Article de revue

La mode est à la transformation : transformer, mimer ou innover ?

Un agenda de recherche sur l’impact de la diffusion d’une mode sur la transformation des organisations

Pages 65 à 74

Citer cet article


  • Taphanel, L.
  • et Zerbib, R.
(2018). La mode est à la transformation : transformer, mimer ou innover ? Un agenda de recherche sur l’impact de la diffusion d’une mode sur la transformation des organisations. Question(s) de management, 21(2), 65-74. https://doi.org/10.3917/qdm.182.0065.

  • Taphanel, Ludovic.
  • et al.
« La mode est à la transformation : transformer, mimer ou innover ? : Un agenda de recherche sur l’impact de la diffusion d’une mode sur la transformation des organisations ». Question(s) de management, 2018/2 n° 21, 2018. p.65-74. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-questions-de-management-2018-2-page-65?lang=fr.

  • TAPHANEL, Ludovic
  • et ZERBIB, Romain,
2018. La mode est à la transformation : transformer, mimer ou innover ? Un agenda de recherche sur l’impact de la diffusion d’une mode sur la transformation des organisations. Question(s) de management, 2018/2 n° 21, p.65-74. DOI : 10.3917/qdm.182.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-questions-de-management-2018-2-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/qdm.182.0065


Introduction

1De nombreuses études scientifiques ont fait le constat que certains outils de gestion se sont succédés à intervalles plus ou moins réguliers pour venir transformer, de façon significative, les modes de gestion des entreprises (Thévenet, 1985 ; Midler, 1986 ; Pascale, 1990 ; Abrahamson, 1996 ; Staw et Epstein, 2000 ; Kieser, 2001). La littérature s’est, par exemple, concentrée sur certaines pratiques organisationnelles de façon plus spécifique, telles que le management par la qualité totale (Abrahamson, 1996 ; Kieser, 1997 ; Cole, 1999 ; David et Strang, 2006), la balanced scorecard (Madsen et Slaten, 2015), la matrice SWOT (Madsen, 2016), etc. Ces outils de management semblent, en effet, connaître des pics de popularité et paradoxalement des cycles de vie de plus en plus courts en entreprise (Abrahamson et Fairchild, 1999). Ce phénomène d’adoptions massives d’outils ou de concepts managériaux a ainsi fait l’objet de nombreuses publications notamment depuis les travaux pionniers de Midler (1986), d’Abrahamson (1991, 1996) et d’Abrahamson et Fairchild (1999). Labellisés sous la dénomination de la « théorie des modes », ces travaux ont longtemps été les seuls à traiter de ce sujet entrainant une ambiguïté quant au statut de cette théorie (Rovik, 2011). Cette théorie n’est-elle qu’une grille de lecture existante pour expliquer le phénomène d’adoptions massives ou bien est-elle ce phénomène en tant que tel ? C’est ainsi, que de nombreux travaux de recherche, souvent théoriques, tentent depuis la proposition de Rovik de reconsidérer cette théorie en pointant ses limites, notamment le fait qu’elle se concentre principalement sur les phénomènes externes de diffusion des modes sans considérer les dynamiques organisationnelles internes et qu’elle tende parfois à réduire le débat à la simple question de l’adoption ou non de la mode en question. Il semble cependant que la question ne soit pas binaire mais bien plus complexe et qu’elle gouverne de nombreuses transformations d’entreprises.

2L’objectif de ce papier est donc de réconcilier ces deux visions des modes et de comprendre quels sont les enjeux pointés par cette littérature globale pour tout chercheur qui souhaiterait étudier, sur le terrain, le phénomène de diffusion d’une pratique à la mode au sein d’une organisation et par conséquent son impact sur la transformation de cette dernière. Pour ce faire, nous esquisserons plus précisément les termes du débat mode/virus au sein d’une première partie afin de retracer l’évolution du questionnement scientifique sur la question de l’adoption massive et simultanée d’une pratique organisationnelle, tout en soulignant les points de divergence, de convergence et les complémentarités de ces deux points de vue. Une fois ce retour fait, nous articulerons, au sein d’une seconde partie, les différents paramètres à prendre en compte pour étudier de façon empirique la diffusion d’une mode managériale au sein d’une organisation mettant en avant un ensemble de pistes de recherches fructueuses sur la question de la transformation induite par la diffusion d’une mode au sein d’une organisation.

