Article de revue

Dieu a changé. Où le trouver ?

Pages 331 à 352

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  • Voyé, L.
(2016). Dieu a changé. Où le trouver ? Recherches de Science Religieuse, 104(3), 331-352. https://doi.org/10.3917/rsr.163.0331.

  • Voyé, Liliane.
« Dieu a changé. Où le trouver ? ». Recherches de Science Religieuse, 2016/3 Tome 104, 2016. p.331-352. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2016-3-page-331?lang=fr.

  • VOYÉ, Liliane,
2016. Dieu a changé. Où le trouver ? Recherches de Science Religieuse, 2016/3 Tome 104, p.331-352. DOI : 10.3917/rsr.163.0331. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2016-3-page-331?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.163.0331


Notes

  • [1]
    Yves Lambert, Dieu change en Bretagne, Éd. du Cerf, Paris, 1985.
  • [2]
    Paul Poupard et Bernard Ardura, Abbayes et monastères aux racines de l’Europe, « Histoire », Éd. du Cerf, Paris, 2004.
  • [3]
    Jocelyn Lachance, L’adolescence hypermoderne. Le nouveau rapport au temps des jeunes, Presses de l’Université Laval, Québec, 2011.
  • [4]
    Monique Atlan et Roger-Pol Droit, L’espoir a-t-il un avenir ?, Flammarion, Paris, 2012.
  • [5]
    Loek Halman, Inge Sieben, Marga van Zundert, Atlas of European Values, Brill, Leiden, 2012.
  • [6]
    Liliane Voyé, “Death and Christmas revisited. Beyond Secularization: a Search for Meaning”, in: Rudy Laermans, Bryan Wilson, Jaak Billiet, Secularization and Social Integration. Papers in Honor of Karel Dobbelaere, Leuven University Press, Leuven, 1998, p. 287-305.
  • [7]
    Jacques Janssens, Joep De Hart, Christine Den Draak, “A Content Analysis of the Praying. Practices of Dutch Youth”, Journal for the Scientific Studies of Religion 29/1, p. 99-107.
  • [8]
    Ignace Berten, Un Dieu trop humain ? Dire Dieu aujourd’hui : plaidoyer pour un anthropomorphisme critique, discours prononcé lors de la remise du titre de Maître en théologie, 2010.
  • [9]
    Karel Dobbelaere et Lilane Voyé, « Analysis of the Written “Intentions” of the Visitors of the Basilica of the Holy Blood », in : G. d’Ydewalle (Éd.), Bruges and the Holy Blood Procession, The Noble Brotherhood of the Holy Blood, Bruges, 2019 (à paraître).
  • [10]
    Ilya Prigogine, De l’être au devenir. Éd. Alice, Liège, 1997, p. 19.
  • [11]
    Hans Boutellier, Het seculiere experiment, Uitgeverij Boom, 2015.
  • [12]
    Pierre Francastel, Études de sociologie de l’art, « Méditations », Denoël/Gonthier, Paris, 1970, p 11.
  • [13]
    François Cheng, Cinq méditations sur la mort. Autrement dit sur la vie, « « Livre de poche », Albin Michel, Paris, 2013, p 70-73.
  • [14]
    Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, « Quadrige », Presses Universitaires de France, Paris, 1983, p. 4.
  • [15]
    Éric-Emmanuel Schmitt, Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent, Albin Michel, Paris, 2010, p. 12-38.
  • [16]
    Zygmunt Bauman, Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire, Seuil, Paris, 2007.
  • [17]
    Op. cit., p. 70-73.
  • [18]
    Extrait de mes notes personnelles prises lors de ce séminaire qui s’est récemment tenu à l’Abbaye de Praglia (Italie) à l’initiative d’Enzo Pace, université de Padoue.
  • [19]
    Alain Touraine, Barbarie et progrès, Éd. Alice, Liège, 2002.

1Alors que, depuis longtemps déjà, certains annonçaient la mort de Dieu, Yves Lambert écrivait en 1985, Dieu change en Bretagne[1]. Si l’on constate aujourd’hui que Dieu n’est pas mort, force est toutefois de reconnaître, à la suite de Lambert, qu’il a profondément changé et ce, pas seulement en Bretagne mais bien dans toute l’Europe occidentale. Certes, parmi les différentes croyances traditionnelles du christianisme – la vie éternelle, le ciel, l’enfer, etc. –, c’est incontestablement la croyance en Dieu qui reste la plus fréquente. Toutefois, depuis les années 60, celle-ci connaît une baisse constante et la non croyance en Dieu progresse. Elle concerne aujourd’hui environ un quart de la population européenne. Et une approche dubitative de son existence se stabilise à ce même niveau, soit au total une personne sur deux. Mais ce n’est pas là le seul changement. On assiste en effet à une profonde transformation de l’image de Dieu. Si les Écritures, la théologie et la catéchèse parlent d’un Dieu considéré comme une personne unique, une Trinité, la saisie de celui-ci dans le concret de la vie quotidienne est de plus en plus diverse et s’avère souvent bien éloignée de cette vision, modifiant par là le sens de l’adresse qui peut lui être faite et les médiations auxquelles celle-ci recourt. Les causes de ce profond changement sont multiples et se conjuguent pour générer d’autres images de Dieu. Il n’est sans doute pas inutile de dire quelques mots de ces transformations.

Des causes sociétales et culturelles

2Ce sont les changements sociétaux et culturels intervenus dans l’ensemble de la société à partir de la fin de la Seconde guerre mondiale qui sont, à des degrés divers et de façon directe ou lointaine, à l’origine de ces transformations.

Les développements de la science et de la technologie

3Durant quelques décennies, c’est la science avec les technologies qu’elle a permis de mettre au point et de développer, qui est devenue source de foi et d’espérance. En effet, ses avancées majeures dans de multiples domaines ont tout d’abord fait progresser la maîtrise de l’homme sur la matière et par là, sa prétention à dominer le monde matériel. Mais ce n’était là qu’un début car ce n’est plus seulement la matière que l’homme entend aujourd’hui dominer mais aussi sa propre nature. C’est ce qu’illustrent les biotechnologies, les transplantations d’organes, la possibilité actuelle de « réparer » certaines parties du corps avec des prothèses issues d’imprimantes 3D ou encore la robotique qui commence à permettre de remplacer des humains par des robots, par exemple dans l’assistance aux personnes âgées. Que l’on songe par ailleurs à la dissolution du temps et de la distance par le numérique et l’informatique, à la doublure du monde réel par le virtuel, à la libération des relations sociales de la proximité physique ou encore à l’ubiquité de l’information, avec ce qu’elle permet de connaissance mais aussi d’apparence, de falsification et de mise en scène. Par ailleurs, les développements de l’anthropologie et de l’archéologie ont conduit à revisiter les récits bibliques et à porter sur l’origine du monde et l’histoire de l’humanité, d’autres regards, certes encore tâtonnants. Avec les développements de la science, l’accent a aussi été mis sur la rationalité formelle, ce qui a conduit à privilégier le démontrable et le reproductible au détriment de tout ce qui semble ne pouvoir être concrètement prouvé et tangible. Le symbolique s’en est trouvé profondément affecté et a été bien souvent rejeté du côté de l’imaginaire et du « magique ». Même si, aujourd’hui, les problèmes que créent la science et les nouvelles technologies avec les risques de tous ordres qu’elles engendrent, tendent à détrôner cette science, ou à faire vaciller son piédestal, cette disgrâce n’entraîne pas d’emblée un « retour » à Dieu et à la croyance en lui. L’éloignement acquis à son égard ne s’évacue pas pour autant, notamment parce que les habitudes de vie ont changé, en particulier dans les familles. Et si l’on a, à un moment donné, parlé du « retour de Dieu », c’était là une formulation courte et hâtive qui ne tenait nullement compte des changements subis par ce Dieu, qui en transforment la vision et la portée.

