Article de revue

Éditorial

Église et ministères pastoraux

II. Ministère épiscopal et ministère presbytéral

Pages 209 à 213

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2021). Église et ministères pastoraux II. Ministère épiscopal et ministère presbytéral. Recherches de Science Religieuse, 109(2), 209-213. https://doi.org/10.3917/rsr.212.0209.

  • Theobald, Christoph.
« Église et ministères pastoraux : II. Ministère épiscopal et ministère presbytéral ». Recherches de Science Religieuse, 2021/2 Tome 109, 2021. p.209-213. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2021-2-page-209?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2021. Église et ministères pastoraux II. Ministère épiscopal et ministère presbytéral. Recherches de Science Religieuse, 2021/2 Tome 109, p.209-213. DOI : 10.3917/rsr.212.0209. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2021-2-page-209?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.212.0209


1La crise des ministères pastoraux dans l’Église catholique en Europe, telle qu’elle a été décrite et analysée dans le premier numéro de ce dossier (RSR 109/1 [Janvier-Mars 2021], suscite et nécessite – comme toute crise – des considérations historiques sur son « avant » et, si possible, sur un « après ». La théologie ne peut donc aborder la situation actuelle et l’avenir des ministères sans recourir aux travaux des historiens, voire se faire elle-même histoire critique des configurations successives de la ministérialité ecclésiale au sein d’une longue tradition pluriforme. Ainsi doit-elle débusquer des légitimations idéologiques sans fondement, détecter des compromis et des « bricolages », expliciter les liens entre des discours doctrinaux tenus pour pérennes et des réalités sociales dépassées qui les sous-tendent ; tout cela pour chercher positivement ce qui est « normatif », toujours intrinsèquement lié à un contexte et donc relevant d’une herméneutique, et pour libérer ainsi la créativité pastorale.

2C’est ce que nous avons déjà entrepris dans le premier numéro de ce dossier sous l’angle de la dialectique fondamentale « tous / quelques-uns », en situant les ministères pastoraux, selon leur définition même, au sein des communautés chrétiennes et à leur service. Nous l’avons fait dans l’actuel contexte œcuménique qui nous rend davantage sensibles à la diversité des figures ministérielles au sein de la tradition chrétienne, aux conflits herméneutiques qu’elles provoquent et à la nécessaire recherche d’une critériologie pour les traiter. Inévitablement, nous y rencontrons la difficile question des rapports entre l’Église naissante avec ses Écritures et les traditions d’interprétation qu’elles génèrent, mettant en débat – synodal – la question de ce qu’on pourrait appeler une « normativité différenciante ». Dans cette perspective, un acquis de la première partie de ce dossier est sans doute l’accord sur ce qui fonde cette normativité. D’abord l’annonce de l’Évangile de Dieu par les Églises et les baptisés selon leurs « charismes », impliquant la réponse à un « appel » et un « envoi » ; et ensuite, au sein de cette structure, l’ « appel » et l’ « envoi » ministériels relevant d’une « institutionnalisation » toute particulière avec ses coordonnées à la fois pneumatologiques et christologiques, toujours selon une configuration historique et sociétale donnée.

3Quand on entre dans davantage de déterminations, ce qui est l’objectif de cette deuxième partie de notre dossier qui porte sur le ministère épiscopal et le ministère presbytéral, ces considérations œcuméniques, à la fois herméneutiques et théologiques, ne doivent pas être oubliées. L’approche historique devient encore plus nécessaire et se différencie davantage. À première vue, la crise actuelle du ministère pastoral semble seulement mettre en difficulté la figure du prêtre et préserver celle de l’évêque. Or, qui peut nier le lien « systémique » entre le ministère presbytéral et le ministère épiscopal (lien mis en évidence par la crise de la pédocriminalité et des abus de conscience, sans parler d’autres phénomènes socio-pastoraux, analysés dès le premier numéro de ce dossier) ? La recherche historique donne du relief à ce lien au sein même de la ministérialité ecclésiale. Elle exige une périodisation, explicitée dans les articles de ce numéro-ci, une réflexion approfondie sur l’ordination pastorale, une référence à la liturgie dans ses configurations variées selon le principe ancien de « lex orandi, lex credendi » et, surtout, le courage d’esquisser des perspectives d’avenir. Les cinq articles de ce numéro répondent à ce cahier des charges.

