Multitudes : aux origines d'une revue radicale
- Par Antoine Aubert
Pages 31 à 47
Citer cet article
- AUBERT, Antoine,
- Aubert, Antoine.
- Aubert, A.
https://doi.org/10.3917/rai.067.0031
Citer cet article
- Aubert, A.
- Aubert, Antoine.
- AUBERT, Antoine,
https://doi.org/10.3917/rai.067.0031
Notes
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[1]
Publié en mai 1997, cet appel a été signé par nombre d'associations et d'intellectuels autour d'Act-Up. Il entend, après la dissolution de l'Assemblée Nationale par J. Chirac, peser sur la ligne politique de la gauche plurielle réunie autour de L. Jospin.
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[2]
Daniel Mouchard, Être représenté : mobilisations d'« exclus » dans la France des années 1990, Paris, Economica, 2009.
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[3]
Lilian Mathieu, Les années 70, un âge d'or des luttes ?, Paris, Textuel, 2009.
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[4]
Sophie Noël, L'édition indépendante critique, Lyon, Presses de l'Enssib, 2012.
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[5]
Les astérisques renvoient à l'annexe.
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[6]
Notons que le nom de la revue est lui au pluriel.
-
[7]
Voir l'encadré infra.
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[8]
Cette enquête, menée dans le cadre d'un Master 2 de science politique à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne sous la direction de Frédérique Matonti, se compose principalement de quatorze entretiens, s'appuie sur le dépouillement d'archives d'intellectuels et d'éditeurs ainsi que des numéros de la revue.
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[9]
Entretien avec Thierry Baudoin, 5 avril 2013.
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[10]
Frédérique Matonti, « Plaidoyer pour une histoire sociale des idées politiques », Revue d'histoire moderne et contemporaine, vol. 5, no 59-4 bis, 2012.
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[11]
Cité par Johann Chapoutot dans l'article « Origines », Claude Gavard et Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire de l'historien, Paris, PUF, 2015, p. 500-502.
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[12]
Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution Française, Paris, Seuil, 1990, p. 285.
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[13]
Voir Boris Gobille, Mai 68, Paris, La Découverte, 2008 et Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai-Juin 68, Paris, Éditions de l'Atelier, 2008. Sur la situation italienne, Marc Lazar, Marie-Anne Matard-Bonucci, et Claude Sophie Mazéas (dir.), L'Italie des années de plomb : le terrorisme entre histoire et mémoire, Paris, Autrement, 2010.
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[14]
Ce phénomène touche même des ouvrages difficiles comme Pouvoir politique et classe sociale, de Nicos Poulantzas, écoulé à 30 000 exemplaires entre sa parution en 1971 et 1976, d'après les relevés de droits d'auteurs du fonds La Découverte, DEC 834.6, IMEC.
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[15]
Julien Hage, « Une brève histoire des éditions Maspero », in Alain Léger et Bruno Guichard (dir.), François Maspero, Les Paysages humains, Lyon, La Fosse aux ours, 2009.
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[16]
Charles Soulié (dir.), Un mythe à détruire ? Origines et destin du Centre universitaire expérimental de Vincennes, Vincennes, Presses universitaires de Vincennes, 2012.
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[17]
Romain Leclerc, « Gauchir le cinéma : un cinéma militant pour les dominés du champ social », Participations, vol. 3, no 7, 2013.
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[18]
Isabelle Sommier, La Violence politique et son deuil, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 42.
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[19]
Roland Biard, Dictionnaire de l'extrême-gauche, Paris, Belfond, 1978, p. 57.
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[20]
Entretien avec Yann Moulier-Boutang, 27 mai 2013.
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[21]
Normalien, agrégé de philosophie, Pierre Boutang, né en 1916, est professeur de métaphysique à la Sorbonne à partir de 1977.
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[22]
Du terme operaio signifiant ouvrier.
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[23]
Né en 1931, il fut militant au Parti communiste italien dans les années 1950 avant de s'en détacher. Initialement proche des Quaderni Rossi, il fonde Classe Operaia en 1963 après une première rupture au sein des opéraïstes.
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[24]
Mario Tronti, Ouvriers et Capital, Paris, Éditions Christian Bourgois, 1977, p. 322.
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[25]
On peut voir de nombreux liens avec la conception de Foucault et Deleuze. Voir « Les intellectuels et le pouvoir », L'Arc, no 49, 2e trimestre 1972, p. 3-10.
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[26]
Mario Tronti, Nous, opéraïstes, Lausanne, Éditions d'en bas, 2013, p. 186.
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[27]
Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi, Paris, Belin, 2000.
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[28]
Signalons qu'une anthologie de textes des premiers opéraïstes, politiquement moins radicaux, est parue en 1968 aux Éditions Maspero.
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[29]
La Stratégie du refus, no 2, 1971, p. 7.
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[30]
Voir l'entretien avec Jean-Yves Mollier, « Trente ans d'édition », Revue des sciences humaines, no 219, juillet-septembre 1990.
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[31]
Pour lui, la classe ouvrière italienne est alors divisée en deux en raison de l'arrivée de nombreux travailleurs non qualifiés, jeunes et souvent immigrés du sud de l'Italie vers le nord. Ces ouvriers, non intégrés au PCI et aux syndicats, ont les plus fortes potentialités révolutionnaires. Voir La Classe ouvrière contre l'État, Paris, Galilée, 1978.
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[32]
Isabelle Sommier, La violence..., op. cit., p. 102.
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[33]
Voir l'article d'Anne Querrien sur le CERFI dans Philippe Bèzes (dir.), L'État à l'épreuve des sciences sociales, Paris, La Découverte, 2005, p. 72-87.
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[34]
Le terme de « nébuleuse » désigne « un univers fini mais aux contours indécis ». Voir Christian Topalov, Laboratoires du nouveau siècle : les nébuleuses réformatrices et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éditions de l'EHESS, 1999, p. 13. J'emprunte cette analyse à Jean-Baptiste Devaux, « Une fabrique d'expérimentations politiques. La revue Multitudes, laboratoire savant contestataire », mémoire de Master 2, IEP de Grenoble, 2015.