1 – Les modes managériales : un phénomène ou une grille de lecture ?

3Au sein de cette première partie, nous souhaitons retracer les lignes du débat scientifique sur la question de l’adoption massive et simultanée de pratiques managériales. L’objectif de cette littérature est d’expliquer le comportement mimétique des organisations dans l’adoption de tels dispositifs. Pour ce faire, elle s’ancre au sein de la théorie néo-institutionnelle issue des travaux pionniers de Commons (1931), Parsons (1937), Selznick (1949) et de Meyer et Rowan (1977), ancrage théorique que nous explicitons par la suite.

1.1 – La théorie des modes managériales ancrée au sein de la théorie néo-institutionnelle

4L’ancrage théorique de la théorie des modes au sein du champ néo-institutionnel se concentre sur trois facteurs essentiels qui tendraient à expliquer le comportement des organisations au-delà du simple raisonnement basé sur l’efficience économique. L’institution, l’imitation et la légitimité seraient ainsi trois des facteurs explicatifs existants. Le premier facteur explicatif correspond au système de règles institutionnelles qui regroupe un ensemble de normes, de valeurs, de croyances et de définitions qui viennent influencer le comportement d’une organisation (Suchman, 1985). Dès lors, certaines pratiques de gestion peuvent s’institutionnaliser, au sens où elles seront reconnues en adéquation avec le système par les diverses parties prenantes (Tolbert et Zucker, 1996). La théorie des modes managériales met ainsi en avant le rôle des scientifiques, des consultants, des managers, des journalistes, mais également de certains gourous dans les phénomènes d’adoption massive et d’institutionnalisation (Abrahamson, 1991, 1996) mettant ainsi en lumière l’existence d’une audience active favorisant la diffusion d’une mode managériale (Gross, Heusinkveld et Clark, 2015). Ainsi, Abrahamson (1996), Kieser (2001) et Giroux (2008) mettent en avant le fait que les méthodes à connotation scientifique apparaissent attractives pour l’ensemble des parties prenantes de l’environnement, tant elles relèvent de modernité, de chiffres et de mesures à mêmes de rassurer l’ensemble des acteurs en présence, permettant ainsi de nombreux outils de s’institutionnaliser.

5Le deuxième facteur explicatif lié à la théorie néo-institutionnelle relève de la place de l’imitation au sein de l’environnement dans lequel l’organisation évolue. Ainsi, les néo-institutionnalistes définissent l’environnement d’une organisation comme un « champ organisationnel composé d’une ou quelques entreprises pionnières, à forte capacité d’influence, et de quelques entreprises suiveuses » (Bourgeois, 2006). Dès lors, les comportements de certaines organisations vont orienter ceux des autres (Di Maggio et Powell, 1983) sans que ce mimétisme ne puise, pour autant, sa source au sein d’une quelconque rationalité économique (Tolbert et Zucker, 1983). S’agissant de l’adoption des pratiques organisationnelles, la théorie des modes managériales rend compte de l’intérêt d’une adoption d’un outil à la mode pour les organisations qui dès lors peuvent à la fois démontrer leur originalité, notamment en suivant rapidement les premiers adopteurs, tout en se conformant à des normes en vigueur au sein de l’environnement. Ces acteurs sont dès lors considérés comme une forme « d’élite » (Giroux, 2008).

