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Compte rendu

Roland Pfefferkorn

Pages 107e à 127e

Citer cet article


(2015). Roland Pfefferkorn. Raison présente, 196(4), 107e-127e. https://doi.org/10.3917/rpre.196.0107e.

« Roland Pfefferkorn ». Raison présente, 2015/4 N° 196, 2015. p.107e-127e. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2015-4-page-107e?lang=fr.

2015. Roland Pfefferkorn. Raison présente, 2015/4 N° 196, p.107e-127e. DOI : 10.3917/rpre.196.0107e. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2015-4-page-107e?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.196.0107e


La vie, la mort, l’amour

1 Le destin de femmes et d’hommes confrontés aux grandes tragédies du vingtième siècle est au cœur du livre très personnel de Nicole Lapierre, directrice de recherche émérite au CNRS. En se penchant ici sur sa propre histoire, elle poursuit ses travaux antérieurs, sur la mémoire de la Shoah à travers les générations ou la famille et les relations entre générations. Dans Sauve qui peut la vie (Seuil, Collection La librairie du xxie siècle, 2015), elle revisite son passé familial, inséparablement lié au passé collectif du groupe d’appartenance. Elle revient notamment sur le suicide de sa sœur aînée et de sa mère : « Dans ma famille, on se tuait de mère en fille… » Loin d’être de tonalité mortifère, son livre célèbre la vie. Pour résister à la détresse du présent, pour donner du sens à l’existence, il donne à voir des voies collectives, des voies politiques. La lecture de cette histoire familiale singulière permet de trouver l’énergie pour faire face aujourd’hui à la montée des peurs, de l’intolérance et de la haine. Le souvenir des proches disparus ouvre dans Sauve qui peut la vie sur le souci des autres.

2 Le livre de Vinciane Despret, philosophe et psychologue, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent (La Découverte, Collection Les empêcheurs de penser en rond, 2015 est d’une tonalité différente, mais il développe une réflexion qui se rapproche de celle de Nicole Lapierre. Cette enquête auprès des personnes qui cultivent des relations avec leurs défunts examine la place des morts dans les vies de ceux qui restent. L’auteure est convaincue que l’invisibilité de la mort dans nos sociétés est en train de reculer et que la place des morts dans la vie des vivants est bien plus grande qu’on ne le dit parfois en mettant l’accent de manière univoque sur le retrait de la mort de l’espace public dans les sociétés occidentales. Elle s’intéresse finalement à la manière dont dans nos sociétés les morts entrent dans la vie des vivants et comment ils continuent à les faire agir et paradoxalement à produire du futur.

3 Ceux qui partent font agir ceux qui restent. Dans le roman singulier d’Yves Bichet, L’Homme qui marche (réédition, Folio, 2015), nous rencontrons Robert Coublevie, un personnage bousculé par la vie, « cocu par négligence », qui après la rupture avec sa femme et la perte de son emploi s’écarte du monde. Il chemine, solitaire, le long de la frontière entre la France et l’Italie. Le récit oscille entre douce déprime et mélancolie, il souligne la distance prise par le personnage principal vis-à-vis du monde des semblables. Les silences, les ellipses, disent autant dans ce roman sur les rapports entre les gens que les mots. Le narrateur a choisi de marcher, avec sa chienne qui l’accompagne, et qui porte le même nom que sa femme, plutôt que de sombrer. Pour l’essentiel il marche à l’écart, il se tient dans les marges. Parfois il rencontre d’autres chemineaux, tel ce chartreux qui parcourt les mêmes crêtes de l’autre côté de la frontière. De temps à autre, il redescend dans la vallée où il retrouve la vie d’en bas. Il fréquente un café avec un patron qui entretient une relation pas claire avec sa fille. Il la connaît, il lui a donné des cours dans le passé. Il se lie à elle, découvre ses secrets, plus tard il est suspecté de meurtre. Mais il garde, jusqu’au bout, un regard distancié sur le monde et sur ce qui lui arrive.

