval de Nice, reproduit dans les Œuvres complètes, t. 1, p. 635 sq.
  • [10]
    « Interview » [1926], in Le Crépuscule des vieux, Gallimard, 1956, p. 66.
  • [11]
    Paul Valéry, « Inflation », in Cahiers I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p. 420-421.
  • [12]
    P. 494, 497, 498. L’impuissance sexuelle apparaît ainsi comme la rançon de la toute-puissance financière, cette forme sublimée du désir.
  • [13]
    Entre autres Marcel Thiébault, Revue de Paris, fév. 1930, p. 953.
  • [14]
    Suggéré par Bernard Grasset, Les Nouvelles littéraires, 7 déc. 1929, p. 5.
  • [15]
    Galilée, 1984.
  • [16]
    Les Voyageurs de l’impériale [1942], Gallimard, « Folio », p. 306-307. À noter, une fois de plus, la corrélation de la « fausse monnaie » avec la question de la paternité, essentielle dans le cas de Louis Aragon.
  • [17]
    Ruiné par l’inflation puis enrichi par la spéculation sur le franc, Soifer éprouve la plus grande crainte envers le papier monnaie, toujours susceptible de devenir de « vieux assignats sans valeur » (ibid., p. 521).
  • [18]
    Georges Bataille, La Part maudite précédé de La Notion de dépense, Minuit, 1949. Voir notamment dans la deuxième partie : « Société de consumation et société d’entreprise ».
  • [19]
    David Golder paraît en déc. 1929, juste après le « jeudi noir » (24 oct.).
  • [20]
    La question a surgi sur la scène intellectuelle avec l’Essai sur le don (1924), de Marcel Mauss.
  • [21]
    Ainsi que le dit Jonathan Weiss : « Au fond, David Golder est l’histoire d’un homme qui dit non. Il dit non aux supplications d’un homme associé ruiné de lui venir en aide ; il dit non à sa femme qui, au bras de son amant, exige de plus en plus d’argent ; il dit non à l’idée même de la richesse […] » (Irène Némirovsky [2005], rééd. Le Félin-Kiron, « Le Félin poche », 2010, p. 89. À quoi il faut ajouter le « Non » opposé à sa fille, quand elle demande de l’argent pour son voyage en Espagne avec Alexis.
  • [22]
    On est tenté d’appliquer à David Golder, trouvant un invité dans sa propre chambre, la célèbre formule de Roquentin lors de l’épisode du square.
  • [23]
    En référence à Freud qui, dans L’Interprétation des rêves, note que l’appareil psychique veille à éviter une « accumulation d’excitation » (PUF, 1969, p. 509).

1 Si on mange beaucoup dans les romans de Flaubert, on meurt plus encore dans ceux d’Irène Némirovsky, et surtout on s’y suicide. Mais, avant d’en arriver là, on aura eu le temps de (se) dépenser sans compter, jusqu’au moment où le principe de réalité reprend le dessus et où il faut solder les comptes.

2 Payer, David Golder n’aura fait que cela tout au long de sa vie. Condamné à ce rôle par l’or inscrit dans son nom. À chaque moment, il paye pour autrui (sa femme, sa fille, leurs amants…), avec l’ambiguïté de l’expression « payer pour », qui implique à la fois un don et une expiation (payer pour un forfait) ; et qui se renverse volontiers, car après avoir payé, il arrive qu’on « fasse payer ». Or, si l’argent gouverne la sphère de l’économie, l’admirable, chez Irène Némirovsky, tient à la façon dont il informe le régime des passions. La romancière peut bien afficher des opinions conservatrices et publier dans des revues de droite, sa lecture du fait social procède d’un matérialisme radical puisque les relations humaines se calquent ici sur les rapports marchands. Au point que nul, et surtout pas la bourgeoisie d’affaires, n’échappe à l’aliénation.

