Introduction
Pages 3 à 8
Citer cet article
- CATALA, Michel
- et JEANNESSON, Stanislas,
- Catala, Michel.
- et al.
- Catala, M.
- et Jeannesson, S.
https://doi.org/10.3917/ri.175.0003
Citer cet article
- Catala, M.
- et Jeannesson, S.
- Catala, Michel.
- et al.
- CATALA, Michel
- et JEANNESSON, Stanislas,
https://doi.org/10.3917/ri.175.0003
1Les guerres civiles se sont multipliées tout au long du xxe siècle, au point d’être devenues aujourd’hui le type de conflit le plus largement répandu, et de très loin, sur les cinq continents. Longtemps, pourtant, les historiens des relations internationales en ont quelque peu délaissé l’étude, ou du moins ne les ont pas placées au cœur de leurs réflexions, même si la revue Relations internationales leur a déjà consacré un numéro spécifique (« Guerres civiles et Relations internationales », n° 105, Printemps 2001). Plusieurs raisons peuvent expliquer qu’elles aient moins retenu l’attention que d’autres affrontements armés. Il s’agit, pour beaucoup d’entre elles, de conflits de faible intensité, au point qu’il est souvent malaisé de tracer la frontière qui sépare la guerre civile d’une insurrection ou d’une simple rébellion. Surtout, face aux deux guerres mondiales, à des conflits internationaux de grande ampleur comme la guerre de Corée ou la guerre du Golfe, aux guerres de décolonisation ou aux risques de conflagration nucléaire Est-Ouest, les guerres civiles, serait-on tenté de croire, pèsent peu. Pourtant, la révolte des Taiping qui fit plus de 30 millions de morts entre 1851 et 1864, la guerre civile russe (1917-1922), la guerre civile chinoise dans son ensemble, de 1927 à 1949, la guerre du Biafra (1967-1970) ou, plus près de nous, la deuxième guerre du Congo (1998-2003) figurent parmi les conflits les plus meurtriers de l’histoire. Il ne faudrait pas, en l’occurrence, qu’une définition trop conventionnelle de la guerre ni qu’un regard trop occidentalo-centré ne viennent fausser notre perception et, partant, notre analyse.
2La guerre civile, par ailleurs, est par définition un conflit armé non international, réduit aux frontières d’un État, qui oppose plusieurs groupes de la population d’un même pays. Dans un système interétatique qui fait de la souveraineté des nations la pierre de touche de sa doctrine, elle relève des affaires intérieures et, comme telle, ne saurait entrer dans le champ de l’international. Le pacte de la SDN comme la charte de l’ONU ne cessent de l’affirmer : les États, quels qu’ils soient, sont souverains ; cette souveraineté s’exerce sur l’ensemble de leur territoire, et toute intervention extérieure relève d’une ingérence illégale au regard du droit. Il suffit toutefois de se pencher sur l’histoire des conflits contemporains pour comprendre combien la distinction qui oppose les guerres civiles aux guerres internationales est illusoire et artificielle. Les interventions étrangères dans la guerre civile russe et dans la guerre d’Espagne avaient déjà largement brouillé les cartes ; la période de la Guerre froide voit, de façon quasi systématique, les États-Unis et l’Union soviétique intervenir dans les conflits intérieurs de façon plus ou moins ouverte, parfois directement, le plus souvent par alliés interposés, au cœur même de leur zone d’influence quand il s’agit de maintenir une hégémonie contestée (les États-Unis en Amérique latine) ou aux périphéries, quand l’objectif est de gagner à sa cause l’une des parties en présence (les conflits africains des années 1960 et 1970). La fin de la Guerre froide, en libérant des conflits anciens et en multipliant les sources nouvelles d’affrontement, achève de ruiner définitivement la distinction traditionnelle : les guerres purement interétatiques ou strictement intérieures n’existent plus. Tout conflit armé, désormais, implique des acteurs internationaux, États et organisations internationales, mais aussi organisations non-gouvernementales (ONG), acteurs privés et sociétés civiles, et relève de logiques multiples, souvent emboîtées, qui s’expriment tant à l’échelle locale que régionale, voire globale.
