Destins du corps et subjectivité dans une clinique sociale
- Par Michèle Benhaïm
Pages 311 à 320
Citer cet article
- BENHAÏM, Michèle,
- Benhaïm, Michèle.
- Benhaïm, M.
https://doi.org/10.3917/rep.010.0311
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- Benhaïm, M.
- Benhaïm, Michèle.
- BENHAÏM, Michèle,
https://doi.org/10.3917/rep.010.0311
1Je vais parler à partir d’une clinique de rue où des personnes furent rencontrées sur leur lieu de vie, la rue, pendant près de deux ans, puis logées. Je tenterai de faire émerger les enjeux de trois temps logiques : le premier recouvre la déambulation du clinicien à la rencontre de l’autre et sa participation à sa mise à l’abri. Le deuxième temps, celui du soin et de la « réanimation » suppose de devoir se confronter à un moment d’affolement d’un sujet soudain « déplacé », géographiquement, socialement et surtout, psychiquement. Si l’équipe supporte, contient, étaye, encourage les « ailleurs » et les aller-retour, le temps s’ordonne, l’espace s’ouvre, le sujet s’apaise. Le troisième temps voit alors émerger des demandes de psychothérapies pour certains : « je veux comprendre », comprendre sa propre rencontre avec la jouissance. La rue se questionne, elle n’est plus un point d’horreur fixe ou, à l’inverse, un point d’idéal dont on aurait la nostalgie, elle devient un lieu du sujet dont il demande à parcourir les méandres énigmatiques.
Dans le contexte social de cette réflexion, survivre a la particularité d’empêcher de vivre, parce que cela implique, dans la quête incessante de l’objet vital par exemple, ou encore dans la crainte, non moins incessante, de l’agression nocturne mortelle, de cesser de croire à chaque instant en son « immortalité ». Pourtant, certaines de nos réflexions nous conduisent à penser que vivre peut, paradoxalement, s’avérer parfois encore plus difficile que survivre…
2Si la psychanalyse, en tant que cure-type, ne peut s’exercer comme telle dans ces lieux extrêmes, extrêmes de recouvrir la position subjective de personnes s’aliénant si peu à l’Autre, il n’en demeure pas moins qu’elle peut y rappeler que le sujet relève de la parole et proposer une alternative à l’angoisse massive engendrée par l’idée d’un déterminisme social sans appel. L’on ne saurait prétendre exercer la psychanalyse dans la rue, pourtant, c’est peut-être seulement à partir d’une position analytique, celle qui met en œuvre son désir dans une pratique clinique, que l’on peut déambuler au cœur d’une clinique aux contours sociaux mortifères. Parler à quelqu’un, parler avec quelqu’un, permet à celui qui parle de témoigner de son expérience subjective et relève de son rapport à la parole. Lacan, dans sa conférence, Freud dans le siècle, situait la psychanalyse comme « la science du langage habité par le sujet ».
Introduction : le contexte politico-social
3Là où le discours social énonce les modalités de l’insertion ou de la réinsertion des « sans » (abri, argent, nourriture, emploi, etc.), il est avant tout question de logement ; l’urgence s’adresse au corps, les personnes sont morcelées, appréhendées comme une somme de problèmes à résoudre. Il est question de satisfaire aux besoins vitaux, c’est-à-dire de réduire un sujet à sa logique biologique. Pourtant, comme le propose Pierre Legendre, « pour être habitable, le monde doit être mis en scène avec des mots ». (Legendre, 1998). Être exclu de la parole recouvre le champ de l’exclusion, celle de la dimension subjective du désir.
Le discours que le sujet se tient à lui-même semble transformé par le politique. Un jour de descente policière dans un lieu de soins itinérant pour toxicomanes, les patients se sont offusqués qu’il soit demandé les papiers d’identité aux membres de l’équipe parce que « nous, d’accord, mais vous ! »… C’est ici dans le réel et non plus dans le fantasme que le sujet est un déchet, ou plus exactement, s’identifie, dans le réel, au déchet de l’Autre. Sujet soumis alors à un mode de jouissance très contemporain, celui qui consiste à traiter l’autre comme un corps, à le réduire à un corps, à le réifier plus précisément, voire à le détruire. Processus où se défait le lien et qui fonctionne tellement bien qu’il aboutit souvent à l’auto-traitement du corps propre dans le registre de la cruauté comme le laissent percevoir certains des stigmates de la toxicomanie.
