Compte rendu

Jiří Hnilica, Les Nouvelles Élites tchécoslovaques. Une formation française (1900-1950), Paris, Institut d’études slaves, 2015, 403 p.

Pages 121c à 131c

Citer cet article


  • Namont, J.-P.
(2017). Jiří Hnilica, Les Nouvelles Élites tchécoslovaques. Une formation française (1900-1950), Paris, Institut d’études slaves, 2015, 403 p. Relations internationales, 169(1), 121c-131c. https://doi.org/10.3917/ri.169.0121c.

  • Namont, Jean-Philippe.
« Jiří Hnilica, Les Nouvelles Élites tchécoslovaques. Une formation française (1900-1950), Paris, Institut d’études slaves, 2015, 403 p. ». Relations internationales, 2017/1 n° 169, 2017. p.121c-131c. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-relations-internationales-2017-1-page-121c?lang=fr.

  • NAMONT, Jean-Philippe,
2017. Jiří Hnilica, Les Nouvelles Élites tchécoslovaques. Une formation française (1900-1950), Paris, Institut d’études slaves, 2015, 403 p. Relations internationales, 2017/1 n° 169, p.121c-131c. DOI : 10.3917/ri.169.0121c. URL : https://shs.cairn.info/revue-relations-internationales-2017-1-page-121c?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ri.169.0121c


1 Le livre du jeune historien tchèque J. Hnilica souligne le dynamisme de la recherche récente sur l’histoire des relations franco-tchéco-slovaques. Son propos, comme le précise le sous-titre, se concentre sur la part prise par la France sur le plan éducatif dans la fabrique des élites tchécoslovaques du premier XXe siècle : dès avant 1900 en effet, la volonté tchèque de s’émanciper de l’influence germanique (autrichienne et allemande) rencontre celle de la France de trouver des partenaires en Europe et d’exercer un magistère culturel correspondant à son statut de grande puissance. Après 1918 et la création de la Tchécoslovaquie, c’est dans le cadre de relations interétatiques et à travers des institutions nouvelles que la France joue pendant vingt ans ce rôle majeur.

2 Le livre appréhende en une première partie le cadre de la formation. Il s’agit ici de faire un état des lieux des relations bilatérales et de l’influence mutuelle avant 1918 à travers la présence française en pays tchèques (la francophilie) et la présence tchèque en France (issue de l’immigration et liée notamment au passage à Paris d’étudiants tchèques), puis de montrer comment une coopération officielle a pu se développer au travers d’institutions et à partir d’objectifs et de conceptions propres à chacun des deux partenaires.

3 Une seconde partie montre que cette formation française se fait à partir de 1918 en Tchécoslovaquie même, et d’abord à Prague. L’auteur insiste sur la centralité de l’Institut français de Prague dans les années 1920-1930, lieu qui permet le séjour de boursiers français dans la capitale tchécoslovaque et qui forme aussi des diplomates, hauts fonctionnaires ou encore journalistes tchécoslovaques : il lui consacre un long développement où l’on voit naître et s’épanouir ce lieu que fréquentent Praguois et Français, tels Hubert Beuve-Méry et Vladimir Jankélévitch. Le deuxième chapitre sur « les écoles françaises en Tchécoslovaquie » s’arrête avant tout sur le lycée français de Prague, devenu à partir de 1919 un lieu central de la formation des élites tchécoslovaques.

4 Mais ces élites se forment aussi en France, comme le montre une troisième partie qui s’intéresse dans deux chapitres distincts aux sections tchécoslovaques dans les lycées français de Dijon, Nîmes et Saint-Germain-en-Laye, et aux étudiants tchèques en France. Dans ce cadre, c’est l’Institut d’Études Slaves qui est au cœur du dispositif.

5 La rupture que représente la Seconde Guerre mondiale fait l’objet d’un épilogue qui insiste sur l’impact de Munich et emmène le lecteur jusqu’à la disparition complète des liens culturels et la fermeture des institutions françaises en Tchécoslovaquie communiste entre 1948 et 1951, revenant sur les conséquences dramatiques que le changement de régime entraîne pour les élites francophones et francophiles.