La différenciation fonctionnelle

4Une autre transformation s’avère majeure pour ce propos. Il y a encore quelques décennies, le champ religieux était dominant et surplombait tous les autres. Celui de l’économie tout d’abord. Grands propriétaires terriens, monastères et abbayes ont joué un rôle essentiel dans les développements de l’agriculture, alors principale composante de l’économie. C’est à partir d’eux que la nature a été domestiquée. Pour réduire les contacts avec le monde et l’embauche de travailleurs extérieurs, les moines se sont efforcés d’automatiser le plus grand nombre possible d’opérations, précédemment effectuées à la main. Les religieux de certains ordres (ordres militaires) se déplaçaient beaucoup et ramenaient de leurs voyages des produits, des techniques, des savoirs nouveaux. Dans nos régions, les ordres religieux ont été aussi des protagonistes influents des débuts de l’industrie métallurgique et de l’industrie extractive ; l’ordre cistercien est ainsi considéré par des historiens comme étant, au début du XIVe siècle, la première puissance métallurgique d’Occident, avec ses usines à fer, les premiers petits hauts-fourneaux, ses forges, etc. Et ce sont encore des moines qui sont à l’origine de bien des grands réseaux routiers européens, avec les grands travaux d’art, notamment les ponts et les canalisations, qui y sont liés. Par ces travaux, il s’agissait de permettre les échanges entre les différentes installations du même ordre et de faciliter les pèlerinages. Par ailleurs ces infrastructures jouaient aussi un rôle politique en favorisant le contrôle des territoires [2]. Les acteurs religieux n’étaient d’ailleurs pas étrangers au champ politique. Ainsi, pour être considérés comme légitimes, les rois devaient-ils être sacrés et les alliances qui se nouaient entre l’Église, les souverains et les nobles puissants étaient décisives. L’enseignement et la médecine en dépendaient largement. Les arts existaient peu ou pas en dehors de lui : musique et peinture en particulier mettaient en avant ses thèmes centraux et ses figures majeures. C’est parmi les moines que l’on trouvait aussi le plus grand nombre d’architectes, de constructeurs de routes, de canaux, de ponts, etc. Quant aux règles juridiques, notamment morales, elles se confondaient avec celles de la morale religieuse. Dans tous les domaines, le religieux était ainsi présent de façon significative.

5Cette situation s’est progressivement délitée, même s’il en reste aujourd’hui encore des indices, importants dans certains cas. Avec le développement et la diffusion de la connaissance à un nombre de plus en plus grand de personnes, chaque champ a gagné son indépendance et avec elle, le droit d’établir ses propres règles. Le religieux s’est dès lors retrouvé confiné dans son seul périmètre et a vu d’autant se réduire ses pouvoirs. Et Dieu, dont l’importance était considérable dans tous les domaines, s’est lui aussi vu renvoyé à des temps et des espaces spécifiques, réservés aux activités concernant son culte.

La globalisation

6Avec la montée de la science et de la différenciation fonctionnelle, la relativement récente globalisation du monde intervient à son tour pour faire vaciller Dieu et transformer ses images. Le monde est aujourd’hui en effet entré dans ce que l’on appelle la globalisation, c’est-à-dire une compression et une accélération des interdépendances internationales, tant dans leurs aspects économiques et environnementaux que culturels, y compris religieux. Alors qu’antérieurement, chaque religion avait en quelque sorte son territoire plus ou moins exclusif – le christianisme en Europe et l’Islam notamment en Afrique du Nord, par exemple –, désormais toutes les religions et avec elles tous les dieux sont disponibles partout. Certes, des dominances subsistent mais le champ religieux se présente désormais comme une sorte de marché, offrant de multiples possibilités de choix. Le fidèle d’hier peut, comme on le voit parfois, devenir le client d’aujourd’hui. Bien plus fréquemment toutefois, la coexistence de différentes religions conduit à en relativiser la signification et parfois la valeur. Ainsi beaucoup de jeunes aujourd’hui considèrent-ils que toutes les religions se valent et que leurs dieux sont équivalents.

L’éducation familiale

7Si ces causes peuvent paraître lointaines, elles ne s’en répercutent pas moins sur toutes les dimensions de la vie et notamment sur la conception et le fonctionnement de la famille et sur l’éducation que celle-ci donne aux générations suivantes, notamment l’éducation religieuse. Antérieurement, celle-ci était à la fois implicite et explicite. Implicite, elle était fondée sur les « modèles » de vie des parents qu’étaient sensés reproduire les enfants, ce que désormais ceux-ci refusent souvent. Et une éducation religieuse explicite, de moins en moins existante car de plus en plus de jeunes sont éduqués dans des familles ayant perdu tout lien avec l’Église et le religieux en général. La recherche européenne sur les valeurs, dont on reparlera, montre par ailleurs que seuls 10 % des familles considèrent que l’éducation religieuse est importante. À cela s’ajoutent les fréquentes dissolutions familiales actuelles qui, notamment, modifient souvent l’image du père. Et l’on ne peut oublier de mentionner aussi l’impact qu’ont sur celle-ci et sur les parents en général le développement des nouvelles technologies. Ayant souvent de celles-ci une maîtrise plus grande que ne l’ont leurs parents, les enfants ne regardent désormais plus ces derniers comme ceux « qui savent mieux » et moins encore qui savent « le mieux ». Comme l’illustre cette boutade si fondée : on ne dit plus « demande à ton père » mais « demande à Google ».

8Par ailleurs, dans nos pays, l’émergence de l’État-providence (d’emblée son nom est clair !) a fait glisser cette providence d’une prérogative divine transitant souvent par la famille au rôle protecteur inconditionnel, à une organisation humaine étatique. Dieu et la famille se sont ainsi vus ensemble, dépossédés de toute une série de prérogatives, affaiblissant ainsi la nécessité ressentie de Dieu et le « pouvoir » de la famille sur les enfants. Et il ne semble pas que les questionnements et critiques qui assaillent aujourd’hui cet État-providence soient à même d’inverser significativement cette tendance.

9À tout ceci il convient d’ajouter que l’éducation religieuse scolaire ne semble guère combler le vide ainsi créé par la faiblesse ou l’absence de l’éducation familiale. Non seulement elle a bien souvent abandonné les références historiques, bibliques et scripturales pour se focaliser sur des questions d’actualité rarement reliées à leurs racines profondes mais, tout comme la famille, l’école a vu elle aussi se réduire la confiance mise en elle et l’autorité dont elle disposait auparavant.

L’individuation

10Dans un tel contexte qui multiplie les potentialités dans tous les domaines, on ne peut s’étonner de voir l’homme se vouloir « maître » de lui-même et du monde. On assiste ainsi à la montée de l’individuation c’est-à dire de l’affirmation d’un être qui se veut libre et unique et qui, loin d’accepter de se mouler dans des règles et des modèles pré-donnés, entend construire lui-même son identité et se vivre comme acteur à partir de ses expériences et de ses choix. Ne demande-t-on pas désormais à l’école non plus de produire de la conformité mais bien de faire surgir l’individu dans ses particularités et ses potentialités ? On est ainsi passé d’un modèle de transmission et de reproduction à une situation où c’est l’expérimentation qui est valorisée avec le cheminement personnel qu’elle suppose. Désormais, la personne se veut libre et maître d’elle-même et de son destin. Elle refuse dès lors tout ce qu’elle ressent comme des impositions et notamment ce que les parents et les autorités en général tentent d’inculquer.