Dans cette transformation actuelle, la bascule s’effectue : le problème réside t-il seulement dans l’absence d’une évidence, celle du droit pour chacun à dormir sous un toit et à ne pas mourir de froid sur un bout de trottoir, ou bien la rupture est-elle plus profonde ? La rue érode le sujet. En effet, que se passe t-il quand le poids du réel ne peut plus être atténué par une construction fantasmatique ? Si le fantasme est bien ce qui sert de support au désir, on conçoit que le sujet perde alors sa « maison » (« le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme » avance Heidegger) (Heidegger, 1946) et soit affecté dans son désir au point de sombrer dans une inhibition dépressive qui relève peut-être davantage d’une nostalgie fondamentale que d’un isolement social pur.
Aller à la rencontre de ces sujets, pour le psychanalyste, c’est introduire quelques subversions dans la réduction du langage au positivisme de la communication. Lacan confiait à l’analyste « la responsabilité éthique maximale ». Nous estimons que c’est dans cette tâche que se loge son injonction « avec de l’offre, (il nous faut) essayer de faire de la demande ». (Lacan, 1958)
Donc, si l’on va rencontrer des sujets « sans », ce n’est pas pour communiquer mais pour ouvrir l’espace de parole et d’adresse de l’Autre que Lacan définit aussi comme un « lieu où se déploie dans l’occasion une parole qui est une parole de contrat ». (Lacan, 1967). Le « contrat » consiste à offrir au sujet la possibilité d’élaborer quelques éléments de son désir propre d’« insertion »… dans l’Autre, prendre l’initiative du transfert, car le transfert fait exister l’Autre. Consoler, « consolare », c’est-à-dire parler à quelqu’un dans sa solitude.
4Une fois à l’abri, le véritable travail reste à accomplir : celui de soutenir le sujet devant à présent mesurer les complexités de ce désir. Autrement dit, si ce n’est pas d’une « insertion » symbolique dont il s’agit, l’être peut demeurer objet-déchet. Lorsque le clinicien s’adresse au sujet dans la rue, il espère que « le mot va rencontrer le corps » ; encore faut-il que ce « corps » soit encore ou de nouveau sensible au mot. Tel l’Autre maternel, dans la « violence de son interprétation » (Aulagnier, 1975) du cri du nourrisson, force ce dernier à s’élancer vers le symbolique, l’Autre du clinicien peut s’attacher à relancer l’élan vers une inscription dans le lien social.
Dans ce territoire de solitude et d’inquiétude que la rue délimite au travers de tous les abandons qui dés-affect-ent un sujet, la précarité sociale et subjective et les logiques d’exclusion font écho aux modes de jouir-toujours-plus contemporains au sein desquels le lien social n’assure plus sa fonction, celle de nous consoler des voies sans issue de la jouissance. La dimension du lien social semble plutôt produire aujourd’hui des processus de désarrimage, de destitution subjective et laisser des êtres dans un dénuement extrême issu d’une suraccumulation d’effractions de réel. Cela donne lieu à une clinique étrange et sidérante dont il est parfois épuisant de s’extraire. Pourtant, la rencontre se doit de réaliser une sorte de remise en sens de la rencontre elle-même et permettre de réinvestir son corps et le monde dans lequel ce corps s’exerce. L’espace de la rencontre est fragile, et doit être inventé avec prudence et délicatesse car en effet, si la « capacité à être seul » est structurante de s’exercer « en présence de l’autre », (Winnicott, 1958) encore faut-il que cet autre n’entrave pas cette capacité, c’est-à-dire n’intruse pas de façon brutale l’intime secret de l’être. Le clinicien va travailler avec son désir, son émotion, dans un lieu, une lumière, sous un bruit, bref avec des bouts de notre monde qui appartiennent à tous. C’est sa façon de subjectiver la réalité de ce monde.