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[35]
Michel Burnier, « Faire de la politique sans parti, l'expérience du CINEL », Multitudes, no 29, 2007.
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[36]
Organisées par le procureur Pietro Calogero, elles ont touché les leaders du mouvement autonome.
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[37]
Voir les archives de Félix Guattari, à l'IMEC, GTR 62.6 et GTR 62.10.
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[38]
Félix Guattari, Les années d'hiver, Paris, Bernard Barrault, 1985.
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[39]
Sébastien Schifres, Le Mouvement autonome en Italie et en France, Mémoire de Master 2, Université Paris VIII, 2008, p. 15.
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[40]
En revanche, d'autres membres moins dotés s'engagent dans la lutte armée. Voir Fanny Bugnon, Les amazones de la terreur, Paris, Payot et Rivages, 2015.
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[41]
Que l'on pense à l'assassinat de Pierre Goldman en 1979, aux nombreux suicides, comme celui de Nicos Poulantzas, à la folie meutrière d'Althusser en 1980, à la dépression de Robert Linhart ou aux innombrables signes (larmes, voix, etc.) que révèle l'enquête ethnographique.
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[42]
Cette thèse est abandonnée lors du XVIIe Congrès du PCF, en 1964.
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[43]
Toni Negri, Marx au-delà de Marx, Paris, Éditions Christian Bourgois, 1979, p. 45.
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[44]
Voir Louis Althusser (dir.), Lire Le Capital, Paris, Éditions Maspero, 1965. Cet ouvrage s'est vendu à plus de 45 000 exemplaires à la fin des années 1970. Archives La Découverte, DEC 830.7.
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[45]
Voir aussi Amine Brahimi, Réflexions autour d'Alain Badiou et Toni Negri, Paris, L'Harmattan, 2013, p. 103 et suiv.
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[46]
Lettre de Negri à Guattari, datant certainement de 1980, GTR 62.10, IMEC.
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[47]
Mogens Laerke, « La réception du spinozisme aux XVIIe et XVIIIe siècles », in Pierre François Moreau et Charles Ramond (dir.), Lectures de Spinoza, Paris, Ellipses, 2006.
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[48]
Voir notamment Alain, Spinoza, Paris, Gallimard, 1996 [1900] ; Victor Delbos, Le Spinozisme, Paris, Vrin, 2005 [1916] et Léon Brunschvicg, Spinoza et ses contemporains, Paris, PUF, 1971 [1894].
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[49]
Voir le no 112-113 des Cahiers d'Histoire. Revue d'histoire critique consacrés, en juillet-décembre 2010, aux « Histoires croisées du communisme italien et français ».
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[50]
Bernard Pudal, Un Monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du croquant, 2009.
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[51]
Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l'obéissance politique, Paris, La Découverte, 2005.
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[52]
Entretien avec Toni Negri, 20 mai 2013.
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[53]
Auteur notamment d'Individu et communauté chez Spinoza, Paris, Minuit, 1969.
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[54]
Il se démarque ainsi du philosophe de parti, représenté par Roger Garaudy. Voir Frédérique Matonti, Intellectuels communistes..., op. cit., chap. 2.
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[55]
Cité par François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, Paris, La Découverte, 2009, p. 353.
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[56]
Mathieu Hauchecorne, « Faire du terrain en pensée politique », Politix, vol. 4, no 100, 2012, p. 153. La distinction est reprise à Skinner.
-
[57]
Dans Les Nouveaux espaces de liberté, Paris, Dominique Beddou, 1985, p. 11.
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[58]
Alessandro Stella explique lui avoir travaillé sur des chantiers et donné des cours d'italiens, dans Années de rêves et de plomb, Marseille, Agone, 2016, p. 137.
-
[59]
Sur cette expérience, Bernard Prince et Emmanuel Videcocq, « Félix Guattari et les agencements post-média. L'expérience de Radio Tomate et du Minitel Alter », Multitudes, vol. 2, no 21, 2005.
-
[60]
Françoise Blum, « Entretien avec Aris Papathéorodou », Matériaux pour l'histoire de notre temps, no 79, 2005.
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[61]
Vanessa Jérôme, « Militants de l'autrement. Sociologie politique de l'engagement et des carrières militantes chez les Verts et Europe Ecologie-Les Verts (EELV) », Thèse pour le doctorat de science politique, Paris, Université Paris I, 2014.
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[62]
Soutenu par la LCR et le PSU, il réalise 2,10 % des voix.
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[63]
Razmig Keucheyan lui consacre de longs développements dans Hémisphère gauche, Paris, La Découverte, 2010, et il occupe une place importante dans Isabelle Sommier et Xavier Crettiez (dir.), La France Rebelle, Paris, Michalon, 2002. Un film, réalisé par Pierre-André Boutang, lui a même été consacré en 2004.
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[64]
Sur ce mouvement, Valentin Schaepelynck, « Une critique en acte des institutions : émergence et résidus de l'analyse institutionnelle dans les années 1960 », thèse pour le doctorat de sciences de l'éducation, Université Paris VIII, 2013.
-
[65]
Il est entouré d'autres trotskystes comme Denis Berger et Michèle Riot-Sarcey, ainsi qu'Henri Maler, Nicole Édith-Thévenin et Claude Amey. Ils enseignent tous à Paris VIII.
-
[66]
Entretien avec Toni Negri.
-
[67]
Jean-Maris Vincent, La théorie critique de l'École de Francfort, Paris, Galilée, 1976.
-
[68]
Voir Toni Negri, « Travail Immatériel et subjectivité », Futur antérieur, no 6, été 1991, dans lequel il insiste sur « la défaite de l'ouvrier fordiste et sur la reconnaissance de la centralité du travail vivant de plus en plus intellectualisé dans la production ».
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[69]
Toni Negri, Maurizio Lazzarato, Yann Moulier-Boutang, Giancarlo Santilli, Des entreprises pas comme les autres : Benetton en Italie, le Sentier à Paris, Paris, Publisud, 1993, et Toni Negri, Antonella Corsani, Maurizio Lazzarato, Yann Moulier-Boutang, Le Bassin de travail immatériel dans la métropole parisienne, Paris, L'Harmattan, 1996.
