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Du nouveau dans la recherché sur le « modernisme »

Pages 551 à 559

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  • Theobald, C.
(2011). Du nouveau dans la recherché sur le « modernisme » Recherches de Science Religieuse, 99(4), 551-559. https://doi.org/10.3917/rsr.114.0551.

  • Theobald, Christoph.
« Du nouveau dans la recherché sur le “modernisme” ». Recherches de Science Religieuse, 2011/4 Tome 99, 2011. p.551-559. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2011-4-page-551?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2011. Du nouveau dans la recherché sur le « modernisme » Recherches de Science Religieuse, 2011/4 Tome 99, p.551-559. DOI : 10.3917/rsr.114.0551. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2011-4-page-551?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.114.0551


11. Claus Arnold et Giacomo Losito (éditeurs), La censure d’Alfred Loisy (1903). Les documents des Congrégations de l’Index et du Saint Office, Fontes Archivi Sancti Officii Romani, N? 4, Libreria Editrice Vaticana, Rome, 2009, 459 pages.

22. Claus Arnold et Giacomo Losito (éditeurs), « Lamentabili sane exitu » (1907). Les documents préparatoires du Saint Office, Fontes Archivi Sancti Officii Romani, N° 6, Libreria Editrice Vaticana, Rome, 2011, 546 pages.

33. Claus Arnold et Giovanni Vian (sous la dir.), La condamna del modernismo. Documenti, interpretazioni, conseguenze, Viella, Rome, 2010, 260 pages.

44. Alfred Loisy, La crise de la foi dans le temps présent. Texte inédit publié par François Laplanche, suivi des études de Rosanna Ciappa, François Laplanche, Christoph Theobald. Avant-propos de Claude Langlois, Bibliothèque de l’École des Hautes Études – Sciences religieuses, N° 144, Brepols, Turnhout, 2010, 728 pages.

5L’évaluation historique et théologique de ce qu’il est convenu d’appeler le « modernisme » a été périodiquement relancée par l’exploration approfondie de documents jusqu’alors inaccessibles ou non publiés. Fondées à la suite de la « crise moderniste », les RSR ont attendu le début des années soixante du dernier siècle pour y consacrer, selon une belle régularité, tel article, note ou chronique (cf. entre autres le Bulletin de théologie historique et dogmatique d’Henri de Lavalette, dans RSR 51, [1963], 468-483). Ces dernières années, notre connaissance de cette « crise » s’est à nouveau enrichie, en aval et en amont. En aval, en raison de la publication des expertises et débats des congrégations romaines de l’Index et du Saint Office, préparatoires à la censure de quelques œuvres d’Alfred Loisy (1903) et au décret Lamentabili sane exitu (1907). En amont, par l’édition de ses Essais d’histoire et de philosophie religieuses (1899), apologie historique du catholicisme jamais publiée du vivant de son auteur mais utilisée par lui comme « carrière » pour la composition de ses célèbres articles de la Revue du Clergé Français, signés Firmin (1898-1900), et, à une moindre mesure, de ses deux « petits livres rouges », L’Évangile et l’Église (2002) et Autour d’un petit livre (2003). Certes, l’importance décisive de telle circonstance, de telle intervention ou de telle personnalité paraît ainsi dans une lumière plus vive ; mais l’enjeu majeur de ces parutions est l’évaluation à long terme de la « crise moderniste ». Cette brève note voudrait instruire le débat sur cette question.

61. L’ouverture des Archives de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, en 1998, et leur mise à disposition au public en 2002 permettent désormais aux chercheurs de reconstruire l’histoire des décisions magistérielles du Saint Office de 1542 jusqu’en 1922. Sachons gré aux professeurs Claus Arnold et Giacomo Losito d’avoir très rapidement édité, d’abord les principales pièces de la mise à l’Index de cinq ouvrages de Loisy (La religion d’Israël, Études évangéliques, L’Évangile et l’Église, Autour d’un petit livre, Le Quatrième Évangile), long processus qui a commencé dès 1900 et qui a abouti le 16 décembre 1903 (vol. 1), et, dans un deuxième temps, les débats du Saint Office, qui ont duré presque quatre ans, sur le futur Décret Lamentabile sane exitu, promulgué le 3 juillet 1907 (vol. 2).