Parfois les murs sont très hauts, les obstacles très compliqués et il faudra du courage pour ne pas céder au découpage facile de deux catégories de gens : « ceux qui sont condamnés et ceux qui ne le sont pas ». (Koltès, 1983-1989)
L’impasse de la réinsertion sociale se fracasse sur un constat clinique énigmatique : certains sujets se « restaurent » vite, d’autres, jamais… comme si aucun discours ne pouvait les loger, comme si d’avoir été, une fois, rejeté au cœur même de leur être, les avait convaincus de leur impossible part du monde. Être anesthésié, gelé, vivre sans vivre.
5Ceci s’exprime cliniquement dans des mouvements destructeurs du sujet « rencontré » mettant à l’épreuve, si ce n’est à mal, le lien péniblement esquissé dans une présence indéfectible et renouvelée du clinicien. L’intensité du transfert touche parfois aux extrêmes tout comme cette clinique de sujets souvent en état-extrême. Les sujets font déambuler leur corps dans un mouvement visant à l’apaisement. Peut-être pour contrer une violence qui, sinon, imploserait. Le clinicien paraît et, parfois, tout en le convoquant, le sujet s’attache à le tenir à distance, comme si la proximité menaçait d’abandon, forcément, comme s’il était nécessaire de se prévenir de cet abandon. Les premières rencontres visent à se départir de cette impasse subjective : adoucir au moins une part de la vie psychique, celle qui se réveille dans une sorte de souffrance de sentir à nouveau la vie : le sujet rencontré dans la rue, va devoir se désarmer pour recevoir. La rue l’avait anesthésié, parfois, anéanti. Ce processus de « désarmement » peut prendre du temps si les rencontres auparavant effectuées n’étaient pas constructives, voire avaient eu pour effet de renvoyer le sujet à sa solitude, créant ainsi une sorte de désillusion de la rencontre et un mouvement nostalgique régressif chez les plus esseulés.
1. Clinique de la rue. Rencontres.
6Un homme de 50 ans, venu du Maghreb pour une infection grave de l’os de la jambe, s’entend dire à l’hôpital « lorsque vous aurez vos papiers, je vous opèrerai ». Pour obtenir une aide médicale d’état, il faut résider en France depuis trois mois… et ne pas avoir de droits ouverts dans son pays d’origine. Sans papier = sans droit : que faire ?
Affaibli, presque honteux, il me dit sa détresse infinie. Je propose que l’on cherche à sortir de l’impasse ensemble. Nous prendrons le temps. J’interviendrai dans la réalité, cherchant, hors-solitude, avec cet homme, un chirurgien compréhensif, une assistante sociale militante. Idriss ne court pas mais il a moins mal. Il appelle sa femme restée au pays et je l’entends lui raconter « comme on s’occupe bien de lui ici… »
Un bébé de 6 jours dort dans la rue parce que ses parents sont sans papiers et ne peuvent donc être reçus dans un accueil de nuit : il finit en pouponnière, son frère dans une famille d’accueil d’urgence, le père en Centre d’hébergement d’Urgence, la mère dans un foyer pour femmes. C’est un bon départ dans la vie.
La souffrance psychique hante chaque recoin de la rue. Le réel singulier se fracasse sur le réel du lien social. C’est ainsi qu’au-delà de la raison et du langage, on atteint parfois le hors-limite.
7Un homme, diabétique grave, nous dit « Un médecin m’a dit que j’en avais pour trois ans. Je fais un suicide programmé. Je ne veux rien. Foutez le camp et laissez-moi, je suis en train de mourir et personne ne me “voit” ».
