Éditorial
La Première Guerre mondiale. Impact sur la théologie
Pages 513 à 517
Citer cet article
- THEOBALD, Christoph,
- Theobald, Christoph.
- Theobald, C.
https://doi.org/10.3917/rsr.174.0513
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- Theobald, C.
- Theobald, Christoph.
- THEOBALD, Christoph,
https://doi.org/10.3917/rsr.174.0513
1La Première Guerre mondiale marque, dans l’histoire européenne, « une coupure décisive aux effets irréversibles » (René Rémond). Les conséquences politiques et sociales furent certes importantes, mais les répliques religieuses de ce séisme ne se sont pas avérées moins fortes ni moins déterminantes. Cette guerre fut « une guerre qui mobilisa les religions et les Églises, qui engagea clercs et fidèles, qui interrogea foi et ferveurs » (Frédéric Gugelot).
2On peut dire après coup, utilisant une image, que de multiples fils de la politique et de la culture européennes se sont alors subitement noués en un écheveau inextricable, obligeant le continent à se confronter avec sa propre histoire selon des contradictions depuis longtemps accumulées. Et ce fut un christianisme qui, tant du côté allemand que du côté des alliés, se laissa instrumentaliser par le patriotisme et le nationalisme, légitimant, voire sacralisant la guerre. Les confessionnalismes catholiques, protestants, russes orthodoxes, fondés sur une osmose entre la culture et la foi, commencèrent par nier leurs solidarités transfrontalières, pour entrer, au plan national, dans des « Unions sacrées » (le Burgfriede en Allemagne), ressurgissant avec d’autant plus de force dès qu’il s’agissait de communautés minoritaires : les catholiques en Allemagne à la suite du Kulturkampf ou les protestants français face à l’identification de l’adversaire à une culture protestante. Il s’agissait en tous cas de montrer sa fidélité au pays ou encore à défendre sa culture, comme cela fut pour toute une génération d’émigrés russes en exil. Une laïcité d’État enfin (en France), naissante et encore très fragile, se renia en se servant à nouveau du potentiel légitimateur des religions pour poursuivre ses buts, quitte à ranimer subitement une flamme anticléricale, contre les catholiques censés souhaiter la défaite pour faire supprimer les lois laïques.
3Le complexe équilibre du paysage politico-religieux, issu de la fin des guerres de religion, sombre alors dans l’affrontement d’armées nationales et populaires, entraînant dans sa chute, malgré de fortes résistances ultérieures, la « chrétienté », telle qu’elle s’était construite après le fameux tournant constantinien, aussi scindée et métamorphosée fût-elle par la suite à plusieurs reprises. Peu nombreux furent ceux qui, avec clairvoyance, s’opposèrent aux terribles mensonges : un Benoît XV et un Nathan Söderblom, archevêque luthérien d’Uppsala, appelant à une paix sans conditions, ou encore quelques jeunes pasteurs de Suisse alémanique, dont Karl Barth. Certes, au front, la foi chrétienne joua son rôle de repère et de lien à la transcendance. Mais en raison d’un terrible amalgame de causes inhumaines, d’interprétations injustifiables et de « mystiques » sacrificielles et victimales, la foi en Dieu en fût gravement atteinte dans sa crédibilité de fond, même si cela ne se révéla vraiment que durant la seconde moitié du XXe siècle. Car, loin d’être suivi d’un « dénouement », le traité de Versailles prépara une deuxième guerre mondiale, plus barbare et plus meurtrière encore que la première, faisant de l’Europe la scène du crime contre l’humanité qui, dans les camps de concentration, porta atteinte au rapport « ombilical » des chrétiens avec leurs frères en judaïsme.
4Du point de vue de la suite de l’histoire européenne, l’année 1917 a sans doute une valeur particulièrement significative, en raison de la révolution d’Octobre en Russie et de l’entrée des États-Unis dans la guerre, montrant à l’évidence l’incapacité des européens à se sortir de leurs propres contradictions.
5Les RSR ont choisi cette année du Centenaire, qui est en même temps celle de la commémoration commune de la Réforme (cf. le numéro précédent, 105/3 [2017], 353-442), pour réfléchir à l’impact de la Première Guerre mondiale sur la théologie, qu’elle soit protestante, catholique ou orthodoxe. Car au cœur de l’épreuve que représente cette « coupure décisive », se préparait un nouveau monde dont nous pouvons aujourd’hui percevoir quelques contours.
