Article de revue

L’écriture par la parole dans le cadre du journal Le Papotin

Quand l’incapacité à écrire ne rencontre pas l’impossibilité d’écrire

Pages 129a à 137a

Citer cet article


  • Chocron, M.
(2017). L’écriture par la parole dans le cadre du journal Le Papotin Quand l’incapacité à écrire ne rencontre pas l’impossibilité d’écrire. Research in Psychoanalysis, 24(2), 129a-137a. https://doi.org/10.3917/rep1.024.0129a.

  • Chocron, Michael.
« L’écriture par la parole dans le cadre du journal Le Papotin : Quand l’incapacité à écrire ne rencontre pas l’impossibilité d’écrire ». Research in Psychoanalysis, 2017/2 N° 24, 2017. p.129a-137a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-research-in-psychoanalysis-2017-2-page-129a?lang=fr.

  • CHOCRON, Michael,
2017. L’écriture par la parole dans le cadre du journal Le Papotin Quand l’incapacité à écrire ne rencontre pas l’impossibilité d’écrire. Research in Psychoanalysis, 2017/2 N° 24, p.129a-137a. DOI : 10.3917/rep1.024.0129a. URL : https://shs.cairn.info/revue-research-in-psychoanalysis-2017-2-page-129a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rep1.024.0129a


1 Dans le cadre de l’accompagnement groupal souvent présent dans les institutions, il est fréquent que des encadrants mettent en place un atelier journal. Celui-ci a pour but de produire un journal qui sera alors diffusé afin de faire connaître les écrits de ses rédacteurs, et son intérêt dans l’aide apportée aux parents d’enfants autistes a déjà été étudié (Whitney, R.V. & Smith, G., 2015). Dans le cadre de l’autisme, l’utilisation de medium passant par l’écriture participe à l’amélioration des relations (Kuo, M. H., Orsmond, G. I., Coster, W. J. & Cohn, E. S., 2014).

2 Concernant les médiations, A. Brun souligne : « On a trop souvent tendance à se borner au constat empirique des progrès effectués par les patients engagés dans ces activités thérapeutiques à médiation, sans vraiment définir la dynamique des processus de transformation mis en jeu par ces modalités spécifiques de soin psychique. » (Brun, A., 2010, p. 24). Dans cette perspective, des premiers travaux sur l’étude clinique de ces ateliers sont en cours (Chocron, M., 2016).

3 Cet article propose d’étudier et de théoriser le cadre d’un « atelier journal » mis en place par un hôpital de jour parisien s’occupant d’adolescents et jeunes adultes autistes qui produit un journal s’appelant Le Papotin. Cet atelier existe depuis plus de 25 ans, il a plus de 30 numéros publiés à ce jour.

4 Après une courte présentation du journal et du dispositif de l’atelier, nous envisagerons l’importance du rédacteur en chef du journal au sein du cadre de cet atelier. Puis, nous verrons comment ce cadre se met en place au sein des séances de discussion, qui sont les plus courantes, et comment il se modifie quand le groupe accueille des invités et l’importance de la malléabilité de ce cadre pour le travail psychique effectué.

Présentation du journal et du dispositif de l’atelier

5 Le Papotin est un journal atypique qui adapte l’idée de l’atelier journal à un public présentant des troubles autistiques ou apparentés qui s’accompagnent, dans la majorité des cas, d’un retard mental. Comme la plupart des rédacteurs de ce journal ne savent pas écrire, cet atelier vise à contourner ce problème en passant par la parole.

6 Les rédacteurs du Journal-Papotin sont des patients de différents hôpitaux de jour, des usagers d’Instituts médicaux éducatifs, d’établissements ou services d’aide par le travail, des résidents de foyers de vie ou de foyers d’accueil médicalisés de la région parisienne ainsi que leurs accompagnateurs. Le comité de rédaction de ce journal est actuellement un grand groupe formé d’une quarantaine de rédacteurs et d’un rédacteur en chef. Ce groupe semi-ouvert, qui se modifie au cours du temps, se réunit chaque semaine en dehors des murs des institutions afin de produire le contenu du journal.