3Le colloque annuel de la revue Relations internationales qui s’est tenu les 6 et 7 avril 2018 à Nantes, avec le soutien du Labex EHNE, d’Alliance Europa et du Centre de recherches en histoire internationale et atlantique (CRHIA), avait pour thème : « Le système international face aux guerres civiles au xxe siècle ». Les textes réunis dans cette livraison et la suivante en sont directement issus.
4Il n’était pas possible de traiter de cette thématique dans son ensemble. Aussi avons-nous souhaité interroger la capacité de réaction du système international, de ses règles, ses pratiques et ses acteurs, confronté à des guerres qui, par définition, échappent aux relations interétatiques, mais qui tendent à se généraliser, voire à contaminer les conflits conventionnels : dans quelle mesure tient-il compte du phénomène, comment l’insère-t-il dans ses logiques, comment s’adapte-t-il à ses exigences, jusqu’à parfois remettre en cause ses fondements ? La question de la définition même de la guerre civile reste complexe, d’autant que la terminologie varie selon les moments et les historiographies et qu’il n’est pas rare que ce que les uns appellent une guerre civile soit pour les autres une guerre entre États, susceptible par conséquent d’être traitée comme telle par la communauté internationale – c’est notamment le cas des luttes d’indépendance. Plusieurs interventions se sont ainsi attachées à étudier le moment du basculement, ou comment une guerre civile devient un conflit international, parfois même sans que rien ne change sur le terrain, et surtout pas, malheureusement, pour les victimes. La notion de guerre civile est multiple et mouvante, tout comme celle de système international : elle n’est pas perçue, ni traitée, de façon identique dans le cadre de la SDN ou de l’ONU, de la Guerre froide, ou du monde d’après le 11 septembre 2001.
5Nos problématiques portent donc sur la prise en compte des guerres civiles par le système international, et la capacité de ce dernier, en retour, à s’adapter et à évoluer. Nous avions proposé d’inscrire notre réflexion autour de trois axes. Le premier, le plus fécond, porte sur l’internationalisation des guerres civiles, sur le processus qui les conduit à acquérir une ampleur internationale : extension des enjeux locaux ou nationaux à l’échelle régionale ou mondiale, intervention d’acteurs extérieurs étatiques ou non-étatiques, insertion du conflit dans un cadre international structurel et juridique. A contrario, certaines guerres civiles, certes de plus en plus rares, échouent à acquérir cette dimension : interroger ces guerres oubliées permettrait sans doute de révéler, en creux, les ressorts et les mécanismes qui conduisent à l’internationalisation. Le deuxième axe s’attache aux questions d’ordre diplomatique, qui peuvent prendre des formes diverses : problème de la reconnaissance de l’une ou l’autre des parties en guerre, intervention d’un tiers dans le cadre de tentatives de conciliation, médiation et bons offices, adaptation des pratiques diplomatiques et consulaires aux situations de guerre civile. Le troisième, enfin, porte sur les conséquences de ces conflits sur les populations, problème déjà sensible au moment de la guerre d’Espagne, mais qui s’impose au premier plan, sous le coup de la médiatisation et à mesure que les guerres civiles prennent les populations pour cible, jusqu’à devenir des guerres contre les civils. D’abord ignorées du droit international, elles acquièrent après 1945 une reconnaissance juridique par le biais du droit humanitaire international – les dispositions des quatre conventions de Genève de 1949 sont étendues aux guerres civiles par le second protocole additionnel de 1977 – puis du droit pénal international, avec la création en 1993 du tribunal pénal international de La Haye pour l’ex-Yougoslavie.