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7Pour tenir compte de cette ambivalence historique, il a semblé nécessaire d’adopter dans ce dossier trois perspectives différentes : un regard global sur l’interaction entre patriotisme et théologie durant la Grande Guerre ; une analyse de l’enseignement ecclésial sur « la guerre juste » et de sa mutation en raison de cette guerre ; et enfin, un sondage relativement représentatif auprès de quelques théologiens de chacune des trois confessions, distinguant ce qui relève d’une théologie de la guerre, défendue par la majorité des belligérants, et ce qui prépare un tout autre avenir.
8C’est à un historien, Xavier Boniface, de l’Université d’Amiens, que nous devons l’analyse du facteur religieux dans la Grande Guerre. Ses différentes formes (géopolitique, institutionnelle, culturelle, patrimoniale, sociale et liturgique) sont soigneusement distinguées, le facteur le plus important étant cependant la confusion entre foi en Dieu et foi en la patrie. L’auteur présente les différentes « théologies de la guerre » en présence, non sans rappeler quelques voix contestataires (en particulier celle de Benoît XV). Son analyse des pratiques religieuses au front – sorte de théologie en acte – est particulièrement significative : elle montre comment une mystique de la « mort pour la patrie » a pu se greffer sur une spiritualité doloriste, déjà bien avancée au XIXe siècle.
9Pour reprendre ensuite la question de la « guerre juste » en elle-même, s’impose ici d’adopter un grand angle. Professeur à l’Institut Catholique de Paris, Bernard Bourdin propose une remarquable relecture historique du « droit de guerre juste » depuis Saint Augustin, Thomas d’Aquin et Vitoria, montrant pourquoi ce droit s’avère finalement inopérant, laissant la voix de Benoît XV sans aucune suite. En effet, en dépit de la présence du facteur religieux dans la Grande Guerre, le processus de transformation progressive de « l’universel de chrétienté médiévale » en « universel séculier » commence à aboutir. Ayant tenté – avec Vitoria – d’intégrer l’altérité de l’hérétique en Europe et celle de l’infidèle-barbare hors d’Europe, ce droit bascule au XVIIe siècle dans un nouveau paradigme, pensé pour la première fois par Thomas Hobbes. Désormais l’universel se conçoit à partir de communautés politiques égales et rivales, hors d’atteinte de toute finalité spirituelle normative. La rupture de la Première Guerre mondiale mène à bout ce processus, révélant en même temps la nécessité d’un droit international et l’exigence d’envisager de même une communauté, ce qui fut réalisé après la Grande Guerre par la Société des Nations, puis, après 1945, par les Nations Unies.
10C’est sur fond de cette histoire à long terme qu’on mesurera l’importance des trois derniers sondages de ce dossier, opérés dans le domaine de la théologie proprement dite.
11Professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Genève, Christophe Chalamet fait paraître l’étonnant contraste entre la théologie protestante germanophone et la théologie protestante en France qui ne vécut pas de crise majeure du fait de la guerre. Si le paysage intellectuel en Allemagne reste globalement dominé par la génération d’Adolf von Harnack, d’Ernst Troeltsch et de Wilhelm Hermann, une génération incapable de démêler les fils entremêlés de la guerre, la jeune génération des Karl Barth, Friedrich Gogarten, Eduard Thurneysen, Emil Brunner et – différemment – Rudolf Bultmann, commence à élaborer une pensée théologique à distance des compromissions de leurs aînés et prometteuse d’un tout autre avenir. Sans doute pour plusieurs d’entre eux, la citoyenneté de la Suisse alémanique, pays resté neutre dans le conflit, a joué un certain rôle dans leur prise de distance ; sur le fond, cette prise de distance était cependant proprement théologique – comme dans ladite « théologie dialectique » ou « de la Parole » – et donc déjà tournée vers une autre époque dont la configuration, évoquée dans les débats internes à cette génération, se cherchera encore longtemps.