6Le troisième principe lié à la théorie néo-institutionnelle repose sur la quête de légitimité recherchée par chaque organisation afin d’être acceptée au sein de l’environnement social et de diminuer ainsi le risque pour une organisation d’être remise en cause au sein de celui-ci. A ce titre, Suchman (1995) définit la légitimité comme « une perception ou une représentation généralisée, selon laquelle les actions d’une entité sont désirables, justes et appropriées, à l’intérieur d’un certain système socialement construit de normes, de valeurs, de croyances et de définitions ». Selon la théorie des modes managériales, l’adoption d’une pratique à la mode participe directement de la construction de cette légitimité pour l’organisation, mais aussi pour les acteurs qui participent de la diffusion des modes. Ainsi, nombre de parties prenantes sont enclines à adopter une pratique à la mode dans l’espoir de renforcer leur audience et leur légitimité sur leur propre marché. Nous pourrions à cet égard mentionner le cas d’un magazine faisant sa Une sur une pratique actuelle dans l’espoir de renforcer son audience, le cas d’un professeur qui souhaite démontrer sa modernité en enseignant un outil reconnu efficace à un instant t ou encore celui d’un consultant qui veut témoigner de son avant-gardisme à son client. L’ensemble de ces comportements, non-coordonnés, tendent à incarner et renforcer les phénomènes d’adoptions massives mis en exergue par les tenants de la théorie des modes managériales (Midler, 1986 ; Abrahamson, 1996 ; Kieser, 2002).

7En résumé, l’approche sociologique de la théorie néo-institutionnelle offre une place prépondérante au mimétisme dès lors qu’il s’agit d’expliquer les phénomènes d’adoptions massives d’un outil de gestion. En appréhendant les organisations du point de vue social, cette approche renouvelle l’explication de ces comportements a priori peu rationnels.

1.2 – Les limites inhérentes à la théorie des modes managériales

8Si la théorie des modes managériales a connu une belle notoriété et a permis de mieux appréhender les mécanismes de diffusion d’une pratique, elle présente pour autant certaines limites qu’il s’agit de discuter comme le souligne Rovik (2011). Nous relevons ainsi trois éléments majeurs. Premièrement, cette théorie a tendance à estimer que les managers sont passifs lorsqu’ils consomment une mode managériale, ce qui est fortement remis en cause par certaines études. Ainsi, Wilhelm et Bort (2013) démontrent que les managers adoptent des pratiques à la mode pour quatre raisons distinctes : apprendre de l’expérience des autres, exercer un contrôle sur le changement organisationnel, gagner de la légitimité externe et s’engager avec leurs équipes dans une construction collective de sens. De même, Gross, Heusinkveld et Clark (2015) estiment que la consommation d’une pratique à la mode relève en réalité d’un rôle actif de la part des managers, notamment lorsqu’ils font face aux gourous d’une mode, révélant ainsi différentes activités de consommation, certains étant dès lors capables de modifier par eux-mêmes leur consommation de dispositifs à la mode. Deuxièmement, il apparaît nécessaire de dépasser la logique dichotomique adoption/ rejet mise en lumière par les travaux pionniers d’Abrahamson (1991) afin d’embrasser une réalité plus complexe qui opère au sein des organisations qui adoptent une mode managériale.

9Enfin, dans la mesure où la théorie des modes managériales s’ancre au sein de la théorie néoinstitutionnelle, elle tend principalement à expliquer la diffusion d’une pratique de gestion au sein de diverses organisations. Sa focale est donc majoritairement inter-organisationnelle et peu d’études de ce champ se sont réellement centrées sur la diffusion en interne d’une mode managériale.

10Plus globalement, Rovik (2011) estime que la théorie des modes managériales a gagné une telle audience qu’elle a fini par supplanter toute théorie alternative à même d’expliquer la diffusion d’une mode en entreprise. Il existe pourtant d’autres théories alternatives, notamment celle de Rovik, qu’il convient d’expliciter ici afin de mieux saisir les enjeux de toute recherche qui souhaiterait étudier la transformation d’une organisation au travers de la diffusion d’une mode en management.