7 Les séances du comité de rédaction du journal présentent une particularité notable : elles sont centrées sur la discussion, le temps de l’écriture étant renvoyé entre les moments de rencontre. Les textes, articles, interviews, billets d'humeur ne sont pas le résultat d’un temps d’écriture au cours de l'atelier. Ils sont des transcriptions faites après coup à partir des enregistrements audio des séances, ou des textes envoyés par les rédacteurs (aidés, quand ils ne savent pas écrire) qui les ont travaillés en dehors du moment de l'atelier.

8 Lors de certains comités de rédaction, les rédacteurs mènent des interviews, souvent avec des invités prestigieux. La tendance à la discussion naturellement installée prend alors une forme différente, car tournée vers ce nouveau membre extérieur venu les rencontrer.

9 J’ai ainsi pu participer aux comités de rédaction hebdomadaire du Papotin pendant deux années, en tant que rédacteur, en accord avec le rédacteur en chef du groupe. Cela a été l’occasion de plusieurs échanges autour du mode de fonctionnement de ce groupe qui m’a amené à proposer que le cadre du Papotin permette une forme « d’écriture par la parole ». Après avoir proposé une lecture théorique de la place du rédacteur en chef, essentielle dans la dynamique de cet atelier, nous développerons les spécificités de ce cadre en nous appuyant sur les deux types de séance de comité de rédaction existant : les séances de discussion et les séances avec interview.

La place du rédacteur en chef

10 Dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921), Freud met en avant l’importance de l’identification dans la compréhension des phénomènes groupaux. Ce texte est d’ailleurs l’occasion d’approfondir le concept, pour Freud qui fait, entre autres, deux remarques importantes dans le cadre de notre travail.

11 La première est la différence entre l’identification et le choix d’objet. Freud précise à ce propos : « Dans le premier cas le père est ce qu’on voudrait être, dans le second ce qu’on voudrait avoir » (p. 44, 1921). Cette remarque en appelle alors une autre. Freud développe l’idée que l’identification représente une forme de relation qui préexiste à la relation d’objet. L’emprunt d’un trait unique à l’objet par le mécanisme de l’identification instaure une forme de relation plus archaïque.

12 Ces points ont été repris par la suite par R. Kaës dans son approche de L’appareil psychique groupal (1976) où il prolonge la théorie freudienne en soulignant l’importance du rôle du leader du groupe. Celui-ci est un organisateur qui permet de lutter contre l’imago de l’archigroupe, retour fantasmatique dans le groupe d’une représentation maternelle partielle toute puissante qui maintient les membres du groupe dans une indifférenciation. Il permet la « différenciation de la puissance [de l’Archigroupe] en pouvoirs » (Kaës, R., p. 170).

13 Le groupe du Papotin s’appuie sur l’identification au leader pour pouvoir construire son fonctionnement. Comme le rappelle R. Kaës, la différenciation en pouvoirs permet au groupe de construire ses buts, ses moyens d’y arriver, ses règles ainsi que les rôles, les fonctions et les places au sein du groupe (Kaës, R., p. 170). Cela est essentiel à la construction d’un cadre permettant une mise en dialogue des échanges au sein du groupe, malgré les incompréhensions pouvant exister.

14 Une habitude du rédacteur en chef, qui existe depuis les toutes premières séances, est d’écrire sous la dictée d’un rédacteur. Cela permet une mise à l’écrit de ce qui est dit. À cela s’ajoutent les questions du rédacteur en chef qui s’assure d’avoir bien compris et demande des précisions sur certaines formulations. Même s’il ne comprend pas ce qu’il note, il accepte toujours de noter.

15 La garantie de l’écriture de ce qui est dit sert d’arrière-plan garantissant la prise en compte de la parole. Le rédacteur en chef prend alors une fonction de scribe et à cela s’ajoutent ses questions, portant parfois sur les formulations utilisées, qui permettent de faire le tri entre les maladresses orales involontaires, pouvant être dues à des difficultés d’élocution, et des formulations tendant à être poétiques car volontairement en dehors des habitudes de la langue.

