Georges-Élia Sarfati, Six leçons sur le sens commun. Esquisse d’une théorie du discours
Paris, Éd. L’Harmattan, coll. Du sens, 2021, 196 pages
Pages 619 à 623
Citer cet article
- SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
- Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
- Saint-Gérand, J.-P.
https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.30754
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- Saint-Gérand, J.-P.
- Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
- SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
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1 Le titre de l’ouvrage proposé par Georges-Élia Sarfati rappelle celui des Leçons sur la philosophie de l’histoire de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (Berlin, K. L. Michelet, 1832), des Cinq leçons sur la psychanalyse de Sigmund Freud (Leipzig, Deuticke, 1910), des Six leçons sur le son et le sens de Roman Jakobson (Paris, Éd. de Minuit, 1976 ; leçons données en 1942), voire celui des Leçons sur la volonté de savoir de Michel Foucault (Paris, Éd. Le Seuil, 1971). C’est dire la lignée prestigieuse dans laquelle l’auteur entend se placer et le dessein, ainsi que l’ambition qu’il assigne à son ouvrage. Son site Web personnel (https://georgeseliasarfati.net/ [consulté le 23 sept. 2022]) expose l’ensemble de ses engagements, l’extrême diversité de ses intérêts, la multiplicité de ses activités théoriques et pratiques dans le champ des sciences humaines, ainsi que sa créativité poétique. Bref, une intense activité rédactionnelle et éditoriale au cœur de laquelle rayonne un engagement pratique indéniable dont témoigne son activité de psychanalyste existentiel. Dont acte. Depuis de nombreuses années G.‑É. Sarfati s’intéresse à cet objet mal défini, parce qu’il tombe précisément sous le sens, qu’est le « sens commun ». La plus d’une quarantaine de ses travaux sur cet objet, qu’il fait figurer dans la bibliographie de l’ouvrage, en atteste quantitativement. Il est d’ailleurs significatif que l’auteur ait choisi d’y classer ses textes du plus récent (2020) au plus ancien (1990). On peut donc considérer ce volume comme l’état actuel de sa réflexion sur le sujet et en quelque sorte comme l’expression achevée, parfaite au sens propre du terme, de sa conception du sens commun. Un bilan sans doute. Métaphoriquement aussi, un testament clôturant en quelque sorte le cheminement parcouru depuis les premières interrogations épistémiques d’origine – à quoi fait-on référence lorsqu’on parle de sens commun ? – jusqu’à la mise en évidence des principes épistémologiques constitutifs de l’objet afin que celui-ci dispose d’une place stable dans les différentes configurations discursives où il est fait appel à lui comme arbitre indiscutable et prééminent de toute dispute – ce dernier terme étant ici employé en son sens scolastique… qui, au fond, est peut-être aussi celui qu’il faut d’ailleurs restituer dans l’intitulé de l’ouvrage au terme de Leçons…
2 Une introduction (p. 13-20) retrace l’origine des recherches en « solitaire » (p. 14) que l’auteur a consacrées à un objet qu’il considère comme une « “boite noire” ou notion fourre-tout servant à “expliquer” bien des phénomènes culturels et sémiotiques, mais aussi sémantiques et pragmatiques particulièrement difficiles à décrire, sans toutefois avancer la moindre proposition en ce sens » (p. 14). Est donc ici pointée une lacune essentielle que rappelle cet axiome de la philosophie péripatétique : « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu », les sens subsumant ici la variété des objets que l’on regroupe sous l’expression de « sens commun »… Cette introduction synthétise et résume ensuite le contenu des six leçons subséquentes (p. 15-17), à quoi elle adjoint l’expression appuyée de sa reconnaissance envers toutes les personnes qui, ayant croisé directement ou indirectement son chemin, aussi diverses soient-elles, ont pu influer sur sa réflexion : Gaston Bouthoul, Pierre Mialet, Claude Tresmontant, Saül Karsz, Léon Poliakov, François Recanati, Oswald Ducrot, Jean Cohen, François Rastier, Georges Molinié, Josué Harari, Yves-Marie Visetti, Henri Meschonnic, Roselyne Koren, Ruth Amossy, Marcelo Dascal, Francis Jacques, Daniel Vanderveken, Denis Vernant, Pierre Cadiot, Julien Longhi… Au fil des pages, nous pourrions ajouter d’autres noms à cette kyrielle. La diversité d’intérêts de ces personnalités est en soi très éloquente du large champ de conceptualisation que G.‑É. Sarfati embrasse.