4 L’écrivain islandais, Jón Kalman Stefánsson s’est fait connaître en France avec une trilogie magnifique : Entre ciel et terre (2010), La Tristesse des anges (2011) et Le Cœur de l’homme (2013) (les trois en folio). Il y mettait en valeur des personnages de femmes et d’hommes qui devaient affronter des conditions d’existence particulièrement difficiles dans la société islandaise d’avant la modernité. Les personnages se confrontent avec une nature et un climat hostile, en particulier durant les longues périodes hivernales. Les montagnes quasi-infranchissables et le temps qu’il y fait sont décrits avec beaucoup de détails. Par exemple, en islandais il existe des dizaines de mots pour parler de la neige, véritable prouesse, le traducteur a réussi à rendre ce foisonnement. Le climat, le temps qu’il fait fascine visiblement l’auteur. La dureté de ces temps anciens fait manifestement écho aussi aux incertitudes contemporaines, nées avec la crise de 2007 en Islande. Son dernier roman, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard, 2015) est une chronique familiale qui traverse le temps et l’espace. Une fois de plus l’auteur nous propose une réflexion sur la condition humaine portée par un souffle et une grâce qui impressionnent. Assurément un des grands auteurs européens contemporains avec l’Espagnol Rafael Chirbes qui vient de disparaître au cours de l’été 2015. Les deux derniers romans de ce dernier, Crématoire et Sur le rivage (tous deux aux éditions Rivages), racontent d’une certaine manière comment, dans le contexte spécifique de l’Espagne, les subjectivités ont été malmenées et meurtries par la modernité capitaliste.

5 Les Mémoires inédits 1886-1890 de Louise Michel sont publiés sous le titre À travers la mort (2015). Cette édition établie et présentée par Claude Rétat permet d’accéder à des textes inédits de cette figure emblématique de la Commune de Paris qui inspira l’idéal anarchiste. Elle a étroitement lié son rapport à l’histoire et à la mémoire à sa vie, tant dans son engagement dans les luttes que dans l’écriture. Acquanera de Valentina D’Urbano (Philippe Rey, 2014) est centré sur quatre personnages féminins, c’est aussi un roman sur le temps, la transmission et le poids des secrets. Il est construit autour de quatre générations de femmes qui utilisent les herbes pour soigner ou qui ont des prémonitions, bref des femmes dotées de « pouvoirs », des « sorcières ». Elles sont tenues à l’écart, rejetées.

6 Ingeborg Bachmann a été pour Paul Celan une interlocutrice ten-dre et cérébrale, bienveillante et sans faiblesse durant une vingtaine d’années. Leurs échanges sont disponibles en librairie. Outre ses romans et nouvelles, elle a écrit des poèmes d’une grande force comme en témoigne le volume qui vient de paraître, Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967) (Collection Poésie/Gallimard, 2015), dans une édition bilingue préparée par Françoise Rétif. L’œuvre de Bachmann est immense. Du fait de sa mort soudaine, brûlée vive en 1973 dans sa chambre d’hôtel à Rome, elle a laissé des centaines de pages inédites. Voir aussi dans la même collection, le recueil d’Yves Bonnefoy, Les Planches courbes précédé de Ce qui fut sans lumière et de La vie errante (2015).

7 Autre édition bilingue en poche à signaler et à recommander : la traduction par Jean-Michel Desprats de Peines d’amour perdues de Shakespeare (Folio-théâtre, 2015). Le traducteur se confronte depuis plus de trente ans aux pièces du dramaturge anglais en privilégiant la théâtralité du texte. La présente édition est dérivée des éditions antérieures parues à la Pléiade. On sera plus réservé par contre sur la nouvelle traduction de Tendre est la nuit de Scott Fitzgerald, parue en GF Flammarion (2015). Dominique Marny propose des Écrits d’amours (Omnibus, 2015), sous-titrés Des troubadours à Patti Smith. Les extraits sont distribués sous quatre catégories dont la pertinence ne saute pas d’emblée aux yeux : l’aveu, le désir, le tourment et la promesse. Même si la couverture peut susciter des appréciations diverses et si les illustrations nombreuses limitent la taille des extraits retenus, le choix des auteurs et des textes est souvent heureux. Parmi les quelques 70 auteurs et textes, on apprécie la présence de Marina Tsvetaïeva, Patti Smith ou André Gorz. Beaucoup de noms français attendus sont bien présents : Aragon, Baudelaire, Balzac, Musset, Laclos, Flaubert et bien d’autres, même remarque à propos des auteurs étrangers retenus : Shakespeare, Lorca, Casanova, Lawrence, Miller et Nin, Neruda, etc. Nettement plus convenues, les Histoires choisies de Guy Breton publiées sous le titre L’amour en France (Omnibus, 2015).