3 Dans une approche classique, on s’attendrait à voir représenté l’asservissement des seules classes laborieuses, avec à l’arrière-plan l’idée que les classes possédantes demeurent à l’abri. Chez Irène Némirovsky, il en va autrement tant l’aliénation – exister par le regard d’autrui et jouer un rôle pour lequel on n’est pas fait – apparaît la chose du monde la mieux partagée. Comme dans la fable hégélienne du maître et de l’esclave, nul ne peut se prévaloir d’une existence propre. C’est ainsi que le plus aliéné de tous est sans doute le héros lui-même, David Golder, tenu de dispenser autour de lui des biens dont il n’a au fond ni le besoin ni le désir. Tout aurait pu continuer ainsi ; mais les caprices de la Bourse, ce grand Casino, permettent soudain de solder les comptes. C’est alors que le roman bascule : l’analyse sociale cède la place à une expérience existentielle, la dépossession de soi suscite un travail de réappropriation, et les valeurs frelatées – ces valeurs boursières qui n’ont d’existence que nominale – se voient soudainement dévaluées, remplacées par d’autres valeurs, comme le retour aux origines, la foi de ses ancêtres et la filiation.

4 Comme souvent, chez Irène Némirovsky, la pièce ressemble à un drame bourgeois, avec ses types attendus : le mari financier, toujours absent, l’épouse intéressée, la fille frivole, les amants de l’une et de l’autre, et les inévitables parasites propres à ce genre d’atmosphère. Mais la comédie ne fait pas longtemps illusion. Car, comme dans la tragédie, David Golder est d’emblée entre deux mondes, rattrapé par la mort dès que l’action commence, avec le suicide de Marcus, puis confronté à l’absurdité de l’existence lors d’une nuit initiatique à bord du train Paris-Biarritz, en un écho anticipé de la traversée finale sur le cargo.

5 Très tôt, les décors se sont donc effondrés, et la banqueroute à venir est déjà inscrite dans la faillite personnelle. D’où le refus de prolonger les faux-semblants, comme dans cette réplique exaspérée : « – Oui, oui, payer, payer et encore payer… C’est pour ça que je suis sur la terre… » (p. 483). En producteur du spectacle mondain, le héros n’aura cessé en effet de payer la petite troupe de ses proches et de ses courtisans ; et de se dépouiller à mesure qu’il paye. Comme sa propre existence se réduit à sa vie professionnelle, il n’a presque plus de domicile – dans sa villa de Biarritz, sa chambre a été donnée à un invité, et il se retrouve là comme à l’hôtel – presque pas de vie de famille (si l’on excepte les tendresses intéressées dont il est l’objet) et pas de maîtresse. Et pourtant, il lui faut entretenir tout un chacun. Lui qui goûte peu les mondanités éprouve du dégoût à voir sa maison de Biarritz envahie par une foule interlope : « Tous les escrocs, les souteneurs, les vieilles grues de la terre… », « cela » qui va boire, manger et se saouler « à ses frais… » (p. 436) [2]. Car si dans Le Bal les personnages feignent de croire que tout s’achète – les châteaux, les titres aristocratiques, les relations… –, David Golder est un héros de la lucidité, que les apparences n’abusent pas.

6 À voir les « souteneurs » et les « vieilles grues » s’inviter chez lui, en terrain familier, il mesure à quel point cette villa ressemble à une maison close. On est bien dans une « maison » (de luxe) dès lors que David Golder doit payer s’il veut bénéficier de marques d’affection, en accord avec la marchandisation des relations humaines qui régit cette micro-société. C’est qu’ici, le corps se vend, s’achète ou se loue, comme n’importe quel objet manufacturé. Chez Marx, le prolétaire vend sa force de travail – et il en vit plutôt mal – ; chez Irène Némirovsky, hommes et femmes vendent leur force de séduction – et ils en vivent plutôt bien. En échange de devises, on paye en « monnaie vivante », selon le terme de Pierre Klossowski [3]. Car pour ce dernier, qui analyse la société à l’aune du modèle sadien, « chacun et chacune sont appelés à se vendre, sont proposés à l’achat » ; et il est nécessaire que chacun soit exposé à être acheté / vendu tout en demeurant un sujet à part entière car c’est de « la rupture de cette intégrité » que découle « l’émotion érotique ». « Monnaie vivante » que sa fille, Joyce, cette fille de joie, cette « petite grue » qui, au casino avec son père, ressemble à « une fille qui a entôlé un vieux ! » (p. 485). Envers leur père et époux, c’est bien à un « entôlage » que s’adonnent la mère et la fille pour vivre dans le luxe et s’offrir des amants-gigolos ou des amants-maquereaux, ouverts eux-mêmes à toutes les propositions : Alexis paye de sa personne auprès de la vieille Lady Rovenna ; Hoyos partage avec Gloria des commissions sur le dos du mari. Alentour, tout va d’ailleurs à l’avenant, c’est-à-dire à vau-l’eau : Daphné, l’amie de Joyce, « couche avec le vieux Behring pour de l’argent… » (p. 452) ; la mère de la jeune femme se fait entretenir par un Allemand – en voilà une au moins pour qui l’Allemagne paiera – ; et Joyce sera réduite à épouser Fischl, ce « sale vieux » (p. 524). Car il faut bien faire une fin et réaliser ses actifs avant que les cours ne baissent.

