Article de revue

Salut à toi, ô mon frère

Pages 10 à 11

Citer cet article


  • Chambon, N.
(2023). Salut à toi, ô mon frère. Rhizome, 86(3), 10-11. https://doi.org/10.3917/rhiz.086.0010.

  • Chambon, Nicolas.
« Salut à toi, ô mon frère ». Rhizome, 2023/3 N° 86, 2023. p.10-11. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-rhizome-2023-3-page-10?lang=fr.

  • CHAMBON, Nicolas,
2023. Salut à toi, ô mon frère. Rhizome, 2023/3 N° 86, p.10-11. DOI : 10.3917/rhiz.086.0010. URL : https://shs.cairn.info/revue-rhizome-2023-3-page-10?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhiz.086.0010


1 Fred, je pose ici quelques mots, en prenant pour témoin les personnes qui nous lisent. J’écris ces lignes, larmes coulantes. Ces mots sont des lames de couteau. Elles déchirent l’enveloppe d’un corps indomptable.

2 Tu es mon grand frère, celui qu’on découvre en grandissant et dont on comprend qu’il est différent. En vrai, petit, je n’ai jamais su si tu étais mon grand ou mon petit frère. D’ailleurs, au collège, il y avait eu un signalement de la part d’une infirmière qui m’avait demandé si j’étais l’aîné. Je n’avais pas pu répondre à cette question. Elle s’était demandé si j’étais complètement débile puis s’en était émue auprès des enseignants et des autres élèves qui étaient passés après moi à cette visite médicale.

3 Tu as passé ta vie à changer d’institutions. Certaines semaines tu étais à la maison avec moi. D’autres, je ne te voyais que le week-end car tu restais « là-bas ». Je n’ai jamais trop compris. J’ai honte de le dire, mais des fois j’étais content d’être seul la semaine. J’entendais ta souffrance et parfois tes cris, mais je n’ai retenu que les moments de joie. Rester trente minutes dans ces institutions, ces instituts médico-éducatifs, était un enfer pour moi. Tu as passé une grande partie de ta vie là-dedans. Chapeau, frérot.

4 Rien ne correspondait à ton handicap. D’ailleurs à l’époque, je pensais que cela t’était propre. Tu étais le différent parmi les différents. Aujourd’hui, je me dis que c’est le cas de tout le monde : les cases sont étriquées pour faire rentrer nos vies. Un jour, on t’a donné l’opportunité d’aller au collège en section d’éducation spécialisée (SES). Le Graal, le collège ! J’étais fier, très fier. Moi j’étais en CM2. Tu n’y es resté qu’un an. Échec. Retour à la case « handicapé ».

5 À mon tour d’aller au collège. Le même, l’année d’après. J’ai passé la première semaine à me faire défoncer. Des coups, un corps à terre… Nous avions en commun un blouson rouge « Ferrari » qu’on avait acheté au Salon de l’auto de Genève. Cinq cents francs : un très beau cadeau dont il fallait prendre soin. On me prenait pour toi Fred. Et être pris pour toi, c’était être frappé. Là, j’ai compris ce que tu vivais. Au bout d’une semaine, j’ai remisé ce blouson et j’ai appris à me battre. La vengeance est terrible. Elle ne se retourne pas contre les agresseurs, mais vers les plus faibles. Cette lâcheté, il faut la démasquer pour comprendre les agresseurs. On n’agresse que parce qu’on se sent plus fort. À bas la force ! Je me battrai contre le pouvoir des forts.

6 Mais dans ce collège, il y a eu celles et ceux, peu nombreux, qui venaient vous réconforter, apporter leur amour. Une note d’espoir, celle qui raccroche à la vie. J’ai eu un rêve longtemps avec toi, Fred. Je faisais les plans sur ma couette entre sanglots, angoisse et rage de vivre. J’étais gérant d’une station-service. Tu sais pourquoi ? Juste pour te faire travailler. Eh oui, c’est moi le patron, je t’embauche. Tu servais les clients. Bref, tu avais un salaire, un rôle, une place dans cette société. Et tu sais, Fred, pourquoi les gens venaient prendre l’essence chez nous ? Parce que c’était là qu’elle était la moins chère. Nous avions d’ailleurs une station-service en jouet. J’y avais mis le prix du gasoil : 2,99 francs le litre. C’était l’époque où le prix au litre avoisinait les trois francs. Je scrutais tous les jours l’évolution des prix. Mais l’écart avec notre prix de référence devenait de plus en plus important. Je n’avais pas la possibilité de le remettre à jour : les autocollants manquaient. Je ne sais pas si c’est ça ou mon immaturité d’alors, mais le projet a été avorté.

