Article de revue

Cent ans de Recherches en Science Religieuse

Chronique de la célébration à l'UNESCO

Pages 323 à 328

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2010). Cent ans de Recherches en Science Religieuse Chronique de la célébration à l'UNESCO. Recherches de Science Religieuse, 98(3), 323-328. https://doi.org/10.3917/rsr.103.0323.

  • Theobald, Christoph.
« Cent ans de Recherches en Science Religieuse : Chronique de la célébration à l'UNESCO ». Recherches de Science Religieuse, 2010/3 Tome 98, 2010. p.323-328. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2010-3-page-323?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2010. Cent ans de Recherches en Science Religieuse Chronique de la célébration à l'UNESCO. Recherches de Science Religieuse, 2010/3 Tome 98, p.323-328. DOI : 10.3917/rsr.103.0323. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2010-3-page-323?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.103.0323


1Une assemblée nombreuse s’est réunie, le 4 mai dernier, à l’UNESCO, heureuse de célébrer le Centenaire des Recherches de Science Religieuse : théologiens, chercheurs et enseignants en sciences religieuses de toute provenance, amis et représentants de plusieurs revues sœurs en France et en Europe ; et, au sein de ce public, quelques autorités, Son Excellence le Nonce apostolique, Mgr Luigi Ventura, Son Excellence Mgr Joseph Doré, archevêque émérite de Strasbourg et ancien secrétaire de la revue, des délégués d’autres Églises, le représentant du Provincial de France des jésuites et président du Centre Sèvres, le P. Henri Laux, et quelques autres recteurs d’Université.

2Il importait en effet de recueillir pour aujourd’hui et demain la dynamique qui est à la racine des Recherches de Science Religieuse : la distinction entre « science religieuse » et « théologie » comme indication d’une tension intellectuelle et institutionnelle, inhérente à toute recherche critique digne de ce nom. Le double patronage de l’Organisation mondiale pour l’éducation, la science et la culture et du Conseil pontifical pour la culture, gracieusement accordé, a permis de symboliser cette polarité. Comme le soulignait Mgr Francesco Follo, représentant du Saint Siège auprès de l’UNESCO, dans son mot d’accueil, « la revue représente une des grandes expressions de la créativité culturelle du christianisme en France et dans la francophonie et joue en même temps un rôle important au sein même de l’Église catholique : elle aide ses acteurs à intégrer et à repenser leurs convictions dans le contexte des mutations culturelles que nous vivons, mettant ainsi en valeur la caractéristique fondamentale du christianisme comme religion de l’Incarnation, qui est sa conscience historique et son engagement pour l’avenir de l’humanité ».

3La soirée s’est donc tout naturellement déroulée en deux temps. Un premier temps fut consacré plus directement à la « science religieuse » qu’est la théologie, à ses mutations au long de ces cent années, et à sa manière de penser aujourd’hui la tradition chrétienne ; ce fut l’objectif de la conférence marquante du Cardinal Walter Kasper dont le texte est reproduit à la suite de ce compte rendu. Un deuxième temps fit se rencontrer, sous la forme d’un débat, différents représentants des sciences religieuses autour de la question : comment peut se gérer aujourd’hui, dans notre société laïque, le rapport entre les « sciences religieuses » et la « science religieuse » qu’est la théologie ? Nous en donnerons les grands axes plus loin. Deux petits films ont proposé des images anciennes et actuelles et ainsi rendu présents quelques fragments de la vie et de la dynamique des Recherches ; et, avant que l’assemblée ait pu se retrouver à 21h autour d’un cocktail, bien mérité après trois heures d’écoute et d’échange d’une grande densité intellectuelle, le livre du Centenaire, paru en français et en anglais, fut présenté et offert à chacun des participants. On en trouvera le compte rendu à la suite du texte du Cardinal Kasper.