11Certes ce sentiment de liberté et d’autonomie est relativement erroné. En effet, si l’homme est effectivement libéré de certaines coercitions relationnelles (notamment celles des proches et en particulier celle des parents comme c’était le cas pour le mariage par exemple), il est soumis à diverses contraintes externes : celles de la loi qui s’immisce de plus en plus dans tous les domaines, y compris dans sa vie dite privée, celles du marché qui lui impose ses modes de vie (les choses qu’il « faut » avoir ou faire), celles encore du monde des medias qui lui dictent des modèles de comportement et les images souhaitables de lui-même en lui proposant des héros, notamment issus du monde sportif ou de celui du spectacle, domaines où le religieux est peu présent. Mais le plus souvent, l’homme ne considère pas ces contraintes comme telles. Bien au contraire, il vit ces aspects comme relevant de ses choix dans la mesure où ils sont perçus comme anonymes et neutres puisque proposés comme scientifiquement prouvés, « techniques » et universellement valables et où, en outre, ils jouent sur la séduction plutôt que sur l’obligation.

Des risques probables et une montée du « présentisme »

12S’il a ainsi le sentiment plus ou moins fallacieux d’être libre, l’homme contemporain a souvent perdu tout en même temps, la sécurité et la protection inconditionnelle qu’à travers tous les aléas de la vie, lui garantissait le réseau des relations de famille et de proximité avec la transmission de modèles de comportements préétablis, et un système de valeurs préconstruit. Désormais, il vit dans le risque car c’est à lui de se construire lui-même en cherchant ses références dans le doute et l’incertain. L’homme est dès lors contraint à la réflexivité c’est-à-dire à la révision permanente de son identité et de ses choix à la lumière des informations et connaissances nouvelles qu’il reçoit, ce qui multiplie les risques qu’il a à prendre.

13Mais les risques actuels vont bien au-delà de ceux liés à l’individuation. Sans parler de ceux liés au terrorisme qui nous a si douloureusement marqués ces derniers temps, les risques sont désormais de tous ordres et touchent tous les domaines, à commencer par la vie familiale elle-même – où ruptures et recompositions se multiplient – et par la vie professionnelle où trouver et garder un emploi est de plus en plus problématique. Beaucoup vivent ainsi désormais dans un monde où le passé n’apparaît plus source de savoir et où le futur est vécu comme étant plein d’incertitudes et de risques. En outre, aujourd’hui, non seulement ces derniers apparaissent possibles mais ils sont devenus probables, amenant à exister dans un état d’urgence et d’alerte quasi permanent. Particulièrement chez les jeunes mais non exclusivement chez eux, cette situation favorise le développement d’une sorte de « présentisme » : la vie tend à se centrer sur le présent. C’est une culture du « tout, tout de suite » qui valorise le désir du moment, l’inattendu, le « last minute », l’improvisation, l’éphémère et qui suscite l’impatience. C’est aussi une culture qui génère une boulimie d’activités avec, notamment, l’usage des NTC (nouvelles technologies de communication) qui prennent une large place [3]. Un tel contexte conduit à minimiser l’importance du passé et à rendre souvent peu crédible ce qui en provient. Tout en même temps, les inquiétantes incertitudes quant à l’avenir peuvent favoriser le développement d’une absence d’espoir en celui-ci, y compris la conception d’une vie éternelle. De Nietzsche à Comte-Sponville, en passant par Sartre et Camus et en arrivant aujourd’hui à Atlan et Droit [4], l’espoir semble ainsi souvent se détricoter et avec lui l’espérance en un Dieu vers lequel tendre.

Une image entachée des religions

14Les conflits dans lesquels certaines religions, de façon complice ou non, servent aujourd’hui fréquemment de ressources pour atteindre des buts qui leur sont étrangers, tendent volontiers à donner des religions en général, une image négative. C’est le cas actuellement de l’Islam qui, au-delà de la croyance sincère qui peut être celle de nombre de ses adeptes, se trouve manipulé par des leaders dont les prétentions sont avant tout politiques et/ou économiques. Pour certains, cette image négative se répercute sur toutes les religions et d’aucuns ne manquent pas à ce propos de rappeler les ravages de l’Inquisition ou encore ceux dont le prosélytisme qui accompagnait la colonisation, a parfois été responsable. À une autre échelle et en d’autres circonstances, divers scandales – pédophilie et malversations financières – ont, ces dernières années, entaché l’image de l’Église catholique à travers le monde. Qu’on le veuille ou non, qu’il s’agisse là de convictions sincères ou d’une sorte d’alibi alimenté par les médias, ces suspicions qui surgissent à l’égard de l’institution Église n’épargnent pas la religion chrétienne dans ses diverses dimensions, de même que le Dieu dont cette institution se présente comme étant le porte-parole et d’une certaine façon, l’incarnation. Bien que distinctes, ces trois « dimensions » – institution, religion, Dieu – se confondent en effet volontiers dans certains esprits.

15Ces divers aspects qui viennent d’être brièvement évoqués peuvent peut-être paraître lointains de Dieu et de la croyance que l’on peut avoir en lui. Tel n’est toutefois pas le cas : l’environnement culturel dominant agit sur la perception que l’on en a. Ce qui signifie par ailleurs qu’il n’est ni dans le pouvoir, ni dans les capacités de la seule institution Église de changer aisément les choses et d’apporter aujourd’hui des réponses automatiquement et universellement crédibles à la question de Dieu et de son existence.

16Qu’est en effet devenu Dieu dans ces circonstances ? Les lignes qui suivent vont tenter d’ébaucher une réponse à cette question.

Que devient Dieu dans tout cela ?

17Ces diverses transformations du monde et par là des modes de vie et de la culture en général se répercutent dans tous les domaines et Dieu n’y échappe pas. Bien des recherches s’efforcent d’approcher les transformations que subit ainsi son image. Lui qui antérieurement était sensé répondre à toutes les situations, être omniscient et connaître l’avenir, lui vers qui la confiance se tournait, se voit fréquemment aujourd’hui mis en doute et en question par beaucoup qui se disent dans l’ignorance ou dans l’incertitude quant à son existence, qui nient celle-ci ou encore qui se le représentent sous des formes inédites. C’est notamment ce que montre clairement l’Enquête Européenne sur les Valeurs (EVS). Réalisée à quatre reprises depuis 1981 dans toute l’Europe, et même au-delà, elle permet, entre autres choses, de voir l’évolution de la croyance en Dieu. Dans le tableau ci-dessous, on trouve en la matière les données pour la France et pour l’ensemble des pays fondateurs de l’Europe : Allemagne, Benelux, France, (en excluant l’Italie, dont les résultats ne sont pas fiables) [5].

Description de l'image par IA : Tableau des perceptions de la mort en France de 1981 à 2008, montrant les pourcentages de différentes croyances sur la mort et l'au-delà.
Image de Dieu en France : (en Europe : Allemagne, Benelux, France) 1981 1990 1999 2008 Dieu comme personne 22 (31) 20 (24) 21 (26) 18 (21) Esprit ou force de vie 29 (29) 32 (30) 30 (33) 33 (36) Ne sait pas 24 (18) 24 (22) 25 (17) 24 (18) Ne croit pas 18 (13) 16 (19) 19 (20) 24 (23) Non réponse 6 (10) 7 (6) 5 (4) 1 (2)

18Voyons d’un peu plus près ces résultats [en %], confirmés par bien d’autres recherches.

