La communauté internationale face à la guerre de Bosnie. D’une logique multilatérale à une logique de puissances
- Par Maya Kandel
Pages 123 à 136
Citer cet article
- KANDEL, Maya,
- Kandel, Maya.
- Kandel, M.
https://doi.org/10.3917/ri.175.0123
Citer cet article
- Kandel, M.
- Kandel, Maya.
- KANDEL, Maya,
https://doi.org/10.3917/ri.175.0123
Notes
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[1]
Derek Chollet, James Goldgeier, America Between the Wars – From 11/9 to 9/11 – The Misunderstood Years Between the Fall of the Berlin Wall and the Start of the War on Terror, New York, Public Affairs, 2008, pp. 47-48.
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[2]
Cet article s’appuie principalement sur les recherches, études d’archives et entretiens menés par l’auteur pour sa thèse de doctorat, soutenue en 2010 à l’IEP de Paris sous la direction de Pierre Melandri : Le Congrès américain et la désintégration de la Yougoslavie, de la chute du mur de Berlin aux accords de Dayton, publiée en 2013 chez CNRS Éditions, sous le titre Mourir pour Sarajevo ? Les États-Unis et l’éclatement de la Yougoslavie.
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[3]
Renéo Lukic, L’Agonie yougoslave (1986-2003). Les États-Unis et l’Europe face aux guerres balkaniques, Québec, Presse de l’université Laval, 2003.
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[4]
Mark Danner, « The US and the Yugoslav Catastrophe », The New York Review of Books, 20 novembre 1997.
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[5]
« Our policy was not just Serbo-centric. It was, at that moment, Gorba-centric » : David Halberstam, War in a Time of Peace – Bush, Clinton, and the Generals, New York, Scribner, 2001, pp. 33-34.
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[6]
Warren Zimmermann, Origins of a Catastrophe. Yugoslavia and Its Destroyers, New York, Random House, 1999, p. 137.
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[7]
James A. Baker III et Thomas M. Defrank, The Politics of Diplomacy, Revolution, War and Peace, 1989-1992, New York, G. P. Putnam’s Sons, 1995, p. 483. Rappelons que l’administration Bush a des rapports très tendus avec le Premier ministre israélien, Itzak Shamir, notamment sur la poursuite des colonisations juives dans les territoires.
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[8]
Cité par Pierre Melandri, Justin Vaïsse, L’Empire du milieu – Les États-Unis et le monde depuis la fin de la Guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 76.
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[9]
Le texte de la résolution 713 peut être consulté sur Internet à l’adresse suivante : http://www.paixbalkans.org/documents/onu/res713f.pdf
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[10]
Pierre Favier, Michel Martin-Rolland, La Décennie Mitterrand, t. 4 : Les Déchirements (1991-1995), Paris, Seuil, 1999, p. 167.
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[11]
Laura Silber, Allan Little, The Death of Yugoslavia, Londres, Penguin Books, 1996, pp. 158-164, pour un récit détaillé de cette « drôle de guerre » d’indépendance.
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[12]
Patrice Canivet, « Mitterrand et la guerre en ex-Yougoslavie », in Samy Cohen (dir.), Mitterrand et la sortie de la Guerre froide, Paris, Puf, 1998.
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[13]
James Baker cité par Thomas Friedman in « U.S. Policy on Yugoslavia Shifts to Curbing Serbs », The New York Times, 27 septembre 1991.
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[14]
Cité par Pierre Favier, Michel Martin-Rolland, op. cit., p. 241.
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[15]
Sur ce point : Jon Western, « Sources of Humanitarian Intervention: Beliefs, Information and Advocacy in the US Decisions on Somalia and Bosnia », International Security, vol. 26, n° 4, printemps 2002, p. 127.
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[16]
Sur cet aspect : Maya Kandel, « Une diplomatie des diasporas ? », Relations internationales, n° 141, 2010/1, pp. 83-97.
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[17]
Voir Maya Kandel, Mourir pour Sarajevo ?..., op. cit., chap. 7 (entretiens avec Daniel Serwer à Washington).
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[18]
Richard Holbrooke, To End a War, New York, Modern Library Paperback, 1998, p. 51.
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[19]
Selon Renéo Lukic, les Bosniaques auraient eu une autre « filière » d’approvisionnement en armes, mise en place avec l’aval de l’administration Bush à la suite d’une demande écrite et personnelle du roi Fahd d’Arabie saoudite en juillet 1992. L’aide militaire ainsi livrée aurait également transité par la Croatie : Renéo Lukic, op. cit., p. 274.
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[20]
Cela s’explique par les mauvais rapports entre le directeur de la CIA, James Woolsey, et le Président – le manque d’accès de Woolsey à Clinton était légendaire. D’ailleurs Woolsey, républicain, ancien de l’Administration Bush et nommé pour « récompenser » les néoconservateurs qui avaient soutenu Clinton en 1992, soutint Dole en 1996. En 1994, l’entourage de Clinton le trouve déjà trop proche de ses amis républicains. Voir surtout l’enquête du Congrès : Report of the Permanent Select Committee on Intelligence, House of Representatives (105th Congress, 2nd Session, House Report 105-804), Investigation Into Iranian Arms Shipments to Bosnia, Washington, US Government Printing Office, 1998.
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[21]
Ibid.