1.3 – Mode ou virus ? Vers des théories alternatives quant à la diffusion d’une mode dans l’organisation

11Afin de pallier les limites évoquées ci-dessus, Rovik (2011) développe un cadre d’analyse de la diffusion d’une pratique à la mode à l’aune d’une métaphore médicale comparant la pratique en question à un virus. Il soutient en effet que l’organisation peut être infectée de différente façon. Ce faisant, il identifie 6 caractéristiques d’un virus afin de mieux appréhender le phénomène organisationnel de mode managériale.

Infectiousness

12L’infectuosité, selon Rovik (2011), caractérise le stade où l’organisation décide ou non d’intégrer de façon formelle un dispositif de gestion. L’auteur précise que les organisations peuvent à cet égard se montrer passives ou encore actives lors d’un tel phénomène. Une entreprise peut, par exemple, entreprendre de s’intéresser par elle-même à un nouveau dispositif, là où une autre suivra les préconisations d’un cabinet de conseil. Rovik (2011) souligne à ce titre que l’infection virale est une interaction dynamique complexe entre un outil de gestion et une organisation hôte. L’interaction peut dès lors prendre des formes nuancées en fonction du degré d’implication de l’organisation dans l’intégration du virus.

Immunity

13Rovik (2011) affirme qu’un virus déclenche, en règle générale, un mécanisme de défense, c’est-à-dire, une réaction immunitaire au moment où il tente d’infecter l’organisation hôte. Il s’agit de systèmes complexes mis en œuvre pour isoler le virus ou l’empêcher d’entrer et qui traduit, en résumé, la capacité d’une organisation à résister au virus. Une mauvaise expérience, par exemple, à partir d’un outil analogue peut constituer un facteur de résistance au même titre qu’un risque politique perçu. La notion d’immunité permet à Rovik (2011) de percevoir divers mécanismes et dynamiques de résistances opérant à différentes étapes du processus d’adoption, ou de non adoption, avec quatre conséquences possibles : la non adoption, l’isolement, l’expiration et le rejet.

Replication

14La réplication traduit le processus par lequel le principe fondateur de l’outil est cycliquement remobilisé au sein de l’organisation jusqu’à une éventuelle institutionnalisation en interne. Les « ré-activateurs » constituent les acteurs qui participent à ce phénomène. On y retrouve en particulier quelques collaborateurs porteurs d’expériences, de connaissances, de récits et de souvenirs relatifs à des pratiques antérieures susceptibles de faire échos aux problématiques en vigueur.

Incubation

15L’incubation traduit d’après Rovik (2011) la durée qui sépare l’instant où l’organisation est confrontée à un outil de l’instant où elle se l’approprie : une appropriation étant ici caractérisée par une apparition formelle des premiers symptômes (usage, procédure, etc.). L’auteur précise que la durée d’incubation peut être extrêmement variable d’un virus à l’autre. Il est à cet égard envisageable qu’une pratique fasse l’objet d’une phase de latence relativement longue avant de se manifester au sein de l’organisation. Rovik (2011) note toutefois qu’indépendamment de la durée, l’incubation traduit un processus qui aura des répercutions à long terme au sein de l’organisation.

Mutation

16La mutation fait référence au processus qui conduit le virus à transformer l’organisation qu’il touche notamment en s’hybridant avec les autres pratiques en interne. La pratique est ainsi prise en main par des traducteurs susceptibles de copier certains aspects d’une mode managériale tout en négligeant, omettant, ou en en renforçant d’autres. Par ailleurs, des idées générales et abstraites peuvent ici prendre corps et se mélanger aux usages et routines de l’organisation, aboutissant ainsi à des outils complexes et originaux.

Dormance

17La dormance souligne le fait qu’une pratique de gestion déjà employée peut entrer et demeurer un certain temps en sommeil au sein de l’organisation. Une mauvaise conjoncture économique par exemple ou encore un changement de direction peut expliquer un tel phénomène, sachant qu’une pratique inactivée peut être réactivée à un stade ultérieure. La dormance traduit en conséquence une situation qui précède la réplication de dispositif au sein de l’organisation (Rovik, 2011).