-
[70]
Entretien avec Toni Negri, 20 mai 2013.
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[71]
Emmanuel Jousse, Réviser le marxisme ?, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 99.
-
[72]
Entretien avec Yann Moulier-Boutang, 27 mai 2013.
-
[73]
Entretien avec Toni Negri, 20 mai 2013.
-
[74]
Pour reprendre un terme que l'on retrouve dans plusieurs entretiens.
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[75]
Sur les incidences biographiques de Mai 1968, voir Julie Pagis, Mai 68, un pavé dans leur histoire, Paris, Presses de Sciences Po, 2014.
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[76]
Pour reprendre l'expression de Louis Pinto, « La pensée post- de Toni Negri », in Bertrand Geay et Laurent Willemez, Pour une gauche de gauche, Bellecombes en Bauge, Éditions du Croquant, 2008, p. 197-213.
-
[77]
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, p. 10. Cette aspiration théorique se retrouve dans d'autres espaces marxistes dans les années 1968, comme dans les Cahiers pour l'Analyse étudiés dans ce numéro par Frédérique Matonti.
-
[78]
Yann Moulier-Boutang (dir.), Politiques des Multitudes, Paris, Amsterdam, 2007.
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[79]
Pour un bilan, voir Laurent Jeanpierre, Laurent Martin, « 1968-1986 : la « révolution conservatrice » de la pensée française à l'épreuve des rencontres de Cerisy », Histoire@Politique, vol. 2, no 20, 2013 p. 1-10.
Erratum
1 La seconde moitié des années 1990 a été marquée par d'importants mouvements sociaux : manifestations à l'automne 1995 contre la réforme des retraites, « Nous sommes la gauche » en 1997 [1], mouvement des chômeurs et de tous les « sans » en 1998 [2]. Ce retour des luttes jusque-là peu nombreuses depuis « l'âge d'or » des années 1970 [3] a été accompagné d'un renouveau de la pensée radicale qui passe alors par la création de collectifs comme ATTAC ou Acrimed ainsi que d'éditeurs « critiques [4] » tels que Raison d'Agir, La Fabrique ou Agone.
2 La revue Multitudes, créée durant l'année 1999 autour de Yann Moulier-Boutang, professeur d'économie à l'Université de Compiègne et figure de la gauche radicale, participe de cette dynamique. Son premier numéro, paru au printemps 2000, donne une idée précise de son identité. La « Majeure », dossier le plus important, est consacrée aux thématiques foucaldiennes de « biopolitique » et de « biopouvoir ». La « mineure » s'intéresse au logiciel libre, thème qui renvoie aux transformations du capitalisme. On trouve également une tribune du groupe Starhawk, connu pour avoir bloqué la négociation de l'OMC à Seattle en 1999, ainsi que des entretiens avec des intellectuels engagés comme Jacques Rancière et Alain Badiou. Ce premier numéro, maquetté par Aris Papathéodorou* [5], est illustré par l'artiste Gérard Fromanger*.
3 On voit ici apparaître le projet intellectuel de Multitudes. C'est, d'abord, une revue à la forte ambition théorique. La philosophie politique
4 y est très présente à travers des numéros portant sur des philosophes du 20e siècle marqués politiquement à gauche comme Foucault, Deleuze, Guattari et Althusser. Surtout, c'est Spinoza qui est la figure emblématique de la revue à travers l'interprétation que donne Negri dès le début des années 1980 de son concept de « multitude », et qui donne son nom à la revue [6]. De plus, ses membres défendent l'idée que le capitalisme est passé depuis les années 1970 d'un âge « industriel » à un âge « cognitif » dans lequel la connaissance joue un rôle central dans la création de la valeur. Par ces différentes thématiques, la revue affiche sa proximité avec la pensée de Michael Hardt et de Toni Negri [7] qui s'illustre également à travers la traduction dès le premier numéro d'un chapitre de leur ouvrage Empire, alors encore inédit en France. De plus, Multitudes prend directement part aux luttes politiques, que ce soit à travers le mouvement des intermittents et des précaires ou avec l'altermondialisme. Le collectif entend aussi porter ses propres revendications politiques, puisqu'outre le logiciel libre et la critique de la propriété intellectuelle, il défend la nécessité d'un revenu garanti universel, seule condition d'une émancipation réelle. C'est enfin une revue artistique, aussi bien théoriquement que visuellement avec la rubrique « Icônes » qui donne carte blanche à des créateurs contemporains.
5 À première vue, Multitudes semble assez peu originale si on la compare à d'autres revues créées au même moment comme Vacarmes ou Mouvements : engagement à gauche, thèmes et références intellectuelles proches, membres hétérogènes regroupant des universitaires et des militants associatifs, syndicaux ou politiques. La spécificité de Multitudes réside ailleurs. C'est l'un des membres fondateurs de la revue qui, au moment de mon enquête de terrain réalisée en 2013 [8], m'a permis de la saisir. Lors d'un entretien qu'il a lui-même sollicité, il a d'abord critiqué le discours d'autres personnes arrivées plus récemment dans le collectif et qui situaient la création de la revue dans l'après-1995. Il a réinscrit Multitudes dans une histoire plus longue, dont il fait partie, et m'a ainsi mis en garde :
Si j'ai voulu vous voir, c'est parce que je me suis dit qu'il fallait essayer un peu de restituer toute l'histoire (...). C'est sûr que Multitudes c'est la conjonction de courants (...) qui marchent ensemble depuis des siècles [9].
7 Cet article entend prendre au sérieux ce discours sur les origines, et défend l'idée que seule une histoire sociale des idées politiques [10] présentes dans la revue permet de comprendre pourquoi elle a été créée par ces acteurs-ci, à ce moment précis et en portant ce type de projet politique émancipateur. Sans oublier les avertissements de Marc Bloch sur les risques liés à la seule « explication du plus proche par le plus loin [11] », qui oublie notamment le rôle des discontinuités, on revendique qu'il faut ici réinscrire Multitudes « dans une histoire qui l[a] préfigure et l[a] justifie [12] », c'est-à-dire redonner toute son épaisseur à la revue en éclairant ses origines intellectuelles et politiques sans céder à une tentation finaliste.
