Article de revue

Éditorial

Pages 4 à 6

Citer cet article


  • Lamote, T.,
  • Potier, R.
  • et Santos, B.
(2019). Éditorial. Recherches en psychanalyse, 27(1), 4-6. https://doi.org/10.3917/rep1.027.0004.

  • Lamote, Thierry.,
  • et al.
« Éditorial ». Recherches en psychanalyse, 2019/1 N° 27, 2019. p.4-6. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2019-1-page-4?lang=fr.

  • LAMOTE, Thierry,
  • POTIER, Rémy
  • et SANTOS, Beatriz,
2019. Éditorial. Recherches en psychanalyse, 2019/1 N° 27, p.4-6. DOI : 10.3917/rep1.027.0004. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2019-1-page-4?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rep1.027.0004


1Ce vingt-septième numéro de Research In Psychoanalysis s’ouvre par trois travaux réunis dans la rubrique « Sujet, subjectivités et pratiques du corps dans le monde contemporain ».

2Dans le premier article, Mariama, entre excision et fantôme, Mireille Guittonneau-Bertholet s’intéresse aux processus mobilisés lors de la construction de l’identité sexuée. Sur le versant subjectif, cette construction résulte des mouvements psychiques inconscients du sujet, de sa situation parmi les idéaux parentaux, de ses fantasmes quant à leurs désirs. L’autre versant impliqué dans la construction de l’identité sexuée engage le groupe et la culture dans laquelle s’inscrit le sujet. Certaines cultures marquent le corps des enfants par des rites, tels la circoncision ou l’excision, supposés inscrire une différence des sexes « en attente de confirmation ». Mais lorsqu’ils se produisent sans appui dans la culture environnante, ces rites peuvent laisser à vif le traumatisme lié à la mutilation qui les caractérise, échouant dès lors dans leurs visées symboliques d’inscription sur le corps d’une position sexuée, ce qui peut susciter des troubles de l’identité sexuée, comme ce fut le cas pour Mariama. L’auteure montre comment, à partir de son interprétation de l’excision partielle subie lorsqu’elle était un nourrisson, de ses théories infantiles sur la différence des sexes en lien avec sa position d’enfant ayant dû inconsciemment remplacer un frère mort en bas âge, Mariama est parvenue à inventer un être-femme tenant compte de ses deux cultures – soninké et française –, véhiculant chacune des éléments contradictoires concernant le féminin.

3L’article d’Houria Abdelouahed, L’hyménoplastie ou la recherche de la virginité perdue, poursuit cette réflexion concernant le corps et le féminin en la déplaçant du côté du devenir-mère, via une exploration des ressorts subjectifs de l’hyménoplastie. En le réduisant à sa dimension technique, le discours médical n’aborde cet acte chirurgical de restauration de l’hymen que sur le versant du corps, proposant des réponses pragmatiques (tarifs, douleur, temps de cicatrisation, etc.) qui tendent à le banaliser et à réduire la patiente à une position de consommatrice. Or cette opération n’a rien de banal, elle puise au contraire sa dynamique dans des processus subjectifs inconscients où le corps de la femme, articulé à certains discours traditionnels, est conçu comme l’objet d’une transaction dans laquelle la figure du père joue un rôle central, ainsi que l’illustre le cas de Samira. Après un avortement, Samira souhaita faire une opération de restauration de l’hymen. Comment entendre cette demande, exprimée par une jeune femme de « culture musulmane » bien inscrite dans le mode de vie occidental ? L’auteure repère qu’au cœur de cette demande d’hyménoplastie, se nouent le « fantasme de rester vierge pour le père », celui de la « Vierge qui a enfanté » et le désir à la fois d’effacer et de raviver le souvenir de l’enfant perdu.