7Les introductions, comportant pour chacun de ces deux volumes une histoire détaillée de la rédaction des textes de l’Index et du Saint Office, élaborée par le professeur Arnold, et une histoire des mentalités et pratiques des antimodernistes français, confiée au professeur Losito, méritent une lecture attentive. Celle-ci pourrait d’ailleurs s’accompagner d’un retour au deuxième volume des Mémoires de Loisy (1931), précisément pour mieux percevoir l’étonnante pluralité de perspectives sur un même « événement », riche en ramifications et rebondissements, et entrer ainsi dans le débat de fond sur les rapport entre histoire et dogme. Car, on le sait, c’est là le conflit majeur qui débute avec la « crise moderniste » et qui parcourra l’ensemble du XXe siècle. Le lecteur découvrira ces pages?; on se contentera ici d’en rassembler et discuter quelques résultats.

8Le dossier semble montrer d’abord que « les intentions de Loisy furent tout à fait comprises par l’Index et l’Inquisition, même si celles-ci subirent finalement un jugement théologique négatif » (vol. 1, 63)?; nous reviendrons in fine sur ce jugement important.

9Seul Louis Billot sj, thomiste intransigeant qui a joué un rôle décisif, en particulier par son « votum » pour la Congrégation de l’Index et par son rôle joué lors des dénonciations venues de France et des premiers projets du futur « syllabus », est accusé d’utiliser une technique injuste et malveillante, relevant du procès de tendance. Pour le reste, la procédure, réformée par Benoît XIV et menée pendant la première période avec bienveillance par le Préfet de l’Index, le cardinal Steinhuber sj, et le secrétaire, Thomas Esser op, est plutôt favorable à Loisy. Plusieurs consulteurs ouverts à l’exégèse critique ont voix au chapitre?: en particulier le père Enrico Gismondi sj dont Loisy lui-même dira plus tard qu’il « a eu la sagesse, la loyauté, le courage désintéressé » (Mémoires I, 422sv)?; le père David Fleming ofm, futur secrétaire de la Commission biblique, dont l’attitude est plus ambivalente?; et, pour ce qui est de la rédaction du Décret Lamentabile sane exitu, le maître du Sacré Palais, le père Alberto Lepidi op qui, au sein du Saint Office, « mena une sorte de guerre d’usure par des critiques très pointues », retarda ainsi la procédure et contribua finalement à atténuer un bon nombre de propositions et à en supprimer d’autres (vol. 2, 20sv).

10L’étonnante lenteur de la procédure est donc due, pour une bonne part, au conflit interne à la Curie romaine, dominée dès la mise à l’Index, voire avant le début du pontificat de Pie X, par d’influents agents antimodernistes?; contrairement à la thèse de Lorenzo Bedeschi, constatant pour la période 1903-1905 une phase libérale intermédiaire. Les deux contributions de Giacomo Losito permettent de mieux saisir le profil très diversifié de l’opposition française à Loisy formée de clercs ou de religieux, partisans de la politique de Rampolla, réfractaires au Ralliement ou simples défenseurs du modèle ecclésial intégraliste, fortement mis à l’épreuve en ces années. Émile Poulat et Jacques Prévotat avaient déjà contribué à identifier tel réseau?; Losito établit surtout les liens de cette opposition française avec Rome et en particulier avec le capucin Pie de Langogne qui, en décembre 1903, a permis l’avancée décisive de la procédure de la mise à l’Index et qui a joué un rôle de premier plan pendant la très longue gestation du décret du Saint Office. Son projet de travailler, à la suite des instructions reçues par le Pape lui-même, à la stigmatisation de l’œuvre de Loisy comme à celle d’un hérésiarque a partiellement échoué, en raison précisément des oppositions venant de l’intérieur même du Saint Office et donnant lieu au compromis du texte final du décret.

