Article de revue

Éditorial

Traduire la Bible aujourd’hui

Pages 5 à 9

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2018). Traduire la Bible aujourd’hui. Recherches de Science Religieuse, 106(1), 5-9. https://doi.org/10.3917/rsr.181.0005.

  • Theobald, Christoph.
« Traduire la Bible aujourd’hui ». Recherches de Science Religieuse, 2018/1 Tome 106, 2018. p.5-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2018-1-page-5?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2018. Traduire la Bible aujourd’hui. Recherches de Science Religieuse, 2018/1 Tome 106, p.5-9. DOI : 10.3917/rsr.181.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2018-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.181.0005


1Depuis l’Antiquité, la nécessité de traduire la Bible s’est imposée aux communautés croyantes. Considérée comme la parole divine inspirée, elle devait, à leurs yeux, être accessible à tout croyant, quelle que soit sa langue : grec, araméen, syriaque, latin, etc. Mais le travail de traduction impose des options. Cela devait rapidement soulever des questions, et provoquer des tensions. Ainsi, dès le IIe siècle de l’ère commune, des convertis au judaïsme proposent d’autres versions en grec que la LXX, parfois parce que les chrétiens avaient fait de celle-ci leur référence ; en témoignent notamment des éléments de polémique antichrétienne chez Aquila. Parmi ces traducteurs, ce dernier fit le choix du littéralisme le plus servile, alors que Symmaque optait pour un texte plus littéraire lisible par des grecs. On sait qu’en araméen, le Targum n’hésite pas à introduire des commentaires traditionnels à l’intérieur même du texte biblique.

2Quant aux chrétiens d’Occident, ils ont longtemps lu l’Ancien Testament dans diverses traductions latines faites à partir de manuscrits de la LXX, avant que, par Jérôme, la Vulgate n’impose peu à peu la ueritas hebraica. À partir de cette orientation se pose une nouvelle question : celle du texte à traduire, alors que les anciens utilisaient le plus souvent celui dont ils disposaient.

3Ainsi, la question du texte à traduire est devenue aujourd’hui plus radicale, en raison des avancées de l’exégèse et plus particulièrement de la critique textuelle au sens large, qui a contribué également à déplacer ou à amplifier cette interrogation. La critique des quarante dernières années a même fini par abandonner l’idée du « texte originel », qui est tout simplement un leurre. Ou bien il n’existe pas – ce qui est le cas pour l’AT –, ou bien il n’est pas accessible en tant que tel – comme c’est le cas pour le NT, le texte actuellement traduit étant le résultat, contestable, d’une reconstitution, certes sérieuse, mais néanmoins hypothétique.

4Ce constat de carence ou d’absence a conduit, d’un côté, vers un nouveau type d’édition scientifique et d’un autre vers une réflexion sur les traductions aujourd’hui disponibles ou proposées sur leur statut.

5Du côté scientifique tout d’abord, une entreprise comme La Bible en ses traditions (BST), menée par l’École biblique de Jérusalem, entend précisément relever le défi posé par cette nouvelle situation : pour l’AT, il s’agit de présenter une traduction du texte en langue originale (TM), avec ses variantes significatives (Qumran, Pentateuque samaritain), mais aussi de revenir aux grandes versions anciennes, à commencer par la LXX. Pour le NT, le texte privilégié n’est plus l’édition critique de Nestle-Aland, la raison étant que ce texte n’a jamais été lu par les chrétiens comme tel ; n’a été retenu que le texte de la tradition dite « byzantine », les variantes importantes attestées par quatre autres textes (dont la Vulgate et la Peshitta) étant fournies par ailleurs. Ces traductions sont complétées par une vision, la plus large possible, de la réception de ces textes par les grandes traditions croyantes. À cela vient s’ajouter l’entreprise de la « Bible d’Alexandrie », une initiative qui a son équivalent dans bien d’autres langues modernes.