M. Gaille (Gaille 2010) rappelle combien H. Arendt insistait sur le fait que « l’obscurité plutôt que le besoin [soit] la plaie de la pauvreté », (Arendt, 1963) s’appuyant là sur les propos de J. Adams qui écrivait « passer entièrement inaperçu et le savoir est intolérable » (Adams, 1851). Cette notion d’ « invisibilité » s’étaye des propos de M. Foucault évoquant des « vies vouées à l’oubli, jamais relatées ». (Foucault, 1977). « Personne ne me voit… » Être invisible, se vivre comme invisible…
Le stade qui suit la phase de résignation, est celui de l’indignité : se sentir indigne de soins, de droits, d’attention. L’engagement du clinicien à cet endroit est peut-être de préférer un sujet indigné qu’indigne… la présence est un acte. Le clinicien reste présent, régulier, « de loin », il fait un signe, sans envahir, il passe son chemin mais n’oublie pas de passer le bonjour… ne pouvant faire semblant de ne pas « voir » cet homme. Au contraire, c’est son regard qu’il engage à cet endroit, non pas celui du voyeur, mais celui qui scrute l’humanité derrière cette apparence de déchet. Si le clinicien ne s’engage pas là, ne s’inclut pas dans ce regard porté, la scène devient obscène. Il lutte, d’une certaine façon, en impliquant là son corps, sa présence, son souvenir de l’autre, sa propre indignation, contre un effondrement narcissique partagé. Et si le clinicien « voit », alors il n’y a plus « personne ». Pour « voir », il lui faut faire le pari qu’à travers ce patient mode d’accroche, il va fabriquer du transfert. Finalement, que pourrait-il bien faire d’autre ? D’ailleurs que sait-il faire d’autre ? Si ce n’est construire cet espace susceptible de contenir le réel subjectif impossible à déposer ailleurs, et que l’on nomme transfert. D’ailleurs, cet homme le rejette, allant même parfois jusqu’à chercher « l’embrouille ». Le clinicien s’appuie sur cette (ré)introduction d’une ambivalence conflictuelle et accepte de se faire lieu d’adresse. Il s’assigne à être là, quand même. Dans cette posture, de lieu de projection, peu à peu, son engagement sans découragement, fera de lui un destinataire, étonné, surpris, d’accord pour une rencontre. C’est un espace thérapeutique que je nommerai « de proximité suffisamment bonne », insistant là, avec Winnicott (Winnicott 1956), sur le « suffisamment » c’est-à-dire sur le « juste assez mais pas trop », juste assez pour ne pas céder sur son désir, mais pas trop, pour ne pas persécuter. Introduire du conflit introduit du lien. La question est alors de savoir comment on va se séparer sans risquer de voir le réel faire retour. Dans ce « suffisamment » se loge l’Autre maternel dont nous supposons qu’il est convoqué chez le clinicien.
8Aujourd’hui, un an et demi après, chacun peut « voir » un homme sous insuline chanter et s’accompagner à la guitare. Si la page n’est pas tournée, le texte commence néanmoins à s’écrire. Les risques cliniques de cet après-coup, relèvent d’une résignation du sujet à ce qu’il croit être son inéluctable « destin ».
2. Le travail clinique dans la rue : l’extrême du transfert
9Peu à peu, de cliniciens en déplacement venant à la rencontre des plus démunis, nous sommes passés à la rencontre de sujets qui nous attendaient et comptabilisaient nos absences ou nos retards. Le temps cessait d’être suspendu, travaillé par la nostalgie comme c’est le cas lorsque l’avenir est incertain ou ne fait même plus question. Comptabiliser contient deux dimensions, celle de se mettre, en retour, à compter pour un autre et le mouvement symbolique mis en scène dans le fort-da, celui de l’alternance présence-absence.
