Éditorial
La commémoration œcuménique des origines de la Réforme
Pages 353 à 357
Citer cet article
- THEOBALD, Christoph,
- Theobald, Christoph.
- Theobald, C.
https://doi.org/10.3917/rsr.173.0353
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- Theobald, C.
- Theobald, Christoph.
- THEOBALD, Christoph,
https://doi.org/10.3917/rsr.173.0353
1Le 31 octobre prochain aura pris fin la commémoration du 5e Centenaire de la Réforme protestante, selon l’année 1517 où Martin Luther promulgua ses fameuses thèses sur les indulgences. Alors que les précédents centenaires avaient donné lieu à des prises de positions identitaires, souvent polémiques, ce cinquième centenaire marqué par plusieurs décennies de dialogue œcuménique n’a cessé de donner lieu à des paroles et des gestes importants en vue de la communion à venir. Ainsi, tant du côté de la Fédération luthérienne mondiale que du côté du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, a-t-on souhaité « en haut lieu » préparer en commun cet événement ; ce qui fut notamment réalisé par la commission internationale luthéro-catholique publiant en 2013 son document Du conflit à la communion.
2En cela, le pape François lui-même était intervenu pour préciser qu’il devait y avoir une commémoration commune des origines de la Réforme. Invité par la Fédération luthérienne, il s’est ainsi rendu à Lund et à Malmö où, le 31 octobre 2016, il a coprésidé avec Mgr Younan l’ouverture de cette année de la « Réformation ». Sans doute ne mesurons-nous pas encore la profonde signification d’un tel geste, surtout si l’on adopte le point de vue des luthériens d’aujourd’hui qui se voient reconnus dans leur ecclésialité et si l’on ose dire, subitement exister en présence du Pape ? Et dans ce sens, qui d’autre qu’un pape peut la leur « rendre », après un autre pape qui la leur avait « déniée » ? N’est-ce pas pour les deux parties la fin effective d’une autodéfinition de l’un en fonction de l’autre, la Réforme suscitant la Contre-Réforme et ainsi de suite ?
3Les Recherches de Science Religieuse se sont engagées à plusieurs reprises sur le terrain de l’œcuménisme, la dernière fois fut en 2001 (« L’œcuménisme en question(s) » : tome 89/2) où elles avaient surtout enregistré les stagnations et crises traversées par ce grand mouvement. Mais déjà antérieurement, chroniques et bulletins, notamment celui du P. René Marlé, tenaient nos lecteurs informés des mutations œcuméniques intervenues depuis le concile Vatican II en théologie catholique. Ainsi, tous les grands théologiens luthériens et réformés du XXe siècle (K. Barth, R. Bultmann, D. Bonhoeffer, W. Pannenberg, G. Ebeling, E. Jüngel, etc.) trouvaient désormais des échos significatifs dans nos rubriques.
4Aujourd’hui un nouveau seuil semble franchi. L’œcuménisme, avec déjà une longue histoire, se voit désormais considéré comme constitutif de l’ecclésiologie, en un aspect central de l’historicité même du christianisme. Notons les fruits considérables qu’il a portés non seulement à l’intérieur même du luthéranisme mondial mais aussi dans les rapports entre luthériens et d’autres Églises issues de la Réforme (qu’on pense à la concorde de Leuenberg de 1974) et, surtout, entre la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique romaine (avec la désormais célèbre déclaration commune d’Augsbourg en 1999 et ses suites). Il y a évidemment à considérer ici d’autres types de relations avec d’autres Églises, en particulier les Églises orthodoxes.
5Ce « parcours multilatéral » (le pape François parlant volontiers de sa forme « polyédrique ») parvient désormais au point où le cercle des désaccords se resserre de plus en plus autour de quelques points-clés (selon l’expression d’un des auteurs de ce numéro). Simultanément se manifeste le besoin relativement nouveau, voire la nécessité éprouvée par les Églises, de se situer à l’intérieur d’une histoire commune. De fait, doit advenir une autre histoire faite ensemble et racontée ensemble, et donc de manière différente (selon l’expression du document Du conflit à la communion). Les multiples dialogues et leurs acquis rendent possible une telle mutation. Certes, celle-ci révèle aussi et en même temps des résistances et obstacles qui se dressent devant les acteurs et leur désir d’unité. Ces résistances et obstacles sont souvent d’un autre ordre que simplement doctrinal ; ils plongent leurs racines dans les ambitions d’une humanité et ses blessures, traversées par des violences de toutes sortes, y compris religieuses. Dans cette situation historique nouvelle, il n’est pas sans signification que l’Istituto per scienze religiose de Bologne, qui avait jadis mené à bien une monumentale histoire du concile Vatican II, soit sur le point de publier une histoire de l’œcuménisme (A History of the Desire for Christian Unity. Ecumenism in the Churches. 19th - 21th Century).