18Ainsi, au regard de la théorie des modes managériales, ce qui apparaît réellement récurrent du point de vue de Rovik (2011) est le processus de réactivation et d’inactivation qu’il estime être souvent interprété comme un phénomène d’adoption et de rejet par les tenants des modes managériales. De plus, là où la théorie des modes managériales est plutôt centrée sur une approche extra-organisationnelle et analyse les managers comme des acteurs relativement passifs face à ces phénomènes, l’approche de Rovik nous invite à nuancer ce propos et à remettre en perspective un ensemble de problématiques relatives au phénomène de mode au sein des entreprises. Pour cette raison, nos recherches s’inscrivent dans les pas de van Veen, Bezemer et Karsten (2011), de Heusinkveld, Sturdy et Werr (2011) ou encore de Wilhelm et Bort (2013). Nous analysons en effet les phénomènes de modes, non pas à l’aune d’une logique générique et uniforme, mais du point de vue d’un « espace d’interprétation » (Benders, et van Veen, 2001) propre à chaque acteur en fonction du contexte, donnant ainsi lieu à des usages et des résultats fort différents. Dès lors, certaines variables sont à mettre en lumière pour mieux comprendre et analyser la trajectoire d’une mode managériale donnée au sein d’une organisation et ses effets réels sur celle-ci et sur les acteurs qui la composent. Tout ceci ouvre la voie à un agenda de recherche riche en questionnements.

2 – La mode managériale comme phénomène organisationnel : un agenda de recherche

19Au sein de cette section, nous proposons un agenda de recherche au sujet des phénomènes organisationnels à l’œuvre lorsqu’une organisation est le théâtre d’une transformation interne due à l’adoption d’une mode managériale. Cet agenda est articulé autour de trois grandes dimensions liées à cette transformation que sont les dimensions spatiales, les dimensions liées à l’action de la transformation, et les dimensions temporelles. Nous présentons ci-après chacune de ces dimensions en les explicitant et en détaillant des pistes de recherche futures liées à chacune d’entre elles. L’ensemble de ces éléments constitue autant de points d’attention pour tout chercheur souhaitant investiguer les effets de la diffusion d’une mode au sein d’une organisation. Le tableau 1 synthétise les trois dimensions.

Tableau 1

Les trois dimensions d’une mode managériale au sein d’une organisation

Description de l'image par IA : Tableau avec trois dimensions d'une mode managériale.
Dimension spatiale Dimension de l’action Dimension temporelle Point d’entrée Quels sont les ambassadeurs de la mode en interne ? La direction ? Les opérationnels ? La mode est-elle issue d’une coopération avec une organisation clé ? Appropriation La mode est-elle adoptée de façon rhétorique seulement ? Ou bien l’organisation adopte-t-elle la mode de façon substantielle ? Durée de vie interne La mode étudiée est-elle réellement nouvelle au sein de l’organisation ou bien est-elle en train de se réactiver ? La mode en question a-t-elle une durée de vie longue au sein de l’organisation ? Périmètre Quels sont les acteurs internes de l’organisation impactés par la diffusion de cette mode ? Est-ce la totalité de l’organisation ? Etendue La mode en question touche-t-elle le cœur de l’activité de l’organisation et des individus ? Ou bien a-t-elle des impacts sur les activités périphériques de l’organisation ? Cycles de vie croisés A quel stade du cycle de vie externe la mode en est-elle au moment de sa diffusion au sein de l’organisation considérée ?

Les trois dimensions d’une mode managériale au sein d’une organisation

2.1 – La dimension spatiale

20La dimension spatiale de cet agenda de recherche se concentre sur les lieux de transformation liés à la diffusion d’une mode managériale. En effet, au vu des travaux déjà menés sur la question, nous pouvons constater que la diffusion d’un outil ou d’une pratique à la mode peut affecter de façon variable une organisation. Cette dimension regroupe deux propriétés d’ordre spatial que sont le périmètre et le point d’entrée.