4Tout au long de cette soirée, le « geste » fondateur du Père Léonce de Grandmaison fut à l’honneur. Lui et ses amis avaient soigneusement choisi le titre de la revue : le pluriel de « Recherches », le singulier de « Science Religieuse » ; le terme « théologique » ou celui de « théologie » furent évités. À l’époque, personne n’ignorait que l’expression « science religieuse », typiquement française et à distance significative de « science sacrée », désignait la cinquième section des Hautes Études, fondée en 1886 et financée pour une part grâce aux crédits libérés par la suppression des Facultés d’État de théologie. Dans ses deux éditoriaux de 1910 et de 1923, le P. de Grandmaison n’utilisa que le pluriel « sciences religieuses », sachant bien par ailleurs que le projet formé au scolasticat jésuite à Cantorbéry, mais d’emblée ouvert à d’autres savants catholiques, prêtres et laïcs, devait s’appuyer sur les Facultés de théologie qui, au sein des Instituts catholiques, récemment fondés, avaient pris le relais des anciennes Facultés d’État.

5Ce « geste » fondateur est un signe qui nous renvoie aujourd’hui à un processus de mutation à long terme et en profondeur de nos sociétés européennes et de leur rapport au « religieux » ; processus fascinant qui conduit non seulement vers une différenciation de plus en plus grande des « sciences religieuses » en question, mais aussi vers leur laïcisation. Différenciation des disciplines et approches anthropologiques, historiques, sociologiques, etc., et pluralisation des institutions et organes de publication ; laïcisation qui pose à frais nouveaux la question de la spécificité de la « science religieuse » qu’est la théologie, elle-même traversée par la pluralité des approches. Les fondateurs de la sociologie de la religion, E. Durkheim, E. Troeltsch et M. Weber ont pensé les racines et le début de ce processus ; d’autres paradigmes ont été élaborés par la suite. À y regarder de près, on découvre que ce débat plus ou moins serein se joue entre trois partenaires différemment situés : les attentes d’une société laïque, confrontée à une inculture « religieuse » de plus en plus accusée et à des phénomènes de fondamentalisme – des « sciences religieuses » aux prises avec des héritages « religieux » par trop diversifiés – une théologie de plus en plus différenciée, liée à des communautés chrétiennes, tentant de penser la « foi », tout en s’inscrivant dans la tension entre la « sécularisation interne » des Églises et les résistances qui s’y opposent.

6Aujourd’hui les institutions s’occupant de sciences religieuses sont toutes aux prises avec ces mutations. Il fallait donc discuter du « geste » fondateur du P. de Grandmaison, de sa postérité et de son actualité avec ceux et celles qui représentent actuellement ces sciences sur un échiquier institutionnel qui, tout en restant tributaire de la distinction entre sciences religieuses et théologie, a passablement évolué. Sont donc intervenus à la table ronde que j’ai eu l’honneur de présider : Madame Danièle Hervieu-Léger, directrice d’études à l’EHESS, Monsieur Thomas Römer, titulaire de la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France, Monsieur Alain Le Boulluec, ancien directeur d’études de la chaire « Patristique et histoire des dogmes » à la cinquième section « Sciences religieuses » de l’EPHE, Monsieur l’abbé Henri-Jérôme Gagey, professeur au Theologicum – la Faculté de théologie et de Science religieuse de l’Institut catholique de Paris –, Monsieur Jacques Le Brun, ancien directeur d’études à la cinquième section de l’EPHE où il a occupé la chaire d’« Histoire du catholicisme moderne » et le P. Pierre de Charentenay, rédacteur en chef de la revue Études, revue mère des Recherches.

7On s’est d’abord interrogé sur l’héritage culturel de la société française qui, par sa manière de gérer le principe de laïcité, a introduit une sorte de coupure entre sciences religieuses et théologie, risquant toujours, comme l’a souligné Henri-Jérôme Gagey, d’« opposer la rigueur d’une recherche “scientifique” désintéressée, menée par des savants, d’une part, et de l’autre, le commentaire édifiant (des documents, monuments et pratiques de la foi) par des témoins confessants, voire militants ». D’autres modèles existent dans les pays anglo-saxons et germanophones, des « Facultés de théologie et de sciences des religions » où fréquemment « deux personnes enseignent le même sujet : l’une de l’intérieur, c’est-à-dire en théologien, qu’il s’agisse du bouddhisme, de l’hindouisme, du judaïsme, du christianisme, et l’autre qui le traite de l’extérieur » (Thomas Römer).

