Article de revue

Éditorial

Michel de Certeau. Théologie du quotidien

Pages 5 à 8

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2016). Michel de Certeau. Théologie du quotidien. Recherches de Science Religieuse, 104(1), 5-8. https://doi.org/10.3917/rsr.161.0005.

  • Theobald, Christoph.
« Michel de Certeau. Théologie du quotidien ». Recherches de Science Religieuse, 2016/1 Tome 104, 2016. p.5-8. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2016-1-page-5?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2016. Michel de Certeau. Théologie du quotidien. Recherches de Science Religieuse, 2016/1 Tome 104, p.5-8. DOI : 10.3917/rsr.161.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2016-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.161.0005


1Trente ans après sa mort, le 9 janvier 1986, l’œuvre de Michel de Certeau continue à poser question. Désormais largement accessible et reçue au niveau international, quelle est l’unité interne de sa recherche ? Si, de toute évidence, il y a « du théologique » dans sa démarche et son écriture, est-il possible de parler légitimement d’une « théologie de Certeau » ? Et, au cas où cette locution pourrait trouver un quelconque sens, comment en qualifier cette théologie ? Une « théologie du quotidien », comme le suggère le titre donné à ce numéro ? Quelle serait alors la manière de faire aujourd’hui une telle théologie, compte tenu du fait que Michel de Certeau lui-même n’a cessé de distinguer son « ici et maintenant » de l’aujourd’hui d’hier ? Des relais en ont-ils été pris ?

2Poser pareilles questions, c’est déjà reconnaître la réception d’une œuvre en pleine évolution, ce qui d’ailleurs ne vaut pas seulement pour ces types de questions que nous venons de formuler, portant sur la théologie, mais aussi pour de bien d’autres domaines de la recherche anthropologique et socio-culturelle de Certeau. Les Recherches de Science Religieuse ont déjà consacré plusieurs numéros à celui qui fût l’un de leurs plus prestigieux collaborateurs (voir la liste de ses contributions dans RSR 91 [2003], 589). Au lendemain de sa mort, un double numéro lui avait été dédié sous le titre Le voyage mystique (RSR 76 [1988/2 et 3], 161-262 et 321-475). En 2003, sa toute première biographie due à François Dosse, désignant Michel de Certeau marcheur blessé, fournissait l’occasion d’un nouveau numéro (RSR 91 [2003], 493-589). Il serait vain de vouloir résumer ici la richesse de ces contributions d’une bonne douzaine d’auteurs proches et moins proches de Certeau ; mais on doit reconnaître qu’elles portent toutes sur son rapport à la mystique, quitte à être surtout intrigués par la célèbre déclaration liminaire de La Fable mystique (1982) : « Ce livre se présente au nom d’une incompétence : il est exilé de ce qu’il traite » (9). Seuls Joseph Moingt, dans le double numéro de 1988, et Patrick Royannais, dans celui de 2003, s’interrogeaient sur « le théologique » de Certeau, le premier insistant sur « l’ailleurs de sa théologie » (RSR 76 [1988], 365-380), le second parlant carrément d’une « théologie de la faiblesse de croire » (RSR 91 [2003], 499-533).

3Il semble bien que les théologiens se soient moins intéressés à son œuvre que les praticiens des sciences humaines. Sans doute s’en sont-ils tenus à distance en raison des déplacements considérables entrevus par Certeau et exposés, par exemple, dans « La misère de la théologie » (La faiblesse de croire, Seuil, 1987, 253-263) jusqu’à parfois envisager une forme d’« athéologie ». Ne convient-il pas aussi de tirer profit de son intérêt pour l’homme ordinaire, en promesse d’une théologie du quotidien, déjà cachée dans l’œuvre d’Erich Auerbach qui, en son temps, avait perçu dans les évangiles un style « réaliste », inédit dans l’antiquité en raison de leur intérêt pour l’élémentaire de l’existence ordinaire (Mimesis, 1946) ?