8 Logiquement, cette histoire ne peut être que chronologique. Ainsi, dans un premier temps, on s'intéresse à la façon dont ces liens intellectuels, politiques et affectifs se nouent dans le contexte spécifique des « années 1968 ». Puis nous montrons que si les années 1980 sont des années de crise, elles sont aussi le moment où ces acteurs tentent de refonder un projet théorique et politique crédible. Enfin, le retour sur l'histoire de Futur antérieur, revue créée en 1990 par Jean-Marie Vincent et Toni Negri, montre que c'est là, bien plus que dans le contexte de l'après-1995, que se comprend la fondation de Multitudes.
9 De façon plus générale, prendre pour porte d'entrée Multitudes permet d'éclairer une partie des transformations des idées radicales et de l'activisme politique depuis Mai 1968 en France.
Une rencontre dans l'après-68
Un contexte bouillonnant
10 La France et l'Italie sont, à la fin des années 1960, le théâtre de deux crises politiques majeures, respectivement en mai-juin 1968 et à l'automne 1969 [13]. La perspective révolutionnaire, cantonnée à des fronts lointains comme le Vietnam, Cuba ou la Chine, devient alors réelle, et ces années sont une période faste pour les luttes ouvrières, féministes, écologistes ou homosexuelles. Parallèlement, les idées révolutionnaires se diffusent largement. Les ventes de livres politiques sont alors très importantes [14], à l'image de celles de l'éditeur François Maspero [15] facilitées par de nombreux comptes-rendus, notamment du Nouvel Observateur et de Libération, quotidien fondé sous l'égide de Sartre en 1973. L'ouverture, à l'automne 1968, du Centre Expérimental de Vincennes forme une génération d'étudiants à ces idées radicales [16], tandis que la contestation s'illustre dans la diffusion de films politiques [17] ou la création de l'atelier des Beaux-Arts. Bref, « une phase révolutionnaire s'est ouverte en 68 [18] ».
11 C'est dans ce contexte politique que Yann Moulier-Boutang participe aux événements. Étudiant en hypokhâgne au lycée Louis-Le-Grand, il s'engage aux Cahiers de Mai, périodique qui veut faciliter l'émergence d'un « mouvement autonome du prolétariat [19] » et où il se forme à la tradition conseilliste [20]. Après les événements, il est admis en 1970 à l'ENS, où Althusser exerce encore une influence centrale. Très intéressé par le soulèvement social italien, celui qui se fait désormais appeler Yann Moulier pour se détacher de son père Pierre Boutang, intellectuel maurassien [21], commence à nouer des liens avec des militants italiens et rencontre Antonio (dit Toni) Negri en 1973. C'est ainsi qu'il se familiarise avec l'opéraïsme [22], courant marxiste hétérodoxe apparu en Italie à la fin des années 1950 autour de la revue Quaderni Rossi.
L'introduction de l'opéraïsme en France
12 Quelle est l'originalité de ce courant ? Ses partisans défendent, tout d'abord, le refus du travail, critiquant ainsi le mythe communiste de Stakhanov. Selon Mario Tronti [23], « pour lutter contre le capital, la classe ouvrière doit lutter contre elle-même en tant que capital (...). Il suffit d'exaspérer ce stade, d'organiser cette contradiction, et le système capitaliste ne fonctionne plus [24] ». Les opéraïstes sont également opposés à toute forme de délégation envers le PCI mais aussi envers les syndicats. Ils mettent en avant l'horizontalité et le spontanéisme, c'est-à-dire l'idée que la conscience politique ouvrière se développe d'elle-même [25]. Pour cela, ils s'appuient sur les conricerca, des enquêtes ouvrières sociologiques qui conjuguent « l'enquête de la recherche proprement dite et une implication active des chercheurs [26] ». Cette méthode, proche de l'établissement maoïste [27], se retrouve au niveau du répertoire d'action des opéraïstes : squats, autoréductions, sabotages voire, dans certaines situations, promotion de la lutte armée.
13 Ces thèses circulent en France grâce à Matériaux pour l'intervention et sa revue La stratégie du refus [28]. Créé en 1971 autour de Yann Moulier-Boutang, ce groupe traduit des textes d'Antonio Negri, Mario Tronti ou Oreste Scalzone, et reprend à son compte le refus du travail, tout en défendant un salaire mensuel garanti :
L'objectif stratégique est clair : renverser un système social basé sur l'obligation où sont les gens de travailler (...). À ceux qui disent que le travail est nécessaire, on peut répondre que la quantité de science accumulée est telle qu'elle peut réduire tout de suite le travail à un fait purement marginal de la vie humaine [29].
15 Parallèlement, Yann Moulier-Boutang débute une traduction d'Ouvriers et capital qu'il publie chez Christian Bourgois, dans sa propre collection « Cibles ». C'est aussi chez cet éditeur, central dans la diffusion des idées révolutionnaires durant la décennie 1970 [30] et qu'il connaît grâce à son demi-frère Pierre-André Boutang, qui fut son condisciple à Sciences Po, qu'il publie en 1976 sous le pseudonyme de Yann Callonges un livre sur Les Autoréductions.
16 À cette période, la spécificité des opéraïstes français se donne à voir lors de la lutte des ouvriers de Lip, en septembre 1973, qu'ils critiquent en raison de la place centrale réservée à la défense du travail. Les tensions internes au groupe précipitent la fin de Matériaux pour l'intervention et conduisent à la création en 1974 d'un nouveau collectif, Camarades, initié par Yann Moulier-Boutang et auquel s'associent Michèle Collin* et Thierry Baudouin*, alors enseignants à Vincennes. Les membres de Camarades, face aux défenseurs de Lip, mettent en avant la grève générale des travailleurs arabes contre le racisme du 14 septembre 1973 ou celles des foyers Sonacotra. Ils voient dans ces ouvriers les plus marginalisés le nouveau moteur de la révolution, fidèles en cela aux développements de Negri [31].