Non croyance ou incertitude

19Dans les deux aires géographiques mentionnées dans le tableau, on peut tout d’abord voir que la non croyance en Dieu augmente et atteint désormais près d’un quart de la population, tout comme le doute quant à son existence. C’est particulièrement vrai chez les jeunes. Le plus souvent, aucune explication n’est recherchée pour interpréter cet état de fait car désormais pour beaucoup, cela semble aller de soi. Et lorsqu’il arrive que l’on interroge sur cette situation, les réponses sont la plupart du temps stéréotypées et superficiellement argumentées. De façon plus ou moins profondément éprouvés, divers éléments sont alors avancés pour répondre de la négation ou du doute quant à l’existence de Dieu : l’absence de démonstration possible de l’existence de Dieu, le caractère naïf et primitif de telles représentations, la réalité de la souffrance et du mal, interprétée comme négation de celle-ci ou encore la volonté d’autonomie individuelle qui met en avant la responsabilité de l’homme et évacue alors la nécessité de Dieu.

Un Dieu esprit ou force

20Lorsque subsiste une croyance en Dieu, les recherches comme celles de l’EVS, montrent que désormais, celle-ci se voit profondément modifiée. En effet, loin devant la représentation de Dieu comme étant une personne (18/21), c’est un Dieu esprit ou force qui s’impose (33 /36). Un tel glissement du sens donné à Dieu ne peut qu’affecter la relation à celui-ci.

21S’adresser à un esprit peut encore éventuellement s’approcher des représentations humaines, y compris dans leur dimension relationnelle. Que l’on songe à certaines sociétés traditionnelles où l’esprit est relié à quelqu’un – un ancêtre – ou à « quelque chose » comme une plante ou un animal, investi de la fonction de totem, comme l’a montré Durkheim. Mais ce n’est pas là une conception traditionnelle dans nos pays, même si aujourd’hui, elle n’en est pas radicalement absente.

22Avec l’image de Dieu considéré comme force, la dépersonnalisation se renforce et les choses se complexifient. On s’éloigne davantage encore de la vision traditionnelle de Dieu. La fréquence de cette image en montre toutefois l’importance actuelle et tend à confirmer le fait, par ailleurs détecté, que Dieu est de plus en plus souvent associé à un « agir » plutôt qu’à un « être ». Dans ce cas, deux possibilités existent.

23Dieu peut alors être vu comme un champ d’énergies, un peu à l’instar du vent ou de la mer. Certaines recherches montrent ainsi que cette vision de Dieu comme force est volontiers associée à une représentation écologique ou cosmique du monde, où tout est inter-relié. Ainsi, dans un travail réalisé sur la mort et son traitement [6], on a pu mettre en évidence qu’aujourd’hui, de nombreuses personnes, y compris parmi celles s’affirmant catholiques, conçoivent la mort comme l’entrée ou plutôt le retour dans un cycle de vies impliquant l’ensemble de la Nature, ainsi que l’exprime ce témoignage sur l’incinération :

24

De la sorte, je serai réunifié avec la Nature ; mon corps sera à nouveau mélangé avec Elle et ainsi, je participerai encore et encore à la création de nouvelles vies, sous une forme ou sous une autre, quelque part dans le Cosmos.

25Ce type de conception s’exprime en particulier, mais non exclusivement, chez beaucoup de personnes – et elles sont de plus en plus nombreuses – choisissant la crémation parce qu’elles y voient la possibilité d’une accélération de la réduction du corps en cendres, ce qui permet d’activer le processus de « recyclage », comme certains le qualifient. Par ailleurs, à travers leurs discours, on note que chez certains, le feu est vu comme le symbole de l’énergie et de la lumière, il donne l’espoir de voir venir la dynamique de nouvelles vies, contrairement à l’inhumation qui manifeste l’obscurité et le confinement. Et ce désir de réincorporation dans le cycle naturel de vies et de morts est poussé à son extrême lorsqu’il s’accompagne de la volonté de dispersion des cendres, ultime refus pour certains de l’enfermement.

26Ce Dieu-agir est par ailleurs parfois regardé comme un champ d’impulsions psychiques. Dans ce cas, ces énergies sont de plus en plus souvent considérées comme internes à l’homme. Dieu devient alors immanent plutôt que transcendant. Pour certains, Dieu n’est plus le « Tout Autre » mais bien « ce qu’il y a de meilleur en moi ». « Dieu est partie de moi ». Il devient alors le partenaire d’un dialogue intérieur. Dans ce cas, la prière qui lui est adressée apparaît, souligne Janssens, de type méditatif et psychologique. Plutôt que l’attente d’une solution concrète et immédiate, elle vise davantage une autostimulation à accepter les difficultés et à acquérir la force de les affronter. C’est, dit Janssens, une sorte de technique psychologique (« une pensée efficace ») par laquelle la personne cherche à se réajuster afin d’être plus efficace et plus sereine face à ses problèmes [7]. Janssens rejoint ainsi Certeau qui, dès 1982, disait dans une conférence à Paris que le terme « dieu » fonctionne selon diverses modalités et notamment comme ressort, c’est-à-dire comme méthodologie de dépassement amenant son usage performatif.

Dieu vu comme une personne

27Si, comme on l’a vu, la moitié de la population de France et d’Europe renonce à la croyance en Dieu et si en outre, environ un tiers l’associe à un esprit ou à une force, on constate en même temps que la représentation de Dieu comme étant une personne recule sensiblement – passant en France de 22 à 18 % entre 1981 et 2008 (en Europe : de 31 % à 21 %). On s’éloigne ainsi de plus en plus d’une représentation anthropomorphique de Dieu qui lui assignait diverses figures renvoyant chacune à l’un ou l’autre caractère particulier attribué à Dieu en référence à l’expérience humaine. L’adhésion privilégiée à l’une ou à l’autre de ces figures influençait le sens donné à celui auquel on s’adressait et le contenu même de cette adresse. Désormais les images traditionnelles autrefois dominantes, semblent se diluer, voire disparaître. Ainsi relève-t-on de moins en moins souvent celles exprimées par exemple, lors d’une session de formation remontant à la fin des années 60 où il était demandé aux participants de choisir, dans toute une série d’images de Dieu, la représentation qui leur parlait le plus. Parmi celles-ci, on trouvait notamment Dieu le Père, Dieu créateur, Dieu sauveur, Dieu Juge séparant les justes des méchants, Dieu roi, Dieu chef des armées, l’Enfant-Jésus dans la crèche, le Christ en croix, le Christ-Roi ou encore le Christ Che Guevara, à la mode à l’époque… Il était alors déjà clair que l’on s’adressait plus souvent au Fils qu’au Père et que le Saint Esprit – représenté par une colombe ou par des langues de feu – ne recueillait guère sinon pas de suffrages, peut-être notamment parce que ces images s’écartent des représentations humaines qui caractérisent celles du Père et surtout celles du Fils.

28Cet anthropomorphisme ne va certes pas sans poser question. Utiliser des traits humains pour dire Dieu est-il légitime, s’interroge Berten [8]. Il souligne que « le texte biblique est lui-même fortement imagé [et que] Dieu ne cesse d’y prendre figure humaine, se voyant attribuer les sentiments, les passions, les idées et les actes de l’homme. » L’Église opte ainsi pour les icônes parce que « nous n’avons pas d’accès immédiat à Dieu », note cet auteur, qui souligne aussi que « nous confessons que l’être humain est image de Dieu, que Dieu nous a faits à son image et à sa ressemblance ». C’est une manière de

29

[…] dire alors que nous ne savons pas clairement ce que Dieu signifie. Toutefois, poursuit Berten, l’époque moderne a eu tendance à ranger parmi les fables et les mythes tout le récit biblique et à considérer l’imagerie chrétienne […] comme des formes primitives de religiosité non critique. […] Ce serait le signe d’une pensée archaïsante […].