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[22]
Roger Cohen, Hearts Grown Brutal – Sagas of Sarajevo, New York, Random House, 1998, p. 313. Le journaliste du New York Times est, sur ce point particulier, la source la plus sérieuse. Son récit précis et documenté peut être recoupé et, sur certains aspects, complété, en consultant d’autres sources : le rapport du Congrès cité dans la note précédente ; le livre d’Halberstam également cité – Halberstam a aussi interviewé Galbraith ; les entretiens de l’auteur à Washington in Mourir pour Sarajevo, op. cit., et les témoignages de Galbraith au Tribunal pénal international pour la Yougoslavie lors du procès Gotovina. D’autres auteurs en parlent également, notamment Florence Hartmann, Milosevic, la diagonale du fou, Paris, Denoël, « Folio Documents », 2002 ; Ivo H. Daalder, Getting to Dayton, Washington DC, The Brookings Institution, 2000 ; et Derek Chollet, The Road to the Dayton accords – A Study of American Statecraft, New York, Palgrave MacMillan, 2005.
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[23]
Wesley K. Clark, Waging Modern War, New York, PublicAffairs, 2002, pp. 43-44.
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[24]
David Halberstam, op. cit., p. 336.
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[25]
Maya Kandel, Mourir pour Sarajevo ?…, op. cit., pp. 269-270.
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[26]
Richard Holbrooke, op. cit., p. 103 : l’auteur insiste aussi sur l’impact émotionnel à Washington de la mort de trois diplomates le 18 août sur le mont Igman, causée par un accident survenu sur une route extrêmement dangereuse que les Américains empruntaient en raison du refus des Serbes de garantir leur sécurité par les airs ; mais Holbrooke étant Holbrooke, il insiste surtout sur le fait que lui-même et son équipe avaient « très fortement recommandé » les bombardements. Il cite un long extrait d’un dîner « décisif » à Paris où était présent Bernard-Henri Lévy, qui l’a relaté dans son livre Le Lys et la Cendre, Paris, Grasset, 1996. Mark Danner dans « Operation Storm », The New York Review of Books, 22 octobre 1998, se moque un peu de ces deux grands egos.
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[27]
Derek Chollet, The Road to the Dayton accords…, op. cit., p. 62.
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[28]
Sur la gestion du facteur russe, désamorcé avant Dayton : Maya Kandel, Mourir pour Sarajevo ?…, op. cit., pp. 295-296 notamment.
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[29]
Sur ce point, et sur les négociations de Dayton, également Maya Kandel, « Le rôle du Congrès américain dans le processus de décision en politique étrangère : les accords de Dayton (1995) », Critique Internationale, n° 71, 2016/2, pp. 109-127.
1Dans le cadre de l’interrogation sur le système international face aux guerres civiles, la fin de la Guerre froide semble ouvrir un moment propice. Alors que disparaît l’affrontement bipolaire qui a marqué les relations internationales pendant plus de quatre décennies, le nouveau contexte semble enfin permettre l’existence d’une véritable communauté internationale et faciliter son implication dans le règlement des conflits, y compris les guerres civiles. Cette vision est alors promue par le président de l’hyperpuissance américaine (même si le mot est prématuré), George H. W. Bush père, qui appelle de ses vœux un « nouvel ordre mondial » s’appuyant sur une Organisation des Nations Unies (ONU) enfin capable de fonctionner pleinement, hors des blocages de la Guerre froide [1].
2Les années 1990 ont pu ainsi être décrites comme un âge d’or de l’ONU, qui multiplie les opérations de maintien de la paix à un rythme sans précédent, grâce à un Conseil de Sécurité débarrassé de l’antagonisme entre Washington et Moscou. À cet égard, le conflit bosniaque apparaît comme un cas d’école, et l’ONU y a en effet joué un rôle crucial, mais qui fut loin d’être idéal.
3En réalité, l’étude de l’implication internationale en Bosnie, et des étapes qui ont mené à la fin du conflit et à son règlement à Dayton, montre que, dès 1994, la paralysie et l’humiliation de la communauté internationale ont conduit à l’abandon d’une pure logique multilatérale au profit d’une logique de puissances, sous l’impulsion des États-Unis qui y ont vu la seule manière de sortir de l’impasse résultant des divisions transatlantiques et intra-européennes. Au départ pourtant, Washington avait été ravi de déléguer le problème à l’Europe et de laisser l’ONU le soin de gérer la désintégration yougoslave. Mais face à la litanie des massacres de civils et au nettoyage ethnique au cœur de l’Europe, à l’échec des plans de paix successifs, à l’indignation des opinions publiques, à l’afflux croissant de réfugiés dans les pays limitrophes, face également aux menaces sur l’unité et la survie de l’OTAN, l’administration Clinton a fini par revenir à la realpolitik, se résignant à faire évoluer par la force, de manière indirecte, la situation sur le terrain [2].
La fin de la guerre froide, l’heure de l’ONU ?
4La Yougoslavie avait occupé une place unique pendant la Guerre froide dans l’affrontement entre Washington et Moscou et donc dans la politique étrangère américaine. Après la rupture entre Tito et Staline en 1948, l’administration Truman choisit en effet de soutenir le « dissident » yougoslave et ce soutien américain comporta une aide militaire et économique importante, qui donna à la Yougoslavie un statut privilégié parmi les pays communistes. Pendant plus de trois décennies, Tito joua habilement de cette position spéciale entre les deux blocs.