6Les textes sont ici réunis en fonction des logiques que nous avions adoptées lors du colloque. Il était vain de vouloir dresser un catalogue des guerres civiles contemporaines, ni même d’établir une typologie qui nous nous aurait mené trop loin. Nous avons simplement veillé à ce que les contributions ne se limitent pas à l’Europe mais couvrent bien l’ensemble des continents. Il y a naturellement des manques, qui ne sont pas pour autant des oublis : on n’a pas traité, par exemple, du moins directement, de la guerre civile en Grèce entre 1946 et 1949, ni de la guerre en Angola dans les années 1970-1980, pour lesquelles, pourtant, la question de l’intervention extérieure est essentielle. Nous avons convenu, par ailleurs, de nous limiter à une période allant du début des années 1920 au début des années 2000, l’objectif étant de montrer que le tournant qui s’opère au cours des années 1990 trouve ses racines dans les huit décennies précédentes.
7Ce premier volume présente neuf contributions. Les trois premières portent sur les lendemains de la Première Guerre mondiale, qui voit le système international se reconstruire aussi sous l’influence des guerres civiles. Irène Herrmann revient sur la place de la mémoire de ces conflits chez les négociateurs de la paix de Versailles, notamment chez les Américains, expliquant comment les traités qui doivent fonder un nouvel ordre international pacifique envisagent pourtant l’Allemagne et ses Alliés comme des responsables, voire des coupables de la guerre, participant ainsi au mouvement d’« internalisation » des guerres étrangères. Les traités de paix sont marqués par le contexte de l’immédiat après-guerre et des conflits qui embrasent alors les périphéries européennes. Thomas Chopard présente ainsi les débats à la Conférence de la Paix autour de la garantie du droit des minorités alors que les discriminations se multiplient en Europe de l’Est. Les grandes puissances doivent trouver le moyen de concilier le droit international et les nationalismes des nouveaux États, souvent au détriment des réclamations des minorités persécutées. Dans le même temps, les anciens empires se déchirent entre gouvernements ennemis et le système international doit s’adapter à ces concurrences de légitimité, comme Claire Le Bras nous l’expose dans le cas des délégations turques lors de la conférence interalliée de Londres en 1921.
8Les quatre contributions suivantes s’attachent aux logiques et aux modalités de l’intervention extérieure des grandes puissances dans plusieurs guerres civiles en apparence fort différentes à la fois dans le temps et dans l’espace, mais qui révèlent souvent les mêmes contradictions et les mêmes limites. Angel Viñas revient sur l’internationalisation de la guerre d’Espagne, entre l’intervention des puissances totalitaires et la non- intervention des démocraties occidentales, soulignant leur caractère déterminant dans la victoire franquiste et la défaite des Républicains. Laurent Cesari présente les multiples interventions américaines dans la guerre civile chinoise, toujours indirectes et limitées, et qui n’empêchent pas la victoire communiste. Antoine Coppolani analyse le débat historiographique sur les conséquences de l’implication des États-Unis dans la guerre civile cambodgienne et notamment sur la victoire des Khmers rouges en 1975. Il expose précisément les modalités d’une intervention américaine directe mais limitée qui retarde le succès communiste sans pouvoir l’empêcher. Benoît Roux nous présente l’intervention de la France en Côte d’Ivoire en 2002 avec toutes ses contradictions, en s’appuyant sur une étude précise du processus décisionnel français. Il explique l’impuissance française à trouver une solution diplomatique au conflit dans une démarche unilatérale et précipitée. Ces deux derniers articles soulignent une nouvelle fois les limites de l’intervention des grandes puissances occidentales, toujours accusées d’en faire trop ou pas assez.