Sans organiser trop lourdement les choses, sur presque deux années, il a été parlé la construction des petites maisons, et, peu à peu, les gens de la rue ont rassemblé leurs caddies, leurs montagnes de bric-à-brac, leurs poussettes débordantes de possessions hétéroclites, des objets « qui pourront toujours servir ». Chaque sujet peu à peu pressenti prêt à sortir de l’enfermement dehors, a pu projeter une sorte d’être dans son corps, être dans sa vie, être dans sa demeure. Ce ne sont pas les petites maisons rêvées qui ont soutenu cet engagement, c’est la « capacité de rêverie » (Bion 1962) de l’équipe dont le travail fut, pendant ces deux ans, de panser les sans abri à temps plein. C’est le « holding » (Winnicott 1945) dans sa dimension psychique qui insuffle et réinsuffle de la vie. Les cliniciens ont fabriqué un dispositif sans murs, pouvant faire accueil à ce qui était en attente d’être énoncé, voire « en attente d’être souffert ». (Ferenczi 1932)
10Être « exclu » est un statut identitaire : est-il préférable d’être SIF (Sans Identité Fixe) ou SDF ? Il faut savoir que lorsqu’un SDF meurt, il « retrouve » son identité et sort ainsi des statistiques : il est alors dit « inséré »…
11Dehors, les sujets n’attendent… rien ; certains ont semblé juste heureux que quelque chose arrive. L’événement-rencontre fracture les certitudes et, en se mettant à le concerner, questionne le sujet sur l’énigme de sa situation dans une reprise du sentiment d’exister. C’est un processus spectaculaire avec certains toxicomanes dont on peut voir la certitude illusoire d’avoir trouvé l’Objet, se fissurer au fil des rencontres.
Les résistances énigmatiques du sujet témoignent que le lien social ne va pas de soi. Les décompensations qui peuvent suivre les mises à l’abri, également. Comment remettre l’essence de la rencontre et, par là, le sens de la vie, au premier rang des préoccupations du sujet ?
Les réponses sociales consistent à proposer des lits d’urgence aux SDF, notamment l’hiver quand il est de mauvais ton d’égrener les chiffres, pas les noms, des morts-de-froid-dans-la-rue. Sorte de réel répétitif ne cessant pas de ne pas s’écrire, réponse au besoin, bâillonnant la moindre demande et ayant pour effet d’abimer davantage les situations subjectives. On parle volontiers des morts-de-la-rue, moins des suicides en foyers d’urgence. Lorsque l’on vient « réparer », c’est une logique destructrice qui est à l’œuvre. La logique de réparation contient un point meurtrier car elle repose sur un fantasme oblatif qui ne peut être soutenu à son tour que par un Autre jouisseur. Réparer reposerait sur le fantasme qu’aucun ne détiendrait une sorte de secret, de recette pour savoir se débrouiller du vide. Autrement dit, rien n’est pensé là pour une inscription qui aurait quelque chance de se soutenir d’un désir : celui d’écrire ses singularités subjectives dans un vivre ensemble, celui d’extraire pour chaque un le style de ce qui en fait un être unique et non standard. D’ailleurs, la plupart des personnes qui refusent de monter dans le camion du Samu social semblent crier à la face du monde, un peu comme l’anorexique qui se laisse dépérir, « plutôt mourir dans la rue qu’être logé par (cet) autre ! ».
« Les petites maisons » et l’équipe ont rompu avec cette standardisation post-moderne, avec cette uniformisation réifiante, avec cette normalisation comptable, avec cet anonymat mortifère, et les sujets qui ont fini par demander à venir, raccrocher, y vivre, à venir se loger dans ce « discours »-là, à venir déposer les signifiants qui sont les leurs dans cet espace donné, ne s’y sont pas trompés.
3. Le temps de l’après-rue : la réanimation
12Au cœur de l’expérience : le soin. Le corps et les affects émergeants des sujets confrontent l’équipe à des pans d’impuissance mais surtout à des impossibles. Dans la rue, les hommes et les femmes sont comme à côté de leur corps. Pas de plainte, ça ne fait jamais mal. Maintenant, posés, reposés, à l’abri, entourés, soignés, les plaies purulent… les corps sont à vif. Parfois, il y a comme une régression : alors même que certains ont un seuil de tolérance extrême à la douleur dans la rue, ici, ils peuvent entretenir une dégradation corporelle pour être objet d’attention de chaque instant. Comme si, pour passer du corps-organisme anesthésié dans la rue, au corps-désirant, celui dont l’Autre se met à se préoccuper, il fallait rencontrer l’étape du corps-malade, celui qui appelle. C’est souvent le premier point d’accroche à la demande et il sera traité avec la délicatesse due à toute réanimation. D’autant que d’autres, aux histoires saturées de traumas, semblent s’être confrontés à un tel effondrement de l’Autre qu’ils se comportent comme dans la rue, c’est-à-dire comme si plus rien ne pouvait leur arriver. Or, n’est-ce pas lorsqu’il ne peut plus rien nous arriver que l’on se met à « errer » ? Cela suppose une posture d’écoute quasi permanente. N’oublions pas que certaines personnes s’étaient tellement confondues avec le pilier d’autoroute sous lequel elles s’étaient cachées et immobilisées, qu’elles étaient devenues ce morceau de béton.