De Bologne à la répression
17 Les années qui suivent la création de Camarades sont agitées. Alors que les luttes politiques perdent en intensité en France, la situation italienne devient explosive dès 1977, année pendant laquelle les attaques contre les biens augmentent de 77 % [32]. Des mesures répressives sont alors prises par les autorités et de nombreux militants sont arrêtés tandis que d'autres s'exilent en France. C'est le cas de Franco Berardi, « Bifo », un proche de Toni Negri connu pour avoir fondé Radio-Alice, une radio pirate. Arrivé à Paris, il souhaite y rencontrer Félix Guattari dont il a particulièrement apprécié L'Anti-dipe, publié en 1972 avec Gilles Deleuze. Guattari milite alors au Centre d'études, de recherches et de formations institutionnelles (CERFI), qui publie la revue Recherches [33]. C'est dans cet organisme, qu'il a fondé en 1967, qu'il rencontre Gisèle Donnard* et Anne Querrien*, toutes deux proches des mouvements féministes et homosexuels.
18 Grâce aux relations de Moulier-Boutang, la rencontre a lieu et la jonction est faite entre les opéraïstes français et italiens et le groupe de Guattari. Ces liens se matérialisent rapidement de deux façons. D'une part par leur présence commune à la manifestation de Bologne en septembre 1977, qui réunit plus de 80 000 personnes. L'enquête de terrain souligne l'importance de ce souvenir qui est pour beaucoup l'acte de naissance d'une « nébuleuse [34] » gauchiste franco-italienne. C'est d'ailleurs à sa suite qu'est créé le Centre d'initiatives pour de nouveaux espaces de liberté (CINEL), qui milite également pour les radios libres [35]. On y retrouve Éric Alliez*, alors âgé de 20 ans, qui y milite intensément.
19 Ces liens s'expriment quelques mois plus tard, lors des arrestations du 7 avril 1979 [36]. Negri est accusé d'être le cerveau des Brigades rouges, groupe responsable en 1978 de l'assassinat d'Aldo Moro, leader de la Démocratie chrétienne italienne. Les membres du CINEL collectent alors de nombreux documents, rendent visite à Negri et élaborent une pétition signée par des centaines de personnalités, dont Michel Foucault et Louis Aragon [37]. Toutes ces initiatives influencent François Mitterrand dans sa décision d'accorder l'exil politique aux militants révolutionnaires italiens contre l'abandon des actions violentes. Cette « doctrine Mitterrand » permet alors à des centaines d'entre eux de trouver refuge en France. C'est le cas de Negri à l'automne 1983, mais aussi de Maurizio Lazzarato*, Carlo Vercellone* ou Antonella Corsani*.
Les années 1980 ou « les années d'hiver [38] »
La fin d'un cycle
20 La fin des années 1970 signe en France et en Italie la fin d'une époque malgré une dernière lutte, perdante, pour les sidérurgistes de Lorraine. Les conséquences sont directes pour nos enquêtés puisque leur modèle politique s'effondre. « Trois types d'attitudes peuvent alors être observés : la radicalisation dans la lutte armée et le grand banditisme, le repli stratégique et la dérive toxicomane [39] ». Les militants les plus dotés en capitaux scolaires rentrent alors dans le rang [40] à l'image de Yann Moulier-Boutang qui obtient l'agrégation de sciences économiques et sociales en 1980 et fonde la même année la revue d'économie politique Babylone, toujours aux Éditions Christian Bourgois. Dans le même temps, Michèle Collin et Thierry Baudouin sont recrutés comme chargés de recherche au CNRS en 1979. L'élection de François Mitterrand, qui autorise rapidement les radios libres, accélère la dissolution du CINEL tandis qu'au niveau international, le communisme rentre dans une crise durable, aussi bien en URSS, en Chine après la mort de Mao en 1976 qu'en raison du génocide cambodgien perpétré de 1975 à 1979. C'est, dans l'ensemble, une période de traumatisme pour les anciens révolutionnaires [41].
21 La crise est également théorique. Les évolutions socio-économiques que connaissent les pays occidentaux depuis 1945 mettent à mal les hypothèses marxistes. Le sujet révolutionnaire par excellence, la classe ouvrière, voit son niveau de vie augmenter au point de remettre en cause l'idée de sa « paupérisation absolue » selon laquelle la loi d'accumulation du capital conduit inévitablement les ouvriers à être de plus en plus miséreux [42]. Negri en vient alors à considérer, sous l'influence du concept foucaldien de « biopolitique », que la logique de l'exploitation capitaliste s'étend à toute la société, au-delà de l'usine. Negri s'intéresse dans les années 1970 avant tout aux manuscrits de Marx de 1857-1858 dit Grundrisse, qu'il considère comme « le sommet de la pensée révolutionnaire marxienne [43] », ce qui l'oppose aux lectures d'Althusser et de ses élèves qui s'appuient sur Le Capital [44], son arrestation et son incarcération le pousse à remettre en question l'exclusivité de la référence à Marx [45]. Il se replie alors sur la figure de Spinoza, grâce à laquelle il tente de dépasser la crise du marxisme, lui qui cherche à travers le travail théorique « un moyen de continuer la lutte depuis la prison [46] ».
Un spinozisme révolutionnaire
22 L'intérêt de Negri pour Spinoza est directement tributaire du contexte politique et intellectuel français des années 1960. Jusque-là, si Spinoza est loin d'être un inconnu [47], les études françaises restent peu nombreuses et se concentrent sur son éthique et sa métaphysique [48]. Suite à son entrée dans La Pléiade en 1954, la pensée politique de Spinoza renaît en France grâce à des intellectuels communistes. Le Parti communiste français (PCF) est à cette période un parti autrement plus stalinien que son homologue italien, le PCI [49], et les intellectuels sont exclus de la production théorique [50]. Certes, au fil des années 1960, le PCF évolue et le Comité central d'Argenteuil redonne en 1966 de l'initiative, contrôlée, aux intellectuels du parti [51]. Toni Negri explique cette différence décisive :
J'ai vécu les deux expériences et c'était vraiment deux mondes. Le nationalisme du PCF, c'était quelque chose de fou pour nous. Les Italiens étaient des internationalistes [52].
