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Compte rendu

Michel Casevitz

Pages 138a à 168a

Citer cet article


(2020). Michel Casevitz. Raison présente, 216(4), 138a-168a. https://doi.org/10.3917/rpre.216.0138a.

« Michel Casevitz ». Raison présente, 2020/4 N° 216, 2020. p.138a-168a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2020-4-page-138a?lang=fr.

2020. Michel Casevitz. Raison présente, 2020/4 N° 216, p.138a-168a. DOI : 10.3917/rpre.216.0138a. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2020-4-page-138a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.216.0138a


Hésitations linguistiques

1 La langue n’est jamais fixée, jamais figée, toujours mobile, toujours à la recherche de solutions à des problèmes qu’elle pose elle-même. Et l’histoire qui accélère l’oblige à des changements toujours plus rapides et dont les étapes sont toujours plus difficiles à saisir.

2 Nous donnerons deux exemples de ces mouvements et des hésitations de la langue après nous être positionné dans la lignée de Vaugelas (« Je m’en vais ou je m’en vas, l’un ou l’autre se dit ou se disent ») pour résoudre ces difficultés.

3 Les genres grammaticaux sont parfois hésitants (rien à voir évidemment avec les genres de la réalité matérielle, à l’origine généralement bien définie, malgré quelques ambiguïtés). Ainsi prenons, entre autres, le mot aide, le féminin exprimant l’action, le masculin, l’agent : la substantivation récente du participe présent du verbe aider a levé l’ambiguïté, avec l’avantage de distinguer entre un aidant et une aidante. Le mot solde (le Trésor de la langue française informatisé [TLF] présente deux lemmes pour ce mot, une entrée le donnant substantif féminin, attesté depuis le xve siècle, l’autre substantif masculin, attesté depuis la fin du xvie siècle), qui appartient au vocabulaire de la finance, provient de l’adjectif latin solidus > bas latin soldus « solide, massif », qualifiant d’abord nummus « pièce de monnaie » puis substantivé « pièce d’or massif, à poids et donc valeur fixes » (cf. Ernout-Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine [DELL], s.u. nummus et solidus) ; soldus est à l’origine du sou, qui a survécu à tous les bouleversements monétaires, avec valeur variable.

4 Au féminin, la solde c’est le salaire, à l’origine versé à un militaire, puis aujourd’hui le mot s’emploie pour tout salarié (qui reçoit plus couramment salaire, paie, ou traitement) particulièrement quand il s’agit de congé sans solde. Au masculin, le solde c’est la différence, sur un compte bancaire, entre un actif et un débit, c’est le reste d’une opération. Dans le commerce, on peut vendre un produit en solde (au prix inférieur au prix courant), notamment quand c’est le moment des soldes. Dans la langue courante, on emploie alors le mot soldes au féminin, et les grammairiens normatifs le font remarquer (le TLF s.u. solde2 note que « le mot s’emploie abusivement au féminin, généralement dans la langue parlée »), l’usage tendant à unifier l’emploi du mot ; mais le solde reste employé dans la langue de la comptabilité). Remarquez cependant que les textes officiels réglementant les soldes chaque année n’emploient jamais le mot au masculin, sans doute parce que la langue officielle hésite à contrarier l’usage courant, mais adopte habilement un tour qui maintient l’ambiguïté, en faisant un complément de nom, par exemple « les dates des soldes, les réglementations des soldes » ou des composés épicènes, comme « des soldes monstres » et autres tournures du même acabit.

5 L’autre exemple que nous voulons alléguer concerne l’usage des pronoms relatifs. On observe depuis longtemps que « la langue courante » peine à utiliser lequel, laquelle selon le bon usage, c’est-à-dire selon le genre de l’antécédent. Mais c’est surtout dont qui pose problème. Ce malheureux tend à disparaître de la langue, notamment parlée, ou bien est particulièrement maltraité à l’écrit.

6 Dans la légende d’une photo en bas de la page 40 du Magazine du Monde daté du samedi 17 octobre 2020, on lit : « Le passionné de course automobile […] va-t-il fusionner les deux magazines dont il préside les destinées ? » La phrase est gauche et bancale, comme fréquemment la produit un auteur peu sûr de lui. Les puristes préconiseraient ceci : «… va-t-il fusionner les deux magazines aux destinées desquels il préside ? », ce qui est difficile à construire quand on parle et devrait l’être moins quand on a tout le temps de l’écrire… Cela dit, si dont est directement complément du verbe de la relative, son emploi reste aisé : on dit et on écrit sans peine : « les livres dont je parle »…

7 Dans le quotidien Le Monde daté du 16 octobre 2020, p. 25, le critique de télévision Renaud Machart écrit : « Ce documentaire est remarquable […] illustrant les propos des intervenants […] par des images d’archives et quelques rares scènes reconstituées – un tic que l’on sait gré aux autrices de nous avoir épargné l’abus. » Ici dont a été évité mais la phrase est clairement incorrecte, me semble-t-il : il eût fallu simplement écrire : « un tic dont on sait gré aux autrices de nous avoir épargné l’abus. » L’éloignement de dont du nom dont il est complément a peut-être dû dissuader l’auteur de l’employer, mais la phrase serait ainsi moins maladroite (quant à autrices auquel je préfère auteures, on y reviendra).

8 Voilà deux sortes d’hésitations auxquelles la langue est exposée d’ordinaire et qu’elle résout plus ou moins élégamment.

9 21 octobre 2020


Date de mise en ligne : 12/01/2021

https://doi.org/10.3917/rpre.216.0138a