Les ruptures de liens laissent, au mieux, des cicatrices, au pire, des plaies ouvertes. Trois semaines dans la rue avec une phlébite… diabète, poche intestinale à vider deux fois par jour, crises d’épilepsie… certains ont pris la pente dont on sait où elle mène. D’autres ont été tenus « sous perfusion » dans la rue, ces perfusions de souffles de vie émanant d’associations. D’ailleurs, d’une certaine façon, ces malades n’étaient pas malades comme si, paradoxalement, la rue les « protégeait ». Certains n’ont jamais vu de médecin pendant vingt ans, se soignaient au rhum, s’arrachaient les dents douloureuses. À l’intérieur, dans ce premier temps, tout redevient possible. Dehors, s’était établie une mise en silence de leur histoire. Dedans, comme happés dans un tournant de l’histoire, certains font le projet de rendre visite à leur mère qu’ils n’ont pas vue depuis vingt ans et se demandent comment elle va les accueillir. Ils feront pour cette visite parfois quinze à vingt heures de voyage. Le temps qui semblait s’être figé, redémarre.
13Le soin devient paradoxal à son tour : ici on donne tout, tous les objets demandés, tous les objets qui se voient. Mais symboliquement, qu’en est-il ? Les traumas se mettent à se penser et remontent à la surface, bruts, tels quels, non élaborés. Le champ clinique de la rue ne témoigne pas souvent du traumatisme comme modalité de jouissance. Il s’agit plutôt ici de « s’autoriser à », souffrir, mourir dans le réel. Comment se regarder dans un miroir à présent ? Se réapproprier une image de soi, une estime de soi ? Comment se mettre à compter pour quelqu’un et céder au confort de l’anonymat et de l’interchangeabilité ? Tomber malade, encore et encore, car si l’on me guérit, existerai-je toujours ? Certains sujets régressent, ne se nourrissent plus que d’aliments pour bébés, se font de petites tresses et sanglotent.
4. Partir
Vivre sans espoir, c’est cesser de vivre
Fedor Dostoïevski
15Nous assistons à des déplacements subjectifs, à une sorte d’interruption des désespoirs.
Si la plupart des sujets, une fois accueillis, se mettent à avoir de petits rêves, des espoirs, parlent de l’avant-rue avec nostalgie mais tendresse, peu à peu, certains se recroquevillent dans cette histoire de vie qui resurgit brutalement, trop brutalement sans doute. Le fantasme de « l’ailleurs » était-il plus économique que la réalité de l’ailleurs devenu « l’ici » ? Après avoir été prisonnier de la rue, certains se sentent à présent prisonniers à (de) l’intérieur.
Beaucoup tombent, retombent dans le silence. S’isolent. Ne supportent plus les autres. Sont intolérants à la folie les uns des autres. Ont peur de l’envahissement de l’Autre et provoquent des conflits pour tenir l’autre à distance. Demeurent dans le noir devant la télévision éteinte. Parlent parfois de la mort, de leur peur de mourir, de la vie qui ne tient à rien. S’ennuient. Être SDF est un travail à plein-temps : tout « chômeur » se voit confronté au vide de l’ennui. Installent leur lit dos à la porte et à la fenêtre. Déchirent leurs papiers. Prennent beaucoup de nourriture mais ne la consomment pas. S’achètent des vêtements hors de prix mais ne les portent pas. La vie est en désordre là où la survie était réglée, voire ritualisée.
