Compte rendu

Marie-Dominique WILPERT, avec la participation de Lucie Benoist, Émilie Lucas, Christophe Thiery, Sandra Vannienwenhove, Pas de parents à la consigne ! Une recherche coopérative en multi-accueil, Toulouse, érès, 2022, 200 p.

Pages 139 à 143

Citer cet article


  • Neyrand, G.
(2024). Marie-Dominique WILPERT, avec la participation de Lucie Benoist, Émilie Lucas, Christophe Thiery, Sandra Vannienwenhove, Pas de parents à la consigne ! Une recherche coopérative en multi-accueil, Toulouse, érès, 2022, 200 p. Recherches familiales, 21(1), 139-143. https://doi.org/10.3917/rf.021.0139.

  • Neyrand, Gérard.
« Marie-Dominique WILPERT, avec la participation de Lucie Benoist, Émilie Lucas, Christophe Thiery, Sandra Vannienwenhove, Pas de parents à la consigne ! Une recherche coopérative en multi-accueil, Toulouse, érès, 2022, 200 p. ». Recherches familiales, 2024/1 n° 21, 2024. p.139-143. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-familiales-2024-1-page-139?lang=fr.

  • NEYRAND, Gérard,
2024. Marie-Dominique WILPERT, avec la participation de Lucie Benoist, Émilie Lucas, Christophe Thiery, Sandra Vannienwenhove, Pas de parents à la consigne ! Une recherche coopérative en multi-accueil, Toulouse, érès, 2022, 200 p. Recherches familiales, 2024/1 n° 21, p.139-143. DOI : 10.3917/rf.021.0139. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-familiales-2024-1-page-139?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rf.021.0139


Notes

  • [1]
    Didier FAVRE, Marcel JAEGER, Emmanuel JOVELIN (dir.), Les enjeux de la recherche en travail social. Définitions, champs et pratiques professionnelles, L’Harmattan, 2018.
  • [2]
    Ce qui rejoint notre conception de la coéducation/cosocialisation synthétisée dans La mère n’est pas tout ! Reconfiguration des rôles et perspectives de cosocialisation, Toulouse, Érès, 2019.
Ouvrage

Pas de parents à la consigne

Une recherche coopérative en multi-accueil

érès (2022)

1 Ce n’est pas un hasard si le titre de l’ouvrage de Marie-Dominique Wilpert transpose la formulation d’un célèbre collectif créé en 2009 pour défendre un accueil de qualité pour les jeunes enfants en accueil individuel et collectif, Pas de bébés à la consigne, en appel à défendre la place des parents reçus dans ces dispositifs d’accueil. Car s’il s’agit de bien accueillir les bébés, cela suppose que l’accueil des parents et leurs relations aux professionnel.le.s de cet accueil soient non seulement pris en compte, mais pensés dans la perspective d’un « prendre soin » qui englobe les bébés et leurs parents, et par la même occasion les professionnels eux-mêmes, dont la qualité de vie et de travail dans les lieux est liée à celle des relations qu’ils entretiennent avec les différents membres des familles accueillies, et pas aux seuls enfants.

2 Pour répondre à cette interrogation fondamentale, l’auteure et le collectif d’éducatrices et éducateurs de jeunes enfants dans différents multi-accueils de la région parisienne avec lequel elle a travaillé ont développé une recherche singulière, se différenciant aussi bien de la recherche classique que de la recherche-action en ce qu’elle porte sur leurs pratiques, conçues comme une véritable « clinique éducative » et soutenues par une nécessaire et continue analyse de la pratique. La question est alors de comprendre quel savoir professionnel est construit à partir de la rencontre quotidienne avec les familles, enfants et parents, alors que si la formation des EJE est centrée sur l’enfant, la place accordée aux relations avec les parents reste encore largement insuffisante. Il s’agit d’une certaine façon de revaloriser le savoir produit sur les relations par la pratique professionnelle [1], à côté et en complément des savoirs experts produits par les sciences humaines et sociales ; en d’autres termes, de mettre à l’œuvre « une scientificité construite différemment, à partir d’un autre dispositif de recherche, dont la rigueur se construit par une implication personnelle et professionnelle dans une pratique, et non par une mise à distance » (p. 12).

