Article de revue

Éditorial

Repenser la création à l’âge de l’anthropocène

Pages 593 à 595

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2019). Repenser la création à l’âge de l’anthropocène. Recherches de Science Religieuse, 107(4), 593-595. https://doi.org/10.3917/rsr.194.0593.

  • Theobald, Christoph.
« Repenser la création à l’âge de l’anthropocène ». Recherches de Science Religieuse, 2019/4 Tome 107, 2019. p.593-595. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2019-4-page-593?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2019. Repenser la création à l’âge de l’anthropocène. Recherches de Science Religieuse, 2019/4 Tome 107, p.593-595. DOI : 10.3917/rsr.194.0593. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2019-4-page-593?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.194.0593


1Parue en mai 2015, l’encyclique Laudato si’ du pape François sur la sauvegarde de la maison commune représente, selon bon nombre d’observateurs et de penseurs, scientifiques, philosophes ou théologiens, un acte prophétique, un tel acte proposant une nouvelle figure de la tradition chrétienne sur notre planète : non seulement elle associe la clameur des pauvres à celle de la terre, considérant cette dernière avec saint François comme mère et comme sœur, mais elle induit aussi, pour celles et ceux qui entendent ces cris, une nouvelle théologie – expérimentale – de la création. Le moment semble donc venu de ne plus se contenter d’une exégèse du texte ; il s’agit bien plutôt d’en mesurer les enjeux de fond : par rapport à la représentation moderne du monde et à notre nouveau régime climatique, en relation avec la source biblique de la tradition chrétienne et en considération des problèmes herméneutiques que pose et posera encore l’émergence d’une nouvelle figure d’un christianisme devenu planétaire, au sens aussi où il prend soin de notre planète.

2Le titre de ce numéro inclut l’ensemble de ces enjeux, ceux d’une nouvelle théologie de la création. Nous adoptons ici le terme encore controversé d’« anthropocène » qui désigne une nouvelle époque géologique de la terre : après l’âge de l’ « holocène » (les douze mille dernières années), la terre subit – en tant que système – les effets de la démographie, de la technologie, etc., autant d’actions humaines devenant la force géologique dominante. Cet impact, l’épître aux Romains le désigne en faisant entendre le « gémissement de la création tout entière » (Rm 8, 22) ; tandis que saint François et l’encyclique parleront de la clameur de la terre. Reliant cette clameur aux cris des pauvres, dans toute la tradition chrétienne destinataires privilégiés de l’Évangile, Laudato si’ montre qu’on ne peut jouer, l’une contre l’autre, l’écologie et l’économie ; c’est là son intuition révolutionnaire.

3Les RSR accompagnent cette reprise de la théologie de la création au moins depuis les premières expressions d’une prise de conscience écologique dans le champ théologique, à la fin des années 1980. Publié en 1985 et traduit en français en 1989, le livre de Jürgen Moltmann Dieu dans la création en est déjà un bon témoin (cf. RSR 62/4 [1974], 72/2 [1984], 81/4 [1993] et les Bulletins de « théologie de la création et sciences » de 2014 et de 2017). Les quatre articles du présent numéro poursuivent cette reconsidération, partant de cette prise de conscience « anthropocénique » qui vient d’être évoquée.

4Bruno Latour, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, l’aborde directement à partir de l’encyclique Laudato si’. Distinguant « schème » et « figure », il crédite l’encyclique du pape François du fait d’avoir rendu perceptible ce « schème » apocalyptique de la fin des temps qui, à la grande surprise de beaucoup de théologiens, resurgit dans tous les domaines de la société et même dans les sciences. L’auteur s’en saisit, dessinant la tâche qui attend la prédication et la réforme de la ritualité chrétienne ainsi que la théologie. Encore faut-il que celle-ci veuille verser les métaphores, conçues à l’âge de l’holocène, dans les « outres » du nouveau paradigme géologique et climatique et, surtout, veuille repenser le temps et sa fin. L’article de Bernard Feltz, professeur de philosophie des sciences du vivant à l’Université catholique de Louvain, élargit le terrain en analysant la pluralité des rapports de l’humanité à la nature et montre qu’une « écologie profonde » est, sous certaines conditions, compatible avec un primat de la subjectivité. Celle-ci, certes, caractérise la culture moderne, mais elle est en même temps la raison majeure de la crise écologique : est-il possible d’envisager un avenir de la planète sans une humanité responsable, même si cet avenir est devenu totalement imprévisible ?