16 En voici un exemple, qui d’ailleurs indique que l’affirmation des formulations inhabituelles peut également se jouer entre rédacteurs. Il est tiré d’un échange entre deux rédacteurs concernant Bartabas, le fondateur du théâtre équestre Zingaro :

17

Éric : Il est géniaux.
Sébastien : Ça ne se dit pas « géniaux », on dit « génial » !
Éric : Il est « géniaux » cela veut dire qu’il a en lui beaucoup de sentiments.
Sébastien : Mais ça ne se dit pas « géniaux » !
Éric : Eh bien ! Il est génial et génial et génial.
(Lavoine, M. & El Kesri, D., 2011, p. 183-184)

18  

19 Au niveau théorique, la place du rédacteur en chef comme soutien du travail d’écriture par la parole des rédacteurs commence par la création de cet espace de discussion apparaissant comme un espace transitionnel (Winnicott, D. W., 1971), partagé par un ou plusieurs rédacteurs avec le rédacteur en chef, et qui permet un travail d’élaboration autour de l’écriture. C’est un espace potentiel permettant au matériel psychique d’un ou plusieurs rédacteurs d’être plus ou moins transformé dans le cadre de la relation.

20 Par ailleurs, les travaux de J.-F. Chiantaretto sur l’écriture de soi nous permettent d’aller plus loin en envisageant que le rédacteur en chef vient soutenir la figure du témoin interne, développée par cet auteur. Il précise cette figure du témoin interne qu'il définit par rapport au langage : « Le langage est ainsi envisagé comme témoin garant à la fois de la justesse du témoignage des sens et des émotions, des percepts et des affects, et de l'appartenance à ‟l'espèce humaine”. Cette fonction de témoin garant du langage suppose un étayage intersubjectif sur des interlocuteurs actuels, prenant fonction de tiers garants ‟les témoins du témoin” et un étayage intrapsychique sur un interlocuteur interne : le témoin interne. » (Chiantaretto, J-F., Clancier, A., & Roche, A., 2005, p. 124)

21 Dans ce cadre du Papotin, le rédacteur en chef est toujours disponible pour être cet interlocuteur actuel sur lequel chaque rédacteur peut s’appuyer comme représentant dans la réalité externe de sa figure psychique du témoin interne, souvent mal assurée chez eux. Par sa place de témoin du témoin, le rédacteur en chef assure que le langage est suffisamment capable de traduire ce que le rédacteur cherche à dire. Il réaffirme cette possibilité d’utiliser le langage pour parler de soi et du détail de son vécu jusqu’à la limite de ce qui est difficilement traduisible par les mots et qui demande parfois de tordre la chaîne des signifiants pour l’exprimer. Ce sont ces formulations particulières que l’écrit permet d’affirmer, soulignant que l’utilisation du langage écrit présente des spécificités dans le cadre de l’autisme (Brown, H., Johnson, A., Smyth, R. & Oram Cardy, J., 2014 ; Brown, H. & Klein, P., 2011). La malléabilité du langage, allant jusqu’à retrouver la matérialité du mot (Roussillon, R., 2001), aide à traduire les ressentis sensoriels, souvent présents sous la forme de matériau psychique brut chez les personnes recourant à des fonctionnements autistiques. Le dictionnaire établi par un des rédacteurs, dont voici des extraits, en est un exemple particulièrement parlant :

22

Rache-rachu : C’est une barbe un peu pendante […]
Frot frot frot frot frot : Un immeuble assez moderne de 10 à 12 étages qui a du linge aux fenêtres. […]
Val vil voul vil : La façon dont est un homme politique.
(Lavoine, M. & El Kesri, D., 2011, p. 112-113).

23  

24 Ce rôle de témoin interne présent assurant la force du langage soutient l’investissement de la parole servant à écrire dans le cadre du journal.