3 La démarche est d’autant plus pertinente qu’elle s’inscrit dans une évolution constante de l’accueil de la petite enfance depuis la création de crèches destinées à permettre aux ouvrières de s’occuper de leurs enfants tout en travaillant à l’usine à la fin du XIXe siècle, qui a vu celles-ci investies par les parents des couches moyennes à partir de la fin des années 1960, en même temps qu’explosait le travail féminin salarié ; ceci alors que, depuis, la promotion continue du jeune enfant et sa quasi-sacralisation ont re-légitimé une assignation traditionnelle des mères au soin et à l’éducation des jeunes enfants que les nouvelles représentations en matière de rôles parentaux et d’émancipation des femmes avaient du mal à supplanter. L’éducation et la parentalité positives se sont alors constituées en support majeur de cette ré-assignation maternelle au bébé et d’une re-marginalisation des pères, qui n’en finissent plus de chercher à s’affirmer comme « nouveaux ».

4 Les parents contemporains, et particulièrement les mères, y voient réactivées leurs craintes de laisser la place à des tiers dans la prise en charge de leurs enfants, renvoyés qu’ils sont à un pseudo-déterminisme biologique du soin maternel et au discours d’un certain soutien à la parentalité qui les incrimine comme responsables des dérives anti-sociales des enfants ou adolescents désaffiliés. À l’heure de l’exhaussement de la problématique de l’attachement, la question de la séparation progressive de l’enfant et ses parents en devient pour eux presque informulable et nécessite un véritable travail d’élaboration parentale en collaboration avec des professionnel.le.s de l’accueil, qui, pourtant, ne sont pas toutes et tous préparés à une telle tâche. De fait, « cette lenteur de prise de conscience de la nécessité d’un véritable service public de la petite enfance, au même titre que l’école maternelle, est étroitement liée à la représentation persistante d’une assignation des femmes à la maternité (…). Elle condamne aussi certains parents, en difficulté sociale, et plus particulièrement des mères, à une solitude éducative qui affecte leur parentalité en l’absence d’étayage de tiers sociaux, qui est indispensable à toute famille pour mener sa tâche éducative » (p. 23). La recherche menée va alors s’attacher à déconstruire les différents obstacles au travail coéducatif dans les lieux d’accueil.

5 Dans le premier chapitre, il va s’agir, à partir d’une vignette sur la période d’adaptation à la crèche d’une mère d’origine italienne, de mettre en évidence le travail d’accompagnement à la séparation qui peut s’effectuer à partir d’une demande non sans ambivalence de la mère, qui formule « que cette crèche va lui fournir un accompagnement pour se séparer de son enfant, ce qui lui semble nécessaire mais insoluble par ses propres moyens » (p. 31), du fait de la situation d’exil et sa perte de repères, ainsi que d’une expérience antérieure difficile. S’élabore alors la construction d’une « juste proximité », soit « le processus professionnel qui permet à une équipe de chercher, puis de trouver, par tâtonnements successifs, la place tierce qui ouvre ici à cet enfant, et à sa mère, la possibilité de vivre sans trop d’angoisse des expériences de vie différenciées » (p. 37), bien loin de l’injonction à la juste distance professionnelle couramment invoquée en travail social. Y est mis en évidence ce qui est constitutif de la mission contemporaine des lieux d’accueil : « permettre un mouvement de séparation psychique entre l’enfant et sa famille, indispensable à l’enfant pour pouvoir investir les liens sociaux en sécurité » (p. 39).

6 A partir de là, l’ouvrage va développer les différentes implications de cette position de principe, à commencer par l’élaboration d’une place paternelle trop souvent déniée ou minimisée, a fortiori s’il s’agit de familles d’origine étrangère, dont la codification des rôles s’avère extrêmement genrée. Plusieurs vignettes travaillées en collectif illustrent la diversité des situations possibles, et la limite des interventions professionnelles, jusque dans le contrôle des affects que les situations ne manquent pas de provoquer en eux. Le travail en équipe se révèle alors indispensable pour que soient exprimées les émotions vécues dans le travail et que celles-ci puissent connaître une perlaboration interprétative, autrement dit un dépassement des résistances que ces émotions produisent en vue de leur intégration dans le travail relationnel avec les familles et le dénouement des nœuds relationnels à l’intérieur de la famille autant qu’avec l’institution. Une attention particulière est alors accordée dans le chapitre suivant à la situation souvent rencontrée de parents qui se séparent alors que leur enfant fréquente la crèche, situation qui ne manque pas de mobiliser de nombreux affects, tant chez les parents et l’enfant que chez les professionnel.le.s, et des représentations sociales plus ou moins conflictuelles sur la place de chacun des parents et celle des institutions. Sentiments et représentations qui sont souvent très difficiles à élaborer et demandent un important travail en équipe pour arriver à une régulation soutenante pour les familles, permettant à chacun de mieux tenir sa place, alors que le consensus social est à la redéfinition de chacune d’entre elles, mère, père, enfant, professionnel.le.s, et que les institutions ont d’autant plus de mal à s’y positionner en référence normative que les familles contemporaines fonctionnent selon des modalités très divergentes. À cet égard, l’auteure indique que « du côté de la crèche, nous pouvons pointer la nécessité institutionnelle de clarification et d’élaboration, pour ce qui concerne la nomination du père, et sa place auprès de l’enfant, dans des situations de séparation conflituelles. Ce point aveugle, (…) témoigne, dans ces institutions, d’une centration sur la figure maternelle qui ne relève pas des seules postures professionnelles, mais d’un dispositif social et politique qui continue d’assigner les femmes à leur rôle de mère, à une responsabilité éducative exclusive de leurs enfants, particulièrement des tout-petits, et efface les pères comme coacteurs de cette responsabilité » (p. 100). Ce qui renvoie aussi bien à la culpabilisation et surresponsabilisation des mères qu’à la tentation toujours active de marginaliser les pères ; ces points aveugles des institutions demandent un véritable travail collectif d’élaboration, au-delà de la seule référence incantatoire à la coparentalité.