4Les RSR ont donc voulu relancer le questionnement sur « le théologique » dans l’œuvre de Michel de Certeau. Il fallait d’abord saisir l’occasion de la parution de La Fable mystique II, éditée et présentée par Luce Giard en 2013 (Gallimard), pour relire l’ensemble des deux volumes et engager une reprise globale du projet de l’historien de la mystique, tel qu’il se dégage de ce long parcours ; tâche magistralement accomplie par Sebastian Maxim. Le second article, dû à Dominique Salin – que je remercie ici d’avoir contribué à l’élaboration de ce numéro –, porte à la fois sur la question de l’unité de l’œuvre de Certeau et sur son rapport « athéologique » aux institutions, celles du croire en particulier, mais aussi à la théologie. Sa thèse principale consiste à établir un lien entre la théorie du langage de Wittgenstein et les analyses du langage mystique et l’écriture de Michel de Certeau en général, rapprochement qui permet de faire comprendre le déplacement de l’Autre du ciel des idées métaphysiques vers les interstices au sein de notre vie ordinaire. C’est précisément ce défi que relève Patrick Royannais dans le troisième article. Adoptant surtout la démarche de Certeau, son attention aux « arts de faire » dans L’invention du quotidien (1980), il esquisse sur cette base une théologie du quotidien, située au début du XXIe siècle et portée par la formule des lettres de captivité de Dietrich Bonhoeffer : « Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu ». Dans cette perspective proprement théologique, sa contribution établit des parentés significatives de Michel de Certeau avec Claude Geffré, Christian Duquoc et Stanislas Breton.

5En prolongement de lecture, ce numéro offre un article de Clémence Rouvier traitant du différend entre Maurice Blondel (1861-1949) et Lucien Laberthonnière (1860-1932) ainsi qu’une recension de Michel Fédou du quatrième tome de la biographie d’Henri de Lubac, due à Georges Chantraine et Marie-Gabrielle Lemaire.

6Avoir évoqué ici de tels débats et personnalités n’écarte nullement Michel de Certeau, ces débats témoignant d’un mouvement de fond au sein de nos sociétés européennes et de l’Église, mouvement qui avait débuté bien avant la crise moderniste – Henri Bremond et son histoire de la mystique, si décisifs pour Certeau, auraient pu être ajoutés à notre tableau – et se poursuivrait après les deux guerres mondiales puis durant et à la suite du concile Vatican II. Ce déplacement tectonique a créé des clivages et des fissures considérables quant à notre rapport à Dieu et sa recherche en toute chose, clivages dont l’itinéraire de Michel de Certeau reste un remarquable « révélateur » et, sans doute, une promesse inaccomplie. Sur ce point précis, les rapports complexes entre lui et Henri de Lubac attendent encore d’être élucidés.

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8Le programme des RSR pour 2016 se poursuivra, dans le numéro 2, par une série de contributions sur le sensus fidei fidelium, mis sur le devant de la scène théologique par le pape François. Le numéro 3 préparera le colloque des 17-18 novembre prochains (à la maison des évêques de France) qui s’interrogera sur ce que nous faisons en adresse personnelle à Dieu : S’adresser à Dieu – pour un discernement du divin (on en trouvera le programme à la fin de ce manuscrit). Et avec la question des « âges de la vie », le dernier numéro de l’année abordera de nouveau une thématique anthropologique.

9Si, ces dernières années, le nombre de nos bulletins a augmenté (ce qui nous a conduit à adopter un rythme trisannuel), plusieurs de leurs rédacteurs ont quitté la Revue après de longues années au service de cette tâche si décisive et bien onéreuse. Au nom du comité de rédaction, je remercie en particulier la professeure Michèle Morgen qui a rédigé le bulletin johannique et la professeure Martine Dulaey qui a signé le Bulletin de patristique latine. Les professeurs David Pastorelli et Jacques Decreux ont accepté de prendre la suite de la première et le professeur Paul Mattei de la seconde.

10Le signataire de cet éditorial rédigeait deux bulletins de théologie systématique, celui de christologie et celui sur la question de Dieu et la Trinité ; il laisse ce dernier à Vincent Holzer dont la partie du bulletin de théologie fondamentale qui lui incombait jusqu’à maintenant sera reprise par Benoît Bourgine. Que tous ceux que nous venons de nommer comme nos autres rédacteurs de bulletins soient cordialement remerciés pour leur engagement fidèle et compétent.

11Outre le Bulletin d’histoire de l’exégèse, de la suite de celui sur le judaïsme ancien et celui de patristique grecque, on trouvera dans ce numéro et dans les numéros suivants deux bulletins biblique (Synoptiques-Actes et Paul) et quatre de théologie systématique (théologie fondamentale, théologie morale, christologie et anthropologie).

12Nous ne pouvons terminer ce premier éditorial de 2016 sans exprimer toute notre gratitude à nos lecteurs, espérant que, cette année encore, ils trouveront dans les RSR de quoi nourrir leur propre réflexion et recherche. Leurs suggestions seront toujours bienvenues.


Date de mise en ligne : 24/03/2016

https://doi.org/10.3917/rsr.161.0005