4Les deux premières études, dues aux professeurs Hervé Legrand et Jean-François Chiron, « déconstruisent » le discours catholique sur le « sacerdoce », tel qu’il s’exprime dans les décennies précédant le concile Vatican II, voire entre 1850 et 1950. Ce discours et les pratiques qui y correspondent avec toutes leurs implications doctrinales, spirituelles et pastorales restent présents pendant le Concile et apparaissent aujourd’hui avec davantage de relief encore. Centré sur « l’ordination pastorale », le premier article examine « l’entrelacs » entre cet imaginaire et l’imaginaire social européen, attirant l’attention sur ce que produit aujourd’hui l’oubli de cet enracinement culturel, sur un plan conceptuel et dans la pastorale, dans notre situation de raréfaction de candidats au presbytérat, en particulier l’individualisme « vocationnel » qui obscurcit fréquemment le fait que l’ordination est d’abord une grâce pour telle Église locale. Le second article analyse la « sacerdotalisation » du ministère pastoral, telle qu’elle s’affirme à la même époque, et la tentative d’un Cardinal Suhard d’associer la spiritualité sacerdotale aux perspectives de la mission en monde sécularisé, en montrant, là aussi, les effets pervers d’idéalisation en termes de supériorité de l’état sacerdotal et d’exemplarité nécessaire de la personne, portée par la symbolique du célibat. Dans ce contexte encore omniprésent, Jean-François Chiron esquisse une perspective d’avenir en insistant sur le caractère problématique, non pas de la « sacerdotalisation » du ministère ordonné comme telle (sans doute à soumettre au débat œcuménique) mais de la référence mal gérée aux modèles vétérotestamentaires et de l’occultation du sacerdoce commun des fidèles. Hervé Legrand fait appel à l’« équilibre traditionnel » – notion herméneutique de grande importance –, équilibre qu’il discerne dans le déroulement des ordinations aux premiers siècles, dont il tire un certain nombre de conséquences théologiques et pastorales en vue d’une reconfiguration de l’ecclésiologie contemporaine.

5Un troisième article, dû au professeur italien Luca Castiglioni, est consacré à la question plus particulière du célibat des prêtres, considérée dans une perspective anthropologique et théologico-pastorale. On y retrouve un même retour sur l’histoire récente avec une relecture critique des « arguments de convenance », avancés par le magistère, quant au lien (dans l’Église latine) entre le ministère ordonné et le célibat. On retiendra les propositions esquissées par l’étude de Luca Castiglioni qui réfléchit en formateur aux conditions d’un célibat viable pour les prêtres, à la valeur positive du lien possible entre la prêtrise et le mariage et à la figure des viri probati.

6Avec l’étude du professeur Patrick Prétot, notre dossier retrouve le principe de « lex orandi, lex credendi » et la référence normative à la liturgie qui, pour le meilleur et pour le pire, donne à voir ce que sont ou sont devenus les ministères. La liturgie est en effet le miroir des impensés en matière ecclésiologique, en particulier dans le contexte actuel, et révèle les apories qui résultent des décalages entre les discours et les pratiques. Souvent négligée dans la réflexion ecclésiologique sur les ministères, la Constitution conciliaire sur la liturgie permet de révéler ces décalages. Patrick Prétot montre en particulier l’écart entre une réflexion « fonctionnelle », basée uniquement sur le ministère ordonné et les ministères, et l’espace liturgique, ouvrant sur l’expérience « mystérique » d’une assemblée unifiée – le corps du Christ animé par l’Esprit – où tous les ministères, d’abord et y compris celui de présidence, sont exercés comme une charge commune, celle de « faire signe » ensemble. C’est le concept de « pluri-ministérialité » qui prend ainsi figure et ouvre une porte de sortie aux actuelles contradictions.

7Il revient au théologien italien Roberto Repole de conclure – provisoirement – ce dossier complexe en esquissant quelques perspectives d’avenir quant à l’exercice et à la théologie des ministères épiscopal et presbytéral. Il le fait en recueillant de manière critique les impulsions venant des théologiens des années soixante-dix du siècle dernier, évoqués tout au début de la première partie de notre dossier, en mesurant la distance qui nous sépare de cette époque et en discernant ce qui peut en être reçu aujourd’hui et peut-être demain. Ainsi dessine-t-il tout un programme cohérent de travail théologico-pastoral, appuyé sur la recherche historique et ajusté à l’actuelle situation culturelle de l’Europe : la révision du concept de présidence ; la réforme des paroisses ; la redéfinition du ministère diaconal ; une réflexion approfondie sur le lien entre l’épiscopat et le presbytérat, mettant en question la notion de « plénitude du sacrement de l’ordre », utilisée comme si tout en découlait ; la formation au ministère, la question des viri probati et l’accès des femmes au ministère dans un contexte « post-androcentrique ».