6Du côté des traductions françaises et autres, actuellement disponibles, il faut souligner la diversité et la prise de conscience sous-jacente que n’existe pas l’« original » par rapport auquel on pourrait les classer. En 2013, paraissait la Traduction officielle liturgique de la Bible à l’initiative des évêques catholiques francophones, une Bible de plus en français, mais dont les initiateurs ne cachent pas leur volonté de la voir s’imposer rapidement comme la Bible de référence des catholiques dans un paysage francophone qui, par ailleurs, ne manque pas de versions diverses et variées : entre les versions liées à une confession spécifique (BJ, NBS, Rabbinat, Témoins de Jéhovah), à plusieurs confessions (TOB, Français courant), ou encore situé en dehors de tout lien confessionnel (La Pléiade, Bible Bayard), certaines revendiquant un sérieux scientifique, d’autres non.

7Plus classiques, d’autres problèmes restent non seulement ouverts mais sont désormais livrés tels quels au grand public avec la diversité des solutions apportées dans les différentes traductions de la Bible : faut-il ou non y insérer les deutérocanoniques et d’autres livres reconnus dans l’Orthodoxie ? Quelle version traduire quand il en existe plusieurs, comme dans le cas du Siracide avec un texte hébreu récemment retrouvé en bonne partie, le texte grec et le latin (amplifié) ? Bref, ces diverses variations de certains livres comme leur ordonnance à l’intérieur du Livre désormais accru en extension, posent des problèmes redoutables quant au Canon des Écritures.

8À l’arrière-plan de cette « déconstruction » de notre « imaginaire biblique » apparaissent les influences multiples auxquelles aucun traducteur ne peut échapper, même s’il peut tenter de les contrôler en partie : la connaissance du texte et la conception de l’exégèse, l’état de la recherche scientifique, la position (a)confessionnelle et théologique, la culture ambiante, et plus spécifiquement la langue cible et le public visé (donc aussi le style de traduction, plus ou moins littéral), les impératifs éditoriaux, voire commerciaux, etc. Et en amont de tout cela, résiste toujours la question de la traduction elle-même que sans doute peu de traducteurs de la Bible se posent comme telle.

9Traduttore traditore, dit le proverbe italien. Mais qu’est-ce donc que traduire ?

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11À l’occasion des derniers grands travaux dans ce domaine de la traduction, La Bible en ses traditions (BST) et la Traduction officielle liturgique de la Bible, les Recherches de Science Religieuse ont voulu réfléchir à cette tâche et à sa complexité, intimement liées à la prétention interne des Écritures qui est de présenter à tous la Parole divine.

12Il fallait donc d’abord approcher l’expérience même de la traduction et la mettre en relation avec l’herméneutique, relevant depuis Schleiermacher d’un art particulier (Kunstlehre), celui précisément de la compréhension. Dans le monde pluriel et incertain de « l’Après Babel » qui est le nôtre, le traducteur et l’interprète doivent s’appuyer l’un sur l’autre, car toute traduction engage déjà une interprétation et inversement. C’est Jean Greisch qui établit ce parallèle entre traductologie et herméneutique. Son article sur Le désir de comprendre et la pulsion traduisante qui ouvre ce numéro insiste particulièrement sur l’expérience vive que représentent le travail de traduction et la tâche de compréhension, expérience qui ne se laisse jamais réduire à un savoir objectivant et extérieur mais génère une réflexion sur elle-même. Son milieu est en effet une hospitalité, irréductible à toute théorisation abstraite, qui réussit à ne pas « dépouiller la langue étrangère de son étrangeté », mais lui offre « un espace d’accueil dans la langue d’arrivée ».