La chute du mur et la fin de la Yougoslavie
5L’effondrement du bloc soviétique change donc radicalement le contexte et conduit à une réévaluation de la politique américaine : avec la chute du mur et la fin de la Guerre froide, la Yougoslavie perd ce statut géopolitique spécial. Le maintien de l’unité du pays reste le principe directeur de l’administration de George H. W. Bush, mais n’est plus considéré comme essentiel au camp occidental et en particulier aux intérêts américains. Le président de la Serbie, Slobodan Milosevic, comprend que le nouveau contexte lui laisse les mains libres pour instaurer, par la violence si nécessaire, un nouvel État rassemblant tout le peuple serbe. Début 1991, il a envoyé des émissaires dans les principales capitales européennes et à Washington pour évaluer quelle serait la réaction internationale à une reprise en main musclée de la situation par Belgrade, sous le prétexte de maintenir la fédération yougoslave. Il en déduit à juste titre que Paris et Londres ne s’y opposeront pas, que Washington s’en désintéresse et que Moscou pourrait même s’en réjouir [3].
6Dès le début, il y a une réticence très forte à intervenir de la part de Washington, que ce soit la Maison Blanche, le Congrès ou le Pentagone. James Baker, secrétaire d’État du président George H. W. Bush, avait bien résumé la position américaine au début des guerres accompagnant la désintégration yougoslave : « nous n’avons pas d’intérêt en jeu dans ce combat » (We don’t have a dog in that fight) [4]. La politique américaine de l’époque n’était pas tant « serbophile » que « gorbaphile », pour reprendre l’expression du journaliste David Halberstam [5] : pour les États-Unis, l’enjeu numéro un, c’est l’URSS ; la priorité est de soutenir Gorbatchev. Or, à un moment où les tendances centrifuges menacent l’Union soviétique, il n’est pas question de favoriser l’éclatement de l’autre fédération multinationale de la région. Par ailleurs, de l’été 1990 à l’été 1991 et même au-delà, Washington est avant tout concentré sur la crise puis la guerre contre Saddam Hussein dans le Golfe. Comme l’a dit le dernier ambassadeur américain en Yougoslavie, Warren Zimmermann, « même une grande puissance a du mal à gérer plus d’une crise à la fois » [6].
7De fait, quand, en juin 1991, Baker tente une visite de la dernière chance à Belgrade, conduisant dix heures d’entretiens avec tous les leaders des républiques yougoslaves, il est déjà trop tard. Pour le secrétaire d’État, qui y revient longuement dans ses mémoires, cette journée fut « l’une des plus frustrantes de sa carrière ». Il en fait un rapport extrêmement pessimiste à Bush : « Ce voyage a été totalement déprimant. Franchement, je crois qu’il est plus facile de traiter avec Shamir et Assad que d’essayer d’influencer Milosevic et Tudjman [7] ».
« L’heure de l’Europe »
8Le 31 mars 1991, les premiers incidents mortels ont lieu entre Serbes et Croates, et le 26 juin, Slovénie et Croatie déclarent leur indépendance. Dans une déclaration qui va longtemps le hanter, Jacques Poos, ministre des Affaires étrangères luxembourgeois, déclare que « l’heure de l’Europe est venue ». La phrase s’adresse aussi à l’Amérique, et Jacques Delors confirme : « Nous ne nous ingérons pas dans les affaires américaines, nous comptons sur l’Amérique pour ne pas interférer dans les affaires européennes [8]. » Les Américains, enchantés de les prendre au mot, interviennent assez peu sur ce dossier, si ce n’est pour voter le 25 septembre 1991 la résolution 713 de l’ONU, qui impose l’embargo sur les armes à destination de toute la Yougoslavie dont il sera tant question pendant les quatre années suivantes [9].
9Pourtant, pendant cette première phase de la désintégration yougoslave, les Européens ne font que suivre les événements. C’est seulement le 25 juin 1991, trois mois après les premiers incidents mortels entre Serbes et Croates, que Mitterrand et Kohl évoquent pour la première fois le dossier yougoslave, qu’ils abordent profondément divisés [10]. Il y a un fossé entre d’un côté l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, favorables aux indépendances slovène et croate, de l’autre la France et le Royaume-Uni, plus sensibles aux arguments serbes. Alors que ce premier test doit prouver l’existence et la capacité d’une Europe politique, en réalité les Douze se retrouvent dans deux camps opposés au cœur d’une guerre européenne. Certes, les accords de Brioni signés le 7 juillet grâce à la diplomatie européenne ont pu un temps ressembler à un succès : moratoire de 3 mois sur les indépendances, retour de l’armée fédérale yougoslave dans les casernes et envoi d’observateurs européens. En réalité, ce moratoire entérine la séparation slovène, et donne du temps à Milosevic, qui fait évacuer l’armée de Slovénie pour se concentrer sur la Croatie. L’indépendance slovène est acquise dans les faits, même si elle n’est pas encore reconnue par la communauté internationale. La « guerre » d’indépendance slovène (si tant est que l’on puisse considérer qu’il s’est vraiment agi d’une guerre) diffère des conflits qui suivent en Croatie et en Bosnie. En réalité, elle a opposé la Slovénie à une fédération yougoslave moribonde, à laquelle elle a porté le coup de grâce [11].