7 Du point de vue des professionnel.le.s des lieux d’accueil, la prise en compte de la diversité des situations demande la mise en œuvre de principes d’impartialité, de neutralité et d’empathie qu’il est plus facile d’invoquer que d’arriver à élaborer dans les relations avec les parents. La posture empathique se construit sur la base d’un savoir sur l’enfant et ses parents en situation, en l’articulant à une position de neutralité, qui a besoin de se dégager de l’injonction habituelle à la prise de distance pour pouvoir véritablement se construire. Il est possible alors d’élaborer une autre définition de la distance professionnelle, « incarnée, contextualisée, qui consiste ici à ne pas prendre parti, à exercer cette posture de neutralité et d’impartialité (…) tout en faisant clairement émerger une définition de l’empathie comme outil de connaissance, de construction de savoir » (p. 110).

8 Le chapitre suivant, intitulé La maman qui ne pouvait pas dire au revoir, met clairement en évidence la difficulté que rencontrent certains parents, et en miroir les accueillant.e.s, à accepter la séparation d’avec leurs enfants, alors qu’ils peuvent être dans une nécessité psychique de la fusion qui peut trouver de nombreuses origines, relationnelles, culturelles, personnelles, dont beaucoup sont présentes sur le mode de l’archaïque, d’autant plus perturbateur qu’il est inconscient. Une telle difficulté à mettre en actes une séparation vécue comme impossible, ou pour le moins productrice d’une grande souffrance et d’une grande culpabilité, vient jeter le trouble dans le cadre de l’accueil lorsqu’il s’agit pour un parent de se séparer sans pouvoir l’élaborer, ne serait-ce qu’en nommant le départ par un « au revoir » permettant de symboliser la séparation. Le travail d’équipe réalisé par les professionnel.le.s s’avère d’autant plus important qu’il ne s’agit pas de rejeter le parent en faisant alliance avec son enfant pour le discréditer ou le mettre à l’écart mais, au contraire, de dépasser cette tentation en l’impliquant dans une élaboration, toujours longue, difficile et délicate à construire, d’une prise de distance psychique appuyée sur les références culturelles et sociales du lieu pour permettre l’individuation réciproque de l’enfant et son parent, soutenue par les professionnel.le.s. Car, « les enfants ont profondément besoin de leurs parents, qui constituent leur lien profond et premier au monde, et le seul étayage affectif et éducatif continu jusqu’à l’âge adulte. S’ils se nourrissent bien sûr de leur vie en société et des étayages différents qu’elle fournit, ils ont besoin que ces deux nourritures ne soient pas vécues comme inconciliables, au risque de les plonger dans un conflit de fidélité intenable, d’autant plus qu’ils sont petits » (p. 132). On comprend alors toute l’importance de la formation des accueillant.e.s et la nécessité d’un travail régulier en équipe, en analyse de la pratique et en supervision, pour que puissent se réaliser ces processus d’élaboration qui constituent la force et l’intérêt des accueils collectifs.

