Éditorial
Karl Rahner – La puissance d’engendrement d’une pensée
Dossier préparatoire du 27e colloque des RSR (Paris, 12-14 novembre 2020)
Pages 353 à 355
Citer cet article
- THEOBALD, Christoph,
- Theobald, Christoph.
- Theobald, C.
https://doi.org/10.3917/rsr.203.0353
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- Theobald, C.
- Theobald, Christoph.
- THEOBALD, Christoph,
https://doi.org/10.3917/rsr.203.0353
1Il pourrait sembler incongru de s’intéresser, en pleine crise de pandémie, à un penseur, certes parmi les grands « classiques » du XXe siècle mais tout de même éloigné de nos préoccupations actuelles, par ailleurs omniprésentes dans les dernières livraisons des Recherches de Science Religieuse. Mais un interview de Karl Rahner, donné il y a exactement quarante ans, nous fait dresser l’oreille :
Je ne suis pas un scientifique, déclarait-il, et ne veux pas non plus l’être. Mais j’aimerais être un chrétien qui prend le christianisme au sérieux, qui vit sans appréhension dans le temps d’aujourd’hui et qui, dans cette position, se laisse donner tel ou tel problème, un troisième et un vingtième, et qui y réfléchit. Si alors on veut appeler cela « théologie », c’est bien.
3Et si c’était précisément cette manière de penser « l’aujourd’hui » dont nous aurions besoin pour traverser la crise actuelle ?
4Il semble en effet que, plus de trente-cinq ans après la mort de Karl Rahner (30 mars 1984), son œuvre garde une étonnante actualité et une puissante force d’inspiration. Certes, le public de son époque, possédant la culture philosophique et théologique nécessaire, a largement disparu ; d’où la difficulté de lire ses écrits dans notre contexte d’aujourd’hui. Mais Rahner avait déjà perçu cette mutation, comme il ressort de l’interview qu’on vient de citer. Aussi, repère-t-on plus particulièrement cette prise de conscience dans ses derniers textes, allégés de tout appareil critique, et rédigés dans un langage plus accessible. Sa pensée a tout d’une grande plasticité, elle peut encore entrer en résonnance avec de nouvelles problématiques et rationalités philosophiques.
5Pour cela, les huit volumes déjà parus de l’édition critique de ses « Œuvres » en français (Édition critique autorisée aux Éditions du Cerf) permettent de se faire une image plus précise de sa pensée, souvent caricaturée, ou réduite au seul et célèbre Traité fondamental de la foi.
6Le 27e colloque des RSR voudrait s’inscrire dans la réception de cette œuvre, constituant un pas de plus : vu le style propre de la pensée de Rahner et de sa capacité d’inspiration, la réflexion portera, d’une part, sur « l’art » rahnérien de faire de la théologie, sa manière de procéder et de poser les bonnes questions, et d’autre part, sur une thématique importante de sa théologie. Étant donné la centralité de l’expérience et de la théologie de la grâce dans son œuvre, tel sera le fil conducteur du colloque. Le lecteur en trouvera le programme détaillé à la fin de ce dossier préparatoire.
7Comme tel, ce dosser traite plutôt du premier versant, l’acte théologique de Rahner, s’intéressant aux « lieux » où il s’exerce et à la puissance d’engendrement de sa pensée. Rahner réfléchit, en effet, à la genèse de sa propre pensée, revenant sans cesse à l’expérience originaire de la foi, s’inscrivant en même temps dans l’histoire et dans l’Église de son temps ; ce qui lui permettra d’affronter des mutations et de faire preuve, surtout après le Concile, d’une grande capacité d’apprentissage, par exemple face à un nouveau type de pluralisme radical, ou encore en se laissant interroger par l’émergence des mouvements dits « charismatiques ».
8Un premier article, dû à l’artisan principal de l’édition critique allemande, Albert Raffelt de l’université de Fribourg, retrace et évalue l’état de la réception de la pensée de Karl Rahner, une réception qui, ayant débuté du vivant de l’auteur, s’est depuis considérablement amplifiée et diversifiée.
9De ce premier parcours qui englobe le présent et le passé de l’histoire de sa pensée, nous sommes conduits à prendre connaissance de son œuvre même, de l’édition critique (Sämtliche Werke en 32 volumes) et de ses « lieux théologiques ». Professeur à la Hochschule de philosophie et de théologie Sankt-Georgen de Francfort, Klaus Vechtel sj nous fait ainsi entrer dans l’ampleur de la pensée rahnérienne qui suscite, comme il le montre, la difficile question de son unité interne.
10Que cette théologie ait provoqué de nombreuses controverses n’étonnera personne. Roman Siebenrock, professeur de théologie systématique à Innsbruck, premier et dernier lieu d’activité du professeur et jésuite Karl Rahner, analyse ces débats sous le prisme des évolutions de l’Église du XXe siècle. Lui aussi tente de saisir le centre de sa pensée à partir de sa manière de vivre le « sentire cum Ecclesia » d’Ignace de Loyola, à la fois comme engagement et comme protestation.
11Dès ce numéro préparatoire, il fallait s’interroger sur le devenir de la pensée de Rahner à partir de son enracinement dans la philosophie et la théologie de « l’école ». Pour cela, le professeur Vincent Holzer, de l’Institut catholique de Paris, analyse la genèse et quelques aspects décisifs de sa « théologie systématique », vérifiant surtout la mise en œuvre d’un certain tact théologique capable de relier créativité et fidélité, rigueur scientifique et pertinence existentielle.
12Dû au signataire de cet éditorial, une dernière contribution tente, elle aussi, de s’approcher de la puissance d’engendrement de la pensée du théologien jésuite, la situant dans sa sensibilité à ce qu’il appelle « instinct spirituel » et aux « nouveaux commencements » ouverts par celui-ci. À partir de quelques situations-clés, vécues par Rahner lui-même, l’article esquisse un discernement de notre « aujourd’hui », en mettant en œuvre une manière théologique de le penser, non pas comme ce théologien, mais dans sa suite et avec lui.
13Après l’ouvrage de Bernard Sesboüé sur Karl Rahner (Éd. du Cerf, 2001), cette livraison des RSR – et sans doute le prochain colloque – est la première tentative d’envisager l’œuvre du penseur allemand dans toute son ampleur et de s’interroger sur sa fécondité dans la situation actuelle de nos sociétés et Églises.
14Il me reste enfin à remercier les auteurs de ce numéro de s’être prêtés volontiers à ce travail de bilan et d’ouverture à l’avenir, et les professeurs Michel Fédou, Vincent Holzer et Olivier Riaudel (Université catholique de Louvain) qui ont aidé à la conception de ce projet.