8À la lecture de ce dossier très instruit et argumenté, on perçoit que la question ici traitée relève nécessairement d’une démarche « transdisciplinaire ». L’histoire, les sciences sociales et l’anthropologie doivent y intervenir, bien sûr l’exégèse biblique, l’ecclésiologie et la science liturgique, mais aussi le droit, la théologie fondamentale et, surtout, la pastorale. Chacune de ces approches hyperspécialisées risque d’oublier les autres et de rester cantonnée dans un certain isolement académique. On peut alors comprendre que les « magistères pastoraux » de nos Églises, quelle que soit par ailleurs leur figure confessionnelle, soient tentés de se détourner de ces recherches et de faire plutôt valoir la pluralité des situations et sensibilités qu’ils doivent gérer, les résistances qui s’opposent à des avancées (« le moment n’est pas encore venu ») et l’unité qu’ils doivent préserver, quitte à laisser la situation de crise s’approfondir en tentant des stratégies de court terme.

9Or, dans une telle situation, où l’histoire longue des rapports conflictuels entre le « magistère pastoral » et le « magistère doctoral » se profile à l’arrière-plan, des « conversions » de mentalité non négligeables attendent tous les acteurs : du côté des « magistères pastoraux », sans doute l’acceptation d’entrer résolument dans une perspective de long terme, pensée par la théologie dont ils peuvent attendre qu’elle éclaire leur légitime pragmatisme ; du côté de la théologie, la disponibilité à déployer une intelligence transdisciplinaire, capable d’entrer dans le laboratoire pastoral du sensus fidei fidelium de l’ensemble du peuple de Dieu, sensus fortement travaillé, voire perturbé par la crise du ministère et la « diasporisation » de l’Église en Europe ; du côté de nos Églises, une indispensable « conversion œcuménique », montrée surtout dans la première partie du dossier.

10Malgré la différence des sensibilités en présence (sans dépasser le périmètre œcuménique, tracé par le dernier concile), cette manière de procéder sous-tend tout le dossier qu’on lira. Sur le plan du contenu, celui-ci laissera le lecteur avec un « consensus » fondamental sur la place du ministère ordonné et des ministères dans les communautés chrétiennes et à leur service, mais lui livrera aussi une série de questionnements. Ils sont à traiter dans un débat œcuménique qui tienne compte de leur place dans un ensemble, voire dans des ensembles « systémiques » ; dépassant le seul cadre de l’ecclésiologie où ils se situent traditionnellement – on l’aura compris –, ils attendent un traitement à la fois transdisciplinaire et ecclésial.

11Nommons-en encore quelques-uns, sans viser l’exhaustivité : rapports entre le fondement « charismatique » des communautés chrétiennes et de l’Église et l’institutionnalisation des ministères, posant la question, abordée dans ce dossier, de la signification à donner à la « sacramentalité » de l’ordination et à sa « sacerdotalisation » ; dépassement de l’écart entre la mise en scène liturgique du ministère de présidence et des ministères, d’un côté, et leur articulation dans l’action pastorale au sein des communautés et de la société, de l’autre ; le passage d’une conception « monolithique » de la ministérialité (fondée sur la notion de « plénitude du sacrement de l’ordre ») à une « pluri-ministérialité » qui, tout en préservant la spécificité du ministère ordonné, ouvre l’espace toujours contextuel d’une créativité (position que le pape François semble favoriser dans son Exhortation Querida Amazonia, 85-98) ; le nécessaire passage spirituel et pastoral d’une conception « vocationnelle », à la fois individualiste et abstraitement universaliste, du ministère ordonné vers une autre plus ajustée à telle culture ecclésiale locale avec son histoire et ses potentialités propres, sans négliger pour autant l’expérience de l’écoute intérieure qui, selon la tradition prophétique et apostolique, doit se joindre à l’appel et l’envoi par l’Église.

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13Pour terminer cette introduction, signalons au lecteur qu’il trouvera dans ce numéro deux bulletins critiques et une recension. La recension de l’ouvrage de Michel Fédou sur La littérature grecque d’Homère à Platon. Enjeux pour une théologie de la culture (2019) poursuit une tradition des Recherches de Science Religieuse qui, entre 1931 et 1968, ont comporté un Bulletin intitulé « Philosophie religieuse des Grecs », rédigé par le P. Édouard des Places. Le Bulletin de David Pastorelli et de Jacques Descreux sur la littérature johannique poursuit la série des bulletins bibliques des RSR. Celui d’ecclésiologie dû à Jean-François Chiron complète de manière heureuse la thématique du dossier que nous venons de présenter. Que ces auteurs soient vivement remerciés pour leur travail d’une très grande utilité, car il permet aux spécialistes d’autres disciplines, qu’il s’agisse de l’exégèse biblique, de l’histoire de la théologie et des idées ou encore de la théologie systématique, de suivre le fil de leur recherche.


Date de mise en ligne : 19/04/2021

https://doi.org/10.3917/rsr.212.0209