9 L’ouvrage se termine par une très intéressante réflexion sur le processus de théorisation en actes mis en œuvre dans une telle démarche de recherche, et qui vise à faire évoluer le positionnement des institutions de soin et d’éducation, et plus globalement l’institution, réelle et imaginaire, de la société, participant ainsi à l’élaboration de ce que pourrait être une perspective coéducative. Est convoquée la mise en place d’un dispositif institutionnel qui inciterait les profesionnel.le.s « à sortir d’une relation duelle avec l’enfant pour former un cercle contenant autour de lui, qui comprend aussi bien ses parents que les membres de l’équipe avec qui elles et ils sont appelé.e.s à travailler » (p. 139), dans une dynamique s’éloignant de la conception actualisée par la parentalité positive de la centralité de la dyade mère-enfant pour élargir le cercle éducatif au père, la famille, l’environnement de proximité dont les professionnel.le.s de l’accueil font partie, et l’ensemble des intervenants dans la socialisation de l’enfant [2]. La posture d’accompagnement des professionnels demande alors à être travaillée dans l’élaboration d’un savoir en construction relié à la pratique d’accueil. En cela elle peut servir d’exemple de la façon dont la perspective coéducative peut être élaborée dans les différents dispositifs institutionnels et associatifs en charge du soin et de l’éducation des enfants. Y sont problématisés les rapports entre personne et fonction dans une dynamique qui vise à sortir de la conception classique d’une « prise de distance » professionnelle, au profit d’une élaboration du rapport entre enfants, professionnel.le.s et parents, à partir d’un dispositif institutionnel incluant un espace de réflexivité, qui permette de penser une pratique chargée d’affects et d’élaborer les positionnements personnels à travers le travail d’équipe. Référant à des approches cliniques, psychanalytiques ou systémiques, psychosociales et de sociologie clinique, cette approche constitue une réponse au blocage dans lequel se retrouvent beaucoup d’institutions confrontées à l’objectif contemporain de rencontre avec les parents et qui ont beaucoup de peine à dépasser la simple injonction à cette rencontre. « Il existe donc une autre réponse institutionnelle au choc de la rencontre avec les parents, qui, loin d’inviter les professionnel.le.s à “se quitter” pour travailler, fait des éprouvés et des expériences personnelles un des matériaux mêmes de la constitution de leur savoir » (p. 154). Le savoir en situation en devient un outil pour lutter contre des représentations et des savoirs figés, dès lors bousculés par l’altérité parentale et la créativité des intervenants au sein d’un cadre propice à une telle élaboration, et qui relève d’une visée éthique et politique. La crèche, comme tout autre espace d’accueil, y participe à un travail de liaison entre le familial et le social, « dans un espace intermédiaire, qui est à la fois chambre d’écho de la sphère familiale et seuil de l’entrée en société, pour ces parents et leurs enfants » (p.179). Même si on peut penser que l’entrée en société se fait dès la naissance de l’enfant, est bien en jeu dans le passage en crèche une ouverture au social qui demande à être particulièrement élaborée, tant du côté de l’institution que de celui des professionnel.le.s.

10 Cet ouvrage est une contribution à l’élargissement de la pratique professionnelle à la prise en compte de ces phénomènes relationnels dans les interactions entre les enfants et les différents acteurs de l’éducation, à une époque où le soutien à la parentalité est devenu une nécessité structurelle dans des sociétés où se confrontent les conceptions démocratique et néolibérale dans la formation des individus qui les composent ; dans ce contexte, l’élaboration de leur position par les intervenants est devenue une nécessité éthique pour permettre aux enfants d’advenir à une position de citoyen plutôt que de simple consommateur, de marchandises ou de croyances.

11 Les développements théoriques réalisés par l’auteure en conclusion mettent en avant la nécessité d’élaborer une approche de l’humain qui sorte d’une conception de la science objectivante et dominatrice pour privilégier la prise en compte des ressentis dans la constitution des savoirs. Y correspond la mise en avant de la capacité d’empathie comme participant de notre compréhension du monde relationnel dans lequel s’immerge l’enfant dès sa naissance, une empathie vue comme « ce mouvement permanent entre la résonance émotionnelle que suscite l’acceptation d’une rencontre avec les parents, et sa transformation par un autre mouvement, qui permet de contenir cette résonance, de la penser » (p.184), autrement dit, une conception culturelle de l’empathie qui montre en quoi il s’agit d’une construction sociale qui demande à être soutenue et légitimée par la société dans l’optique d’en permettre le développement pour tous, et en particulier les enfants. Ce dont cet ouvrage s’attache à démontrer l’importance dans la société qui est devenue la nôtre.


Date de mise en ligne : 10/04/2024

https://doi.org/10.3917/rf.021.0139