Point d’entrée

21Une première caractéristique spatiale fait référence au point d’entrée de la mode dans l’entreprise. Rovik (2011) introduit la notion « d’infectiosité », autrement dit, le fait que l’organisation soit passive ou active dans ce phénomène de transmission, sous-entendant un rôle possiblement fort de la direction de l’organisation. L’impact de ce mode de transmission est à questionner quant aux dynamiques organisationnelles qu’il peut engendrer en interne. Au-delà de cette première distinction, Rovik (2011) soutient, de plus, qu’une organisation peut être « infectée » de façon directe, au contact d’une organisation utilisant cet outil, ou indirecte, lorsque l’outil est intégré par des tiers (bureaux d’études, consultants, etc.). Il s’agit à cet égard d’une nuance complémentaire qui est de nature à modifier le type d’appropriation de l’outil au sein de l’organisation. Aucune recherche, à notre connaissance, ne s’est encore intéressée à cette question alors qu’il est à supposer que cette question du point d’entrée vient fortement modifier les dynamiques organisationnelles à l’œuvre. Par ailleurs, d’autres nuances peuvent être apportées. En effet, prenons le cas d’une infection directe, il serait intéressant de questionner son impact en fonction de la nature du lien qui unit les deux organisations en question : dans quelle mesure une organisation se transforme-t-elle différemment si elle est infectée par une mode au contact d’un fournisseur, d’un client clé, ou encore de partenaires financiers ?

Le périmètre

22Par périmètre, nous entendons la population interne concernée par cette mode. Lorsque l’on étudie les modes managériales, on peut s’apercevoir que celles-ci ne touchent pas forcément l’ensemble des individus d’une entreprise mais qu’au contraire, elles peuvent se concentrer sur différentes populations internes pouvant aller de quelques collaborateurs à l’ensemble des salariés de l’entreprise. Par exemple, s’agissant de la transformation numérique, celle-ci peut s’incarner dans l’organisation par l’adoption d’outils informatiques plus élaborés au sein d’un service spécifique de l’entreprise (distribuer une tablette aux commerciaux) ou bien s’adresser à l’ensemble des individus (mettre en place une messagerie instantanée à destination de l’ensemble des collaborateurs de l’entreprise). La définition et la précision du périmètre d’application sont déterminantes. A l’heure actuelle, il semble que les travaux réalisés sur la question de l’appropriation des modes aient encore trop peu distingué ces différents cas de figure, laissant apparaître une photographie homogène qu’il serait intéressant de discuter.

2.2 – La dimension de l’action

23La dimension liée à l’action de transformation forme la deuxième dimension essentielle à investiguer. Celle-ci regroupe deux propriétés spécifiques que sont, selon nous, l’appropriation de la mode et son étendue.

L’appropriation

24L’appropriation fait référence au degré d’adoption d’une mode en interne. Benders et van Bijsterveld (2000) distinguent l’adoption rhétorique, où l’entreprise se contente de diffuser la mode par son nom, de l’adoption substantielle qui relève de l’adoption du contenu de la mode à proprement parler. Peu d’études ont étudié l’impact de l’adoption de l’une ou de l’autre, à l’exception de Nicolai et Dautwiz (2010) qui, à partir du cas d’une entreprise allemande fortement orientée « core competence », démontrent que l’adoption rhétorique permet de maintenir une forme d’ambigüité linguistique inhérente à toute mode. Dans ce cas de figure, les auteurs démontrent que cette ambiguïté linguistique a permis aux managers de différentes filiales de mieux adopter la mode en question en personnalisant sa déclinaison opérationnelle. C’est ainsi, que les deux auteurs ont relevé pas moins de 112 « core competences » différentes énoncées par les managers de l’entreprise allemande, dont la majorité d’entre elles n’était citée que par un seul manager. Dans la même lignée Cluley (2013) identifie trois avantages que les managers peuvent retirer des « buzzwords » en interne : cela crée de l’autorité, facilite l’action et déplace la responsabilité en cas de décisions difficiles. Qu’en est-il d’une entreprise qui adopte de façon substantielle une mode ? Ceci rejoint le questionnement de Rovik (2011) sur l’incubation. Il serait à cet égard intéressant d’investiguer dans quelle mesure une adoption rhétorique ou substantielle impacte la réaction immunitaire ainsi que la période d’incubation évoquées par l’auteur.