30ou, au mieux, « un support imaginatif ». Contrairement à ce point de vue, l’utilisation de ce langage imagé est, pour Berten, la démonstration de ce que :

31

Dieu n’est pas seulement une idée, ni une représentation imaginaire. Il n’est pas seulement ni le Grand Tout, ni l’Ultime Réalité, ni l’énergie qui anime le cosmos […]. Il est un Tu personnel, un Autre avec lequel nous sommes invités à établir ou vivre une relation.

32Ce langage imagé est en fait, « de type relationnel ». Toutefois, poursuit cet auteur, ces représentations sont marquées par un temps et un espace particuliers, une culture spécifique. Il conviendrait sans doute dès lors, dit-il, de les actualiser de façon critique pour les rendre plus modernes et ainsi plus adaptées à la réceptivité contemporaine.

33Cette actualisation paraît d’ailleurs s’effectuer de fait dans les croyances qui se manifestent d’emblée dans la population. En effet, lorsque celle-ci continue à voir Dieu comme une personne, force est de constater que cette « personne » a changé. Certes il est patent que, comme antérieurement, c’est avant tout vers le Fils que l’on regarde bien plus que vers le Père et en la quasi-absence du Saint-Esprit. Mais ce Fils est de plus en plus souvent appelé Jésus et non pas Christ et il est tutoyé pour exprimer un sentiment de proximité, d’amitié et surtout d’ « humanité ». En effet, c’est avant tout la dimension humaine du Fils qui est considérée, sa divinité semblant souvent secondaire et non nécessaire pour la valeur et le sens qu’on lui attribue. Dans une recherche en cours sur les intentions inscrites dans les cahiers déposés à cet effet juste à côté du lieu de vénération de reliques du Saint-Sang dans la Basilique de ce nom à Bruges, des phrases telles que celles-ci sont fréquentes : « Le plus grand respect pour cet Homme (Dieu ?) qui prêchait l’amour, la charité et le pardon », « Peu importe que Jésus soit Dieu ou pas : c’était un Homme de chair et de sang, qui, par son humanité, nous a sacralisés » ou encore « Jésus, humaniste et philosophe, un grand Homme » [9]. Certes, le lieu où s’effectue cette recherche est, comme on l’a dit, centré sur une relique du sang de Jésus et l’on peut donc s’attendre à ce que ce soit lui plutôt que le Père qui soit invoqué mais il est manifeste que sa divinité semble moins vénérée et moins sollicitée que son humanité dont, en référence à un certain sentiment de similitude et de fraternité, on attend sans doute davantage de compréhension. Il est à ce propos, intéressant de noter que, très souvent, en particulier chez les jeunes, ce Jésus est considéré comme un ami que dès lors on tutoie. Lorsque l’on connaît l’importance qu’ont aujourd’hui les amis (à bien distinguer des copains) en particulier pour les jeunes, cette qualification prend tout son poids : elle renvoie au souci de choisir que, dans tous les domaines y compris les relations, prétendent avoir nos contemporains. Un souci qui s’exprime de façon particulièrement éloquente dans cette réponse d’un jeune évoquant ses relations familiales et autres : « C’est plus que ma sœur, c’est mon amie ». Les prières que l’on adresse à Jésus apparaissent alors fréquemment moins comme des demandes que comme des confidences. Plutôt que de dire qu’ils demandent à Jésus, les jeunes disent ainsi souvent qu’ils lui parlent ou qu’ils lui racontent en une sorte de discours sur soi ou de récit d’une introspection.

34D’autres recherches que celle qui vient d’être évoquée, portant cette fois sur des lieux de pèlerinages mariaux, montrent que, là aussi, c’est Jésus qui accompagne fréquemment les prières faites à Marie. À cela, on pourrait rétorquer qu’il n’y a là rien de plus normal : comme souvent dans l’évocation des relations humaines, on réunit l’enfant à la mère plutôt qu’au père. Pourquoi en est-il ainsi ? On peut faire l’hypothèse que l’image de ce dernier renvoie davantage à une figure d’autorité, de distance, de moindre quotidienneté et se voit parfois aussi associée aujourd’hui à des situations d’abandon, d’impuissance ou d’ignorance (ce n’est plus « demande à ton père » mais « demande à Google »). Dans le domaine religieux qui nous intéresse ici, l’association privilégiée du Fils et de la Mère tend par ailleurs à conforter les résultats de travaux qui mettent en évidence la progression d’une image de Dieu davantage porteuse de qualités dites volontiers « féminines » (douceur, tendresse, compréhension, compassion, accueil, patience, émotion, etc.) plutôt que masculines (autorité, sévérité, puissance, distance, absence, rationalité, etc.). Certes, il s’agit là de stéréotypes mais ceux-ci sont lourds de sens et le passage des uns aux autres induit inévitablement des transformations du rapport au divin. Ce glissement peut aller plus loin encore, d’aucuns s’interrogeant sur le « genre » même de Dieu : Il ou Elle, se demandent en effet certains. S’il est évident que ce genre de questionnement est lié aux changements (même si ceux-ci restent limités) de la position de la femme dans la société et à ses revendications d’égalité, il est tout aussi clair qu’il peut contribuer à redéfinir l’image de Dieu telle qu’elle a longtemps été enseignée et vécue.

35Si le Dieu des chrétiens s’est ainsi profondément transformé, il n’en reste pas moins que subsiste intensément chez l’homme un double besoin. Celui de se référer à des valeurs. Face à cette nécessité, la science est incompétente car son monde est étranger au monde de celles-ci. Besoin aussi de se dépasser. Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie en 1977, s’affirmant athée, a dit que « dieu représente une transcendance, l’expression d’une appartenance de l’homme à quelque chose qui le dépasse […] Dieu exprime ce dépassement, qu’on le prenne dans le sens laïque ou dans le sens religieux » [10].

36Une autre tendance se retrouve dans les représentations de Dieu, en particulier là aussi chez les jeunes. Le pluralisme religieux ambiant, lié comme on l’a dit à la globalisation, conduit parfois certains à considérer que « tous les Dieux (dieux) se valent » et à n’accorder aucune spécificité particulière au Dieu chrétien. Plusieurs réactions peuvent en résulter. Soit c’est une tolérance tranquille à l’égard des autres dieux qui se manifeste : on considère alors que, dans tous les cas, « dieu » est « quelque chose » qui est au-delà de la vie quotidienne ordinaire et dont il est difficile sinon impossible de décrire les caractéristiques. Soit c’est un rejet de tous les dieux qui surgit, notamment face « au mal » que l’on attribue à l’un ou l’autre d’entre eux, au vu des comportements de ceux qui s’en revendiquent. Soit encore plus largement, cette perception d’équivalence entre les différents dieux peut générer des constructions métissées, formées d’emprunts à diverses religions, emprunts qui sont bien souvent naïfs et approximatifs, ne reposant que sur des connaissances superficielles.

37On le voit : Dieu a bien changé ! Mais alors comment le joindre ? Où le trouver si ce n’est plus en suivant la religion de l’Église ? Quels chemins peuvent mener à lui ou, éventuellement, à ce qui s’y substituerait ?