24 Plusieurs philosophes communistes hétérodoxes critiquent alors le déficit théorique du PCF et commencent à étudier l' uvre de Spinoza. Trois penseurs influencent considérablement Negri : Alexandre Matheron, le précurseur [53], membre du PCF de 1964 à 1978, mais oppositionnel ; Louis Althusser, qui possède une autonomie importante vis-à-vis du PCF grâce à ses capitaux universitaires [54] ; et Gilles Deleuze, dont Negri dit que c'est à la suite de ses cours à Vincennes qu'il « est devenu spinoziste [55] ». Cette appropriation révolutionnaire, renforcée par la mise au programme de l'agrégation de Spinoza en 1973, défend la vision d'un penseur athée et radicalement démocrate, en insistant sur l'absence de tout contrat social dans Le Traité politique. L'inachèvement de ce texte permet une marge interprétative forte entre « ce que dit un texte (sa signification littérale) et son sens (ce que l'auteur fait en l'écrivant ainsi dans un contexte discursif déterminé) [56] ». Plus généralement, tous ces auteurs partagent la volonté d'intégrer Spinoza à la tradition matérialiste. La publication par Negri de L'Anomalie sauvage, en 1982, s'inscrit dans cette dynamique. Il s'appuie déjà sur le concept de « multitude » qui lui permet d'analyser l'élargissement du sujet révolutionnaire au-delà de la seule classe ouvrière et donc d'actualiser son marxisme.
La fin d'un monde
25 À cette fin, Toni Negri trouve dans Gilles Deleuze et Félix Guattari deux précieux alliés. Deux textes illustrent cette volonté politique intacte. Le premier, intitulé « Mai 68 n'a pas eu lieu » et publié en 1984 dans Les Nouvelles littéraires, est une attaque contre tous ceux qui renient l'héritage de Mai. Le second, publié par Guattari et Negri en 1985, montre la volonté de redéfinir le « vrai » communisme alors que « les promesses de liberté, d'égalité, de progrès ont été trahies d'un côté comme de l'autre [57] ».
26 Malgré cet optimisme, la situation professionnelle de nombre de militants révolutionnaires s'avère précaire. À l'inverse de Yann Moulier-Boutang, normalien et agrégé, et de Michèle Collin et Thierry Baudouin, qui évoquent la « chance » dont ils ont bénéficié lors de l'entretien préalable à leur recrutement, les militants français peinent à s'insérer dans le champ intellectuel en raison de leurs faibles capitaux, et ce d'autant plus que les débouchés éditoriaux viennent à manquer, comme en témoigne la réorientation littéraire de Christian Bourgois, qui supprime la collection « Cibles » en 1985 et Babylone quelques mois plus tard. De même, les exilés italiens vivent clandestinement et enchaînent les petits boulots [58]. Au niveau politique, l'héritage de Mai 68 reste lui aussi fragile. Ces militants s'investissent désormais à Radio Tomate [59], à La Gueule Ouverte, journal d'écologie politique fondé en 1972, ou dans Terminal Magazine, spécialisé dans les conséquences sociales des nouvelles technologies de l'information. Mais ces nouveaux projets sont dans l'ensemble peu durables, tout comme le collectif CASH (1985-1989) qui défend la nécessité d'un revenu garanti et dans lequel s'investit Laurent Guilloteau*. Dans le même temps, de nouvelles questions émergent. Aris Papathéodorou* initie plusieurs projets utilisant internet dès la fin des années 1980 [60]. C'est aussi la question environnementale qui trouve un débouché avec la création du parti des Verts en 1984, auxquels participent Guattari et Moulier-Boutang [61]. Le léger retour des luttes avec le mouvement étudiant de 1986 et infirmier en 1988 est vu comme encourageant, tout comme la candidature du communiste rénovateur Pierre Juquin à la présidentielle de 1988 [62].
27 Mais toutes ces initiatives se heurtent, à partir de 1989, à l'effondrement du bloc soviétique et, avec lui, à la fin d'un monde, celui de la Guerre froide.
Toni Negri
Par la suite il continue, malgré son expulsion de Potere Operaio quelques semaines avant sa dissolution en 1973, à être un penseur influent. Il publie dans le journal Rosso et en vient à légitimer la lutte armée face à la répression étatique. Dans le même temps, il demeure un universitaire marxiste et traduit en italien les textes d'Hegel sur la philosophie du droit. Invité à plusieurs reprises en France durant les années 1970, il se lie d'amitié avec Moulier-Boutang, Guattari, Althusser ou encore Deleuze, auprès desquels il en vient à s'intéresser à la pensée de Spinoza. Arrêté le 7 avril 1979, il est condamné à 17 ans de prison. Après quatre années d'enfermement, il est élu député du Parti radical italien et bénéficie, à ce titre, de l'immunité parlementaire, immunité qui est rapidement levée ce qui l'oblige à s'exiler en France fin 1983. Malgré sa clandestinité il parvient, grâce notamment à l'aide de Jean-Marie Vincent, à enseigner à l'Université Paris VIII. Avec ce dernier, il devient co-directeur de Futur antérieur de 1990 à 1997, moment où il décide de retourner en Italie purger la fin de sa peine. Pensant initialement être rapidement amnistié, il passe six nouvelles années en prison durant lesquelles il publie Empire, co-écrit avec Michael Hardt. Vendu à plus d'un million d'exemplaires, cet ouvrage fait de Negri l'un des intellectuels les plus en vue de la gauche radicale au début des années 2000 [63].
De la chute du mur à Multitudes
De nouveaux espaces de discussion
28 Pour autant, la fin des années 1980 s'avère un moment clé pour nos acteurs, puisque deux revues importantes sont créées. La première, Chimères, fondée en 1987 par Guattari et Deleuze, est une revue militante qui entend poursuivre le projet militant initié par Félix Guattari, Jean Oury et Jean-Claude Polack à la clinique de La Borde [64].