8Mais dans l’ensemble, les avantages du modèle français ont été mis en évidence par tous les interlocuteurs : « l’existence de lieux différenciés et leur identification précise, avec leur propre objectif et leur propre logique scientifique, ne signifie certes pas l’étanchéité des débats qui se déploient dans les différentes enceintes » ; mais elle appelle « la construction de formes de confrontation » où les revues, les RSR en particulier, peuvent jouer un rôle important. « Des pas énormes restent à faire pour que celles-ci deviennent véritablement des forums, permettant effectivement la confrontation des points de vue » (Danièle Hervieu-Léger).

9Il faut remarquer en effet – et c’était un deuxième élément du débat – que les rapports entre sciences religieuses et théologie ont changé depuis le début du siècle dernier. De ce point de vue, le périple parcouru par la sociologie des religions est paradigmatique. Plus récemment parvenue à une pleine autonomie, cette science a dû s’arracher à une sociologie pastorale et conquérir sa pleine légitimité d’une sociologie « laïque » du catholicisme à l’intérieur même de la sociologie. Si le « paradigme de la perte religieuse inéluctable du monde moderne » a été alors prépondérant, celui-ci a été sérieusement ébranlé à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, « avec la découverte par l’ensemble des sciences sociales, et au premier chef par la sociologie, de la puissance préservée du religieux, de sa capacité à se réactiver, se reconfigurer, au cœur même des sociétés réputées les plus rationnellement désenchantées ».

10Ce véritable choc a eu pour effet de « replacer les sociologues devant la complexité de leur objet », leur faisant apparaître clairement que « celle-ci ne peut être réduite, au sens d’être dissoute, qu’elle ne peut qu’être éclairée à travers le croisement nécessaire des points de vue pris sur l’objet ». Il s’en est suivi une ouverture et un enrichissement de la discussion au sein même des sciences sociales des religions, avant de rendre possible également un nouveau type de confrontation avec la théologie : « Celle-ci est concernée en tant que ces différents points de vue des sciences sociales doivent eux-mêmes se rapporter au travail critique également pluriel que l’objet pratique, pour ainsi dire, sur lui-même ». Selon Danièle Hervieu-Léger, une sociologie qui, après la mise en question du paradigme de la perte, s’est épuisée dans l’inventaire à l’infini des bricolages contemporains des croyances, peut espérer de la confrontation de ces points de vue un certain renouveau.

11Quant à la théologie, elle peut et doit sortir de son isolement ecclésiastique, à condition de trouver en face d’elle des positionnements épistémologiques qui ne disqualifient pas d’emblée des « sites » où le travail intellectuel se fait à partir d’une appartenance première à « l’objet » (Henri-Jérôme Gagey). Sur ce point, des évolutions importantes se sont produites depuis 1910, comme nous venons de le voir ; et le Cardinal Kasper l’a souligné dans sa conférence, montrant qu’une distinction entre « sciences religieuses » et théologie qui conduirait vers une rupture est néfaste pour les deux côtés. Ce qui ne veut pas dire que l’entente est d’entrée de jeu assurée, l’altercation des points de vue n’étant jamais exclue.

12Mais pour la théologie, cette entrée dans une interlocution avec d’autres sciences religieuses nécessite un sérieux apprentissage. Il n’est pas rare que ce travail, pour une part autocritique, passe par des crises d’identité qui peuvent avoir des répercussions graves sur les institutions facultaires elles-mêmes (Thomas Römer) ; c’était un troisième élément du débat. Ces crises sont d’ailleurs de différents ordres et nécessiteraient une analyse sérieuse. Certains ont évoqué des hésitations par rapport à l’objet formel de la théologie, à savoir la foi ; d’autres ont fait état d’une certaine translatio de la recherche, par exemple dans l’histoire du catholicisme contemporain où les savants qui s’y adonnaient, dans le passé majoritairement issus des ordres religieux, sont désormais remplacés par d’autres milieux, introduisant un phénomène décisif de déconfessionnalisation (Jacques Le Brun) ; d’autres encore ont souligné des distances culturelles de plus en plus grandes, le traitement des Écritures en dehors des Facultés de théologie étant un bon « analyseur ». Une attitude décomplexée des milieux universitaires face à la Bible pourrait en effet rencontrer aujourd’hui un certain succès auprès du public, depuis plusieurs décennies intéressé par les questions historiques qu’elle soulève et par sa postérité culturelle (Thomas Römer).