Séance de discussion et témoin interne : entre adresse et maladresse

25 Une autre fonction du rédacteur en chef est de sélectionner le contenu du journal, donc s'adresser à lui c'est proposer quelque chose à la publication. Ainsi, le rédacteur en chef assure une fonction d’adresse dans le cadre des séances de discussion. Lui parler c’est être potentiellement publié. Cela rejoint la question fréquemment posée de l’adresse du texte chez l’écrivain. Dans le cadre de cet atelier, nous pouvons envisager plusieurs mécanismes autour de cette fonction d’adresse qui permet qu’elle soit toujours identifiable pour les rédacteurs. Cela vient suppléer cette figure du témoin interne qui est plus ou moins fragile chez les membres du groupe et soutient la mise en mot dans ce cadre d’écriture par la parole.

26 La représentation des attentes d’un lecteur est un élément complexe pour tous les sujets autistes comme le rappelle M. Grossman dans ses travaux sur le « reader’s mind » (2013). Ainsi, pour un rédacteur donné, la fonction d'adresse peut être identifiée au rédacteur en chef, à un ou plusieurs rédacteurs, au reste du groupe mais aussi à un au-delà du groupe. Car, dans la pénombre de cette fonction d'adresse, il y a les lecteurs potentiels du journal, et certains rédacteurs conçoivent qu’ils écrivent pour un ou plusieurs lecteurs potentiels. Il est même envisageable qu’un rédacteur donné puisse passer d’un niveau de représentation à un autre, glissant ainsi de la représentation d’une relation duelle, avec le rédacteur en chef, à celle d’une relation groupale et pouvant aboutir à une représentation d’un élément non incarné dans le hic et nunc de l’atelier. Par ses multiples incarnations de la fonction d’adresse, le cadre soutient le passage par la parole de ses rédacteurs.

27 Enfin, le rédacteur en chef n’est pas uniquement un organisateur des discussions au sein du groupe. Il y participe directement, en s’exprimant sur les différents sujets et en donnant son opinion personnelle qu’il défend et argumente comme les autres membres du groupe. Il est inclus dans les discussions, ce qui renforce l’idée que, s’il est différencié des autres rédacteurs par sa place de chef, il n’en reste pas moins un rédacteur. L'opinion du rédacteur en chef peut être réfutée. De plus, il peut mal comprendre, mal ou ne pas entendre. Il peut être nécessaire de mieux lui expliquer et, d'ailleurs, il n'hésite pas à demander des précisions. Le rédacteur en chef est sujet à des maladresses dans sa manière d’appréhender et de comprendre ce qui se discute entre les rédacteurs.

28 Cela peut se rapprocher des travaux de J.-F. Chiantaretto sur la notion de maladresse dans la traduction du traumatisme. Il précise l'importance dans le cadre d'un travail thérapeutique de « rendre utilisable la maladresse de son accueil par le patient, en autorisant ou suscitant la créativité de celui-ci » (Chiantaretto, J.-F., 2011, p. 51).

29 Dans le cadre de l’atelier-Papotin, la plupart du temps il ne s'agit pas de traduire un traumatisme, bien que des vécus de cet ordre puissent être évoqués par les rédacteurs. Néanmoins, la notion de maladresse nous permet d'approcher une autre spécificité de la place de rédacteur en chef. Incarner un destinataire faillible est générateur de malentendu dans l'échange. S'en apercevoir rend possible de dépasser le malentendu et soutient l’idée que la parole du rédacteur en chef n’est pas un discours intangible. Ce qui est échangé peut se modifier, le discours du groupe des rédacteurs et son contenu restent des matériaux malléables dans l’appareil psychique du groupe.

30 Cela permet de limiter l’effet de l’idéalisation inhérente à l’identification à la figure du rédacteur en chef. Dans le groupe se construit un objet psychique investi de manière ambivalente : un rédacteur en chef à l’écoute mais pouvant mal entendre. Cet objet psychique groupal est un point d’appui pour la construction d’un objet équivalent au niveau du psychisme individuel des rédacteurs avec lequel ils sont en relation.