7 Tu as dû en bouffer du psy, des médocs, des psychodrames. Je ne me prononcerai pas là-dessus. Mais tu sais, aujourd’hui, dans mon job, je vois de tellement belles initiatives avec des personnes handicapées que je me dis que les choses ont quand même changé. Une autre note d’espoir, celle-là qui me motive dans mon métier.

8 Tu sais Fred, nous n’avons pas forcément la force pour braver ce que tu as affronté. Cela s’est traduit en angoisse. Nos parents ont fait ce qu’ils pouvaient. Je me dis juste aujourd’hui que cela n’aurait pas été déconnant d’être accompagné à l’époque. Moi, je suis devenu sociologue, juste pour comprendre cette société coupable de t’exclure. Ces moqueries, je ne sais pas si tu les voyais, mais elles m’ont rendu rageux. Je pensais à l’époque que tu ne les voyais pas. En fait, tu ne devais même plus les remarquer…

J’ai senti une goutte 2

Description de l'image par IA : Trois personnes se tiennent bras dessus, bras dessous, sous la pluie.

J’ai senti une goutte 2

Cécile Veilhan

9 Tu sais Fred, c’est à 25 ans que j’ai compris ce qui t’était arrivé. Pétri d’angoisse, je m’étais retrouvé à être suivi par une psychiatre. C’était la première fois pour moi. C’est elle qui m’a demandé d’enquêter. Jusqu’alors, je n’avais que ces mots « erreur médicale » et que tu avais été considéré comme mort à la naissance. Ah si, il y avait eu aussi un psy qui aurait dit que si tu avais eu les moyens de le faire, tu te serais suicidé. Maman a souvent dit ça. Et là, je me suis rendu compte que Maman et Papa n’avaient pas vraiment les mots non plus. La demande de dossier médical dans ton hôpital de naissance a fait chou blanc : le service d’archives aurait brûlé. J’ai redemandé à ma maman qui a enquêté. Voilà l’histoire : Maman a fait une toxémie gravidique durant sa grossesse, une crise d’éclampsie durant l’accouchement. Tu as manqué d’oxygène. Tu as survécu. Tu es un survivant Fred, tu es vivant !

10 C’est bête comment ces mots, tout médicaux qu’ils sont, font du bien. Je les aime bien les psys. On sait prendre en charge maintenant les toxémies. Bon, on savait prendre en charge ça aussi à l’époque apparemment. Mais sûrement pas partout, peut-être encore moins dans la France des ronds-points et des châteaux d’eau, des champs de maïs et des vaches. Cette France qu’on a labourée en tracteur, en vélo ou en mob. Cette France dont j’ai peur de trahir les valeurs quand je prends le TGV pour Paris ou dont j’ai peur de m’éloigner quand je prends plaisir au confort bourgeois de la ville.

11 Devenu un charognard de la vie, je mastique les plaisirs jusqu’à l’épuisement. Bon, ça m’a valu un autre petit tour chez le psy. J’avais de nouveau « bugué ». Là c’est allé vite, en mode TCC et EMDR. Depuis je dors comme un bébé. Je pensais vivre toute ma vie avec ces cauchemars qui me hantent. Ces hurlements la nuit. Finito, frérot ! De temps en temps je me reprends une petite tarte dans la gueule. Il y a peu, sous le ton de l’évidence, ta belle-sœur devait faire un dépistage prénatal de la trisomie 21. Quand j’ai compris l’enjeu du dépistage – selon le résultat une interruption médicale de la grossesse pouvait être demandée –, j’ai eu la rage. Nous, parents, aurions été responsables d’avoir un enfant trisomique et aurions dû en assumer les conséquences. J’ai commencé à angoisser : dans ce monde tu n’aurais pas existé ? Cassez-vous avec vos biopsies et autre amniocentèses, on préfère ne pas savoir.

12 Revenons à nos oignons. Je me suis toujours senti coupable de ne pas être là. Putain, qu’est-ce que je chiale là à écrire ça. Je me vide. Tu m’en veux Fred ? J’ai toujours envie de réparer, mais je ne sais pas quoi.

