Article de revue

Éditorial

Vivre le temps de l’histoire

II. La Sagesse

Pages 177 à 180

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2020). Vivre le temps de l’histoire II. La Sagesse. Recherches de Science Religieuse, 108(2), 177-180. https://doi.org/10.3917/rsr.202.0177.

  • Theobald, Christoph.
« Vivre le temps de l’histoire : II. La Sagesse ». Recherches de Science Religieuse, 2020/2 Tome 108, 2020. p.177-180. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2020-2-page-177?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2020. Vivre le temps de l’histoire II. La Sagesse. Recherches de Science Religieuse, 2020/2 Tome 108, p.177-180. DOI : 10.3917/rsr.202.0177. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2020-2-page-177?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.202.0177


1Une fois n’est pas coutume.

2Il a semblé en effet à la Rédaction des RSR que les bouleversements tant écologiques que socio-politiques et existentiels de notre époque méritent qu’on leur consacrât un dossier qui couvre plusieurs livraisons de la Revue. Portant sur la Sagesse, celle-ci vient donc à la suite du précédent numéro sur l’Apocalyptique (108/1 [janvier-mars 2020]) et conclut notre parcours sur une manière de vivre le temps de l’histoire, désormais insérée dans l’histoire de la terre aux prises avec une nouvelle ère géologique : celle de « l’anthropocène » où l’action humaine se transforme en force géologique dominante. La dernière livraison de l’an dernier (107/4 [octobre-décembre 2019]) avait inauguré notre série en traitant de l’impact de cette mutation sur la théologie de la création, avant de pouvoir aborder dans les deux premiers numéros de cette année la mise en crise de nos conceptions du temps et de l’histoire. Comme nous le verrons, c’est la conception même de la théologie qui est en jeu.

3Repenser la tradition chrétienne dans ce contexte inédit, et accompagner ainsi l’émergence d’une nouvelle figure d’un christianisme devenu planétaire, exige qu’on poursuive l’analogie entre l’époque biblique et la nôtre, mais aussi qu’on scrute le devenir des deux grands schèmes à l’arrière-plan de cette tradition et de ses différentes figures, celui de l’apocalyptique et celui de la sagesse.

4L’époque que nous vivons en Occident est, en effet, celle d’une crise inédite. On y voit fleurir toute une production littéraire ou artistique mettant en évidence l’apocalyptique ; mais on constate aussi un regain d’intérêt pour les sagesses. Si ces phénomènes – ou courants – restent en général à distance du christianisme, ils n’en reviennent pas moins à des formes de réaction en période de crise, déjà attestées à l’époque où s’est « défini » le « judaïsme », celle de la rédaction des livres deutérocanoniques, de la littérature intertestamentaire et du Nouveau Testament. La littérature apocalyptique s’était alors développée concurremment avec la littérature de sagesse, comme deux réactions alternatives dans une situation de violence et d’incertitude politique et culturelle.

5Il convient donc de commencer par explorer cette contemporanéité entre sagesse et apocalyptique, apparues sensiblement au même moment – celui de la fin de l’époque perse et surtout celui de l’époque grecque. Si le numéro précédent débutait avec une analyse de la « sensibilité apocalyptique » (d’ailleurs plus large que la littérature apocalyptique de la Bible), le premier article de celui-ci emprunte le chemin inverse et brosse un tableau synthétique des évolutions de la littérature sapientielle. Le grand spécialiste de celle-ci, Maurice Gilbert, montre que le courant sapientiel hérite de l’antique Sagesse populaire, s’exposant aussi à l’influence des Sagesses du Proche-Orient ancien ; ce courant se développe alors en soutien à la fidélité à la Loi et à la tradition (Pr, Si, Sg), mais aussi avec un regard critique sur de possibles dérives en ce domaine (Jb, Qo). Il invite à vivre le temps de la crise en prenant appui sur cette sagesse qui permet de bénéficier d’une certaine stabilité dans un moment de grands troubles. Les écrits de la période intertestamentaire prolongent ce mouvement : Sagesse de Salomon, littérature hénochienne, écrits « testamentaires », écrits qumrâniens, et même le Nouveau Testament. Là, à côté de l’Apocalypse johannique, se côtoient parfois de manière diffuse sagesse et apocalyptique dans l’arrière-plan prophétique plus général de la proclamation évangélique par Jésus de Nazareth, maître de sagesse auquel Mt et Mc prêtent cependant un discours apocalyptique.

6Sagesse et apocalyptique proposent donc deux façons contrastées de vivre le temps. La seconde, héritière de la veine prophétique au sein de laquelle elle se développe au départ, fait sienne une conception linéaire du temps, se fondant sur une vision prophétique du passé pour se projeter résolument dans l’avenir, au point d’occulter le présent qui est le temps de la constance dans la foi. En revanche, le temps de la sagesse n’est pas linéaire, celle-ci se désintéressant de l’histoire et prenant de la hauteur. En effet, elle se présente comme intemporelle, et parfois même adopte une représentation cyclique, le présent étant alors le lieu d’une fidélité quotidienne à cet immuable. Quant à la relation avec le pouvoir, les deux orientations sont également contrastées : la sagesse aura tendance à légitimer le pouvoir en place ou du moins à ne pas s’en préoccuper (ce qui revient au même), tandis que l’apocalyptique le conteste radicalement ; et ce par une idéalisation du passé, qui le prive de toute légitimité en vue d’orienter les comportements vers la résistance dans le présent vécu à partir de modèles extérieurs ou anciens.