6 L’auteur s’affranchit de la périodisation classique, marquée par la Première Guerre mondiale, Munich, la Seconde Guerre mondiale et la prise de pouvoir par les communistes en 1948 : si ces évènements importent, il s’agit de saisir sur un temps long l’évolution de la formation de ces élites et de donner à voir le destin des Tchèques formés dès les années 1900 et dont la carrière se poursuit dans l’entre-deux-guerres, pour s’interrompre brutalement aux alentours de 1950. La Première République constitue donc le cœur de son récit en ce qu’elle est portée par ces élites nouvelles qu’elle veut former et qui la servent en retour. Ce temps long permet aussi de saisir les continuités et les ruptures dans la relation franco-tchécoslovaque, dépassant le cadre strict de la Première République, considérée comme un âge d’or de cette relation. La démarche de J. Hnilica est bien d’inscrire son objet d’étude dans le cadre collectif d’une écriture de l’histoire des relations entre les deux pays ; son directeur de thèse, Antoine Marès, en est l’un des premiers spécialistes.

7 Mais son ouvrage porte aussi sur la diplomatie culturelle de la France, élément alors essentiel de son soft power en Europe centrale. C’est dans ce cadre que la relation bilatérale est replacée, car loin d’une vision mythifiée et idyllique que véhicule la littérature à ce sujet, l’auteur montre que les objectifs des deux partenaires peuvent être en décalage. Ainsi, si la France crée dès les années 1920 les outils qui lui permettent d’exercer une influence dans les pays tchèques, l’Institut français de Prague attire davantage d’étudiants dans la seconde moitié des années 1930, quand sont créées des sections juridique, scientifique ou médicale : ce sont les spécialités qui correspondent le mieux aux besoins de formation. Le cas des sections des lycées français, à partir de l’ouverture de celle de Dijon en 1920, montre, quant à lui, la capacité française à former des élites tchécoslovaques francisées : plusieurs centaines de sectionnaires y sont formées dans l’entre-deux-guerres.

8 Nous voyons aussi naître dans ces pages un État nouveau, l’un des successeurs de l’Autriche-Hongrie, partagé entre la volonté de s’émanciper et de confirmer son indépendance récente et celle de s’appuyer sur l’allié français pour se doter de cadres, administratifs et militaires en particulier, qui devront garantir ce statut. Le lycée français de Prague, d’abord privé et destiné aux enfants d’étrangers résidant dans la nouvelle capitale, compte progressivement une majorité d’élèves tchécoslovaques ; il est étatisé en 1937 pour accueillir les enfants des familles bourgeoises de Prague. Le rapport entre les élites et l’État évolue : encouragée par le nouvel État à partir des années 1920, la formation française devient un obstacle quand celui-ci devient communiste en 1948. Suivre les trajectoires individuelles, comme le fait l’ouvrage, permet d’en prendre la mesure.

9 Le travail d’exploitation des sources est remarquable : l’auteur a le souci de s’en servir pour rétablir la réalité des relations franco-tchécoslovaques. Outre une riche bibliographie, tous les fonds essentiels au sujet ont été consultés, en France comme en République tchèque : ministères des Affaires étrangères, archives nationales (fonds des ministères de l’Instruction publique par exemple), archives de l’Institut d’Études Slaves, à Paris, à Prague, comme en province (archives diplomatiques de Nantes, archives municipales de Dijon). L’auteur a même exhumé des caves du lycée Daudet de Nîmes les archives de la section tchécoslovaque. Surtout, il fait dialoguer finement ces fonds, confrontant pour chaque aspect sources françaises et tchèques, et les complétant par les témoignages recueillis auprès d’anciens sectionnaires des lycées. Par ailleurs, cartes et de photographies donnent à voir les lieux de cette formation et les acteurs, tout particulièrement les lycéens qui font l’objet de tableaux et graphiques.

10 Ainsi, le système bâti dans l’entre-deux-guerres est minutieusement analysé. Pyramidal, il repose au niveau universitaire sur l’Institut français de Prague (dès 1920), l’Institut d’études slaves de Paris et les chaires de langue et de civilisation, puis sur le lycée français de Prague et les sections tchécoslovaques de quelques lycées français. Le tout est relayé au sein de la société tchécoslovaque par un soutien français aux associations francophiles et à la promotion de la langue française, passant par des bourses d’études en France.

11 Cette étude exemplaire ouvre la voie à une démarche comparatiste avec les autres pays cibles de la politique culturelle française, notamment d’Europe centrale (Roumanie, Pologne). L’auteur serait à même de mener une comparaison avec l’après-1989 : J. Hnilica est lui-même le produit de cette fabrique française des élites, ayant été étudiant Erasmus à Perpignan avant de réaliser cette thèse en Sorbonne et à Prague et de prendre part aux activités scientifiques du Centre français de recherche en Sciences Sociales, fondé en 1990 à Prague.

12 Jean-Philippe Namont UMR Sirice


Date de mise en ligne : 26/06/2017

https://doi.org/10.3917/ri.169.0121c