11Le dénominateur commun de ces oppositions est d’éviter une fixation dogmatique prématurée des questions bibliques. En particulier, le « votum » de Fleming sur La religion d’Israël (vol. 1, 131-139) met bien en valeur la distance entre la forme littéraire des Écritures, d’un côté, et les connaissances actuelles de la préhistoire de l’humanité ainsi que de l’astronomie, de la géologie et de la biologie, de l’autre côté, n’hésitant pas à rappeler l’affaire Galilée et à distinguer entre Révélation et inspiration. Dans ses amendements au futur décret Lamentabile sane exitu, il demande une diminution drastique du nombre des propositions, livre une défense intéressante de la doctrine de Newman sur la convergence des probabilités et contribue dans un sens plus libéral à la vive discussion du Saint Office sur la connaissance humaine du Christ et sur sa Résurrection (cf. vol. 2, 23). Claus Arnold note à juste titre que son « votum » du 31 mars 1903 contient « in nuce les bases théologiques » d’une « réorientation doctrinale de la question biblique » qui ne s’exprimera que quarante ans plus tard dans l’encyclique Divinu afflante spiritu (vol. 1, 64).

12Remarquons cependant qu’au moment de l’achèvement de la procédure, qui conduit à la mise à l’index en décembre 1903, Fleming prend la tête de l’offensive contre Loisy, le sacrifiant en quelque sorte à sa propre conception de l’exégèse critique qu’il continue à défendre (vol. 1, 57-59?; cf. aussi Mémoires II, 324-328 et 353). Ce « revirement » met à nu l’ambiguïté de la position de ceux que Losito considère comme antimodernistes « modérés » (vol. 2 91). Ils s’entendent ponctuellement avec ceux qu’Émile Poulat appelle « novateurs » ou « progressistes », les Blondel, Battifol et Lagrange (Loisy parlait du syndicat Battifol-Lagrange), instrumentalisés d’un côté par Pie de Langogne comme références contre Loisy et restant sans doute de l’autre côté un recours pour ceux qui ont une conscience plus nette des problèmes que l’exégèse critique pose à la foi.

13Quant à la stratégie du maître du Sacré Palais, le P. Lepidi, destinataire d’une lettre importante de Loisy (mai 1901) lui faisant part de ses sentiments loyaux vis-à-vis de l’Église (Mémoires II, 37-39), elle a été déjà mentionnée?; Arnold en donne quelques exemples précis, notant aussi que la rédaction ultime du décret Lamentabile sane exitu par le Cardinal Steinhuber sj va dans le même sens que des formulations qui maintiennent « ouvert » ce qui, à leurs yeux, reste discutable au sein de l’Église catholique (2, 25-31).

14De ces observations résulte d’abord le constat, quelque peu inattendu, que la procédure se déroule selon une certaine « rationalité délibérative » qui admet un débat controversé et un compromis entre positions adverses. Or, c’est précisément la lenteur de cette manière de procéder, dans les deux institutions de l’Index et du Saint Office, qui semble convaincre les antimodernistes proches de Pie X et surtout Merry del Val et Vives y Tutó qu’une condamnation intégrale et rapide du « modernisme » – terminologie que Lamentabile sane exitu évite – nécessite une autre voie, précisément celle qu’adoptera l’encyclique Pascendi, élaborée en même temps et d’une manière totalement indépendante du décret Lamentabile sane exitu?! Nous sommes alors devant les indices d’un véritable changement paradigmatique en gestation?: ce sont les règles du jeu elles-mêmes qui sont déjà en cause ici?; il est clair que l’ecclésiologie intransigeante et antimoderniste qui identifie le dogme avec une certaine théologie ne peut accepter des manières délibératives de procéder qui permettent un développement de la doctrine?: or, celui-ci est rendu possible, jusqu’à un certain point difficile à déterminer, par le type de délibération engagé au sein de l’Index et du Saint Office. Le concile Vatican II se heurtera à des difficultés analogues.