7Sur cette base historico-exégétique, la suite du numéro présente quatre manières théologico-philosophiques d’aborder les rapports différenciés entre livres sapientiaux et littérature apocalyptique, voire entre sagesse et apocalyptique, toujours dans la perspective d’activer le potentiel de ces deux schèmes de compréhension : pour une herméneutique de la tradition chrétienne et de sa conception du temps et de l’histoire à l’époque de l’anthropocène, qui est désormais la nôtre. Il n’est pas surprenant que, dans cette opération, le canon des Écritures retrouve une fonction critériologique surtout dans sa forme orthodoxe et catholique, ainsi que sa capacité de tenir ensemble des tensions.

8C’est d’abord le cas de la théologie biblique de Paul Beauchamp, reprise par Benoît Bourgine (de l’Université catholique de Louvain) en raison de sa fécondité pour une future théologie systématique. Parcourant les deux Testaments sans en rien exclure, elle s’articule sur les trois classes d’écrit du canon vétéro-testamentaire (et donc, aussi et surtout, sur la littérature sapientielle), et y ajoute un ultime genre, celui de l’apocalypse. Sur cette base textuelle, elle fait comprendre le chemin d’accomplissement qui, précisément par la troisième classe d’écrits, la Sagesse, mène vers une « reliure » canonique de l’un et de l’autre Testaments, permettant de comprendre le rôle « universaliste » que, d’une nouvelle manière, la sagesse jouera dans le Nouveau Testament.

9Sans passer par l’exégèse ou l’histoire biblique, mais en se laissant nourrir de littérature patristique, la sophrologie russe de Vladimir Soloviev, de Pavel Florensky et de Sergius Boulgakov représente une autre manière – orthodoxe – de penser la totalité du réel (ce qui était aussi le projet de Paul Beauchamp), et de le faire en répondant aux défis modernes. Nikolaos Asproulis (de l’Académie des études théologiques de Volos) présente ces trois grandes figures et leur réception controversée au sein de l’orthodoxie ; il examine ensuite la pertinence de leur approche dans une orthodoxie, appelée à se penser – dans l’élément de la Sagesse – en relation avec les grands défis contemporains (langage des droits de l’homme, crise de la transition écologique, développements biotechnologiques, question du genre, etc.).

10Stéphane Beauboeuf (de l’Institut catholique de Paris) aborde les relations entre le discours apocalyptique et le discours sapientiel dans une perspective épistémologique, voire linguistique : il distingue le langage mythopoïétique de l’apocalyptique du langage rationnel de la sagesse, montrant comment l’apôtre Paul et la Sagesse de Salomon les articulent, en particulier dans leurs théologies de la résurrection. Or, la forme que prend aujourd’hui la technoscience dans l’utopie transhumaniste repose sur le règne absolu d’un des deux types de langage, le langage rationnel, alors qu’il est l’expression d’une foi implicite ; ce qui ressort de son étrange ressemblance avec certains aspects de la vision chrétienne de l’histoire comme le salut et la résurrection. Face à ce phénomène culturel qui domine nos mentalités et nos modes de vie, la matrice biblique, qu’il s’agisse du livre de la Sagesse ou de la théologie paulinienne, doit fonctionner comme un appel à « recréer » nos représentations de l’histoire ; ainsi, elle pourra nous donner accès au mystère de l’origine et de la fin dans nos conditions actuelles d’intelligibilité ; tâche difficile et complexe pour laquelle l’auteur formule quelques critères.

11Enfin, au terme de ce dossier, l’article de Gilbert Vincent (de l’Université de Strasbourg) relève d’un statut particulier, l’auteur ayant accepté – et je l’en remercie vivement – de relire les trois numéros concernés. Ainsi a-t-il risqué un propos synthétique : articuler – « sur le mode de l’opposition ou sur celui d’une complémentarité » – l’apocalyptique et la sagesse. En parcourant différentes étapes, également confessionnelles, de l’histoire du christianisme occidental, et en repensant simultanément les problèmes de fond, en particulier politiques, que ces deux schèmes ou motifs soulèvent, G. Vincent s’affronte non seulement aux tentations de la panique ou du quiétisme, provoquées par une vision catastrophiste de l’histoire, mais aussi à un activisme ou terrorisme de la vertu. La sagesse herméneutique se situerait donc à l’endroit de la littérature biblique – au sein du canon des Écritures – où il est question de dissocier, mais jamais définitivement, le symbolique et le fantasme. L’auteur nous livre ainsi une critériologie et nous permet de discerner, dans l’art et la littérature, entre rapports faibles ou surfaits et d’autres références plus sérieuses parmi les reprises actuelles des motifs apocalyptiques et sapientiaux.

12Il ne relève pas de cet éditorial de confronter et de discuter ces quatre approches bien typées d’une herméneutique de la tradition chrétienne aux prises avec deux motifs ou schèmes bibliques en tension (et débordant ce cadre canonique), laissant en tout cas – et l’histoire le montre – beaucoup d’espace à des variations de toutes sortes. Espérons que l’éventail ici déployé parviendra à situer nos manières de vivre le temps de l’histoire au sein de la création et à montrer comment la théologie peut rester sensible aux « événements » qui s’y produisent, fut-ce les bouleversements géologiques et les apprentissages et conversions auxquels ils nous invitent.


Date de mise en ligne : 10/04/2020

https://doi.org/10.3917/rsr.202.0177