31  

32 Ainsi, nous pouvons considérer l’écriture par la parole comme une partie du cadre, en ceci qu’elle est, comme J. Bleger le souligne de tout cadre : « un ‟non-processus” en ce sens qu’il est fait de constantes, à l’intérieur duquel le processus lui-même a lieu » (1979, p. 255). Et il est notable que la place du rédacteur en chef va avec une incertitude quant à sa capacité à comprendre et entendre. Cela participe à la vision du cadre comme « un processus de fixation, d'immobilisation, de structuration susceptible de réversibilité », comme le propose R. Roussillon (1995, p. 62).

33 La principale caractéristique du cadre d’écriture par la parole peut alors être envisagée comme la mise en place de cette incarnation du témoin du témoin. Dès lors, l’adresse peut se jouer à différents niveaux renvoyant à la variété des difficultés de représentation chez les membres du groupe. Ainsi, parmi les rédacteurs, certains adresseront leur texte aux lecteurs potentiels du journal, d’autres à un lecteur identifié qu’ils connaissent (souvent quelqu’un de leur famille), d’autres au transcripteur bien particulier qu’est le rédacteur en chef, et d’autres encore parleront au rédacteur en chef dans l’immédiat de l’atelier qui transformera ces dires en texte pour le journal.

34 L’ouverture ainsi faite permet de mettre en scène, au sein du groupe, du « suffisamment de mêmeté » dont parle G. Haag (2015, p. 29) qui peut venir à manquer aux sujets autistes dans les premières relations et qui fragilise leur première contenance quand il empêche le rebond sur l’objet. La dimension faillible du témoin actuel présent transforme en potentiel ces ratés de rebonds qui se produisent en groupe, ouvrant sur un partage autour de ce vécu avec les autres rédacteurs qui jouent alors une fonction de soutien pour le sujet qui le vit (qui est une des fonctions phoriques proposées par R. Kaës (1994, p. 222). Dans l’ici et maintenant du groupe, peut se répéter un vécu n’ayant pas passé la symbolisation primaire (Roussillon, R., 2001 & 2016) qui pourra alors se déployer dans la dynamique groupale.

35  

36 Après avoir dégagé les principaux axes de ce qui permet à la parole des rédacteurs de se déployer dans le cadre des séances de discussion, nous allons envisager comment ce cadre se modifie lors des interviews de personnalités, car s'ajoute alors aux places de rédacteurs et à celle de rédacteur en chef, celle de l'invité.

Les interviews ou la rencontre avec le témoin interne de l’autre

37 Les interviews représentent à la fois un but socialisant essentiel de l’atelier et un élément central du dispositif de l'atelier-Papotin. Elles proposent des rencontres inédites entre des représentants de la société civile au sens large (artistes, politiques, écrivains, responsables…) et les rédacteurs du journal. C’est la rencontre entre des journalistes atypiques et le monde extérieur, qui leur est habituellement difficile d'accès à cause du handicap.

38  

39 Pour le groupe de rédacteurs, la problématique de l’interview tourne autour de la découverte de ce nouvel arrivant dans le but de lui donner une place dans l’appareil psychique groupal.

40 Mais la présence d'une personne nouvelle impose au groupe des modifications du cadre au niveau structurel. Le groupe se retrouve face à une personne nouvelle, qui n'est pas membre du groupe et pour laquelle il n'y a pas d'objet psychique interne lui correspondant. Du point de vue des rédacteurs, l’interview vise donc à construire cet objet interne dans le psychisme groupal par le biais d’un travail de liaison ainsi que le souligne R. Kaës : « Tout groupe peut être considéré sous l’angle où il est le moyen et le lieu d’un travail psychique qui fabrique des médiations entre les espaces psychiques, entre les objets, les processus et les formations qu’il contient. » (2010, p. 35)

41  

42 Cela passe au début par des détails. Les rédacteurs posent des questions, très factuelles, et récupèrent des représentations qui s’associent et, petit à petit, constituent un objet interne correspondant suffisamment bien à l'invité. Par exemple, l’interview de la chanteuse Camille commence par des questions sur son heure de réveil, sur sa date d’anniversaire et sur son métier.