6C’est précisément cet aspect historique, voire historico-théologique, de l’actuelle commémoration des origines de la Réforme, qui trouve dans ce numéro des Recherches de science religieuse un terrain d’élection. L’enjeu est de repérer et de mieux comprendre comment « l’image » de la Réforme luthérienne et celle de sa figure de proue, Martin Luther, qui ayant été traversées par tant d’oppositions et de polémiques, aient pu muter dans l’histoire, et ce au gré de multiples rencontres, débats et croisements de lectures différentes, de ce qui fut pourtant une seule et même histoire. Nous avons-là comme un cas d’école du lien indissociable, dans la constitution de nos mémoires, entre, d’un côté, la fonction critique du travail des historiens – en l’occurrence des historiens de la Réforme – et, de l’autre, la recherche toujours actuelle et utopique des traces « laissées » par cet « événement » – celui des origines luthériennes. Les cinq cents ans qui nous en séparent, et les traces « reprises » aujourd’hui de manière neuve par des acteurs – ceux de l’œcuménisme ecclésial –, en disent justement l’importance et la signification.
7Commémorer les origines de la Réforme, c’est donc ensemble faire de l’histoire (Michel de Certeau), dans l’éprouvante et heureuse expérience de l’altérité, non seulement du passé mais aussi de l’autre Église. Sont alors nécessaires l’invention de « méthodes », de « manières de faire » et de « stratégies » communes, mais aussi de nouveaux concepts comme celui de « consensus différencié » ou « différenciant » ainsi que de nouveaux modèles d’unité et de visibilité historique. Pour ce qui est de l’Europe qui a vu naître les divisions du XVIe siècle et les guerres de religions dans leur suite, cette étonnante histoire qui, selon les œcuménistes, débute en 1910 avec la conférence missionnaire d’Edimbourg est un des « signes » (comme l’avait noté Vatican II) qui démentit une écriture unilatéralement entropique de l’histoire contemporaine de notre continent.
8Ainsi précisé, ce cahier des charges a pu être réalisé dans ce numéro grâce à quatre articles confiés à deux luthériens et à deux catholiques. Membre du Groupe des Dombes, le Professeur Laurent Villemin qui, malgré sa maladie déjà avancée, avait accepté de participer à ce dossier nous a quitté au mois d’août. Avec tristesse, nous saluons ici la mémoire de cet ami courageux dont l’enseignement et la recherche en ecclésiologie et en œcuménisme ont tant compté pour ses collègues et ses nombreux étudiants. Nous lui dédions ce numéro.
9S’imposait d’abord un ample bilan des recherches récentes sur la figure si complexe et controversée de Martin Luther. Pour ce faire, l’éminent historien et luthérologue de l’université de Strasbourg, Marc Lienhard, offre un parcours critique qui suit l’itinéraire du moine, docteur en Écriture Sainte puis Réformateur controversiste jusqu’à sa rupture avec Rome et à la fondation des Églises évangéliques. Sont également abordés les grands thèmes de sa théologie et les évolutions que lui-même connut, tout en mettant simultanément en relief les débats que ces différents points soulèvent jusqu’à nos jours. Rappelons que nous devons à Marc Lienhard une des dernières grandes biographies (Luther. Ses sources, sa pensée, sa place dans l’histoire, Labor et fides, 2016), sans oublier celle du tenant du Bulletin de l’histoire moderne des RSR, Yves Krumenacker (Luther, Éditions Ellipses, 2017).