10Les guerres suivantes seront en revanche de véritables guerres, et la Serbie porte une responsabilité écrasante dans leur déclenchement. Car si Croates et Bosniaques ont leur part de responsabilité dans les désaccords, ce sont les Serbes, menés par Milosevic, qui font à chaque fois le choix de recourir à la force en faisant appel à l’armée fédérale yougoslave (JNA), dont une partie du haut-commandement est très proche de lui. Le 7 septembre, alors que s’ouvre la Conférence internationale sur la paix en Yougoslavie à La Haye, Vukovar est bombardée à l’arme lourde depuis déjà deux semaines par la JNA, qui n’a plus grand chose de fédéral ni de yougoslave : même si les choses n’apparaissent pas si clairement aux observateurs de l’époque, c’est bien une armée serbe qui bombarde les villes croates. Ses avions décollent de Bosnie, ses chars occupent les grands axes de Croatie, et le 7 octobre, à l’expiration du moratoire de Brioni, ses canons tirent sur Zagreb. Bientôt c’est Dubrovnik qui est assiégée : la perle de l’Adriatique avait été épargnée lors des deux guerres mondiales ; elle n’eut pas cette chance à l’automne 1991. Les opinions publiques s’émeuvent devant les images télévisées de ces villes détruites au cœur de l’Europe et des colonnes de dizaines de milliers de réfugiés européens. Les émissaires de l’Europe comme de l’ONU semblent impuissants, les cessez-le-feu proclamés par les protagonistes sont ignorés sur le terrain.
11Mais si les priorités américaines sont ailleurs – dans le Golfe sur la première moitié de 1991, vers l’URSS dans la seconde moitié – l’Europe, quant à elle, est préoccupée par les conséquences de la réunification allemande, et par sa propre consolidation. Si le consensus européen de façade tient jusqu’au sommet de Maastricht, le 8 décembre, il éclate peu après : dès leur retour, le chancelier Helmut Kohl et son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, annoncent que l’Allemagne reconnaîtra unilatéralement la Slovénie et la Croatie avant Noël. Dès lors le choix européen est fait, car comme l’écrit Roland Dumas, alors ministre français des Affaires étrangères, au président François Mitterrand le 14 décembre : « L’éclatement de la Yougoslavie est un drame ; celui de la Communauté serait une catastrophe [12] ». Après la reconnaissance allemande le 23 décembre 1991, le reste de l’Europe suit le 15 janvier 1992. Washington résiste encore, mais plus pour longtemps. Milosevic de son côté ne s’oppose plus à un cessez-le-feu et surtout au déploiement d’une force internationale d’interposition en Croatie : son armée a rempli ses objectifs militaires et dès lors une force de cette nature sera la meilleure protection pour les enclaves serbes qu’il vient de conquérir sur le territoire croate. Le 12 février, un compromis met fin au conflit qui a fait 10 000 victimes : il prévoit l’envoi de 12 000 casques bleus dans trois régions de Croatie. Deux jours plus tard, une résolution du Conseil de Sécurité entérine la création de la FORPRONU, dont le terrain est alors la Croatie mais celui-ci va bientôt s’étendre à la Bosnie et à la Macédoine.
12Cette période a aussi vu s’installer les divergences d’analyse entre Américains et Européens. Aux États-Unis, les bombardements sur Dubrovnik et la destruction de Vukovar marquent un premier tournant et entérinent l’idée d’une responsabilité unique et totale de Milosevic. L’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, déjà sensibles aux arguments croates et slovènes, évoluent dans le même sens. Mais ailleurs en Europe, et particulièrement en France et au Royaume-Uni, si les bombardements émeuvent aussi l’opinion et les politiques, la guerre serbo-croate reste le plus souvent décrite comme l’affrontement de deux nationalismes, signifiant que les torts sont également partagés ; or Paris et Londres furent les principaux contributeurs de la FORPRONU en ex-Yougoslavie.
13Cette divergence transparaît très clairement à travers deux déclarations emblématiques de l’automne 1991. Ainsi fin septembre, Baker affirme-t-il : « Le gouvernement de Serbie et le commandement militaire yougoslave portent une responsabilité spécifique et croissante dans le sombre avenir qui attend les peuples de Yougoslavie si le sang continue de couler [13] », alors même qu’en novembre, Mitterrand interviewé par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, le principal quotidien de Francfort, déclare :
Vous me demandez qui est l’agresseur et qui est l’agressé ? Je suis incapable de vous le dire. Ce que je sais, c’est que l’histoire de la Serbie et de la Croatie, depuis déjà longtemps, est remplie de drames de ce genre, notamment au cours de la dernière guerre mondiale où les Serbes ont eu beaucoup de personnes tuées dans des camps croates. Vous savez que la Croatie faisait partie du bloc nazi, et pas la Serbie. Dès lors que Tito a disparu, le conflit latent entre Serbes et Croates devait réapparaître. C’est fait [14].