7 Quand un individu libre dans un marché libre fait choix de se vendre au plus offrant, il met à nu le cynisme d’une société qui a donné congé au discours convenu sur l’éthique, l’honneur, la pudeur… Cette « femme pressée » qu’est Joyce veut tout, tout de suite. Comme le héros de Morand, elle aime le monde, les rencontres, les voitures rapides, qu’elle conduit à toute allure ; mais, surtout, elle aime à jouir sans attendre, usant de son corps comme bon lui semble ; et si elle souhaite se marier par amour, c’est après avoir « acheté » son amant [4]. En cela, elle illustre admirablement le frénétisme des « roaring Twenties », et cette loi de rendement maximum inhérente à la société moderne. David Golder peut bien la traiter de « grue » : par son efficacité, son absence de scrupule, son individualisme forcené, elle habite le même monde que lui. Comme lui, elle optimise les profits, comme lui elle parie sur les meilleures affaires à venir (en l’occurrence les hommes à séduire), comme lui elle dispose d’un capital à faire fructifier (son corps, son pouvoir de séduction). Comment alors faire reproche à Joyce de jouer avec le désir des hommes, quand son père joue avec le désir des investisseurs ? Sans doute est-il impossible de garder les mains propres, de vendre sans se vendre, de faire du commerce sans compromission quand la « Grande Prostituée » mène le monde.

8 La villa de Biarritz n’a donc rien d’une excroissance maladive, mais au contraire constitue un miroir qui conduit David Golder à regarder en face ce qu’il aurait préféré ne pas voir. Avec une fille de famille aux allures de fille de joie et une maîtresse de maison en tenancière de maison close, cette villa rappelle le célèbre Chabanais, où Marcus a choisi de se suicider [5]. L’histoire semble donc vouée à se répéter, comme s’il y avait là un avertissement sans frais. Car, après la ruine et le suicide de Marcus, David Golder connaîtra la même débâcle. Le roman d’Irène Némirovsky nous entraîne ainsi dans un monde aléatoire et un temps fragmenté. Car, en lieu et place de l’économie réelle, David Golder montre la prise du pouvoir par une économie virtuelle, où des entreprises plus ou moins fictives génèrent des fortunes mais aussi bien des effondrements à partir de bruits et de rumeurs. Dans cette économie spéculative – au sens où l’on « spécule » en bourse, et au sens où l’on « se perd en spéculations » –, une entreprise ne vaut que ce qu’on croit qu’elle vaut. Et c’est en cela que l’économie intéresse la littérature puisque tout repose sur le « crédit » [6], c’est-à-dire sur le pouvoir des fables. Ainsi, tant que fonctionne la « planche à billets » – en l’occurrence David Golder –, chacun peut se payer d’illusion : les signes se substituent aux choses, la valeur nominale des actions est prise pour une valeur « réelle », et les biens matériels pour les seuls garants du Bien.

9 Tout repose donc sur le crédit à accorder aux signes, car l’activité fiduciaire repose sur la fiducia[7]. Or, c’est par défaut de crédit que la banqueroute emporte Marcus puis David Golder. Quand les créances sont douteuses, la confiance (la croyance ?) fait défaut, dans le domaine de l’économie comme en ce qui concerne les valeurs humaines (le Juste, le Bien, le Beau…). Le hasard fait que quatre ans avant David Golder, André Gide avait publié Les Faux-monnayeurs, où la métaphore monétaire met en scène, tout pareillement, la crise de la société et la crise du sujet quand se dérobent les fondements (la famille, la paternité, la foi, la vérité…). Et encore, chez Gide, la dénonciation de la fausse monnaie implique l’existence – réelle ou supposée – d’une monnaie authentique. Plus radicale, Irène Némirovsky ignore un tel distinguo : dans ce monde du vrai-faux, il en va de l’éthique comme du reste.