Les médiations

38Ces divers changements qui apparaissent dans les images de Dieu se manifestent le plus souvent en dehors de toute référence à l’Église-institution. Et cela est fréquemment tout aussi vrai lorsque Dieu est regardé comme une personne. Certes, dans ce cas, l’image dans sa globalité est héritée de l’enseignement de cette Église mais cette représentation elle-même s’est le plus souvent autonomisée de l’institution, tout comme les autres images qui sont souvent issues d’un sentiment « émergeant » de Dieu [11]. En quelque sorte, l’image peut provenir d’un choix personnel – ou au moins d’un sentiment de choix – plutôt qu’elle n’est le résultat d’une conformité à une doctrine et à un enseignement. Toutes ces représentations apparaissent de moins en moins comme émanant d’une autorité quelle qu’elle soit. Elles sont dormantes sous les routines de la vie quotidienne. Mais si elles peuvent surgir n’importe où et n’importe quand, elles semblent néanmoins plus volontiers favorisées par la rencontre de situations, de moments ou de lieux divers, rencontre qui peut être soit recherchée, soit fortuite.

Des temps et des lieux privilégiés

39Si ces « émergences de Dieu » peuvent se produire dans des lieux et à des moments ayant une certaine relation avec le religieux institué (comme un court séjour à Taizé ou dans un monastère par exemple – pratique qui se multiplie ces derniers temps – ou comme le passage occasionnel de ces touristes dans des lieux de pèlerinage qui, dans les livres d’intentions, confient l’émotion et le « transport » qu’ils ressentent), un tel sentiment ne nécessite pas toujours, loin s’en faut, un environnement religieux. Sans qu’ils ne soient les seuls, certains temps et certains lieux s’avèrent souvent plus favorables que d’autres à de tels surgissements. On en proposera ici très brièvement quatre : la confrontation à la mort, le vécu d’événements personnels heureux, l’art et la nature. Tous quatre relèvent d’une autre scène que celle du quotidien et touchent d’autres dimensions humaines que celles, ordinaires, du corps et de la raison, même s’ils n’excluent pas celles-ci.

Confrontation à la mort

40Sans doute l’événement le plus universel et le plus intemporel qui fasse naître un besoin de dépassement de la vie ici et maintenant, est-il la mort sous ses diverses formes. On ne peut qu’être frappé de voir que toutes les civilisations, toutes les cultures ont accordé à la mort un statut exceptionnel. Les musées regorgent de témoignages montrant que l’homme ne se satisfait pas de la fin humaine radicale, d’un anéantissement sans espérance. La confrontation à la mort interroge directement sur le sens de la vie et de la souffrance. Elle pose la question de la vie après la mort et, souvent à partir de là, celle de l’existence de Dieu ou d’une réalité autre que celle connue jusque là. Naturelle ou accidentelle, lente ou brutale, individuelle ou collective – comme nous y « habituent » ces derniers temps les actes terroristes –, la mort est appréhendée comme entrée dans l’inconnu, dans le mystérieux, l’insondable et le non maîtrisable. De ce fait, elle peut éveiller à d’autres dimensions que celles de l’habituel, notamment celle du sacré et parfois d’un certain divin. Elle tend à rassembler, à unir dans de mêmes sentiments. Elle conduit à une mise en communion qui transcende le quotidien. Que l’on pense à la mort individuelle « traditionnelle », résultant de l’âge, de la maladie ou d’un accident. Elle réunit famille et amis qui, en cette occasion se retrouvent, alors qu’ils sont d’habitude éloignés tant physiquement que mentalement et qui parfois, après des années de querelle ou d’ignorance, vont alors se réconcilier. Certes, cette réunion n’est souvent que passagère mais, même si ce n’est que de façon fugace, elle fait prendre conscience de liens qui unissent les individus entre eux. Que l’on songe aussi à la mort collective, celle consécutive à une catastrophe naturelle, à un accident, à un acte de terrorisme… Pour quelques moments, elle va unir des foules et appeler à des célébrations et à des rites qui, survenant ou non dans des lieux religieux, sont autant d’expressions, pas nécessairement d’une reconnaissance de transcendance divine mais d’un sentiment aimantant de « sym-pathie » qui met en communion et par là transcende le quotidien. Que l’on pense aux foules qui se rassemblent au lendemain des attentats, aux fleurs déposées en masse sur les lieux de tels crimes, aux témoignages de sympathie qui viennent parfois de bien loin, aux rites qui se déroulent, aux symboles qui surgissent. Et peut-être surtout au besoin d’être ensemble et de sentir que l’on partage les mêmes émotions. Oubliant pour un moment son ego, il s’agit de tenter de dépasser le traumatisme en recherchant et en trouvant la chaleur réconfortante d’autrui. En étant ensemble, en se touchant, en ayant les mêmes gestes, il s’agit ainsi de manifester du sens face à la mort qui voudrait le nier. Que tout cela revête ou non un sens religieux au sens traditionnel du terme, c’est là une autre question mais il s’agit de toute évidence de chercher à combler l’écart entre la conscience des limites de l’homme et le refus de les accepter.

Les événements personnels heureux

41Il n’y a pas que les événements dramatiques qui génèrent de tels sentiments. Il en va ainsi également de circonstances heureuses, comme la naissance d’un enfant. Bien des parents témoignent de l’émotion qu’ils ressentent à ce moment, une émotion souvent difficile à exprimer dans le langage de la vie quotidienne. Ils se sentent alors à la fois hors du temps ordinaire et inscrits dans un temps futur. Le sentiment amoureux est lui aussi porteur de dépassement, comme de très nombreux écrivains l’ont depuis toujours écrit. Ce sentiment lui aussi fait aspirer à un dépassement de soi, il veut abolir les limites et plonge dans un univers ressenti en quelque sorte comme surnaturel.

La nature et l’art

42À côté de ces moments, deux types de rencontre sont eux aussi porteurs de tels surgissements. Le premier est celui de la rencontre avec la nature. L’éblouissement d’un coucher de soleil, la force imposante des sommets montagneux, la puissance de la mer déchaînée ou encore, plus simplement, les couleurs de la forêt en automne ou la première apparition des fleurs au printemps sont autant de manifestations de la nature qui éveillent des sentiments exceptionnels, des émotions profondes et des pensées qui échappent aux routines du quotidien pour emporter dans une autre réalité. La montée actuelle du thème de l’écologie ne fait qu’accentuer ce goût pour la nature et multiplie les opportunités de s’y immerger. Là encore, on dispose de bien des témoignages qui évoquent les émotions ressenties et le sentiment d’altérité puissante que suscitent de tels spectacles. De plus, on a pu constater que nombre d’européens (environ 20 %) croient aujourd’hui en la réincarnation. La croyance en cette notion étrangère au catholicisme et utilisée de façon approximative conduit elle aussi à une valorisation de la nature dans la mesure où ces « croyants » se conçoivent comme faisant entièrement partie de celle-ci et considèrent la mort comme un moment de retour dans le cycle éternel de la vie.

43Dernière médiation au dépassement de soi dont on dira ici quelques mots : l’art sous ses diverses formes. L’art est en effet langage, communication, relation. Il est « un lieu de rencontre entre des esprits », a dit Francastel [12]. Il propose lui aussi des formes de dépassement du quotidien et fait en quelque sorte, « sortir de soi » :

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Toute œuvre d’art en son état le plus élevé est résonance d’âme à âme avec les autres êtres et avec l’Être. C’est la manière pour chaque créateur de dépasser l’espace-temps, de transcender la séparation et la mort.

45Elle vise « non la communication mais la communion », écrit Cheng [13]. Il en va ainsi de tous les arts mais on en évoquera ici particulièrement deux : l’architecture et, plus spécifiquement pour le propos présent, l’architecture des églises, et la musique.