10L’intérêt particulier du deuxième article, dû au théologien Bertrand Lesoing, est d’honorer la distance spirituelle et théologique qui nous sépare de Luther en raison du contexte qui est le nôtre aujourd’hui, tant d’un côté que de l’autre de la « limite » confessionnelle. L’auteur propose qu’à ce propos une meilleure articulation soit établie entre la méthodologie du dialogue (modus procedendi évoqué à l’instant, qui se précise à Vatican II et après) et la notion de « réforme » (dont il rappelle les différentes significations). En pensant à Vatican II, on aurait pu également introduire ici les notions de « pastoralité » et de « mission », intimement liées à la perspective d’une réforme des Églises, réalisée dans l’histoire moyennant le dialogue ou une manière synodale de procéder. En analysant les éléments constitutifs d’une réforme, Bertrand Lesoing rapproche les figures de Martin Luther et de François d’Assise et distingue trois temps principaux en toute réforme : l’expérience spirituelle d’appel à vivre selon l’Évangile, la formalisation de cette dimension prophétique dans une mise par écrit établissant une règle de vie ou la création d’une institution ; enfin, la fécondité et le débordement de cet élan dans l’histoire. Il se pourrait que les différences qui séparent catholiques et luthériens trouvent dans la perspective d’une ecclesia semper reformanda un nouveau lieu – dynamisant –, sinon une solution.
11Remarquons cependant qu’il n’est pas aisé, pour ne pas dire impossible, d’isoler le premier temps de l’expérience spirituelle comme individuelle ; l’auteur le suggère d’ailleurs et Marc Lienhard fait part à ce propos du débat entre luthérologues. Nous sommes ici inévitablement renvoyés aux autres « références » (au pluriel !) de la tradition chrétienne, en particulier aux Écritures, au sensus fidei fidelium et à notre capacité œcuménique de traverser collectivement nos conflits d’interprétation.
12Les deux derniers articles, l’un confié à Frédéric Chavel, professeur à la Faculté de Paris de l’Institut Protestant de Théologie, l’autre à Michel Fédou, professeur aux Facultés jésuites de Paris et membre de la commission internationale luthéro-catholique, reviennent certes sur l’histoire des dialogues de ces cinquante dernières années, mais s’engagent surtout par rapport à l’avenir.
13Frédéric Chavel montre que ladite ecclésiologie kénôtique des Églises luthériennes implique une attitude œcuménique de correction fraternelle entre les Églises. Le défi propre adressé au luthéranisme est alors de maintenir cette attitude mobile sans tomber dans la dispersion et en s’affrontant précisément au vieux soupçon que la Réforme conduisait nécessairement vers le schisme et à la guerre des religions, alors qu’elle a été « l’occasion d’un mouvement vers l’œcuménisme ». C’est par rapport à cet arrière-plan historico-théologique que l’auteur évalue l’œcuménisme intra-luthérien, avec d’autres Églises issues de la Réforme, avant d’analyser de près les étapes exemplaires traversées par l’œcuménisme luthéro-catholique. Sa mise en relief des trois obstacles doctrinaux « restants » – formalisation d’un consensus sur l’Eucharistie, reconnaissance mutuelle des ministères, et compréhension commune de l’Église, la « hiérarchie » de ces trois « vérités » étant inverse dans le catholicisme – et des autres difficultés d’ordre éthique, social et spirituel, laisse entendre que l’actuelle méthode du « consensus différencié » n’est peut-être pas à leur hauteur.
14S’appuyant sur le document Du conflit à la communion (dont il est un des rédacteur), Michel Fédou montre d’abord que des avancées possibles et souhaitables au-delà de 2017 supposent une attention particulière au chemin déjà parcouru ensemble, et cela dans un esprit d’action de grâce, tout en restant sensible aux blessures infligées dans le passé, pour les reconnaître dans un acte de repentance et un espoir de guérison. Ce n’est que sur la base commune d’une telle expérience spirituelle que les défis de demain peuvent être abordés. Michel Fédou en aborde plus particulièrement deux qui se situent au milieu de la « triade » de Frédéric Chavel : la succession apostolique et le ministère ordonné ainsi que le ministère de communion dans l’Église universelle.
15Tout en faisant œuvre d’histoire, les quatre textes que nous publions ici pointent en direction de la mystérieuse origine de la Réforme. Une telle origine oriente à son tour historiens et théologiens vers l’origine unique et permanente de la tradition chrétienne. C’est de cette expérience évangélique et de sa force prophétique ou réformatrice qu’il est ultimement question dans ce dossier. On peut souhaiter qu’elle se manifeste au-delà de 2017 par le courage des Églises afin d’anticiper un avenir commun et dans une patience qui sait attendre et discerner le « moment favorable ».