13 Fred, sois-en convaincu, tu es pour beaucoup dans cette revue, dans l’idée que je m’en fais. Elle relie nos vies.

Frédéric Chambon : « C’est très bien que mon frère soit là »

Un jour ensoleillé de décembre, Frédéric accueille l’équipe de Rhizome dans le centre où il vit la semaine, à la périphérie d’une ville moyenne. L’entrée franchie, nous longeons un couloir étroit et montons un étage. Nous nous installons à une petite table sur la terrasse de sa chambre. Son frère s’éloigne, pour laisser Frédéric évoquer sa relation avec lui. Le propos ci-dessous est rédigé à partir de notre échange.

« Je suis né en 1979 à Pontarlier dans le Doubs. J’ai 2 ans à la naissance de mon frère. Nicolas est né à Metz puis ma famille a déménagé de Lorraine et s’est installée dans l’Ain. Au début, c’était difficile, j’étais un peu jaloux. Comme ma naissance ne s’était pas très bien déroulée, j’avais besoin de beaucoup d’attention, on s’occupait énormément de moi, on m’emmenait faire des examens, je passais du temps à l’hôpital. Finalement, ça s’est bien passé avec mon frère et on jouait beaucoup quand on était petits : on conduisait le tracteur, on faisait du vélo, on jouait à des parties de foot ou de baby-foot. Mon frère était gentil et essayait de comprendre, mais ce n’était pas toujours évident pour lui. Quand on jouait au Monopoly par exemple, je voulais tout de suite être en prison. Je ne me pliais pas bien aux règles ou alors je rigolais et ce n’était pas simple.
On était à l’école ensemble à Saint-Julien-sur-Veyle, mais on n’avait pas les mêmes copains. Ensuite, j’ai été à Charles-Robins, j’apprenais bien. Et puis, j’ai été à Péronnas et là, les autres me faisaient faire n’importe quoi, ils n’étaient pas très gentils, c’était le collège quoi. Ils me traitaient de gogol, de mongol, c’était dur. Après je suis parti de Péronnas pour l’Arbresle. Là-bas, j’ai été suspendu du centre parce que je disais aux autres des choses pas spécialement faciles. Ils ne me comprenaient pas. Je suis revenu un petit moment après. Ensuite, je suis parti de l’Arbresle et mes parents m’ont mis à Belley, là je suis resté longtemps, jusqu’en 2008. Là ils étaient gentils, c’était un bon centre, des fois je provoquais un peu les autres, mais j’ai été convoqué par le directeur juste une fois et après ça allait mieux. Ensuite, ils m’ont donné un cachet, le risperdal, et puis le didiperon, ce n’était pas évident, ça provoquait des angoisses, mais maintenant je n’ai plus de risperdal le matin, je n’en ai que le soir, un petit peu.
Avec mon frère, des fois, on va boire un verre tous les deux et bientôt je viens faire le repas de Noël à Lyon. On n’a pas trop les mêmes goûts, je suis plutôt basket alors que mon frère est rugby. Au rugby, il se faisait nommer “le dormeur”.
Le divorce des parents a été un moment difficile. J’ai essayé d’être là pour lui et puis la thérapie l’a aidé, lui aussi.
Pour Noël, il m’a offert un iPhone, c’est un très beau cadeau. Je m’en sers pas mal, je vais sur internet, j’ai pris des photos de ma copine Justine et j’écoute de la musique.
Lors du projet personnalisé, on parle de ce que je veux faire et de comment s’est déroulée l’année. Des fois, je provoque un peu les autres et après ça se calme un petit peu. Mais, par exemple, des fois, je tape aux murs. Quand il y avait eu le confinement, c’était un peu difficile.
Quand on fait le projet personnalisé, tu dis comment ça se passe, ce qui est difficile, ça m’aide beaucoup.
C’est très bien que mon frère soit là. Il m’écoute et c’est très important pour moi. Souvent il est d’accord. »

L’entretien terminé, Frédéric fait remarquer à Nicolas que sa montre connectée affiche une heure de retard, il lui propose alors d’y jeter un œil. Les deux frères se penchent tous les deux au-dessus de l’objet à réparer. Une douceur se dégage du moment. Ils sont là l’un pour l’autre.

Date de mise en ligne : 03/08/2023

https://doi.org/10.3917/rhiz.086.0010