16D’autres évoquent la chute comme s’ils y étaient encore. Certains, quasi mélancoliques, rationalisent en permanence, n’ont plus d’émotions, ou encore se reprochent d’être des « survivants » quand des compagnons de rue sont morts. D’autres enfin ne semblent pouvoir renoncer à des reflexes de survie et font les poubelles des petites maisons. Mais ne viennent-ils pas là nous rappeler que la vérité réside dans le manque ?
17C’est à partir de toutes ces situations que se dessine pour beaucoup une seule et même issue : partir.
Le constat clinique révèle néanmoins qu’il n’est pas question de retourner purement et simplement dans la rue comme si rien ne s’était passé. Psychiquement, dans la construction de ce rapport à l’Autre redevenu lieu possible d’hébergement, le sujet s’est déplacé et ne se présente plus au monde affublé des mêmes signifiants.
Alors on part, certes, retrouver le pilier d’autoroute où l’on avait laissé quelques affaires, mais il est devenu une « résidence secondaire ». On part squatter une porcherie désaffectée à vingt kilomètres, mais c’est « pour prendre l’air ». On part marcher trente ou quarante kilomètres par jour mais on rentre dormir dans la nuit, après la « randonnée ». Pourtant, certains, à la limite, veulent partir parce qu’ils n’ont plus de projets. Tel Pierrot, ancien maçon, qui, depuis son arrivée, construit des extensions, des maisons qu’il n’habitera jamais, comme l’anorexique fabrique des gâteaux qu’elle ne mangera jamais. Lorsqu’on le regarde faire et qu’il nous en dit quelque chose, on peut entendre que s’il s’arrête de construire, il se confrontera à un vide sidéral et sidérant. Alors il construit… un lieu à quitter. Chacun d’entre nous doit avoir un lieu à quitter, pour faire une coupure, introduire une respiration, soupirer.
5. Entre les murs : à la recherche du pain perdu
18Il apparaît au bout d’un an, qu’une fois la situation vive d’exclusion et de précarité passée, un point traumatique surgit dans cet après-coup. Comme si l’horreur du réel vécu ne se dévoilait que dans un second temps.
Ceci est la première hypothèse. Les formes de liens déshumains nous entraînent, nous, les cliniciens, dans l’après-coup, à devoir nous confronter à une nouvelle « errance », celle de sujets présents mais absents parce que captifs de processus de décomposition identitaire, soit de traumas suraccumulés en catastrophe subjective.
La seconde hypothèse, complémentaire et non pas opposée, repose sur l’émergence des souvenirs auparavant radicalement refoulés, refoulement qui est la condition même de la survie. Tout se passe alors comme si la réminiscence fabriquait du trauma. L’hystérique souffre de réminiscences (Freud 1904). Les sujets mis à l’abri également… le souvenir semble en sauver certains et en tuer d’autres. S’il surgit sans être ressaisi symboliquement, il demeure sous les traits d’une image traumatique.
Le travail du clinicien a consisté à passer d’une clinique du regard à une clinique de l’écoute. Il lui faut à présent construire une dynamique collective, penser l’autre comme venant de rompre avec l’isolement de la rue mais aussi et surtout avec la logique sociale que la rue exacerbe, compétitive et qui enjoint le sujet à être seul contre l’autre, rompre avec la violence de ces discours, avec les processus de psychotisation qu’engendre le morcellement social. Le travail du clinicien consiste, plus singulièrement, à être très attentif à l’après-coup : lorsque les sujets sont à l’abri, la question de la rue, des enchaînements de « causes » à l’origine de la perte, réapparaît et il semble que la confrontation à cette question qui les a « mis » dans la rue, les fasse renouer avec des registres archaïques.
Peut-être faut-il inventer des lieux alternatifs, « créer » de l’errance, un espace transitionnel ? Hypothèse s’appuyant sur ces situations cliniques où les cliniciens semblent tellement contenir l’autre et ses affres qu’il ne reste à cet autre que la solution de s’échapper radicalement, c’est-à-dire de mourir. Il ne s’agit jamais de suicides à proprement parler mais de suites de maladies non déclenchées jusqu’alors ou bien même de morts subites. Mort subite du nourrisson, mort subite du SDF… abréger les souffrances d’un air irrespirable, une articulation possible ? Ou, à l’inverse, créer un espace « palliatif », sorte de sas de « soins intensifs » dans lequel seraient renforcés, durant un temps ponctué d’analyses, l’excès en question ? Un « environnement parfait » comme dirait Winnicott (Winnicott 1949). La rue était elle une « solution » face à une jouissance impossible, une « tentative de guérison » ? L’après-coup révèle l’atteinte des conditions mêmes de la subjectivation qui s’exprime dans le constat que faire lien s’avère problématique.