10 Que reste-t-il en effet de la valeur-travail quand fortune peut se faire au casino, par le simple hasard du jeu (p. 454-457) ? Le casino et le bordel, voilà bien « les deux mamelles de la France » (de la France affairiste) ; loin du bon Sully, parlant naïvement de « pâturage » et de « labourage ». Tout de même, que penser d’une aristocratie en pleine décadence, du « petit gigolo » de prince Alexis, avec son air de « maquereau », à qui il faudrait donner de l’Altesse ? Et comment Joyce peut-elle rêver de devenir « princesse impériale » pour s’être acheté un tel mari avec l’argent de son père ? Montesquieu s’éloigne, aux yeux de qui l’aristocratie avait en principe l’honneur, et la démocratie la vertu. Dans la ploutocratie [8] que nous dépeint David Golder, il n’y a en effet de place pour aucune de ces deux passions.

11 Car si, au temps de l’Ancien Régime, la particule et le titre nobiliaire renvoyaient à une « essence », et avaient donc quelque chose d’inaliénable, il en va autrement dans les temps démocratiques où les signes circulent librement. Dans une société où chacun vit à crédit, on se dote d’un titre et d’une particule avec la même aisance qu’un vêtement d’emprunt. Ouverte au demi-monde, la villa de Biarritz a en effet quelque chose d’un grand carnaval [9], où chacun s’empare de défroques (des marquis en toc, des princesses impériales du dernier kitsch…) sans que cela prête vraiment à conséquence. Le duc de Guermantes, pour qui la vraie aristocratie remonte aux croisades, et donc pour qui les autres nobles sont des tard venus, risquerait de perdre son Gotha devant des « M. le comte Hoyos » (p. 434). Comte dont le nom fait illusion – il appartient à une aristocratie authentique –, mais qui a valeur d’avertissement quand on sait que hoyo signifie le « trou », le « vide ».

12 Cette crise des valeurs accompagne ainsi une crise du langage dans la mesure où les mots, surévalués, doivent être revus à la baisse. Au cours des premières décennies du siècle, c’est là une idée reçue. Dans un texte souvent cité, Georges Bernanos explique que Sous le soleil de Satan, publié trois ans avant David Golder, est né de l’usure infligée aux mots les plus beaux [10]. Ce constat, Paul Valéry le formule dans ses Cahiers en termes financiers. Sous le titre « Inflation », il explique qu’une crise se produit chaque fois qu’« on augmente la valeur des instruments d’échange sans augmenter la valeur de réalisation ». D’où le parallèle qu’il établit entre crise monétaire et crise du langage puisque des mots tels que « Infini, Absolu », qui se retrouvent « sans encaisse expérimentale », constituent autant de « créations de valeurs fictives ». Il ne faut donc pas s’étonner qu’en résultent des crises périodiques de « reductio ad factum » [11].

13 Cette reductio, David Golder la vit lors d’un dialogue dévastateur avec Gloria, quand est définitivement ruinée sa qualité de mari et de père. Alors que le héros pouvait croire encore en certaines valeurs, il lui faut assister à une liquidation de ses fonds propres. Pour s’être payé en fausse monnaie, s’être cru mari et père, David Golder se trouve doublement mis à mort. Aux yeux de Gloria, qui lui rappelle ses défaillances, il n’est pas un homme [12] ; pire encore, il n’est pas un père : Joyce, la fille adorée, est / serait illégitime. Ce qui éclairerait d’un jour singulier le geste d’aller faire l’amour en Espagne (p. 443) et de s’exhiber devant l’amant de sa mère (p. 524). Il y a là, pour David Golder, une banqueroute personnelle, dont la faillite commerciale ne sera que l’écho diffracté. Soudain, l’ordre symbolique – la qualité légale de père – ne correspond plus à l’ordre biologique ; et le monde des signes (le nom de Golder) n’est plus gage de vérité.