Figure 1

Un agenda de recherche sur l’impact des caractéristiques d’une mode sur la transformation de l’organisation

Description de l'image par IA : Diagram montrant les dimensions spatiales, d'action et temporelles influençant la transformation organisationnelle.

Un agenda de recherche sur l’impact des caractéristiques d’une mode sur la transformation de l’organisation

L’étendue

25Une deuxième propriété liée à la dimension de l’action de transformation est celle de l’étendue de cette transformation. Par étendue, nous entendons l’impact d’une pratique à la mode sur l’activité de l’entreprise et celle des individus concernés. En d’autres termes, la mode en question impacte-t-elle le cœur de métier de l’individu ou touche-t-elle des éléments périphériques de l’activité ? En effet, lorsque l’on observe les différents outils étudiés par les théoriciens des modes managériales, on peut observer que ceux-ci ne modifient pas l’activité de l’entreprise de la même manière. Ainsi, là où le management par la qualité totale vient modifier de manière substantielle l’activité de l’organisation en question, l’adoption de la « balanced scorecard » apparaît moins engageante dans la mesure où elle ne touche pas au cœur de l’activité de l’entreprise. Toute mode ne semble donc pas synonyme de transformation profonde pour l’organisation.

2.3 – La dimension temporelle

26La dimension temporelle s’avère être la dernière dimension essentielle à investiguer lorsque l’on cherche à mieux comprendre et identifier les impacts de l’adoption d’une mode au sein d’une organisation. De nouveau, nous identifions deux propriétés essentielles encore sous-investiguées au sein des travaux à ce sujet. La première est celle de durée de vie d’une mode au sein d’une organisation et la seconde est celle des cycles de vie croisés de la mode en question (cycle de vie externe et cycle de vie interne).

Durée de vie interne

27Certains travaux ont mis en lumière que le cycle de vie d’une mode pouvait être différent en interne et en externe. Ainsi, Nicolai et Dautwitz (2010) ont par exemple démontré que le concept de « core competence » très en vogue dans les années 1990 avait survécu bien plus longtemps au sein de certaines organisations. Il serait ici pertinent de tenter d’investiguer les antécédents organisationnels permettant à une mode de survivre plus longuement en entreprise, au-delà de la seule ambiguïté linguistique mise en avant par Nicolai et Dautwitz (2010). De même, certaines modes une fois introduites au sein d’une entreprise semblent avoir une durée de vie beaucoup plus faible. De nouveau, quels éléments organisationnels peuvent expliquer qu’une mode voit son développement stoppé en interne ? A notre connaissance il semble qu’aucune étude ne se soit concentrée sur un tel phénomène. Quels sont les possibles antécédents et conséquences au sein de l’organisation ? Ces éléments entrent directement en résonance avec le concept de l’immunité développé par Rovik (2011). Enfin, un dernier élément lié à la vie interne de la mode fait référence à la possibilité d’une mise en sommeil d’une mode (Rovik, 2011), inactivation qui peut aboutir à la sédimentation de nombreuses modes en interne (Midler, 1986). De nouveau, peu d’études se sont concentrées sur les effets induits par la diffusion d’une mode donnée au sein d’une organisation en fonction du nombre de modes en dormance ou encore du nombre de modes déjà incubées sur la question au sein de l’organisation.