13C’est devant cet arrière-plan « messianique » qu’on peut situer les trois contributions historiques de ce numéro. D’abord celle de Jean-Marie Auwers qui commence par rappeler que les premiers traducteurs, auteurs de la Septante, n’avaient probablement aucun modèle auquel se référer pour traduire la Torah, les prophètes et les écrits. Dans un vaste déroulé qui va de la Septante par ses révisions et par l’ancienne version latine jusqu’à l’entreprise de saint Jérôme, il expose les choix des traducteurs et les critères qu’ils se sont progressivement donnés. L’approche de Pierre-Maurice Bogaert élargit ce terrain d’enquête en allant jusqu’aux bibles du XVIe siècle (la Sixto-Clémentine de 1592/93), s’intéressant plus particulièrement à ce qu’il appelle une « physique » du canon des Écritures. Celle-ci se déploie en trois temps, des titres des livres par des listes aux canons, ce qui permet de repérer ensuite les effets de la canonicité sur le texte, avant de considérer la traduction ou les traductions comme « thermomètre de la réception ».

14Y a-t-il une Bible catholique ? La réflexion se termine avec la question qui, par un tout autre biais, rejoint la prétention de la Traduction officielle liturgique de la Bible. Tout en répondant par l’affirmative, elle insiste sur le fait culturel que ce Livre traverse aujourd’hui les délimitations confessionnelles. Cela se dégage également du troisième article historique qui donne un aperçu de l’impression de la Bible en allemand et en anglais à l’aube de la Réforme. Par cette comparaison Gergely Juház met en évidence l’impact historique, politique et culturel de ces traductions, tout en manifestant le génie propre de ces « langues d’arrivée ».

15Il revient à Hans-Christoph Askani de proposer une relecture proprement théologique de ce parcours à la fois historique et philosophique. L’auteur part du deuil auquel il faut consentir aujourd’hui, imposé par le fait de la disparition d’un texte biblique hors question et occupant la position du préalable de toute traduction et interprétation. Ce passage nécessaire étant effectué, il repense les concepts de « texte », de « canon » et d’« original » en les situant dans une relation de « crédit réciproque » entre le lecteur et le texte, l’ensemble formant « l’obscur objet de la traduction ».

16Hans-Christoph Askani, enfin, fait allusion au Sendbrief vom Dolmetschen de Martin Luther, et montre comment la proximité par rapport à la lettre hébraïque ou grecque et la liberté par rapport à la lettre, forment, inséparablement liées, une « méthode ». Celle-ci, chez le Réformateur, n’est rien d’autre que le reflet du travail effectif de traduction, de son « expérience vive » de traducteur, selon l’expression de Jean Greisch. Sans doute sommes-nous ici assez loin de la « claritas » des Écritures, souvent mise en avant par le luthéranisme, et plus proche de l’« obscuritas Sacrae Scripturae » qu’un Origène avait jadis comparée à la colonne de nuée obscure et de feu.

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18Avec ce premier numéro de 2018, on trouvera les Recherches de Science Religieuse rajeunies, grâce à une nouvelle maquette, tout en restant liées à une tradition plus que centenaire. Les nouvelles techniques typographiques permettent cependant une lisibilité plus grande dont nous ne voulions pas priver nos lecteurs. Par ailleurs, les règles publiques pour des revues comme la nôtre nous obligent à faire passer leur parution du troisième au premier mois de chaque trimestre ; désormais les RSR seront donc livrées en janvier, avril, juillet et octobre. Nous sommes également très heureux de pouvoir annoncer que la quasi-totalité de collection historique de la Revue (1910 à 1997) est désormais accessible sur le portail Gallica-Bnf, ce qui complète ainsi la mise à disposition des numéros depuis 2001, via le diffuseur Cairn.

19Il me reste à adresser, au début de cette nouvelle année, tous mes vœux à nos lecteurs, et à leur exprimer toute ma gratitude pour leur fidélité, espérant vivement qu’ils continuent à accompagner notre recherche par leur curiosité et leurs suggestions toujours bienvenues.


Date de mise en ligne : 17/01/2018

https://doi.org/10.3917/rsr.181.0005