14 La production de fausse monnaie, ou plus exactement l’écart entre la valeur nominale et la valeur réelle, s’explique par la disparition de tout référent (l’or, comme étalon et valeur refuge) et donc par la substitution d’une économie des flux à une économie ancienne, fondée sur des réalités matérielles. À la parution de David Golder, plusieurs critiques reconnurent dans le roman une dimension balzacienne [13]. Si l’argent et la paternité peuvent faire songer à Goriot [14] et si, au plan psychologique, l’ascétisme de Grandet a à voir avec la vie de David Golder dans son appartement parisien, on est, au plan économique, très loin de l’ancien tonnelier, riche de ses terres et de son or. Les fortunes des années vingt sont en effet d’une nature autre que celles accumulées pendant la Révolution et l’Empire. La vente des biens nationaux avait permis à la bourgeoisie de prendre possession des anciens fiefs – ce qui conférait quelque crédibilité aux titres de noblesse achetés avec les domaines. D’autant que cette stabilité patrimoniale, confortée tout au long du xix e siècle (les investissements immobiliers, les grands travaux commandés par l’État), s’adossait à une monnaie immuable, puisque garantie par la convertibilité du papier-monnaie en or.

15 Avec David Golder, nous tournons le dos au capitalisme ancien, encore marqué par ses origines terriennes. La vraie richesse, ici, ne repose plus ou presque plus sur la possession d’un bien (l’avare et son trésor, comme chez La Fontaine), mais sur le contrôle des flux financiers et des mouvements boursiers, sur la maîtrise de l’information vraie ou fausse, et donc sur un enrichissement de moins en moins connecté à la réalité. Or, si une telle mutation a pu advenir, c’est que, entre-temps, le papier monnaie s’est détaché de l’or, au moment où prenait fin le principe de convertibilité. Jean-Joseph Goux, qui analyse les répercussions esthétiques de cet événement dans Les Monnayeurs du langage[15], avance l’hypothèse que le formalisme, qui tend à rendre l’art autosuffisant, est venu se substituer à l’idéal mimétique du roman « réaliste ». Le chapitre central de son essai concerne bien sûr Les Faux-monnayeurs d’André Gide, où la réflexion sur la crise du roman et de la représentation (à travers le personnage d’Édouard) va de pair avec un évidement général des valeurs humaines et morales. Dès lors que la valeur refuge – la terre, le patrimoine, l’or – n’est plus là pour jouer son rôle, de quel garant disposons-nous ? et comment pouvons-nous croire en une permanence ? Quelques années plus tard, Louis Aragon, dans Les Voyageurs de l’impériale (1942), évoquera cette scène fondatrice de la modernité que furent l’histoire de John Law, et la banqueroute fameuse de la rue Quincampoix. Comme dans David Golder, l’oubli du référent (le papier substitué à l’or) engendre un porte-à-faux général ; du coup, les « sentiments » eux-mêmes « sont les billets de banque des rapports humains. On en tire, on en tire tant que la presse marche », au point de ressembler à des « assignats » [16] – ces « assignats » qui constituent pour Soifer un véritable objet d’effroi [17].

16 Law vendait des actions de la Compagnie d’Occident ; Fischl, lui, vend des « mines argentifères d’El Paso » ou telle autre mine du Pérou. Mines suspectes sans doute ; mais magiques par leurs noms, puisque passe en elles le mythe de l’El Dorado. Ainsi qu’il le dit, les affaires, à ce niveau, « c’est de la poésie » (p. 438), un pur effet de langage. On comprend que, comme Platon, Grandet chasse les poètes de sa cité. Son rêveur de neveu peut bien aller faire fortune ailleurs, lui garde sa fortune à portée de main, ne voyage pas et réduit les échanges au strict minimum. À l’opposé, dans un capitalisme qui traite d’objets quasi immatériels, les capitaux ne peuvent rester en sommeil, encore moins sédentaires. Ici, tout circule, et s’écoule. La dématérialisation des avoirs et leur déterritorialisation font de David Golder un être sans feu ni lieu, un Juif errant de luxe qui habite les hôtels, les trains et les bateaux. Sans cesse en transit entre Paris, Londres et la Russie. C’est d’ailleurs là que se déroule le dernier acte lorsque le héros réussit un coup de maître avec les pétroles – cet or liquide. Comme en écho, l’argent liquide ne cesse de s’écouler. Ainsi que le dit Joyce : « Je ne sais comment je fais. Ça me coule entre les doigts… » (p. 441). Un tel constat, que Joyce formule sur le ton du jeu, assurée de son charme, Gloria, sa mère, le fait tout autant, mais dans un registre différent. Gloria a bien compris le caractère aléatoire d’une fortune qui, en une perpétuelle fuite en avant, exige que les avoirs soient sans cesse réinvestis. Bien avant le désastre, elle a pressenti la fragilité d’une richesse que rien ne vient gager. Tandis que son mari multiplie les jeux d’écriture, elle se prémunit grâce aux pierres et aux bijoux, tout comme Soifer place dans un coffre à Londres des perles, des diamants et des émeraudes. Contre la dématérialisation de l’économie, tous deux renouent ainsi avec des pratiques anciennes : le métal refuge, la peur des transactions, le refus des valeurs nominales…