13Dans ce contexte, l’histoire des dogmes représente un cas particulier et des plus significatifs ; le Cardinal Kasper l’a également mentionné. « Privant les dogmes de leur intangibilité », cette discipline est enseignée depuis 1886 dans la cinquième section de l’EPHE, et d’abord dans le climat conflictuel évoqué à plusieurs reprises. Elle profite dès 1963 des grands acquis en patristique, en matière de Gnose et de judéo-christianisme, et du regain d’intérêt pour la littérature apocryphe chrétienne ; elle a réintroduit la « liaison entre dogmes et tradition ou encore autorité », les prenant « comme édifices intellectuels d’un raffinement extrême et comme références pérennisées, de façon manifeste ou souterraine, irénique ou polémique, des montages de l’État ». « Cependant, si l’historien des dogmes, comme le soulignait Alain Le Boulluec, est réfractaire à une lecture réductrice limitant les enjeux des débats théologiques à des rivalités de pouvoir ou à des conflits politiques, il est censé ne pas être gêné par le caractère contingent des dogmes, par exemple par le fait que la définition œcuménique du dogme trinitaire a été provoquée par la nécessité de résorber les troubles provoqués par Arius et sa postérité. Le théologien d’obédience confessionnelle sera plus embarrassé et s’efforcera de trouver des modèles explicatifs capables de préserver la cohérence d’une “orthodoxie” et de respecter l’exigence de vérité ».

14Nous touchons ici à un problème de fond qui traverse les cent ans des Recherches de Science Religieuse, « peut-être même au problème fondamental par excellence, auquel sont confrontées de diverses façons les trois religions monothéistes » (Cardinal Kasper). Pour cette raison, il a trouvé place dans le titre même du livre du Centenaire : Théologies et vérité au défi de l’histoire.

15Prendre au sérieux aujourd’hui le « geste » fondateur du P. de Grandmaison, c’est donc inscrire la théologie dans la configuration actuelle des sciences religieuses et le faire en respectant les conditions épistémologiques du paysage institutionnel qui est celui de nos sociétés laïques, tout en montrant concrètement que la dimension critique de ces sciences est une exigence interne à la foi catholique et à son institution ecclésiale. Seule une théologie qui sait mobiliser des ressources philosophiques, voire spéculatives, est capable de relever ce défi qui consiste à penser Dieu dans l’élément de ce qui est irrémédiablement contingent.

16Des pratiques universitaires se sont développées durant ces dernières décennies qui favorisent la confrontation entre points de vue : thèses soutenues sous une double formalité, groupes de recherche interdisciplinaire et enseignements à deux ou plusieurs voix ont été évoqués. Dans la logique du processus de Bologne, l’État français vient de signer un accord sur la reconnaissance des diplômes canoniques de théologie, délivrés dans des Facultés ecclésiastiques et désormais jugés équivalents d’autres diplômes (Pierre de Charentenay). Quant à une revue comme les Recherches de Science Religieuse, elle aura à offrir un forum où des points de vue différents, voire opposés, peuvent s’exprimer et entrer en débat, au service d’une intelligence toujours plus ajustée à la foi et d’une gestion plus respectueuse des relations entre convictions ultimes. La soirée à l’UNESCO et l’échange qu’elle a rendu possible entre quelques représentants de ces sciences est de bon augure et laisse présager un nouveau siècle de recherches fécondes en science religieuse.


Date de mise en ligne : 10/12/2010

https://doi.org/10.3917/rsr.103.0323