Cycles de vie croisés

28Comme nous venons de le développer, les modes connaissent, une fois incubées, des cycles de vie spécifiques en interne. Ces cycles particuliers doivent être considérés au regard du cycle de vie externe de la mode en question, cycle de vie fortement étayé par les tenants de la théorie des modes managériales (Midler, 1986 ; Abrahamson, 1996). Par exemple, s’agissant de la dimension temporelle externe, certaines études tendent à démontrer que la mode peut suivre des cycles successifs et réapparaître quelques temps après une première érosion comme l’ont notamment montré McCann et al. (2015) au sujet de la réapparition du « lean management » au sein des services publics. Peu de travaux scientifiques se sont penchés sur l’impact de ces différents cycles sur la manière dont une organisation s’approprie une telle pratique. Or, le cycle de vie externe d’une mode vient modifier certains éléments pour toute organisation qui adopte la mode en question. David et Strang (2006) ont ainsi démontré avec la gestion de la qualité totale (TQM), que le cycle de vie de cette mode modifiait de façon substantielle l’environnement externe auquel était confrontée l’entreprise. Ainsi, s’agissant du TQM, les auteurs démontrent que lors du boom de cette mode les cabinets de consulting qui la promouvaient étaient principalement des cabinets généralistes, tandis que lorsque la mode a explosé, les auteurs démontrent que seuls les cabinets experts en qualité promouvaient réellement encore cet outil, les auteurs pointant ainsi un retour à l’expertise. Cette étude questionne l’avantage que pourrait tirer une entreprise en prenant la mode à rebours. Midler (1986), lui, estime que les organisations qui tendent à adopter les modes en premier ajustent et personnalisent la pratique, alors que les organisations qui adoptent en fin de cycle tendent à adopter l’outil dans un contexte de cadre rigide et de procédures formatées. Dès lors, il apparaît plus que nécessaire de mieux appréhender les impacts du cycle de vie externe de la mode au regard de son cycle de vie interne, et ainsi comprendre dans quelle mesure ces cycles croisés impactent ou non la transformation de l’organisation. La figure 1 synthétise l’ensemble de ces dimensions.

Conclusion

29En conclusion, la littérature relative à la théorie des modes managériales pourrait laisser penser que l’adoption d’une mode managériale renvoie à deux types de transformation pour l’organisation. Les précurseurs pourraient être vus comme les organisations qui innovent tandis que les suiveurs seraient dans l’imitation. Il semblerait, cependant, qu’une fois qu’une organisation adopte une mode, cela donne lieu à une multiplicité de cas de figure. Dès lors, il s’agit de nuancer les apports de la théorie des modes sur cette question. Il semblerait que l’intégration d’une mode au sein d’une organisation renvoie à des dynamiques de transformation spécifiques tant celles-ci semblent dépendre de différents critères liés à la fois à la mode en question et à l’organisation en tant que telle. Les trois caractéristiques que nous avons dégagées font référence à l’espace, à l’action et au temps, et recouvrent, chacune, deux propriétés. Ainsi, nous estimons que le point d’entrée, le périmètre, l’appropriation, l’étendue, la durée de vie et les cycles de vie croisés jouent un rôle central dans le type de transformation que la mode va générer au sein de l’organisation. Une même mode au sein d’organisations différentes produira dès lors des effets distincts. Afin de mieux appréhender ces dynamiques, il apparaît en conséquence essentiel de poursuivre les travaux de recherche sur ces questions. A l’échelle managériale, il est important pour le manager confronté à la diffusion d’une mode de considérer ces facteurs pour faire montre d’acuité et de discernement et surtout d’éviter de considérer la mode comme une feuille de route unique aux effets prétendument prévisibles.

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Mots-clés éditeurs : innovation, mode managériale, transformation, virus

Date de mise en ligne : 24/09/2018

https://doi.org/10.3917/qdm.182.0065