Conclusion
Les idéaux se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. (Fedor Dostoïevski)
20La tâche du clinicien est d’établir ou de rétablir un fil qui unirait la pensée, le corps et l’acte, car c’est bien de ce type de délitements mortifères dont nous sommes les témoins, parfois découragés. Eros n’est plus qu’au service de cette sorte de gestion de l’urgence impensée qui tisse toute économie psychique de survie. Les patients requièrent chez le clinicien une dose de patience incommensurable parfois, si l’on veut voir s’esquisser un affect qui nous indiquerait que le sujet renonce à en finir avec son être même, problématique que recèlent nombre de formes d’addictions qui semblent n’être régies aujourd’hui non plus par le seul principe de plaisir mais véritablement par son au-delà exclusif, la seule pulsion de mort. La position clinique qu’étaye l’éthique même de la psychanalyse est de faire le pari qu’un corps va se laisser atteindre par un discours.
La position clinique consiste en l’engendrement de plaintes là où le corps a envahit la totalité de l’espace du dire. « Le sujet possède un corps » dit Lacan (Lacan, 1960). Pour le dire en d’autres termes, l’élaboration transférentielle va consister à réamorcer un peu d’imaginaire qui défigerait la massivité des situations de détresse et rendrait aux objets pulsionnels que sont la voix et le regard leur fonction d’introduction d’un lieu d’adresse d’une demande qui rendrait légitime l’existence du sujet. Si le clinicien, se positionne, dans sa référence au discours analytique, comme faire-semblant de « déchet », il y a une chance que cela permette à l’autre de ne pas (plus) avoir à l’incarner. L’indifférence ambiante équivalente à un Autre social aveugle dont le sujet se sent totalement rejeté, déprive le sujet de ses signifiants : c’est pourquoi il erre, traînant des bouts de corps malade ou prisonnier de ses pulsions destructrices pures.
21Le clinicien subvertit la pensée car il ne régule pas les besoins, ne formate pas la demande, ne protège pas l’ordre social, ne corrige pas des troubles, ne gère pas des fous dangereux. Il bricole, il invente, il crée. Il travaille avec et dans le transfert au sein d’un espace d’attente sans objet, ainsi ne peut-il se situer qu’à rebours des discours dominants. Il vise à construire un lien pacifié, une sorte de réappropriation de l’intime en le sujet, sujet désorienté en ce lieu profond, même lorsqu’il est à l’abri, par les expériences extrêmes où toutes les exclusions ont été réelles. Ce transfert est dit « extrême » d’engager les sujets (clinicien et personne rencontrée) dans une proximité clinique visant à accueillir la violence du réel, la violence faite au corps, la violence faite à l’autre, la violence psychotique. Parler à l’autre dans sa solitude, consoler, consiste à donner les mots qui pourraient dire un peu l’effroi.
La proximité se définit ainsi de supporter une adresse et suppose ce regard, cette voix, qui signifient et légitiment l’être au monde d’un sujet dont le sentiment d’appartenance à l’humanité à été atteint. Et derrière le violent rejet dont le clinicien peut être parfois l’objet, nous supposons un appel silencieux : c’est ce que peut recouvrir la mise en place d’un cadre sans murs ou d’un trottoir sans divan dans lesquels pourra s’introduire, sous transfert, une face commune entre le sujet et le clinicien en lieu et place du mur qui s’est élevé entre le sujet et le monde.
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Mots-clés éditeurs : exclusion, insertion, position clinique, précarité, rue
Date de mise en ligne : 30/08/2012
https://doi.org/10.3917/rep.010.0311