3 La première leçon, « Filiations du sens commun » (p. 21-52), dresse très pédagogiquement « un panorama des principales conceptions du sens commun dans l’histoire de la philosophie » (p. 15). Y apparaissent successivement les noms d’Aristote (p. 24), Platon (p. 26), René Descartes (p. 27), Baruch Spinoza (p. 30), Voltaire (p. 30), G. W. F. Hegel (p. 31), Emmanuel Kant (p. 35), Claude Buffier (p. 37) ; l’École écossaise et Thomas Paine (p. 38), les Idéologues (p. 39), Karl Marx (p. 40), George E. Moore (p. 42), Ludwig Wittgenstein (p. 44), William James (p. 46). De ce panorama résulte le constat que l’on peut appréhender en première analyse le sens commun, soit sous son aspect épistémologique – « la rationalité commune et le savoir sur le monde identifié » (p. 51) – soit sous un point de vue culturel marqué du sceau des idéologies. Ce qui, somme toute, sonne assez logiquement.
4 La seconde leçon, « Sens commun et société : l’idée de topique sociale » (p. 53-75), expose les conditions épistémologiques sous lesquelles la sociologie, la psychologie sociale, la sémiotique et la linguistique envisagent le sens commun dans ses manifestations sémio-discursives. S’inscrivent dans ces pages les premières esquisses d’une théorie renouvelée du discours. Dès lors que la psychologie sociale, l’anthropologie culturelle et de la mémoire, la sociologie, l’historiographie, l’histoire des mentalités, l’ethnométhodologie se sont emparées de cette notion de sens commun, celle-ci s’est progressivement alignée sur une conception du savoir partagé (p. 54). L’idée de G.‑É. Sarfati est de rechercher les « performances sémiotiques » (p. 55) qui s’expriment derrière ces conceptions non linguistiques. En d’autres termes, de débusquer les strates institutionnelle, représentationnelle, psychologique et sémiotique à l’œuvre dans la constitution discursive du sens. C’est à partir du repérage de ces constituants que l’auteur entend définir une « topique générale du sens commun » (p. 57). Ce qu’il formule abruptement : « Une théorie linguistique du sens commun repose sur une théorie institutionnelle de la production du sens » (ibid.). En rapprochant le statut du sens commun en sémiotique (p. 56), notamment à partir de travaux d’Algirdas Julien Greimas, et dans la philosophie du langage ordinaire – L. Wittgenstein, Paul Grice, John L. Austin, ainsi que dans les modèles néo-rhétoriques – Chaïm Perelman, John R. Searle, O. Ducrot – (p. 60-63), l’auteur dégage la cooccurrence des dynamiques de structuration du sens induites par la strate sociologique, la strate psychologique et la strate du discours, qui résulte en ce qu’il nomme une « topique sociale » définie comme « sémiotisation active et constante des normes et des savoirs investis dans les pratiques » propres à chaque formation sociale (p. 68). Divers tableaux (p. 68, 72, 73) mettent en évidence cette architectonique complexe qui dirige – la plupart du temps sous le sceau de l’évidence – l’arrière-plan communicationnel du sens commun (p. 75).
5 La troisième leçon, « Les institutions de sens » (p. 77-98), travaille le « postulat selon lequel le sens commun d’une société définit son institution la plus stable » (p. 16, 77). Pour cela, dans un geste démiurgique rappelant le postulat de Ferdinand de Saussure boutant le référent hors du champ de la recherche et l’axiome constructiviste en découlant, G.‑É. Sarfati pose que c’est seulement « en le décrivant comme un phénomène stratifié qu’il [le sens commun] se prête à l’analyse » (p. 78). On sait aussi à quelles impasses a mené le coup de force de F. de Saussure. Quoiqu’il en soit, la figure 5 de la page 78 expose le rapport d’une formation sociale à sa topique, ce qui conduit à expliciter « le fait qu’une topique sociale se recompose d’institutions de sens (I.S.), incluant elles-mêmes des communautés de sens » (ibid.). D’où cette importance dévolue au sujet acteur du sens commun : « acteur social en tant que sujet du collectif, et sujet parlant en sa qualité de locuteur » (p. 79) qui font dialectiquement sa relation aux institutions de sens et aux communautés de sens. La « reconnaissance » comme principe cognitif d’adhésion (p. 81) subsume alors pour l’auteur les fonctions qu’il attribue au sens commun : « régulation », « cohésion », « conformation », et « anticipation » (p. 79), d’où découle l’« a priori doxique de la vie en société » (p. 81). S’impose dès lors pour l’auteur la nécessité d’approfondir « le rôle d’une théorie du discours » dans la constitution des « mécanismes qui conditionnent les logiques d’adhésion » (p. 82). Aux côtés de l’homo faber et de l’homo loquens, qui font l’homo politicus et l’homo economicus, G.‑É. Sarfati invente l’homo credulus, un « être dont l’intelligence et les aptitudes sont en grande partie façonnées par des normes collectives » (p. 83). Que celles-ci soient référées à la notion d’institution rend nécessaire pour l’auteur d’expliciter ce qu’il faut entendre par ce dernier terme (p. 83-86), d’autant qu’à l’exception de J. L. Austin (p. 88) la plupart des définitions qui en sont données « se caractérisent par l’ellipse du facteur discursif » (p. 85). Selon l’auteur, « une institution de sens est un dispositif sémio-discursif destiné à garantir par différents mécanismes discursifs la reproduction du consensus collectif » (p. 89), dont il reconnaît le caractère « abstrait » (p. 92), ce en quoi nous ne pouvons que le suivre en raison principalement de la nature quasi autonymique de la définition et de l’objet, qui nécessitent d’être relayés et soutenus par l’examen des communautés de sens lesquelles surgissent dans l’arsenal conceptuel comme « autant de relais sémio-discursifs d’une institution de sens » (p. 92). Il se trouve là un nœud aporétique de la réflexion que l’auteur entend délier en dressant une « typologie des institutions de sens » (p. 93) : scientifiques, doctrinales, esthésiques/esthétiques (p. 94) et même économiques (p. 96), puisque le monde est régi de manière générale par une économie de besoins. On peut s’interroger sur l’extrême généralité de ces analyses et des considérations sous-jacentes qui les étaient, notamment sur cette affirmation parfaitement représentative du sens commun : « toute institution de sens est un objet sémiotique complexe » (p. 96) quand bien même l’auteur prend les exemples des discours de l’art ou de la réalité carcérale et pénitentiaire (p. 97) pour l’illustrer. Mais il est difficile de ne pas souscrire à la conclusion selon laquelle « le concept linguistique de sens commun déborde le champ de la sémantique puisqu’il connote aussi la possibilité d’une conception existentielle du sens, marquée par la détermination axiologique de son partage ou de sa contestation » (p. 98).