43 Après ces questions portant sur des détails, apparaissent des questions plus introspectives, qui incitent l'invité à faire un travail de liaison en interne avant d’y répondre. En voici un exemple également tiré de l’interview de Camille :

44 Tristan : « Vous avez participé [aux Victoires de la musique] grâce à votre premier succès, c'était La Douleur, je pense. »

45 Camille : « Mon premier succès était La Douleur, oui ! » (Rires).

46 Aymeric : « Est-ce que vous avez pris des cours de chant et pendant combien de temps ? »

47 Camille : « Est-ce que j'ai pris des cours de chant ? J'ai chanté avant de prendre des cours de chant. Je n'ai pas fait d'école de chant mais j'ai fait des cours de chant avec une professeure particulière quand j'ai eu 7 ans. Après j'ai travaillé avec une Sénégalaise, après j'ai bossé avec un Brésilien et après avec une Italo-Française de chant contemporain. Après j'ai arrêté. Ah, j'ai travaillé aussi avec une fille qui s'appelle Julie Descole. Après j'ai arrêté pendant un moment parce que je voulais travailler toute seule. Et là j'ai repris depuis deux ans à peu près avec une dame qui habite à côté d'ici. Et alors là disons que j'accède à un échange équilibré. Quand je vais la voir, elle me demande ce que je veux travailler et plutôt que me donner des cours et me dire ce que je dois faire, elle m'écoute, en fait. C'est une oreille extérieure. »

48  

49 Pour accomplir les mises en lien, l’invité est aidé par les membres du groupe, qui le soutiennent dans ce travail d'élaboration par des questions assurant une continuité de la pensée mais qui sont aussi susceptibles de changer de sujet quand cela s’avère nécessaire. Il y a une rencontre entre la liberté associative de l'invité et celle du groupe.

50  

51 Il y a donc un travail d'élaboration biface mené conjointement par le groupe de rédacteurs et par l'invité. Du côté du groupe des rédacteurs, ce processus d’élaboration a pour but de construire un objet psychique groupal représentant l'invité. Le but du travail psychique est alors de construire des formations intermédiaires qui « forment [un] pont entre deux éléments distincts, elles permettent de passer d'une pensée à une autre, d'un sujet à un autre » (R. Kaës, 1994, p. 224).

52 Pour ce faire, le cadre habituel de l’atelier est volontairement perturbé au cours des interviews par la présence de l’invité, ce qui met à mal la fonction contenante du groupe. Pour répondre à la tension générée par ce déséquilibre (suffisamment fréquent car il y a plusieurs interviews par an) le groupe se lance dans un processus d'élaboration visant à générer du contenu psychique permettant d'intégrer l'invité qui, sans cela, resterait un corps étranger dans le psychisme groupal.

53 Du côté de l'invité, ce travail d’élaboration suscite, par l’intermédiaire de l’association libre, un travail de mise en récit souvent accompagné d’une mise en sens d’éléments allant du factuel à l’abstrait. Les nombreuses questions auxquelles celui-ci est exposé l’incitent, graduellement, à formuler des réponses de plus en plus longues et complexes. La pragmatique du quotidien laisse place à des questions qui demandent à l'invité de procéder à une réflexion sur lui-même et d'en livrer la synthèse au groupe. Cela entraîne un processus d'élaboration du Soi de la personne interviewée. Mais pour expliquer son fonctionnement, elle a besoin d'expliquer son histoire et la manière qu'elle a de l'appréhender. L'interview peut alors s’envisager comme une partie du cadre que le groupe tourne vers l'invité. Ce cadre incite ce dernier à partager une vision personnelle, sur lui-même et sur sa manière d’envisager le monde. Il incite l'invité à témoigner quelque chose de lui-même.

54 Ce faisant nous pouvons envisager que les rédacteurs deviennent les témoins du témoin, venant soutenir la figure du témoin interne chez l’invité. De la place d’étayés qu’ils occupent habituellement, et pas uniquement au sein du Papotin, les rédacteurs deviennent étayant, qui plus est pour des personnes connues.