15Claus Arnold énonce donc la thèse que « le décret Lamentabile fut loin d’être un document libéral, mais (qu’) en quelque façon, sa genèse porte déjà en elle l’histoire de son dépassement » (vol. 2, 32). Cette affirmation nous semble être fondée historiquement, même si et justement parce qu’elle implique le regard de l’historien sur le long terme. Arnold évoque des raisons contingentes comme les maladresses du P. Gismondi et du P. Fleming, celles aussi de Loisy lui-même, pour faire comprendre le revirement de la Congrégation de l’Index en 1903. Il identifie aussi des raisons structurelles « dues à l’endurance de l’intransigeance scolastico-théologique ». « Peu de théologiens pouvaient de fait imaginer une solution concrète pour les problèmes en suspens », affirme l’auteur?: « la retraite dans les bastions de la néoscolastique parut alors aux yeux de plusieurs la seule alternative possible à la perte de la foi (ce qui arriva à Turmel et, dans une moindre mesure, même à Loisy). Même Friedrich von Hügel était d’avis que l’on devrait surtout tout simplement supporter les tensions entre la Foi et l’Histoire » (vol. 1, 64sv). Certes, Arnold désigne ainsi les « solutions » extrêmes qui ont été effectivement adoptées par certains (sa formule « dans une moindre mesure » ne pouvant rendre justice à l’évolution de Loisy), voire par beaucoup restés enfermés dans une mentalité intransigeante. Mais ne faut-il pas faire apparaître davantage que précisément certains (comme Loisy et ses proches) imaginaient bien une « solution » du conflit entre foi et histoire, « solution » que l’exégète lui-même explicite dans son apologie historique de 1899 en termes de « concordat »?? On peut alors se demander si l’Index et l’Inquisition ont vraiment compris ces intentions de Loisy. L’affirmer avec Arnold, c’est, nous semble-t-il, sous-estimer quelque peu l’enjeu véritable du conflit paradigmatique qui se déroule pendant la « crise moderniste » et la définit en quelque sorte.

162. Pour saisir cet enjeu, il faut sans doute remonter en amont et entrer davantage dans la genèse de cette « crise », l’inscrivant en même temps dans une longue durée?; c’est ce que permet désormais la publication de l’apologétique historique de Loisy, composée à Neuilly entre 1897 et 1899 et intitulée par l’auteur d’abord La crise de la foi dans le temps présent et par la suite plus simplement Essais d’histoire et de philosophie religieuses (vol. 4). Décidée par Claude Langlois, François Laplanche, Rosanna Ciappa et le signataire de cette chronique lors d’un colloque en 2003 auquel le Collège de France fut associé, cette exhumation d’un manuscrit inédit quasi mythique et les études historiques qui lui sont consacrées réserve quelques surprises au lecteur. Certes, le texte était connu dans ses grandes articulations grâce aux résumés de Loisy dans ses deux écrits autobiographies, ses Choses passées (1913) et le premier volume de ses Mémoires (1930)?; mais a-t-on mesuré à quel point cette somme « théologico – apologético – polémico – pastorale » (Mémoires I, 410) est la matrice des évolutions ultérieures sans que les principaux acteurs en soient conscients ni ne puissent l’être??

17Rappelons d’abord brièvement la structure des douze chapitres de cet ouvrage, précédés d’un Avant-propos. Une première partie est formée de deux chapitres appelés par l’auteur respectivement « introduction générale » et « introduction particulière », la première donnant un aperçu des différentes théories d’interprétation du christianisme (« le rapport où se trouvent les systèmes nouveaux soit à l’égard de la conception réelle et vraiment scientifique du christianisme, soit à l’égard de ce qu’on peut appeler sa conception populaire et traditionnelle »), la seconde pointant les « deux idées sur lesquelles repose toute la discussion?: l’idée de la religion et celle de la révélation ». Vient ensuite une deuxième partie composée de deux chapitres qui exposent l’histoire des origines chrétiennes (l’histoire du monothéisme israélite et la vie de Jésus) et de trois autres consacrés à l’histoire du christianisme, l’enjeu apologétique étant le débat interconfessionnel entre un « christianisme social, soutenu et réglé par l’Église, et le christianisme individuel, soutenu mais non réglé par l’Écriture »?: « Trois chapitres ne seront pas de trop pour établir l’harmonie intime, la correspondance essentielle, la continuité réelle et vitale qui existe entre l’Évangile et l’Église, le dogme, le culte catholique ». Une troisième partie enfin, formée de cinq chapitres, a pour objectif de faire comprendre, en opposition à l’individualisme protestant, « comment le catholicisme reste seul en possession de répondre aux exigences légitimes de l’esprit moderne aussi bien qu’aux besoins éternels de l’âme humaine ». Pour cela il faut étudier l’Église catholique telle qu’elle est aujourd’hui, dans son régime intellectuel et en sa manière d’articuler les dogmes et la vision scientifique du monde, la raison et la foi ainsi que la religion et la vie, tout en anticipant quelque peu sur son avenir?; partie fondée sur la distinction entre « l’essentiel et le principal, indispensable à la conservation du vrai christianisme » et « l’accidentel et l’accessoire qui peut être discutable, regrettable même et, en ce cas, réformable ».