46Quel que soit leur style et au-delà de ce qu’elles doivent au savoir rationnel et technique, les bâtiments-églises envoient des messages, ils sont porteurs de significations. À l’origine, leurs formes, leurs décors et leurs sculptures répondaient d’ailleurs à une volonté explicite d’initier des populations qui ne savaient ni lire ni écrire. Il s’agissait d’enseigner par d’autres moyens que les mots qui leur étaient obscurs. Aujourd’hui, bien que les hommes sachent lire et écrire, ils n’en restent pas moins sensibles à ces autres formes de langage qui s’adressent à l’âme, qui sont souffle, comme le dit Bachelard. Parlant de la poésie, ce sociologue de l’art estime que celle-ci produit des « résonances » qui « retentissent » sur celui qui la reçoit. Nombreux sont, en ce sens, les témoignages de visiteurs subjugués par l’émotion qu’ils ressentent lors de la visite d’une église. « Ce retentissement, poursuit Bachelard, nous appelle à un approfondissement de notre propre existence.[…] Il opère un virement d’être […]. Il est porteur d’une valeur d’intersubjectivité. » [14]

47La musique est, elle aussi, source de telles expériences. Parlant de Beethoven, Éric-Emmanuel Schmitt écrit ceci : « Il soulevait tant mon âme que je me sentais la force d’affronter le monde, sinon de le refonder. » Et encore : « Lorsque j’écoute la Neuvième Symphonie, j’ai l’impression d’assister à la Genèse, un colossal récit cosmologique. » Pourtant, ces émotions sont suscitées par la musique d’un compositeur qui, à l’opposé de Bach, met au centre l’homme plutôt que Dieu. Pour Schmitt toutefois, la musique engendre toujours un sentiment de dépassement de soi. Ainsi parlant de Mozart, ce même auteur dit « Lorsqu’on écoute Mozart, […] on assiste à l’épiphanie de la grâce. Inexplicable, la grâce. » Et Schmitt de conclure plus largement :

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La musique intervient dans notre vie spirituelle. Les compositeurs […] ne se réduisent pas à des fournisseurs de sons : ils sont aussi des fournisseurs de sens. Certes, ils n’utilisent pas des concepts, comme Platon ou Kant ; plus vigoureux encore, ils nous atteignent ailleurs, à la racine, en-dessous des raisonnements et des calculs, là où l’esprit palpite, respire, ressent. [15]

49Ainsi la musique peut-elle être, à travers les émotions qu’elle suscite, véhicule de sens et, d’une certaine façon, de transcendance. Les situations, les temps et les lieux qui viennent d’être brièvement évoqués apparaissent ainsi comme médiateurs à tout le moins potentiels de sens parce qu’ils favorisent un « décollement » du quotidien et, à travers les sentiments qu’ils suscitent, font apercevoir d’autres réalités.

Religion ou spiritualité ?

50Ces « jaillissements » non programmés et non institués d’une réalité éprouvée comme transcendant l’être humain, parlent-ils néanmoins de Dieu ? La question est légitime. Pour tenter d’y répondre peut-être faut-il partir d’un constat : beaucoup désormais parlent plus volontiers de spiritualité que de religion et particulièrement de religion monothéiste. Longtemps d’ailleurs, cette dernière s’est montrée réticente, voire a opprimé bien des expressions de spiritualité qu’elle voyait comme autant de menaces potentielles pour son credo officiel. Elle n’a toutefois jamais réussi à les éliminer radicalement. Et aujourd’hui, loin d’apparaître comme des exceptions, les manifestations de spiritualité semblent se multiplier, tout au moins dans la manière dont nos contemporains interprètent certains de leurs sentiments qu’ils refuseraient de qualifier de religieux.

51Pour le sociologue, religion et spiritualité, définies de façon idéal-typique, se distinguent sur divers points essentiels que l’on peut schématiquement résumer comme suit. Telle qu’elle est entendue dans nos traditions, une religion suppose une institution. Comme toute institution, celle-ci est dotée d’un corps de spécialistes qui détiennent le savoir et par là le pouvoir. Ceux-ci se revendiquent comme seuls interprètes légitimes de Dieu et de sa vérité. Cette institution attend dès lors que ses adeptes ou ses fidèles se conforment à une doctrine et à une tradition qui se présentent comme cohérentes et globales. Elle est plutôt réticente à tout changement. Elle énonce une dualité fondamentale, celle de l’âme et du corps. Le Dieu qu’elle sert et représente est conçu comme une altérité radicale.

52De son côté, la spiritualité s’éloigne de tous ces traits. Loin de s’appuyer sur une institution, elle repose sur la personne elle-même, sur le « je », avec ses affinités électives, ses expériences, ses émotions et ses échanges avec d’autres qu’elle a elle-même choisis. Loin d’être figée, la spiritualité évolue en fonction du cheminement personnel de chacun, de la recherche et de la découverte hésitante de soi. En ce sens, elle est de l’ordre de la réflexivité c’est-à-dire d’une permanente remise en question de soi en référence aux changements de l’environnement. La spiritualité s’harmonise ainsi pleinement au caractère de nos contemporains que Bauman [16] qualifie de « liquide », c’est-à-dire de mouvant et d’instable. Enfin, loin de ne concerner que l’âme et le corps, la spiritualité prend en compte les sentiments et les émotions, ceux-ci en étant même un élément essentiel. Certes, la spiritualité n’est pas nécessairement absente de la religion, loin s’en faut, mais là non plus, elle n’est pas institutionnellement régulée, elle tend à échapper à toute mise en forme externe et préconçue.

53Sans qu’elle ne l’exclue, la spiritualité relève prioritairement d’une autre dimension de l’homme que celle du corps et de la raison, de l’intellect. C’est celle des émotions, du « ressenti ». Dans son passionnant petit ouvrage, Cinq méditations sur la mort. Autrement dit sur la vie[17], l’académicien François Cheng entend apporter, comme il le dit, « quelque précision sur le triptyque corps-âme-esprit (…et plus particulièrement) sur le statut respectif des deux derniers termes. » On peut certes discuter du contenu respectif qu’il attribue à chacun de ceux-ci mais l’important, c’est la distinction qu’il propose entre ces deux dimensions de l’homme. Pour Cheng,

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[la tradition occidentale] a décelé en chaque être humain quelque chose que l’esprit seul ne recouvre pas, quelque chose d’intime, de secret, qui lui est propre ; qui comporte son étonnante capacité à ressentir, à s’émouvoir, […] à communier sans entrave avec l’âme de l’univers. […] Sur le plan concret, l’esprit fait appel au cerveau, l’âme opère à partir du cœur. L’esprit s’appréhende par l’intellect, l’âme se saisit par l’intuition. L’esprit se meut, l’âme s’émeut ; l’esprit raisonne, l’âme résonne. […] L’âme a le dernier mot pour tout ce qui touche à l’affectivité, aux créations artistiques, à la dimension mystique du destin humain dans sa relation ouverte avec un au-delà ou une transcendance et qui se manifeste par la résonance. Sur elle se concentre toute l’aspiration humaine à l’amour absolu dans ce qu’il peut avoir de divin.