12Aîné de quelques années de Karl Barth, Pierre Teilhard de Chardin ne peut être considéré comme un « résistant », au sens de la prise de distance proprement « théologique » du théologien bâlois par rapport à tout discours légitimateur de la guerre. Familier de la pensée de Bergson et lecteur de Newman, sa vision doit plutôt être rapprochée de celle d’un Ernst Troeltsch, davantage préoccupé, après son passage en 1915, de la Faculté de théologie à la Faculté de philosophie de l’Université de Berlin, par la reconstruction politique, culturelle et sociale de l’Europe et par l’avenir de « l’européisme ». Mais les intuitions cosmologiques et universalistes de Teilhard passent par le crible d’une présence effective au front où il exerça à ses risques et périls le service de brancardier. Professeur aux Faculté jésuites de Paris, François Euvé montre avec finesse comment Teilhard y aborde les souffrances de la guerre, situées au sein de la transformation qui fait craquer l’ordre ancien, et vécues comme accompagnement nécessaire de l’engendrement d’un monde nouveau. Une sorte d’équivalence s’établit en ces années, entre ce que vit le chercheur en sciences et ce qu’a éprouvé le soldat lors du combat, obligeant philosophie et théologie à repenser la place de la violence dans l’évolution de la vie.
13Tout autre est l’expérience de la génération d’intellectuels russes convertis au christianisme orthodoxe entre 1905 et 1918, Nicolas Berdiaev, Serge Boulgakov, Vladimir Ern et Vassily Kandinsky qui subirent les conséquences du conflit russo-germanique de la Grande Guerre, à savoir la révolution, la guerre civile, l’instauration de l’État soviétique par Lénine en 1922 et leur propre exil en Europe de l’ouest. Antoine Arjakovsky, du collège des Bernardin à Paris, insiste sur deux versants de ces événements : le concile de l’Église orthodoxe russe en 1917, qui rétablit le patriarcat et, coupant les liens avec l’État russe, entre dans une « ère post-constantinienne » ; et les courants de renaissance spirituelle qui en résultent, regroupés par Nicolas Berdiaev sous le terme, sans doute ambivalent, de « nouveau Moyen-Âge » (1924). L’article se termine par la belle manifestation de ce renouveau qu’est la redécouverte de l’icône, et l’invention d’un art concret autour de Vassily Kandinsky.
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15On aura compris que cet ensemble d’études et de perspectives diversifiées dessine un paysage relativement cohérent, marquant effectivement une « coupure aux effets irréversibles ». Un système théologico-politique plus que millénaire s’écroule en ces années ; ce qui fut rapidement perçu par quelques rares figures suffisamment lucides – les RSR n’ont pas fait preuve de cette lucidité comme le montre la Note de Paul Malphettes. La condition concrète d’universitaire et citoyen d’un pays neutre, brancardier au front ou converti à l’orthodoxie, etc., ne jouait que de manière relativement limitée dans la prise de conscience. Un immense chantier a ainsi été livré aux générations futures, tant sur le plan international qu’européen, qu’au niveau œcuménique et théologique. Si l’œcuménisme a débuté avant la Grande Guerre, lors de la conférence missionnaire d’Édimbourg en 1910, il faudra encore plus qu’un demi-siècle pour qu’il devienne enfin synonyme de christianisme sur une planète où les chrétiens devront s’habituer à vivre en diaspora.
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17Le Conseil de rédaction se réjouit de pouvoir compter désormais sur la collaboration de Patrick Goujon, jésuite et professeur aux Facultés jésuites de Paris. Il succède à Dominique Salin, jésuite et également professeur dans la même faculté, que nous remercions chaleureusement pour sa présence fidèle et compétente au sein de notre Conseil.
18En raison de sa lourde charge comme Doyen de la Faculté de théologie à l’Institut catholique de Paris, Jean-Louis Souletie laisse sa responsabilité du Bulletin de théologie fondamentale à Benoît Bourgine, de l’Université de Louvain, qui sera aidé, dans cette charge, par Anthony Feneuil, de l’Université de Lorraine. Nous remercions Jean-Louis Souletie d’avoir assuré depuis 2000, avec tant d’intelligence et de discernement cet important Bulletin et nous sommes très heureux d’accueillir la nouvelle équipe parmi les Bulletinistes de la revue.