Le différend transatlantique et les tournants de 1994
15Plusieurs données changent à l’été 1992, alors que la guerre fait rage en Bosnie depuis le printemps. Au mois d’août en effet, en pleine campagne présidentielle qui oppose Bill Clinton à George H. W. Bush, surviennent les premières révélations et surtout les premières images télévisées de la campagne de nettoyage ethnique et des camps serbes en Bosnie. La comparaison qui s’impose avec la Seconde Guerre mondiale et la Shoah est omniprésente aux États-Unis. La Bosnie devient alors à la fois un angle d’attaque contre Bush et un sujet de politique étrangère qui semble intéresser l’opinion, à un moment où les Américains se désintéressent du reste du monde. Clinton promet alors de « bombarder les Serbes » : c’est une bonne aubaine pour le candidat démocrate qui peut attaquer le président républicain sur ce qui est censé être son point fort. Ces paroles redonnent espoir aux Bosniaques (c’est-à-dire aux Musulmans de Bosnie), et vont engager les États-Unis en Bosnie, ce que Bush avait toujours voulu éviter. Après la victoire de Clinton, mais avant son arrivée au pouvoir, Bush va d’ailleurs décider d’envoyer des milliers de soldats en Somalie, manière de prévenir un tel envoi en Bosnie tout en montrant que les États-Unis ne sont pas indifférents aux malheurs du monde [15].
La justice ou la paix
16Quand Clinton prend ses fonctions, les Serbes ont déjà gagné militairement en Bosnie, à l’exception des enclaves urbaines, les futures « zones de sécurité » dont la protection est garantie par l’ONU par deux résolutions d’avril et mai 1993, et qui vont focaliser l’attention et les crises de la période 1993-1995. Or cette situation va longtemps sembler inextricable, en raison de la différence d’approche et d’analyse transatlantique, que l’on peut résumer par le dilemme « paix contre justice » : le « lift and strike » (soit la levée de l’embargo sur les armes et le bombardement des Serbes) défendu par les Américains pour rétablir une certaine justice pour les Musulmans de Bosnie n’est pas compatible avec le désir européen d’une paix rapide, lié notamment au problème des réfugiés qui affluent en Europe, mais aussi à la sécurité de leurs milliers de soldats présents sur le terrain en Bosnie. Ce différend transatlantique pèse lourd et explique l’apparente paralysie de 1993 : les Européens et l’ONU privilégient un traitement humanitaire du conflit appuyé sur leur opération de maintien de la paix, alors qu’il n’y a pas de paix à maintenir.
17Cette paralysie de la communauté internationale, et l’indécision apparente de Clinton vont mener, en fait, aux tournants de 1994, qui traduisent une reprise en main par Washington, sous pression intérieure notamment, et vont conduire à une double évolution de la situation.
18Aux États-Unis d’abord, la situation évolue sur le plan intérieur avec la création de l’Action Council for Peace in the Balkans qui fédère en un groupe de pression unique l’ensemble des mouvements pro-bosniaques qui se sont constitués au sein de la société américaine [16]. L’activisme de l’Action Council, qui prend explicitement les parlementaires pour cibles, a des conséquences importantes au Congrès, qui met la pression sur Clinton. La situation évolue surtout sur le plan international, en particulier grâce à l’intense activité diplomatique menée publiquement mais surtout en coulisses par les Américains.
Simplification de l’équation internationale : le Groupe de contact
19L’année 1994 voit d’abord la naissance du Groupe de contact qui court-circuite la diplomatie onusienne en restreignant le nombre des participants (États-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne, Allemagne) et marque le retour d’une diplomatie de puissances. Avec moins d’interlocuteurs impliqués et cette simplification de l’équation internationale, l’ONU passe au second plan, même si la FORPRONU reste la première des contraintes pour l’action de la communauté internationale. Le Groupe de contact s’est constitué au moment de l’ultimatum de l’OTAN en février 1994 : c’est une structure diplomatique ad hoc qui regroupe toutes les puissances concernées par la crise bosniaque, et uniquement les puissances concernées. Avec ses soldats au sein de la FORPRONU, la France a sa carte à jouer et un rôle moteur dans sa mise en place, avec l’implication personnelle de François Mitterrand qui écrit puis téléphone directement à Clinton pour le convaincre. L’idée sied bien sûr aux Russes, qui reviennent dans le jeu, et elle est servie également par la bonne entente entre Eltsine et Clinton. Elle signe le passage d’une logique multilatérale encore hésitante à une logique de puissances qui a fait ses preuves.
20Rappelons en effet qu’au départ, le Groupe de contact est constitué des représentants américain et russe, et d’un représentant chacun pour l’Union Européenne, l’ONU et la Conférence internationale sur l’ex-Yougoslavie, afin de préserver l’illusion d’une logique véritablement multinationale. Mais ces trois derniers représentants sont nommés par l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, et personne n’est dupe : c’est bien au nom de Berlin, Paris et Londres qu’ils négocient et décident. Pourquoi l’Allemagne alors que Paris et Londres ont leurs troupes sur place ? Parce que depuis la fin de la Guerre froide, ce pays s’est encore rapproché de Washington, qu’il occupe, à nouveau, une position centrale en Europe, et que son influence sur la Croatie est déjà importante.
21La bataille de Goražde justifie la création du Groupe de contact parce qu’elle cristallise toutes les contradictions de la gestion internationale de la guerre de Bosnie :
22– L’OTAN fait feu pour la première fois de son histoire les 10 et 11 avril 1994, mais, en raison du « handicap » constitué par la présence au sol de la FORPRONU, les frappes sont ridicules : trois bombes le premier jour et trois bombes le deuxième jour ;
23– Ces frappes déclenchent pourtant ce qui avait été planifié par les Serbes dès l’été précédent, et redouté par les Européens depuis longtemps : 150 Casques bleus sont encerclés et pris en otage ;
24– Dès lors, le représentant de l’ONU, le Japonais Yasushi Akashi, fait tout pour empêcher de nouvelles frappes de l’OTAN, ce pour quoi il a l’autorité en vertu de ce que l’on nomme la double clé, soit une décision de l’OTAN, qui a entériné en août 1993 le principe de frappes pour protéger les enclaves ou zones de sécurité de l’ONU, mais seulement à la demande des l’ONU ;
25– C’est une humiliation pour la communauté internationale, un symbole de l’impuissance de l’ONU.