La Palestine toujours

8 Il y a près d’un quart de siècle une jeune journaliste libanaise d’origine arménienne chercha à rencontrer Mahmoud Darwich pour réaliser un entretien destiné à une revue. Le grand poète palestinien résidait alors à Paris. Je soussigné, Mahmoud Darwich (Actes Sud/L’Orient des livres, 2015) présente tout d’abord le récit de cette rencontre. Ivana Marchalian en avait scrupuleusement noté tous les éléments, gestes, mots, impressions, jusque dans les moindres détails. Le fac-similé du manuscrit en arabe et une série de photos accompagnent le texte des réponses du poète aux questions posées par la journaliste. Le rapport à l’enfance et à sa mère, le rapport à l’histoire et la géographie de la Palestine, sa conception de la poésie sont au cœur de cet entretien réalisé fin 1991. Un beau livre.

9 Le petit livre de synthèse de Pierre Stambul, coprésident de l’Union juive française pour la paix, Le Sionisme en questions (Acratie, 2014), est fort utile à une époque où d’aucuns voudraient nous faire prendre la critique du sionisme pour de l’antisémitisme. Le même auteur a par ailleurs consacré chez le même éditeur une somme à son parcours : Du refus d’être complice à l’engagement (2012). Guy Bruit a rendu compte avec précision dans le précédent numéro de Raison présente du livre stimulant d’Ilan Halevi, Islamophobie et judéophobie. L’effet miroir (Syllepse, 2015) qui invite à penser l’islamophobie au prisme de sa parenté avec la judéophobie.

10 Les partis pris dans les représentations du conflit israélo-palestinien dans les manuels scolaires français sont bien mis en lumière dans le livre collectif Israël-Palestine. Le conflit dans les manuels scolaires (Syllepse 2014). Ces partis pris reflètent très largement ceux qui ont cours dans la presse. Le livre qui a eu relativement peu d’échos révèle l’autocensure, exercée par la plupart des concepteurs et éditeurs. Le principal résultat concerne les contenus : uniformisés et aseptisés. Cet ouvrage est à recommander aux enseignants chargés de présenter ce sujet aux élèves. Il permettra de faire preuve d’esprit critique dans l’utilisation des documents retenus par le manuel utilisé.

Boire : un acte social

11 Boire de l’alcool est un acte social avec ses normes, ses rites, ses codes, qui varient dans le temps et l’espace. C’est ce que deux ouvrages récents montrent très clairement.

12 L’ouvrage dirigé par Marie-Laure Déroff et Thierry Fillaut, Boire : une affaire de sexe et d’âge. Genre, générations et alcool (Presses des Hautes Études de Santé Publique, coll. « Recherche santé social », 2015) étudie les variations selon le sexe, l’âge, mais aussi la catégorie sociale. Boire, surtout avec excès, est aussi l’objet de représentations qui induisent des politiques et des actions en direction des populations considérées à risque, en fonction des mêmes critères. Le livre de Sylvie Gangloff, Boire en Turquie. Pratiques et représentations de l’alcool (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2015) s’intéresse à un pays où l’alcool fait l’objet d’une diversité de pratiques, mais où globalement on boit assez peu, six fois moins qu’en France par exemple : « C’est un pays où l’abstinence est la règle pour près de 8 personnes sur 10 (78,4 % de la population) contre à peine 0,3 personne sur 10 (2,6 %) en France ». Les modes de consommation, les espaces choisis, les boissons choisies et bien sûr boire ou ne pas boire varient très fortement selon les régions et les groupes d’appartenance, l’abstinence étant moins fréquent chez les alévis qui représentent environ un quart de la population. L’alcool est devenu un objet de mobilisation politique et il cristallise les positions et les idéologies des uns et des autres, notamment depuis la campagne lancée par l’AKP, le parti islamiste au pouvoir, et les mesures adoptées : interdiction de la publicité pour l’alcool, limitation des horaires de vente, augmentation des taxes, etc.


Date de mise en ligne : 01/01/2019

https://doi.org/10.3917/rpre.196.0107e