29 La seconde est la revue Futur antérieur. Créée en 1990 par Toni Negri et Jean-Marie Vincent, trotskiste fondateur en 1968 du département de science politique de Vincennes [65]. Comme le raconte Negri, cette revue « se donnait l'ambition de continuer à réfléchir après la chute du mur de Berlin. On travaillait sur le communisme après le communisme [66]. » Les deux hommes se connaissent depuis les années 1960, alors qu'ils étaient responsables respectivement de l'UNEF et de l'Union des étudiants italiens. C'est pourquoi, à son arrivée clandestine en France en 1983, Vincent permit à Negri d'enseigner à l'Université Paris VIII.
30 Cette revue s'intéresse à trois chantiers principaux : la politique, la sociologie et la philosophie. Si la philosophie politique d'inspiration spinoziste est bien présente, par la voix de Negri ou de Pierre Macherey, un élève d'Althusser, c'est la thématique des transformations du travail qui domine. Cette question, déjà présente dans des séminaires dirigés conjointement par Negri et Vincent à Paris VIII à la fin des années 1980, prend deux formes. La première s'ancre philosophiquement dans la tradition allemande, à la fois hégélienne et critique, autour de l'École de Francfort, dont Vincent a été l'un des introducteurs en France [67]. La seconde, autour de Negri, s'inspire de l'héritage opéraïste, et développe, toujours en s'appuyant sur les Grundrisse, le concept de « travail immatériel [68] ». Ces concepts sont alors mis en application lors d'enquêtes collectives menées dans le bassin industriel de la Plaine Saint-Denis et financées par le département, dirigé par des élus communistes [69].
Une revue révisionniste ?
31 Futur antérieur semble correspondre au contexte des années 1990 aussi bien au niveau de ces innovations conceptuelles qu'au niveau de son positionnement politique, la fin de l'URSS ayant peu touché des intellectuels qui, trotskystes ou opéraïstes, sont des opposants de longue date au communisme institué. Cette position est renforcée par le discours même de Negri qui considère que « ce qui était à la base de notre discours, c'était la question de la révision du marxisme [70] ». En revendiquant une position révisionniste, Negri fait référence à une question ancienne dans la tradition marxiste, puisqu'il désigne « une entreprise visant à élargir le marxisme, donnant une interprétation plus ample de ses bases conceptuelles [71] ». Le révisionnisme prend sa source dans la polémique, à la fin du 19e siècle, entre Édouard Bernstein, représentant des modernisateurs, et Karl Kautsky, garant du respect de la pensée de Marx et d'Engels. Negri, en revendiquant cette étiquette extrêmement dévalorisée dans l'histoire des marxismes, déclare la nécessité d'actualiser le marxisme et d'en diversifier les références.
32 Ce faisant, il affirme la spécificité de Futur antérieur et s'oppose implicitement à d'autres intellectuels plus proches du communisme institutionnel représentés à travers la revue Actuel Marx, fondée autour de Jacques Bidet, Étienne Balibar, Jacques Texier ou encore Georges Labica. Ces philosophes, qui restent tous profondément marxistes-léninistes, ont quitté le PCF au début des années 1980, mais en sont toujours, malgré tout, assez proches. Issu de séminaires de recherche tenus à l'Université de Nanterre dans les années 1980, Actuel Marx apparaît ainsi plus orthodoxe que Futur antérieur. La faiblesse des échanges entre les deux revues, visible notamment au niveau de l'étanchéité des contributeurs, illustre cette persistance de divergences politiques héritées des décennies précédentes.
Les origines immédiates de Multitudes
33 Futur antérieur est un lieu incontournable pour les membres de la nébuleuse étudiée, notamment durant les mouvements sociaux de 1995 qui sont loués dans les colonnes de la revue et auxquels les membres participent. Elle attire alors de jeunes intellectuels, tels que Sandra Laugier*, Bruno Karsenti* et Judith Revel*, qui y publient leurs premiers articles. Mais un événement brise cette dynamique : le retour de Negri en Italie, après quatorze années d'exil, pour négocier sa peine de prison. Yann Moulier-Boutang raconte :
Il n'avait rien préparé sur sa succession puisque quand il est parti en Italie au départ, il pensait qu'il venait en Italie, il était emprisonné et trois semaines après il sortait. Donc il avait absolument tout laissé [72].
35 Alors que ce retour semblait être une formalité, négociée en amont avec le gouvernement Cossiga, Negri se trouve durablement en prison. Une pétition intitulée « Liberté pour Toni Negri » est alors initiée par Moulier-Boutang. Elle recueille les signatures de plus d'un millier de personnalités, de Pierre Bourdieu à Jacques Derrida en passant par Christian Bourgois. Negri raconte en entretien :
Quand je suis parti, j'avais laissé à Éric Alliez, à Maurizio Lazzarato et à Yann la « mission » de continuer de travailler avec Jean-Marie et avec Denis Berger... Moi j'avais tout pensé sauf à la modification de la ligne et l'orientation politique, en vérité, de la revue [73].
37 Cette « mission » s'avère périlleuse. La situation au sein de la revue devient rapidement explosive. Les divergences politiques, notamment sur l'Europe, mais aussi théoriques concernant Foucault et Marx, auxquelles s'ajoutent des tensions interpersonnelles anciennes, deviennent intenables. C'est la présence de Toni Negri, et son amitié avec Jean-Marie Vincent, qui a permis la cohabitation de ces penseurs marxistes durant les années précédentes ; l'absence de cette figure charismatique provoque la fin de la revue en quelques mois. Les proches de Vincent partent alors fonder Variations, qui commence à paraître en 2003. Autour de Yann Moulier-Boutang, le projet de fonder une nouvelle revue émerge rapidement avec tous ceux qui, au sein de Futur antérieur, ne sont pas trotskystes. Bruno Karsenti propose le nom d'Exodes, mais c'est finalement celui de Multitudes qui est choisi, presque « naturellement [74] ».