26Cela explique la politique suivie par Washington, en partie secrète pour certains aspects, et qui est un retour aux méthodes de la stratégie indirecte, éprouvées pendant la Guerre froide. La Croatie devient de facto l’allié de Washington dans la région. En effet, Tudjman n’a jamais accepté la perte d’un tiers du territoire croate en 1991, et entend bien reconquérir la Slavonie. Pour cela, il n’a de cesse de rechercher le soutien des Américains, qu’il cultive grâce à l’entremise de Peter Galbraith, l’ambassadeur des États-Unis à Zagreb.
Simplification de l’équation interne : l’Accord de Washington et ses conséquences
27En mars 1994 est également signé l’accord de Washington (Washington Agreement, aussi appelé Federation Agreement), aboutissement de plusieurs mois d’efforts diplomatiques américains visant à mettre fin à la guerre entre Bosniaques et Croates afin de simplifier l’équation interne bosniaque. Les forces croates et musulmanes de Bosnie sont désormais alliées contre les forces serbes. Selon Daniel Serwer, le diplomate en charge des négociations avec l’ambassadeur Galbraith, l’Accord de Washington constitue la première partie des accords de Dayton [17].
28La séquence suivante est proprement décisive : fin avril 1994, par ce qu’on a appelé la « no instructionpolicy » (la « politique de l’absence d’instructions »), le président Clinton donne un feu vert tacite à Tudjman pour qu’il laisse passer vers les Bosniaques des armes en provenance d’Iran notamment, mais aussi de Turquie et d’Arabie saoudite, et de plusieurs autres pays musulmans. Le feu vert américain a un impact immédiat. La Bosnie n’a en effet de frontières qu’avec la Serbie et la Croatie. Autant dire que les forces bosniaques sont effectivement soumises à un strict embargo depuis qu’elles affrontent non seulement les forces serbes mais aussi les forces croates. Ni les Croates ni les Serbes n’ont intérêt à laisser passer des armes à l’armée bosniaque. Certes, Richard Holbrooke mentionne des livraisons d’armes iraniennes à la Bosnie avec la complicité croate dans le mémo qu’il adresse à Tony Lake, le conseiller à la Sécurité nationale, en janvier 1993 ; mais ses informations datent du mois d’août 1992, avant le déclenchement des hostilités entre Croates et Musulmans de Bosnie [18]. Les Croates ont bien évidemment cessé de laisser passer des armes aux Bosniaques dès lors qu’ils se sont mis à les combattre [19].
29La décision américaine est prise dans le secret, au plus haut niveau de l’administration Clinton : ce choix implique directement le Président et son conseiller à la Sécurité nationale. Même la CIA a été tenue à l’écart, et n’a été informée officiellement que plus de six mois plus tard et parce que ses rapports faisaient alors de plus en plus précisément état de ces livraisons [20]. Certaines de ces informations sont révélées au grand public par un article du Los Angeles Times publié le 5 avril 1996, qui va provoquer l’ouverture d’une enquête parlementaire [21]. Ces circonstances exceptionnelles reflètent bien le fait que l’administration Clinton était prête à tout, à ce stade, pour changer le cours de la guerre en Bosnie sans envoyer des soldats américains sur le terrain. Moins de dix ans après le scandale de l’Irangate, qui impliquait déjà des livraisons d’armes iraniennes dans un conflit intéressant les Américains, Washington prend le risque de récidiver. Mais avec cette différence que l’Iran agit cette fois de sa propre initiative, et que les États-Unis ne font que détourner le regard ; c’est pourquoi on a pu parler de « covert inaction », d’inaction secrète, plutôt que d’action secrète. Le nom même de cette politique, « no instruction policy », est révélateur à cet égard : « Vos instructions sont que vous n’avez pas d’instructions », est la réponse de Washington à Galbraith lorsque celui-ci transmet la question de Tudjman qui veut savoir si Clinton est d’accord pour que des armes, notamment iraniennes, soient livrées aux Bosniaques via la Croatie, laquelle en préleva systématiquement le tiers pour son propre compte.
30Second aspect complémentaire et également controversé des conséquences de l’Accord de Washington : le rôle exact et surtout le degré de coordination avec l’Exécutif américain des militaires de la société militaire privée MPRI (Military Professional Ressources Inc.), qui jouèrent un rôle décisif dans la réorganisation de l’armée croate et la mise au point de la stratégie qui lui réussit si bien l’été suivant pendant l’Opération Storm de reconquête de la Krajina. Le 24 mars 1994 en effet, soit six jours après la signature de l’Accord, le ministre de la Défense de Tudjman, Gojko Susak, écrit à John Deutsch, secrétaire adjoint du Pentagone, pour demander l’assistance des États-Unis pour la « remise à niveau » de l’armée croate [22]. En raison de l’embargo onusien, la lettre est transmise à la compagnie militaire privée MPRI, basée à Alexandria en Virginie à dix minutes en voiture du Pentagone et dirigée par des militaires américains à la retraite. Après plusieurs entretiens entre le MPRI et le département d’État, destinés à protéger le gouvernement américain, un contrat est signé entre la compagnie et le gouvernement croate le 23 septembre 1994. Parmi les conseillers militaires envoyés à Zagreb début novembre 1994 figurent deux généraux américains, Crosbie E. Saint qui, de 1988 à 1992, a commandé les forces américaines en Europe, ainsi qu’un ancien chef d’état-major de l’armée américaine (de 1987 à 1992), Carl E. Vuono. On peut presque parler d’alliance diplomatique et militaire entre les États-Unis et la Croatie.