4Le troisième article de cette rubrique, Pratiques radicales des modifications corporelles, écrit par Quentin Dumoulin, Romuald Hamon et Mickaël Peoc’h, s’intéresse à deux cas qui illustrent la prise du corps dans la culture. Le premier, Erik Sprague, multiplie les modifications corporelles pour se transformer en reptile – The Lizardman. Le second, Vinny Ohh, multiplie les opérations chirurgicales pour devenir un « alien sans genre ». Chacun à sa façon, ils cherchent à mettre en scène un corps complet, sans faille (sans nombril, sans sexe). Comme le repèrent les auteurs, ces pratiques s’ancrent dans un lien social qui voit se conjoindre scientisme et néolibéralisme : Erik Sprague et Vinny Ohh aspirent à mettre en œuvre, d’une part le vœu scientiste d’un corps éternel, et d’autre part la promesse néolibérale que chacun, une fois réduit à sa fonction de consommateur, pourrait être complété de la jouissance qui lui manque. Leur succès sur les réseaux sociaux vient certainement de là, de leur capacité à incarner, grâce à l’exposition et à la diffusion de leur propre image, quelque chose du fantasme transhumaniste contemporain, une figure débarrassée des aléas du corps humain, immortelle. Mais cette place d’exception est finalement fragile, elle les met sous la dépendance du regard des autres, qui les pousse à aller de plus en plus loin dans leur exploration des limites du corps.

5La deuxième rubrique de cette livraison, « Dispositifs cliniques », relate deux expériences qui montrent l’inventivité des pratiques cliniques orientées par la psychanalyse. Cécile Bréhat, Anne Thevenot et al. nous présentent, dans « Que du bonheur ???...! », Une expérience novatrice d’accompagnement groupal en périnatalité, un dispositif mis en place dans un service de maternité pour accompagner les parents durant la période qui suit la naissance d’un enfant. Orientés par les logiques d’évaluation, de contrôle et d’éducation, les dispositifs actuels entendent surtout accompagner les parents à l’apprentissage de bonnes pratiques au regard des normes établies, écartant ainsi le travail d’élaboration subjective requis par l’arrivée d’un enfant. Le dispositif « Que du bonheur ???...! » sort de la voie normative et ouvre d’autres pistes en montrant que l’accueil de l’enfant et le devenir-parents peuvent être soutenus autrement. Ce dispositif ouvre un lieu et un temps d’écoute propice au traitement des angoisses liées aux bouleversements de la parentalité et à la construction des liens précoces à l’enfant.

6La seconde expérience présentée dans cette rubrique nous vient du Brésil. Entre 2011 et 2016, l’installation de l’usine hydroélectrique de Belo Monte, aux abords du fleuve Xingu, a occasionné le déplacement de toute la population riveraine. C’est le travail thérapeutique mené auprès de cette population délogée de son cadre habituel, exposée au désarrois, menacée de coller au statut de victime, que relatent Ilana Katz et Christian Ingo Lenz Dunker dans leur article : Clinique du Soin aux bords de la rivière Xingu. Grâce à un travail de collaboration avec des associations, une équipe de cliniciens venus de tout le Brésil est parvenue à adapter le cadre de la cure psychanalytique aux nécessités du terrain, pour mettre en œuvre un dispositif d’écoute innovant, susceptible au cas par cas de soutenir le discours de protestation des sujets – nécessaire pour faire valoir leurs droits –, sans pour autant qu’ils s’identifient strictement au statut de victime.

7Ce numéro se clôture par un article en varia dans lequel Laure Razon explore les configurations subjectives et familiales sous-jacentes aux phénomènes d’inceste frère-sœur. Dans son article, L’inceste frère-sœur ou l’absence de symbolisation de la violence d’une génération à l’autre, l’auteure montre que cette forme d’inceste s’enracine dans une double défaillance des fonctions parentales, aussi bien du côté de la loi de l’interdit de l’inceste, que du côté de la « fonction protectrice maternelle ». Dans un tel contexte, la violence est le mode relationnel dominant et constituant de la structure familiale. Une confusion des places se produit, ainsi qu’une répétition de la violence à la génération suivante. L’auteure soutient ici l’hypothèse que l’acte incestueux du fils-agresseur pourrait être l’écho d’un « fantasme-non fantasme » incestueux présent chez le père, dont l’une des conséquences est de positionner l’un des enfants à une place privilégiée. La violence incestueuse serait dès lors à envisager comme une tentative de faire lien symbolique auprès du père en tuant le frère qui occupe cette place.


Date de mise en ligne : 04/06/2020

https://doi.org/10.3917/rep1.027.0004