17 Tandis que Gloria tente de se prémunir, David Golder, lui, adhère à son destin. Lorsque ses entreprises sont en liquidation, il éprouve une forme d’ivresse à l’idée de tout perdre. Passé le temps du combat, il cède à un « lâchez tout ! » gracquien. Pour le dire avec les mots de Georges Bataille, il procède là à une dépense sacrificielle qui relève, non de la consommation mais de la consumation [18]. En une auto-immolation, David Golder se retire ainsi du circuit de l’échange et de l’état de dépendance où l’avait réduit sa fonction. Par ce choix d’une « dépense improductive », il donne congé à autrui et rompt la « force de l’attache », comme le dit Bossuet du mauvais riche. On pourrait évidemment s’en tenir à une psychologie élémentaire et lire là l’histoire d’une vengeance : après avoir payé pour, faire payer. Mais il est préférable de voir dans cette mise en suspens – la main qui ne parvient à signer – une souveraineté négative : ne pas avoir, ne pas vouloir, ne pas ressentir. Loin des banqueroutes à spectacle, avec suicide à la clef (Marcus au Chabanais, les courtiers de Wall Street en 1929 [19]), David Golder contemple maintenant à distance l’astre mort de la finance, qui ne le concerne plus.

18 L’activité marchande de sa vie antérieure lui apparaît comme un divertissement, de sorte que la banqueroute devient l’occasion d’une expérience existentielle. Enfin est levée la malédiction qui le poursuivait, cette « vie idiote » (p. 414) qu’au fond de lui il avait en détestation (p. 415). Pour quoi et pourquoi payer : pour qu’on le respecte ? Pour qu’on l’aime ? Pour qu’on lui pardonne ses insuffisances ? Si tout cela se révèle un marché de dupe, si tout son argent a constitué autant de dons sans réciprocité [20], à quoi bon persévérer ?

19 Pour David Golder, le moment est venu de dire « Non » [21]. Tel est d’ailleurs le premier mot du roman ; mais après avoir dit « Non » à son associé, c’est maintenant sa vie ancienne qu’il répudie, tel l’acteur qui quitte la scène, las de son rôle. Lui qu’une « espèce de remords » (p. 431) poursuit au souvenir de Marcus, lui qui, dans le Paris-Biarritz, avoue à demi mots sa culpabilité, connaît, grâce à la banqueroute, la même expérience que Marcus. Mais alors que celui-ci, saisi par le refus de tout nouveau crédit, lui avait adressé un « Tu me ruines […] » (p. 411) en guise de dernier mot, David Golder mesure à quel point, en payant sans cesse, il n’avait cessé de se ruiner lui-même. Financièrement, puisque les dépenses incessantes l’auront contraint à une fuite en avant ; et physiquement puisque, comme on le dit en langage familier, il se sera « ruiné la santé ».

20 Alors que le roman s’inscrit dans un monde désacralisé, d’où semble avoir disparu toute référence à un au-delà, la trame événementielle donne l’impression que les présences sont là, qui veillent. Dans cette perspective, la banqueroute, obscurément souhaitée, a quelque chose de providentiel pour cet homme qui demande « pitié » (p. 483). Si le krach déferle « comme un torrent indifférent », c’est sur un homme étrangement indifférent lui aussi, « détaché de la terre » (p. 500), comme dans ces récits de conversion où le héros, foudroyé, abandonne sa vieille peau.

21 David Golder est enfin arraché à son inexistence : un travail comparable à une drogue ; une difficulté à jouir de ce qu’il a eu tant de plaisir à obtenir ; une impossibilité à trouver son « vrai lieu », ce qui le rend étranger à sa propre demeure, comme « en trop » [22]. Pour faire retour sur soi, David Golder doit mettre fin à tout commerce, au sens matériel et affectif. Dans son appartement vide, quasi monacal, où rien n’affecte le quotidien, l’ancien financier vit en autarcie, économique (de petites dépenses, de petits prélèvements sur le capital) et psychologique (une solitude pleinement assumée). Le roi sans divertissement a trouvé ici une forme de plénitude.