55 Les modifications du cadre lors des interviews permettent donc aux rédacteurs de jouer ce rôle d’étayage pour autrui et ainsi, avec chaque nouvel invité, de redécouvrir, d’une manière différente, comment la figure du témoin interne de l’autre se met en jeu (Chiantaretto, J.-F., 2011 ; Chiantaretto, J.-F. & al., 2005). Cela peut être envisagé comme l’autre partie du cadre d’écriture par la parole, le fait de pouvoir fournir à autrui ce qui est construit chaque semaine dans ce groupe. Ce qui est alors interrogé, c’est comment l’invité investit la parole pour dire quelque chose de lui qui, dans le cadre d’une interview, sera transcrit à l’écrit. Les rédacteurs accompagnent donc l’invité dans son vécu du cadre d’écriture par la parole qu’ils vivent eux-mêmes semaine après semaine.

Conclusion : intérêt thérapeutique du cadre d’écriture par la parole

56 En conclusion, l’apparente simplicité du dispositif de cet atelier-journal recouvre en fait un cadre riche et complexe qui soutient les rédacteurs dans l’utilisation de la parole. Les séances groupales hebdomadaires dans un lieu clairement identifié sont le point de départ d’un cadre qui assure plusieurs suppléances pour les rédacteurs.

57 Un des premiers intérêts thérapeutiques est le recours à une place du rédacteur en chef qui est une figure identificatoire importante dans ce groupe. Pourtant, sa position est relative car il peut commettre des erreurs. Cela permet de soutenir l’investissement d’objet au travers d’une mise en scène d’ambivalence qui participe à la limitation de la dimension plus archaïque de la relation mise en place par l’identification.

58 Par ailleurs, il y a aussi une variété des suppléances (importance de la place de rédacteur en chef comme figure identificatoire, présentification dans le groupe de la figure du témoin interne, rencontre de personnalités et de la manière qu’elles ont de mettre en jeu leur figure du témoin interne) qui permet que les différents sujets du groupe s’appuient sur le cadre de l’atelier pour investir cette parole particulière qui peut se transformer en écrit.

59 Ainsi, le cadre d’écriture par la parole ne compense pas uniquement le fait de ne pas savoir écrire, mais permet la suppléance des mécanismes psychiques nécessaires à l’écriture par le traitement de la fonction d’adresse. Ce faisant, l’analyse du cadre de cet atelier nous invite à envisager comment le groupe peut venir en suppléance à ses membres qui, comme tout groupe, présente une hétérogénéité dans leurs difficultés.

60 Deux voies, non exclusives, se dégagent dans les processus thérapeutiques de l’écriture par la parole. La première est la constitution, dans le groupe, d’objets et de formations psychiques qui pourront être repris à leur propre compte par les sujets du groupe. La seconde est l’appui sur les processus psychiques du groupe, le sujet du groupe s’étayant sur tout ou partie d’un processus psychique qui se déploie dans le groupe pour suppléer son propre fonctionnement psychique.

61 Enfin, cet atelier souligne comment la mise en place d’un cadre étayant certains processus psychiques conscients et inconscients des sujets du groupe, suppléant d’autres, entraîne des gains thérapeutiques variés. Chaque membre du groupe utilisant les étayages et suppléances dont il a besoin en fonction de lui-même. Les détails du cadre et de ses mécanismes permettent d’envisager comment reprendre certaines des idées ici développées dans un cadre thérapeutique avec d’autres groupes en l’adaptant aux difficultés spécifiques de la population. Enfin pour des adultes chez qui les difficultés de socialisation sont constatées comme persistantes (Matthews, N. L., Smith, C. J., Pollard, E., Ober-Reynolds, S. & al., 2015), cela permet l’inscription dans le cadre d’un groupe pérenne travaillant la dimension intersubjective dont B. Golse et L. Roble rappellent l’importance dans le cadre de l’autisme (2009, p. 47). L’atelier journal soutient le sujet dans son rapport à autrui et plus largement à la société.