18Les trois études historiques dues à notre ami regretté François Laplanche, à Madame Rosanna Ciapa et au signataire de ces pages analysent respectivement la question biblique avant et après l’encyclique Providentissimus Deus (1893) – avec, en particulier, le problème de l’inspiration –, les évolutions de la recherche exégétique – avec le ralliement de Loisy, après la rédaction de ses Essais, aux thèses de l’eschatologie conséquente de J. Weiss – et le positionnement de l’apologétique historique de Loisy parmi d’autres tentatives du même genre et au sein d’une histoire de la théologie fondamentale au XIXe et au XXe siècle – avec ses ambiguïtés et ses avancées.

19L’énigme principale qui se dégage de la lecture de ces travaux est l’absence de publication des Essais où, selon une remarque faite au baron von Hügel, « tout se tient » (Mémoires I, 444) et la subite décision, prise avant même leur achèvement, de les « débiter le plus possible par petits morceaux sous un pseudonyme » (ibid., 501). Or, c’est cette décision qui déclenche toute la suite?: la censure du sixième article, sur « La religion d’Israël » (tiré du chap. 3 des Essais), par le Cardinal de Paris (23 octobre 1900) et le début des procédures romaines ainsi que la décision ultérieure de Loisy, prise en 1902, de « jouer un tour à Harnack » (Mémoires II, 121) avec L’Évangile et l’Église (tirée des chap. 4 à 7 des Essais) et l’explication qui en suit sous l’instigation de Mgr Mignot dans Autour d’un petit livre, dernier rejeton des Essais de Neuilly. Nous sommes ici sur le plan des raisons de la crise, qualifiées de contingentes par Claus Arnold qui évoque alors « la maladresse de Loisy et de ses défenseurs » (vol. 1, 64).

20Or, la difficulté de fond vient du fait que Loisy dispose effectivement d’une synthèse achevée à caractère « systématique » et « englobant » (vol. 4, 591sv), sans que ses censeurs parisiens et romains ne la connaissent. Ils soupçonnent certes derrière les cinq publications sur lesquelles porte leur jugement l’ampleur d’une pensée, voire celle de « toute une école de pensée » (vol. 1, 27)?; mais en l’absence de la matrice, la porte est ouverte à la construction d’un idéaltype « modernisme », procédé qui débute en janvier 1903 avec le « votum » de Louis Billot sj et s’achève avec l’encyclique Pascendi. Pierre Colin a montré en détail le décalage considérable entre ce portrait « systématique » et la « réalité ». Loisy, de son côté, favorise ce jeu de projection en raison de la multiplication des pseudonymes utilisés entre 1896 et 1900. S’il juge en effet ses Essais impubliables dans les circonstances d’une liberté sous surveillance, il ne renonce pas pour autant à en faire passer l’essentiel, en gardant le souci pédagogique de se faire comprendre et « de venir en aide » aux apologistes en difficulté face aux résultats de la recherche historique (vol. 4, 678)?; tentative qui échoue, sans doute pour une part en raison de certaines « maladresses ». Mais c’est surtout la mutation radicale des mentalités modernes et le type de questionnement nouveau qu’elle inaugure par rapport à la foi qui brouille la communication au sein de l’Église, au point d’exiger un jour des règles du jeu nouvelles.

21Sans doute faut-il attendre la publication du dossier préparatoire à l’encyclique Pascendi dominici gregis (8 septembre 1907) « sur les doctrines des modernistes » pour affiner ce type d’interprétation qui exige que la « crise moderniste » soit reprise sous l’angle du « jeu de communication », dans son ensemble et dans la pluralité des perspectives qui font qu’il y a crise. Après les études pionnières d’Émile Poulat, de Pietro Scoppola et de Lorenzo Bedeschi, les riches publications de sources et les multiples monographies consacrées à tel personnage ou à tel réseau font que le moment pour une nouvelle synthèse s’approche.