Le retour des États-Unis et de la Realpolitik
31Gojko Susak, ami, conseiller et ministre de la Défense de Tudjman pendant toutes les années 1990, a ses entrées à Washington et jusque dans certains cercles du Pentagone, comme en témoigne Wesley Clark, membre de l’état-major interarmées (Joint Chiefs of Staff, JCS) et futur commandant des opérations au Kosovo, qui parle dans ses mémoires de Susak comme d’un « interlocuteur respecté » au Pentagone. Clark raconte ainsi que celui qui est surnommé le « pizza man », en référence à sa profession antérieure au Canada (c’est un Croate de la diaspora), est un « visiteur fréquent » du Pentagone et se considère comme « un bon ami » du secrétaire américain à la Défense, Bill Perry [23]. En somme, l’Amérique renoue avec d’anciennes méthodes éprouvées, notamment pendant la Guerre froide. Cette fois, l’objectif est d’aider les Bosniaques à vaincre les Serbes, et les Américains vont le faire par Croates interposés, qui sont dès lors entraînés par des militaires américains, tandis que les Bosniaques, eux, sont armés via les Croates grâce au feu vert américain. Pourtant, malgré le niveau et le poids des généraux de la société privée MPRI auprès des Croates, malgré les livraisons d’armes aux Croates et aux Bosniaques, le Pentagone comme la CIA doutent longtemps de l’évolution du rapport de forces en Bosnie. Ils sont convaincus de la supériorité serbe et vont continuer, jusqu’à l’été 1995, à affirmer dans tous leurs briefings, y compris au National Security Council (NSC), que les Croates et les Bosniaques, même alliés, ne font pas le poids militairement face aux Serbes [24].
Le dénouement de l’été 1995 : facteurs et acteurs décisifs
32Parmi les éléments qui précipitent à partir du mois de juillet 1995 le dénouement du côté américain, il faut citer le rôle de Bob Dole, leader du Congrès sur la Bosnie, chef de la majorité républicaine au Sénat et futur adversaire de Clinton à la présidentielle. Le massacre de Srebrenica en juillet 1995, alors que la campagne présidentielle commence aux États-Unis, et le vote du Congrès sur la levée de l’embargo (caractérisé par des marges historiques contre un président en place et suffisantes pour contrer un veto présidentiel) provoquent l’apparition dans les médias des premiers sondages opposant Clinton à Dole, sur la gestion de la crise en Bosnie et sur la politique étrangère en général. Cette dimension de politique intérieure joue un rôle déterminant dans le tournant de l’été 1995 : Bob Dole a transformé la Bosnie en danger pour la survie politique de Clinton, l’obligeant à réagir à ce moment précis. Il faut également souligner le rôle joué par le président français Jacques Chirac, tout juste élu en mai 1995, qui, en visite au Congrès en juin 1995, eut ces mots qui firent l’effet d’un électrochoc à Washington : « La place de leader du monde libre est vacante ». Cette déclaration et les entretiens de Chirac avec les leaders parlementaires catalysèrent également l’action du Congrès [25].
33Mais ce qui va rendre possible une résolution politique du conflit à Dayton, c’est avant tout le renversement des rapports de force sur le terrain, grâce aux forces croates bénéficiaires, après l’aide des Américains en matière de formation et de livraisons d’armes, de leur feu vert, mais aussi, à partir du mois d’août, grâce à l’OTAN qui joue de facto le rôle d’armée de l’air des forces croato-musulmanes. Or ce rôle a été rendu possible par la décision, imposée par les Américains fin juillet à Londres, d’abandonner la « double clé » ONU-OTAN : il est alors décidé de « priver » le commandement civil de l’ONU, soit Boutros Boutros-Ghali et Yasushi Akashi, de sa clé pour autoriser des bombardements de l’OTAN. Boutros-Ghali, furieux, proteste immédiatement, accusant les Américains de « forcer la main de la communauté internationale », mais Washington parvient à court-circuiter le secrétaire général de l’ONU par une décision du Conseil de l’OTAN obtenue après 13 heures de débat et une forte opposition française : la fin de la double clé est entérinée à Bruxelles le 26 juillet 1995. Elle acte la mise hors-jeu de l’ONU.
34Cette campagne de bombardements a été rendue possible, certes, grâce à la détermination de Holbrooke, qui le revendique abondamment [26], mais surtout grâce au redéploiement de la FORPRONU opéré après la conférence de Londres, avec un objectif : quitter les positions vulnérables près des enclaves orientales, et surtout rendre impossibles de nouvelles prises d’otages [27]. Les postes isolés ont été évacués, les quelques centaines de Casques bleus présents à Goražde ont été retirés ; les soldats de l’ONU ont cessé d’être des cibles. À trop jouer la carte de l’humiliation de l’Occident, Mladic a fini par perdre son dernier atout. Du côté français en particulier, les ordres ont changé, et l’artillerie française tint d’ailleurs un rôle essentiel dans cette dernière phase de la guerre, en appui aux bombardements de l’OTAN et aux opérations croato-bosniaques.
