Olivier Chatelan, Des allers sans retours ? Les prêtres français en Amérique latine (1961-1984). Une histoire du Comité épiscopal France-Amérique latine, Lyon, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes, 2023, 2 vol., 295 et 376 p., ISBN 979-10-91592-34-5
- Par Sabine Rousseau
Pages 209 à 211
Citer cet article
- ROUSSEAU, Sabine,
- Rousseau, Sabine.
- Rousseau, S.
https://doi.org/10.3917/rhmc.722.0209
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- Rousseau, Sabine.
- ROUSSEAU, Sabine,
https://doi.org/10.3917/rhmc.722.0209
1 La liste des sigles et abréviations annonce d’emblée la couleur de ce gros ouvrage au propos inédit : il s’agit d’une histoire transatlantique qui mobilise de nombreux acteurs collectifs de l’Église catholique en France et en Amérique latine. Centrée sur l’étude très documentée de la création et du fonctionnement d’un organisme d’envoi, le CEFAL (Comité épiscopal France-Amérique latine) fondé par les évêques français en avril 1962 pour « préparer, orienter et soutenir les vocations du clergé séculier en faveur de l’Amérique latine », l’approche proposée par Olivier Chatelan ne néglige pas pour autant les trajectoires individuelles de ces clercs « prêtés » par des diocèses « ici » aux évêques demandeurs « là-bas », quelque 213 prêtres dits Fidei donum (selon les premiers mots d’une encyclique de Pie XII de 1957) partis en Amérique latine via le CEFAL entre 1961 et 1984. L’étude débute avec l’appel lancé par l’Assemblée des cardinaux et archevêques en faveur de l’Amérique latine, origine revendiquée de la création du CEFAL par les acteurs eux-mêmes. La date finale ne s’imposait pas avec autant d’évidence. L’auteur y voit néanmoins un tournant symbolique qui ouvre une autre phase dans l’histoire du CEFAL, davantage tourné vers la mémoire des martyrs que vers l’avenir. Dans un constant souci de clarté épistémologique et de transparence méthodologique, l’auteur annonce la perspective choisie : « celle du traitement de la question latino-américaine par une institution française, à la faveur des circulations en allers-retours d’un clergé qui s’inscrit de facto dans une logique transnationale » (p. 24). Le cheminement du livre repose sur un découpage chronologique qui permet ainsi de saisir un des enjeux les plus stimulants de cette étude : comment l’épiscopat français a-t-il tenté de participer et de contribuer à l’émergence d’un « moment latino-américain » dans l’Église catholique des années 1960 aux années 1980 ?
2 Le premier chapitre fournit une synthèse remarquable sur les dispositions intellectuelles et religieuses d’une nouvelle « découverte de l’Amérique latine » à l’aube des années 1960. L’auteur s’emploie avec précision et rigueur à évaluer la « pesée de la France en Amérique latine » et recense les facteurs religieux et politiques favorables à cette ouverture atlantique, en particulier du côté de la diplomatie vaticane qui incite les Européens à faire sortir l’Amérique latine d’une périphérie lointaine pour devenir un « réservoir de chrétienté ». Cependant, faute d’une connaissance des réseaux latino-américains préexistants par les principaux acteurs, les débuts du CEFAL sont marqués par « un certain empirisme » dont témoignent les nombreux « tâtonnements » des membres fondateurs (Mgr Veuillot, Riobé, Le Bourgeois, Etchegaray et le chanoine Boulard) qui font appel à Michel Quoist comme secrétaire à Paris et à François de Lespinay comme délégué continental sur le terrain pour trouver un lieu de formation et des diocèses d’implantation pour les partants, notamment en Argentine, au Chili et au Brésil. Une gestion à distance, qui s’apparente à une navigation à vue pendant toute la période du Concile Vatican II, est source de difficultés. Une rencontre à São Paulo qui réunit une soixantaine de prêtres français autour de Riobé, Quoist et L’Espinay en janvier 1966 permet cependant d’affirmer une « ligne CEFAL » basée sur une vision de l’élan missionnaire qui inverse les termes de l’échange : le prêtre français doit être à disposition des communautés locales dans une perspective que l’on pourrait qualifier de « décoloniale ».
3 S’ouvre alors « le temps de l’optimisme » jusqu’à l’automne 1968, celui de la stabilisation financière et du fonctionnement « à plein régime » de cette « gare de triage » qui permet de faire coïncider l’offre française et la demande latino-américaine, au risque d’une certaine dissémination des forces au gré des opportunités. Cartes et tableaux permettent de situer avec précision les implantations en décembre 1968, à l’apogée du mouvement. Les huit années suivantes (1968-1976) voient le CEFAL contesté par ceux-là mêmes qu’il encadre. Une partie des prêtres, sommés de choisir leur camp dans des conflits fonciers d’Amazonie ou dans les luttes syndicales des dockers des ports du Pacifique, mettent en cause l’immobilisme supposé de la hiérarchie face aux réalités socio-économiques et politiques du sous-continent et face aux emprisonnements de clercs français, considérés comme des « prêtres rouges », victimes de la répression menée par des régimes devenus dictatoriaux.
4 Les évêques de France tardent à reconnaître le Comité qui n’est officiellement intégré dans l’organigramme de la Conférence des évêques de France qu’en 1976 alors que paradoxalement l’enthousiasme initial est retombé : la diminution brutale du nombre de départs depuis le début des années 1970 atteste l’épuisement d’un modèle ecclésial et militant, même en faveur de l’Amérique latine. La normalisation institutionnelle s’avère être une « reprise en main » ecclésiale qui se traduit par un quasi silence du CEFAL sur toute question politique. Malgré plusieurs renouvellements du tandem secrétaire/président et l’élargissement des personnels religieux pris progressivement en charge par l’organisme, son nouveau statut ne permet aucunement au Comité d’accroître son rayonnement ni de battre en brèche l’indifférence dans laquelle l’Amérique latine reste globalement tenue dans l’Église de France. Pourtant les engagements de ceux qui ont choisi de rester outre-Atlantique ne faiblissent pas malgré la violence des situations sociales et des guerres civiles. Dans une grande enquête menée par le CEFAL en 1984, les Fidei donum expriment à la fois leur attachement aux peuples auxquels ils se sont « convertis » et leur désenchantement sur les orientations de la Curie et du clergé français.
5 Des allers sans retours ? Le titre, très bien choisi, s’éclaire au terme d’une lecture dense et exigeante dont ce rapide compte rendu rend insuffisamment compte tant l’ouvrage établit de faits totalement méconnus et fourmille d’analyses fines et nuancées à partir de sources écrites et orales (23 témoignages) inédites qui donnent lieu, à chaque étape, à de solides mises en perspective et à des réflexions tout à fait stimulantes sur les enjeux et les évolutions du catholicisme français au cours de la période conciliaire et postconciliaire.