9Enfin, les deux derniers articles reviennent sur les échecs d’une approche multilatérale de la résolution des guerres civiles, notamment dans les grandes transitions comme la décolonisation ou la fin de la Guerre froide, avec deux exemples très différents quant à l’origine et à l’intensité du conflit. Karine Ramondy souligne les responsabilités de l’ONU, incapable de résoudre le conflit entre minorité anglophone et majorité francophone du Cameroun au moment de l’indépendance, l’organisation cédant à la pression des intérêts des puissances coloniales. Maya Kandel démontre comment, plus de trente ans plus tard, en Bosnie, l’impuissance de la communauté internationale, de l’Union européenne (UE) et de l’ONU entraîne l’abandon de la voie multilatérale au profit d’une logique de puissance sous leadership américain.
10Robert Frank introduira le second volume par une interrogation fondamentale sur la nature même des guerres civiles et la distinction souvent inopérante qui les oppose aux guerres internationales. Trois textes s’intéresseront aux médiations des organisations internationales. Solveig Henry présentera l’évolution de leur rôle de médiateur depuis 1945, une action désormais reconnue et de plus en plus fréquente grâce à l’augmentation du nombre des organisations régionales et au renforcement du cadre juridique international. Deux exemples viendront le démontrer. Pierre Journoud reviendra sur l’implication de plus en plus importante de l’ONU dans la résolution des guerres civiles, prenant l’exemple des guerres d’Indochine pour démontrer qu’elle parvient à devenir un acteur à part entière de la recherche d’une solution définitive au conflit. Sur un tout autre terrain, Giada Lagana présentera l’implication de l’UE dans le processus de paix nord-irlandais, d’abord en se mobilisant pour réclamer une sortie de crise, puis en soutenant directement la résolution du conflit par ses politiques régionales et transfrontalières, démontrant ainsi l’importance prise par les organisations régionales dans les sorties de guerres civiles.
11Trois contributions mettront ensuite en lumière l’engagement humanitaire face aux violences engendrées par les guerres civiles, leur changement de nature et d’acteurs. Ainsi, pendant la guerre d’Espagne, la France et le Royaume-Uni organisent-ils en 1938 deux missions d’échanges de prisonniers avec, pour la mission Chetwode, la volonté d’initier une médiation politique entre les belligérants. Nathan Rousselot mettra en évidence les concurrences entre les deux initiatives et les limites de cette première forme de « diplomatie humanitaire » nationale. Marie-Luce Desgrandchamps présentera le tournant des guerres civiles du Congo et du Biafra dans les années 1960, qui marque l’importance nouvelle des questions humanitaires dans les relations internationales postcoloniales sous la pression des opinions publiques occidentales et des ONG humanitaires. Anne Madelain analysera l’engagement citoyen qui accompagne, en France, les guerres civiles de l’ex-Yougoslavie. Ces interventions, placées sous le signe d’une solidarité internationale très novatrice dans ses formes, échouent à influencer le gouvernement français mais marquent une nouvelle forme d’engagement politique dans l’action internationale.
12Deux derniers textes, enfin, porteront sur la question des réfugiés, sa prise en compte par le droit international et l’enjeu qu’elle représente pour les belligérants. Aline Angoustures présentera l’influence des guerres civiles russe et espagnole sur l’émergence progressive d’un statut international des réfugiés. Anton Tarradellas montrera comment le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés intervient en faveur des réfugiés algériens en Tunisie et au Maroc entre 1957 et 1962, devenus un enjeu important dans l’internationalisation du conflit recherché par le FLN.
13Ce colloque n’avait pas la prétention d’épuiser un sujet particulièrement vaste, mais de souligner les permanences et les mutations de la prise en compte par les systèmes internationaux successifs des guerres civiles du siècle dernier, entre jeu traditionnel des puissances et consolidation du droit international, entre interventions et médiations, entre émergence de nouveaux acteurs et pratiques diplomatiques plus traditionnelles, mais avec toujours les mêmes difficultés à résoudre des conflits complexes qui illustrent les limites, les imperfections et la fragilité de l’ordre mondial. Nous le constatons encore chaque jour, en Ukraine comme en Syrie.