L’influence américaine sur la fin des combats. Le facteur russe
35Alors que les forces de la Fédération croato-musulmane sont en passe d’écraser militairement les Serbes de Bosnie dont elles menacent désormais la principale ville, Washington exerça une influence décisive pour freiner l’offensive, diriger les derniers combats et forcer, le mot n’est pas trop fort, un cessez-le-feu avant l’écrasement total des Serbes. Washington a dû en effet prendre en compte plusieurs paramètres. Après quelques jours de frappes début septembre d’abord, certains Européens ont exprimé leur inquiétude, et même pour certains leur mécontentement, en constatant que l’OTAN est devenue de facto l’aviation de la Fédération.
36Mais c’est avant tout le facteur russe qui oblige les Américains à intervenir directement sur la fin des combats [28]. La coordination apparente entre l’OTAN et les forces croato-musulmanes scandalise en effet Moscou et déclenche de violentes protestations d’Eltsine, exprimées dans une lettre à Clinton datée du 7 septembre. Plus encore, le 11 septembre, le ministre russe des Affaires étrangères menace d’aider les Serbes si les Américains continuent de les bombarder (via l’OTAN). Il devient impératif d’arrêter les combats avant l’écrasement total des Serbes. Le 14 septembre, l’émissaire de Clinton, Strobe Talbott, est dépêché à Moscou pour calmer les Russes : il leur promet d’inclure la Russie dans tout règlement de paix en Bosnie. Le même jour, l’OTAN suspend ses bombardements.
37De même, pour Dayton : le facteur russe a été traité en amont et entériné sur le plan bilatéral par Clinton avant Dayton lors d’une rencontre avec Eltsine le 23 octobre. Les aspects pratiques de la présence des troupes russes en Bosnie furent ensuite réglés par un accord entre les ministres de la Défense, Gratchev et Perry. Holbrooke va s’employer à convaincre Tudjman et le Bosniaque Alija Izetbegovic d’accepter un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Entre-temps, sur les instructions de Washington, il va s’efforcer au maximum de « diriger les combats » pour anticiper sur la carte du règlement de la paix. Holbrooke transmet ainsi à Tudjman des instructions « territoriales » concrètes et précises pour « simplifier les négociations ultérieures ». Realpolitik par excellence : le plan de paix n’a guère changé, mais il s’agit de faire en sorte qu’il reflète les rapports de force militaires sur le terrain.
38Aujourd’hui encore, de nombreux observateurs et acteurs de l’époque, républicains comme démocrates, regrettent que l’administration Clinton n’ait pas laissé les combats se dérouler jusqu’à leur terme, l’écrasement total des Serbes de Bosnie. Mais on l’a vu, le facteur russe a été déterminant, et il est parfaitement logique (bien qu’indéniablement injuste) que Clinton ait privilégié la relation avec Moscou. Toujours est-il que le 11 octobre, le cessez-le-feu, signé par toutes les parties, entre en vigueur. C’est le 35e cessez-le-feu sur tout le territoire de Bosnie depuis le début de la guerre. Mais cette fois, il fut respecté.
Épilogue : Dayton, la relation transatlantique et le multilatéralisme
39Comme le dira le diplomate américain Daniel Serwer, « Dayton n’était pas un projet américano-européen, c’était une entreprise américaine. Holbrooke aurait préféré faire sans les Européens, mais il avait besoin d’eux pour payer » [29]. Mais c’est là aussi tout le sens du tournant de Dayton : la politique américaine est unilatérale, hors du cadre de l’ONU, et elle instrumentalise clairement les alliés. Les Européens grognent, mais acceptent le retour du leadership américain, entérinant la victoire de la logique de puissances sur la logique multilatérale.
40Si l’ONU n’a pas joué le rôle attendu en termes de règlement du conflit, il serait pourtant abusif de ne pas reconnaître les éléments positifs de son implication en Bosnie sur d’autres plans : en particulier, les résolutions concernant l’enquête sur les crimes de guerre commis pendant le conflit ont conduit à la création du Tribunal pénal international pour la Yougoslavie ; et le vote d’une zone d’exclusion aérienne, qui fut respectée et permit à l’OTAN d’être maîtresse des airs notamment en 1995. Plus largement, il faut reconnaître que la communauté internationale, en faisant durer la guerre et en amplifiant ainsi sa médiatisation, a sans doute donné aux forces musulmanes et croates le temps nécessaire pour s’armer, s’allier, et reconquérir les territoires perdus.
41Si « l’heure de l’Europe » avait été proclamée prématurément en 1991, l’âge d’or de l’ONU fut également de courte durée : instruit par le précédent bosniaque, Clinton ne chercha pas à renouveler l’illusion d’une communauté internationale lors de la crise suivante, au Kosovo, et fit directement appel à l’OTAN sans passer par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Nous vivons encore les conséquences de ce passage à un multilatéralisme dégradé, que l’on ne peut comprendre sans analyser les ressorts de l’implication internationale en Bosnie.