22 On aimerait comparer David Golder à de grandes figures foudroyées, comme Job ou le roi Lear. Mais David Golder ne se plaint pas, évite la théâtralité de l’homme abandonné et s’en tient à la médiocrité d’une existence sans éclat. « [E]nterré vivant » (p. 507), comme le dit Gloria, il ressemble plutôt à Raphaël de Valentin, le héros de La Peau de chagrin, par cette façon d’économiser le peu de ressources qui lui restent (p. 510). Est venu le temps pour une vie de basse intensité, qui tient à limiter les échanges avec un monde menaçant. Et, comme la jouissance est la forme suprême de la dépense, il convient de réduire au strict minimum tout risque d’excitation [23].

23 Cette fatigue d’exister, on la mesure quand, à la fin, sur le cargo qui le ramène de Russie, David Golder regarde la mer, « las de cet univers éternellement agité, mouvant, autour de lui… » (p. 540). Le bateau sera son tombeau, une fois le destin accompli, c’est-à-dire une fois que David Golder se sera « racheté ». À l’expropriation dont il est l’objet (sa fortune, la paternité), succède en effet un travail de réappropriation ; après les différents « Non » qui ponctuent le roman vient le moment du « Oui », où il fait choix de restaurer le lien et de renaître à lui-même.

24 Par ce voyage le héros met fin à l’utopie négative qu’est l’autarcie. D’abord anéanti par la bâtardise de Joyce, il recrée une paternité symbolique en léguant à sa fille le produit de ses opérations en U.R.S.S. Joyce va donc pouvoir vivre (en partie) d’une opération qu’il a réalisée au prix de sa vie. Un tel don – don d’argent, don de soi – a sans doute quelque chose de sublime, car ce voyage équivaut à un suicide ; mais David Golder ne se berce pas d’illusions : en lieu et place de monument ou de stèle, il sait que seule la rente mensuelle sera garante du souvenir. Elle apparaît ainsi comme un don contraignant, qui maintient une relation de dépendance et fait du destinataire un obligé, toujours en dette. Sans cesse à court d’argent, Joyce redeviendra la fille de son père chaque fois qu’elle touchera cette part de son legs, de sorte qu’il appartiendra au signe monétaire d’attester du nom du père.

25 Redevenu père, David Golder peut accéder à son tour au statut de fils. Lui qui avait longtemps mis à distance ses origines et sa judéité, a entamé, avec la maladie et la banqueroute, un mouvement de retour. Retour à l’enfance, quand il voit les quartiers du port ; mais surtout retour à la religion : le nom d’Adonaï prononcé lors de sa convalescence (p. 470) ; le recours au yiddish sur le cargo… Au dernier instant, tandis que l’entourent les fantômes de Joyce, de Marcus et de sa propre enfance, il donne tout ce qu’il a à un jeune garçon – à la fois miroir de ce qu’il a été et véritable fils adoptif – pour qu’il contacte John Tübingen. Or, à l’occasion d’un échange sur l’existence, John Tübingen avait conclu en citant le Livre de Job : « Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me le retire. Que son saint nom soit béni ». Par-delà l’acceptation qu’implique une telle parole, l’essentiel tient à ce que la relation avec le Grand Autre s’exprime en termes d’échanges (donner/reprendre). David Golder n’aura cessé de vendre et d’acheter ; mais tout ce dont il a profité n’était au fond qu’un « prêt ». Sans aucune contrepartie, tant l’échange est inégal, l’Éternel a accordé au héros la capacité à profiter pleinement de ses biens ; il lui a concédé le plein usage du monde. Pour David Golder, il en a donc été de son existence comme de ses affaires : dépositaire d’un bien qui ne lui appartenait pas pleinement, il a vécu à crédit. À crédit puisque à découvert ; à crédit au sens où l’on « fait crédit », c’est-à-dire confiance.

26 Au terme du voyage, les comptes sont enfin apurés ; et David Golder peut attendre sans crainte que l’Éternel, ce grand créancier, lui demande ce qu’il a fait de son talent.


Date de mise en ligne : 12/01/2016

https://doi.org/10.3917/r2050.054.0019