55On ne peut que suivre cet auteur lorsqu’il distingue de la sorte le cerveau et le cœur. La spiritualité relève du cœur. Certes, celui-ci n’est pas d’emblée absent de la religion, loin s’en faut. Il est toutefois intéressant de noter que dans les années 60 et 70, l’Église a voulu mettre l’accent sur « le cerveau » et épurer la religion de tout ce qui, à ses yeux, la polluait. Il fallait « revenir à l’essentiel », remettre Dieu au centre et, pour cela, évacuer notamment les cultes et croyances secondaires, comme ceux des saints ou même de la Vierge, ou les rites populaires, comme les bénédictions ou les processions. Il fallait aussi traduire matériellement ce « retour à l’essentiel » en dépouillant les églises et en supprimant certaines pratiques pour ne retenir que les pratiques sacramentaires. Or, que constate-t-on aujourd’hui ? En même temps que dans nos pays, ces dernières ne cessent de fléchir dramatiquement, de nombreuses pratiques de religion dite populaire se maintiennent et souvent se développent. Contrairement à ce que peut faire penser cette appellation, la religion populaire n’est pas le propre d’un milieu social particulier : tous les milieux et tous les âges sont concernés, même s’ils donnent chacun à cette religion populaire une forme particulière – les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle ne sont pas ceux de Fatima ou de Lourdes. Certes, cette force actuelle de la religion populaire en crispe certains mais le fait est là : le culte de nombreux saints prospère. On recense par exemple deux millions de pèlerins par an au mausolée de Padre Pio, dans les Pouilles, en Italie, et divers rites ressurgissent comme les bénédictions d’animaux ou de voitures. On est certes là loin de la raison. Aux yeux de certains, on est (peut-être) aussi loin de Dieu tel que théologiquement et ecclésiastiquement conçu. Mais peut-être que ce Dieu est trop loin, trop « inconcevable » pour l’homme ordinaire confronté aux aléas de la vie ? Celui-ci cherche alors un interlocuteur plus proche, tel Jésus chez qui, comme on l’a vu, il fait prévaloir la dimension humaine. Tels aussi Marie et les saints, qui ont vécu, aimé, souffert comme eux. Au vu de cette réalité, l’existence et même le développement affirmés de telles pratiques ne peuvent être ni niés ni sous-estimés. Cela témoigne sans nul doute des attentes et des besoins auxquels ces pratiques répondent. Les déprécier ou les taxer de païennes n’y change rien. L’homme s’est éloigné de l’autorité de l’Église qui se présentait comme porteuse des réponses aux questionnements que suscitait chez lui sa vie quotidienne. Dès lors, il recherche ailleurs des réponses à ses attentes émotionnelles, à son aspiration vers une connaissance accrue et un dépassement de lui-même. Il recherche du sens, une espérance, parfois aussi un soulagement ou encore une espérance là où, à tort ou à raison, il pense pouvoir les trouver. C’est ce à quoi répond sans doute aujourd’hui la spiritualité qui l’anime.

56Toutefois, repérer et analyser la spiritualité est une tâche très difficile car on a affaire à des phénomènes complexes à mesurer mais aussi malaisés à énoncer : les mots manquent, sont faibles ou trompeurs. Certains s’y sont cependant essayés et les résultats de leurs efforts méritent l’attention, même s’il s’agirait de poursuivre l’investigation, essentiellement à partir de méthodes cliniques, comme des récits de vie. Lors d’un séminaire de travail portant sur la distinction à faire entre religion et spiritualité, Franco Garelli (université de Turin) a ainsi présenté les résultats d’une recherche réalisée à ce propos. Sur base d’une batterie de questions élaborée à cet effet, il apparaît que la spiritualité peut signifier deux choses. Elle peut, soit traduire une expérience générale, soit être interprétée religieusement. Dans le premier cas, elle se manifeste par des expressions telles que « je me suis senti en accord avec l’univers » ou « le temps et l’espace me semblaient suspendus ». Lorsqu’elle exprime un sentiment religieux, d’autres termes traduisent cette spiritualité : « je me sentais près d’une réalité divine », « je sentais la présence de quelque chose de sacré ». Toujours selon cette recherche, le lien entre ces deux modes de spiritualité et la pratique hebdomadaire est le suivant. 30 % des pratiquants hebdomadaires et 40 % des personnes qui ne pratiquent jamais disent n’avoir jamais eu aucune expérience de ce type. Chez les premiers, ils sont 40 % à estimer avoir déjà eu une expérience religieuse tandis que ce n’est le cas que pour 15 % des seconds. Enfin, une expérience générale est le fait de 30 % des premiers et de 45 % des seconds [18]. Certes la distinction entre ces deux types d’expérience est difficile à faire car on est dans le registre des sentiments et non de la raison ni du savoir. Elle est d’autant plus malaisée que l’une et l’autre de ces expériences semblent, selon les dires et les écrits, être générées par des situations identiques. Il n’empêche : dans les deux cas, même si nommer ces scènes et ces dimensions lui échappe et si souvent même il ne manifeste pas d’intérêt à le faire, l’homme a conscience qu’il change de scène et qu’il ne se suffit pas dans sa réalité concrète.

En guise d’épilogue

57À la lecture de ces lignes, certains se poseront deux questions.

58La première est la suivante : avec ces énoncés, est-on encore dans la sociologie, cette science récente qui entend analyser et interpréter le fonctionnement de la société et de ses diverses composantes comme la famille, l’entreprise ou encore l’Église en tant qu’institution dans ses dimensions humaines ? La réponse est sans nul doute affirmative. On est de plus en plus conscient que la raison n’épuise pas l’humain. À travers les relations qui s’y nouent, celui-ci est aussi fait d’un corps et de sentiments. L’importance du corps se manifeste aujourd’hui de façon criante dans les publicités, les médias, les techniques de soins et d’entretien qui le concernent comme en témoignent le succès des centres de fitness et celui de la thalassothérapie, par exemple. Quant aux sentiments, on s’inquiète de plus en plus de leurs répercussions sur la productivité au travail (voire les départements de gestion des ressources humaines dans les entreprises) ou encore dans le champ politique où l’on sait combien les choix des électeurs sont guidés au moins autant par la sympathie qu’ils ressentent à l’égard des candidats que par leur programme politique. Ainsi les sentiments, au même titre que les pratiques, relèvent-ils eux aussi de l’analyse sociologique.

59Quant à la seconde question, on peut l’énoncer simplement : quels rapports cela a-t-il avec Dieu, sujet de ces pages ? Les données présentées dans la deuxième partie de ce texte ont clairement montré que, outre le sensible déclin de la croyance en lui et la montée du doute quant à son existence, Dieu ou plutôt son image s’est profondément transformée ces dernières décennies. Lorsque Dieu n’est pas vu comme une force ou un esprit, l’homme le conçoit comme plus proche (c’est Jésus ami, que l’on tutoie) ou même comme intérieur à lui-même (« ce qu’il y a de meilleur en moi »). À divers degrés et de façon plus ou moins dominante, chacune de ces différentes définitions met incontestablement en jeu des sentiments. Dans un récent programme de télévision décrivant divers lieux de pèlerinage, le présentateur disait, au vu de pèlerins touchant et passant un tissu sur la pierre où le corps de Jésus aurait été déposé, « il ne s’agit plus avant tout vénérer mais bien de ressentir ». Comme si les mots avaient fait place aux gestes et aux émotions, comme si les paroles étaient impuissantes à dire à la fois le plus profond et le plus transcendant de l’homme. Face aux attentats de Paris et de Bruxelles, s’il y a eu des mots, il y a surtout eu des gestes, des gens qui s’étreignaient, des bougies allumées, des fleurs et des drapeaux. Tout semble nous dire que nous sommes au temps de l’émotion, après peut-être que celui de la raison et de la science ait montré ses faiblesses. Peut-être est-ce cette émotion qui est aujourd’hui la voie privilégiée qui, quel que soit le nom qu’on lui donne, mène à Dieu ou qui nous aide à trouver, comme le suggère ce sociologue athée qu’est Touraine, « le principe au-delà de ce que nous faisons, au-delà de la technique, de la facticité, et qui est le sens que nous donnons à notre propre existence, soit directement, soit à travers Dieu. » [19] ?


Date de mise en ligne : 30/09/2016

https://doi.org/10.3917/rsr.163.0331