Bibliographie

  • Anzieu, D. (1995). Le Moi-peau (1985). Paris : Dunod.
  • Bleger, J. (1979). Psychanalyse du cadre psychanalytique. In Anzieu, D. (Ed.). Crise, rupture et dépassement (253-274). Paris : Dunod.
  • Brown, H., Johnson, A., Smyth, R. & Oram Cardy, J. (2014). Exploring the persuasive writing skills of students with high-functioning autism spectrum disorder. Research in Autism Spectrum Disorders, 8(11), 1482-1499.
  • Brown, H. & Klein, P. (2011). Writing, Asperger Syndrome and Theory of Mind. Journal of Autism and Developmental Disorders, 41(11), 1464-1474.
  • Brun, A. (2010). Les médiations entre les espaces psychiques dans les groupes. Le Carnet PSY, I, 35-38.
  • Brun, A. (2011). Médiation picturale et psychose infantile. Le Carnet PSY, II, 23-26.
  • Chiantaretto, J-F. (2011). Trouver en soi la force d'exister : clinique et écriture. Paris : Campagne première.
  • Chiantaretto, J-F., Clancier, A. & Roche, A. (2005). Autobiographie, journal intime et psychanalyse. Paris : Economica-Anthropos.
  • Chocron, M., Vicherat, L. & Khial, K. (2016). Un atelier balade : comment ça marche. Clinique Méditerranéenne, 93.
  • Freud, S. (2003). Massenpsychologie und ich-analyse (1921). Trad. fr. Psychologie des masses et analyse du moi. Œuvres complètes, XVI, 1921-1923. (1-83). Paris : PUF.
  • Golse, B. & Robel, L. (2009). Pour une approche intégrative de l'autisme infantile. Recherches en Psychanalyse, 7(1), 45-51.
  • Grossman, M., Peskin, J. & San Juan, V. (2013). Thinking About a Reader’s Mind: Fostering Communicative Clarity in the Compositions of Youth with Autism Spectrum Disorders. Journal of Autism and Developmental Disorders. 43, (10), 2376-2392.
  • Haag, G. (2015). L'apport de la clinique de l'autisme à la problématique des troubles corporels dans le champ des addictions et des états limites. Cliniques Méditerranéennes, 91(1), 27-40.
  • Kaës, R. (1980). L'idéologie : études psychanalytiques : mentalité de l'idéal et esprit de corps. Paris : Dunod.
  • Kaës, R. (2000). L'appareil psychique groupal (1976). Paris : Dunod.
  • Kaës, R. (2005). La parole et le lien. Processus associatifs et travail psychique dans les groupes (1994). Paris : Dunod.
  • Kuo, M. H., Orsmond, G. I., Coster, W. J. & Cohn, E. S. (2014). Media use among adolescents with autism spectrum disorder. Autism, 18, 914-923.
  • Lavoine, M. & El Kesri, D. (2011). Toi et moi, on s'appelle par nos prénoms. Le Papotin, livre atypique. Paris : Fayard.
  • Matthews, N. L., Smith, C. J., Pollard, E., Ober-Reynolds, S. & al. (2015). Adaptive functioning in autism spectrum disorder during the transition to adulthood. Journal of Autism and Developmental Disorders, 45(8), 2349-60.
  • Roussillon, R. (2001). Le plaisir et la répétition : théorie du processus psychique. Paris : Dunod.
  • Roussillon, R. (2007). Logiques et archéologiques du cadre psychanalytique (1995). Paris : PUF.
  • Roussillon, R. (2016). Pour introduire le travail sur la symbolisation primaire. Revue française de psychanalyse, 80(3), 818-831.
  • Whitney, R.V. & Smith, G. (2015). Emotional Disclosure Through Journal Writing: Telehealth Intervention for Maternal Stress and Mother-Child Relationships. Journal of Autism and Developmental Disorders, 45 (11), 3735-3745.
  • Winnicott, D.W. (2005). Playing and Reality (1971). London: Routledge Classics.

Mots-clés éditeurs : adresse, autisme, écriture, extériorité, groupe thérapeutique, intériorité

Date de mise en ligne : 20/11/2017

https://doi.org/10.3917/rep1.024.0129a