5Les deux derniers articles sont dus à deux théologiens, Frédéric Rognon, professeur à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg et François Euvé, professeur de théologie au Centre Sèvres – que je remercie pour son aide dans la conception de ce numéro. Chacun de ces deux auteurs nous livre de précieuses informations sur l’anthropocène et ses paradoxes. Devant cet arrière-fond actuel, le premier analyse les différentes figures bibliques de la création et la complexité de leurs combinaisons possibles, tout en tirant pour aujourd’hui une éthique théologique de l’anthropocène, largement inspirée par les travaux d’un Jacques Ellul et proche de celle de Laudato si’. Partant d’une même base scientifique, le second présente ce qu’on peut appeler le « tournant cosmologique » de la théologie en revenant aux questions de l’action créatrice de Dieu, de la valeur propre des créatures (abordée dans la perspective de Laudato si’), pour les situer in fine au sein d’une théologie trinitaire.

6Pour comprendre la crise actuelle, le lecteur trouvera dans ces textes (qui se répondent les uns aux autres) les données nécessaires, dues aux recherches scientifiques les plus récentes dans les domaines des bio- et neurosciences. Mais de telles données doivent être – et sont effectivement – reprises aujourd’hui par une philosophie qui, de diverses manières, tente de penser le tournant géologique de l’anthropocène : l’histoire humaine se trouvant désormais introduite dans une histoire de la terre. Difficile à déterminer mais laissant l’humanité avec une responsabilité « hyperbolique » comme jamais auparavant, leur interaction devient aujourd’hui un nouveau point de départ pour une théologie de la création, qui n’en est encore qu’à ses débuts, ainsi que les auteurs le reconnaissent volontiers. Un des chaînons manquants dans ce numéro est, en effet, le versant politique de l’anthropocène, parfaitement désigné par l’expression de Bruno Latour qui préfère parler d’un « nouveau régime climatique ».

7Signalons à nos lecteurs que les deux prochains numéros prendront la suite de celui-ci, le premier portant sur l’apocalyptique et le second sur la sagesse, deux grands schèmes à l’arrière-plan de la tradition biblique et de ses différentes figures. En scrutant l’analogie entre l’époque biblique et la nôtre, et en œuvrant en faveur de figures ou expressions de la tradition chrétienne, ajustées à l’anthropocène, il nous faudra revisiter en profondeur ces schèmes. Car ils rendent possibles une nouvelle théologie de la création, portée d’emblée par la visée eschatologique de la fin, et provoquant la quête d’une autre manière de vivre.

8Je souhaite, pour finir, profiter de cet éditorial pour annoncer à nos lecteurs l’arrivée dans le Conseil de Rédaction de Christophe Chalamet, professeur de théologie systématique à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Genève. La Revue a connu une longue période postconciliaire (1966-1991) où la théologie protestante a été couverte par un Bulletin spécifique rédigé par René Marlé et grâce à des liens amicaux avec toute une génération de théologiens luthériens et réformés qui sont intervenus régulièrement dans nos colloques et nos colonnes. Après la mort du Père Marlé, le Conseil a décidé de renoncer à un Bulletin spécifique, jugeant qu’il relevait de chacun de nos Bulletins critiques d’honorer la diversité confessionnelle de la recherche en Science religieuse. C’est avec beaucoup de joie que nous accueillons aujourd’hui un théologien protestant dans notre Conseil, le remerciant de bien vouloir mettre son experience à son service et de l’aider à renforcer son orientation œcuménique.


Date de mise en ligne : 18/10/2019

https://doi.org/10.3917/rsr.194.0593