Conclusion
38 La revue Multitudes est issue de cette histoire commune franco-italienne qui regroupe différentes familles militantes et intellectuelles : des opéraïstes proches de Toni Negri, des autonomes français autour de Yann Moulier-Boutang et des « guattaristes ». Ces courants, s'ils ne marchent pas ensemble « depuis des siècles », se regroupent dès les années 1970, et partagent un activisme politique libéré des partis et des syndicats ainsi qu'une culture marxiste hétérodoxe. Ces « années 68 » pèsent ainsi durablement sur leurs trajectoires politiques qui restent, depuis, attachées à une forme de radicalité politique [75]. À travers cette histoire, on comprend mieux un projet politique et intellectuel dans lequel se mêlent Marx et Spinoza, la question du capitalisme cognitif et du travail immatériel, la défense d'un revenu garanti contre la société du travail, la perspective écologique ainsi qu'une attention constante pour les mouvements sociaux. Multitudes représente donc en 2000 un espace « post-marxiste [76] » où la théorie occupe une place centrale, fidèle en cela à Deleuze et Guattari pour qui la philosophie « consiste à créer des concepts [77] ».
39 Malgré ce poids des origines, Multitudes possède sa propre dynamique. Initialement très proche de Toni Negri, elle a profité du succès des écrits de ce dernier pour quitter en 2004 la maison d'édition Exils pour les Éditions Amsterdam où parut une anthologie d'articles en 2007 [78]. Cette publication précède une violente crise interne due à des divergences politiques et théoriques, notamment sur l'Europe ou l'analyse du capitalisme, auxquelles s'ajoute la lutte pour le leadership entre Toni Negri, sorti de prison en 2003, et Yann Moulier-Boutang, qui considère Multitudes comme sa création. Vingt-trois membres proches de Negri décident de quitter la revue, et autant y entrent, modifiant considérablement l'identité d'une revue devenue moins philosophique, plus universitaire et davantage centrée sur les thématiques des nouveaux médias et de l'environnement.
40 Plus généralement, c'est ici une histoire sociale souterraine des idées révolutionnaires depuis Mai 1968 qui se dessine et qui permet de nuancer les récits classiques sur l'effondrement des marxismes dès la fin des années 1970 et sur l'avènement d'une « révolution conservatrice [79] », en mettant en avant un cas concret d'hybridation théorique et politique.
Annexe : Trajectoires de membres fondateurs de Multitudes
41 Né en 1957, Éric Alliez rentre au CINEL en 1977 alors qu'il est étudiant. Après avoir soutenu une thèse en philosophie dirigée par Gilles Deleuze en 1987, il a été directeur de programme au Collège international de philosophie et professeur invité à Rio de Janeiro, Oslo et Vienne. Il est aujourd'hui professeur des Universités en philosophie à Paris VIII. Il a publié 21 contributions jusqu'à son départ en 2007.
42 Né en 1939 dans les Yvelines, Gérard Fromanger suit trois ans d'études à l'académie de la Grande Chaumière avant de rencontrer, dès les années 1960, les peintres César et Giacometti. Il participe alors à la fondation de l'Atelier des Beaux-Arts durant les événements de Mai 1968. Aujourd'hui peintre reconnu, une exposition lui a été consacrée au Centre Pompidou en 2016. Il illustre plusieurs numéros de Multitudes.
43 Née à Paimpol en 1945, d'un père ayant fait l'ENA dans la promotion France Combattante de 1945, Anne Querrien, aînée de cinq filles, participe au CERFI et aux mouvements féministes alors qu'elle est étudiante en sociologie à Nanterre et à Sciences Po Paris. Après avoir travaillé sur l'école primaire grâce à des contrats de recherche du CERFI, elle enseigne comme vacataire à Paris VIII, à Paris I et à Évry. Elle a également été chargée de mission pour le ministère de la Ville, et a dirigé la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine de 1985 à 2010. Elle a publié 18 contributions de 2000 à 2007 dans Multitudes, qu'elle co-dirige aujourd'hui.
44 Thierry Baudouin, né en 1946 et Michèle Collin, née en 1948 à Rouen, forment un couple depuis les années 1970. Ils enseignent comme vacataires à Vincennes après Mai 1968 puis rencontrent Yann Moulier-Boutang à travers le groupe Matériaux pour l'intervention. Ils sont recrutés en 1979 au CNRS en tant que chargés de recherche, statut qu'ils conservent jusqu'à aujourd'hui. Ils ont été rattachés successivement à divers laboratoires comme celui d'Histoire maritime ou celui d'« Architecture, urbanisme, société ». Ils ont publié 4 et 5 publications entre 2000 et 2007, et sont toujours actifs dans la revue.
45 Aris Papathéodorou et Laurent Guilloteau, nés à la fin des années 1950, ont commencé par militer au sein de Camarades. Ils participent au cours des années 1980 et 1990 à plusieurs projets des milieux autonomes, autour de l'hacktivisme et du revenu garanti jusqu'à s'investir à partir de 1993 dans le réseau AC ! Ils ont publié respectivement 8 et 5 contributions avant de quitter la revue avant la crise de 2007.
46 Gisèle Donnard est certifiée en histoire et enseignante dans le secondaire, où elle a fait toute sa carrière. Elle participe au mouvement féministe dès ses débuts. Proche de Guattari, elle s'investit au CERFI puis surtout au CINEL. Elle a traduit de nombreux articles de Toni Negri, et a publié 11 articles dans Multitudes avant son décès en 2007.
47 Antonella Corsani, Maurizio Lazzarato et Carlo Vercellone sont tous les trois nés à la fin des années 1950 en Italie. Ils participent dans leur jeunesse, sans se connaître encore, au mouvement social italien, et s'exilent au début des années 1980 en France. Corsani et Vercellone sont tous deux maîtres de conférences en économie à Paris I tandis que Lazzarato se définit comme « chercheur indépendant ». Ils ont quitté Multitudes en 2007, après y avoir publié respectivement 11, 15 et 4 articles.
48 Sandra Laugier, née en 1961, Judith Revel, née en 1966 et fille de Jacques Revel, ancien directeur de l'EHESS, et Bruno Karsenti, né la même année, sont agrégés de philosophie. Ils ont écrit leurs premiers articles dans Futur antérieur. Membres du département de philosophie de Paris I en 2000, ils sont aujourd'hui respectivement professeure de philosophie à Paris I, directrice d'études à l'EHESS et professeur de philosophie à Paris X. Alors que Bruno Karsenti a quitté Multitudes en 2003 et Judith Revel en 2007, Sandra Laugier y collabore toujours.