223. Celle-ci devrait inscrire la dite « crise moderniste » dans la longue durée selon l’alternative posée par É. Poulat lui-même dans l’Avant-propos du deuxième volume consacré aux documents romains, texte intitulé Pour un cadrage historique des études modernistes?: « S’agit-il d’une crise aiguë mais passagère ou d’une véritable révolution culturelle à assumer?? », se demande-t-il, en ajoutant?: « Sur ce point précis, la question reste ouverte et les positions n’ont guère changé » (vol. 2, VII). Il nous semble qu’on peut être aujourd’hui plus affirmatif?: l’histoire de la théologie catholique du XXe siècle et le concile Vatican II ont ouvert des pistes de sortie de l’intransigeance catholique et établi une distance entre ce qui relève des principes dogmatiques et ce qui est de l’ordre des expressions de telle école ou de tel courant théologique, créant un espace historiquement et culturellement pluralisé, impossible à maîtriser d’un seul point de vue.

23Plusieurs points décisifs de l’apologétique historique de Loisy – les rapports entre l’inspiration des Écritures et leur vérité, la relation entre vérité et doctrine, l’idée de révélation, celle du développement de la doctrine et le problème de la clôture de la révélation, pour ne nommer que ceux-ci – sont abordés par les textes du dernier concile et résolus en son sens, sans qu’on puisse leur attribuer une paternité historique précise (vol. 4, 687-692). Certes, ces documents relèvent, eux aussi, d’un conflit d’interprétation. Ils sont taxés par Mgr Lefèvre et ses héritiers de « modernistes »?; et, ces dernières années, une fâcheuse opposition entre une herméneutique de discontinuité et une herméneutique de continuité semble reproduire un jeu d’opposition en vigueur depuis la crise moderniste, voire depuis bien avant.

24Émile Poulat note pourtant lui-même que le document de 1990 sur La vocation ecclésiale du théologien de la Congrégation pour la doctrine de la foi rappelle que « l’Église n’est pas toujours et en tout infaillible?: “elle peut se tromper” dans ses interventions prudentielles en matière mixte, sans préjudice de l’essentiel », le Préfet d’antan de la Congrégation Joseph Ratzinger donnant pour exemple les déclarations des papes du siècle dernier sur la liberté religieuse ainsi que les décisions antimodernistes du début du XXe siècle, surtout les réponses de la Commission biblique d’alors (vol. 4, XV). On pourrait évoquer aussi le discours de Benoît XVI du 22 décembre 2005, sorte de « retractatio » qui remplace l’opposition factice entre une « herméneutique de discontinuité » et une « herméneutique de continuité » par celle, plus nuancée, entre une « herméneutique de discontinuité » et une « herméneutique de réforme ». Cette dernière introduit une véritable historicité dans la définition des rapports entre sciences et foi, entre l’Église et l’État moderne, entre la foi chrétienne et les religions du monde?: « Il fallait apprendre à reconnaître, affirme le pape, que, dans ces décisions (concernant des choses contingentes), seuls les principes expriment l’aspect durable, en demeurant sous-jacents et en motivant la décision de l’intérieur » (DC 103 [2006], 61).

25Cette distinction entre le plan historique et le plan théologique des principes correspond à la position de Newman et n’est pas éloignée de celle de Loisy lui-même dans ses Essais, qui, en historien et avec un sens historique plus aigu, interroge la capacité du christianisme catholique de se « régénérer jusque dans les principes » (Choses passées, 203sv) et de s’inscrire, à sa façon, dans le mouvement de « modernisation des institutions qui veulent durer » (Mémoires I, 477). Si, se référant à l’avancée de la recherche biblique et à la situation de l’Église de son temps, il affirme que « le livre inédit a manqué son but », ajoutant qu’« il l’aurait manqué de même s’il avait été publié intégralement » (ibid.), ce jugement peut être aujourd’hui révisé au vu des évolutions intervenues depuis et dans une situation de pluralisme culturel bien plus évidents. Certes, « l’intégrisme catholique » risque de séduire provisoirement ceux qui se soucient à juste titre de l’unité de l’Église. Mais le grand perdant devant le forum de l’histoire est le portrait du « modernisme » de l’encyclique Pascendi et « l’intransigeance » de ceux qui l’ont dessiné ou continuent à l’entretenir?; ici comme ailleurs le célèbre conseil de Gamaliel (Ac 5, 38sv) est de rigueur. Il reste, pour finir, que personne ne peut se dérober aujourd’hui à l’incontournable tâche d’« assumer une véritable révolution culturelle ».


Date de mise en ligne : 10/01/2012

https://doi.org/10.3917/rsr.114.0551