6 La quatrième leçon, « Les états du discours » (p. 99-122), soumet le concept de discours, tel qu’il est défini en linguistique et en sémiotique, à un examen critique dans lequel nous retrouvons la même méthodologie structurelle que celle exposée dans les leçons précédentes. Après avoir relevé les obstacles épistémologiques s’opposant « à la conceptualisation d’une théorie linguistique du sens commun » (p. 99) – sa pseudo-évidence, l’indistinction fréquente du sens commun et du sens, sa relation à l’inconscient du langage (p. 100) –, G.‑É. Sarfati rappelle les définitions courantes du concept de discours que l’on trouve actuellement dans les ouvrages spécialisés : André Martinet, A. J. Greimas (p. 101-102), mais oublie en passant les travaux de Michel Pêcheux (Les Vérités de La Palice, Paris, F. Maspero, 1975), Denise Maldidier (Michel Pêcheux. L’Inquiétude du discours, Paris, Éd. des Cendres, 1990), ou Régine Robin (Histoire et Linguistique, Paris, A. Colin, 1973), voire Dominique Maingueneau (Initiation aux méthodes de l’analyse du discours, Paris, Hachette, 1976 ; Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Éd. Le Seuil, 2002 ; Discours et analyse du discours, Paris, A. Colin, 2014), même s’il évoque une école française d’analyse du discours. D’où il conclut à la légitimation de sa « théorie des états du discours » face à l’inaptitude globale des recherches anciennes à « appréhender les mécanismes proprement discursifs qui déterminent soit l’acceptabilité, soit les conditions de la maîtrise » (p. 104) des agencements du sens commun. L’auteur détaille les quatre constituants des institutions de sens : cognitif, domanial, proprioceptif, variationnel, dont il tire le tableau de la figure 9, page 106, et dont il explore les combinatoires distinctes (p. 106-107) : « Dans chaque formation, un constituant occupe une position dominante (la connaissance, l’opinion, la perception), tout en requérant toujours un socle cognitif (“bon sens”) ». Le discours d’une institution de sens, selon l’auteur, peut subir diverses variations formelles constituant « les états du discours d’une institution de sens » (p. 109), au nombre de quatre : le canon, qui est la forme originelle de base, la vulgate qui en dérive, la doxa qui en est la banalisation diffuse, et enfin l’idéologie qui est « une construction stratégique ou tactique » (ibid.). Il s’agit dès lors de reconsidérer le discours au travers « des grands moments de sa dynamique » (p. 112). Dans une représentation tabulaire figure 11 (p. 114), l’auteur recense les critères fonctionnels des états du discours qui lui permettent de faire correspondre en abscisse le canon, la vulgate, la doxa, l’idéologie, et en ordonnée le statut discursif, le régime sémantique, le régime d’hétérogénéité discursive, l’orientation pragmatique temporelle, le degré de réflexivité, la portée déictique, et le type de saisie, au carrefour desquels se définissent les modes de variations discursives d’une formation de sens commun. On louera l’ingéniosité structurale de ce tableau qui tente de stabiliser des formes constamment labiles à des fins de comprendre leur nature et leur fonctionnement dans le cadre de l’analyse de discours. On comprend aisément l’ambition poursuivie par l’auteur d’élaborer désormais une grammaire du sens commun et des logiques de l’évidence (p. 120), et « d’appréhender dans un cadre strictement linguistique la question psychosociologique de l’évidence » (ibid.), ce qui l’amène à poser l’idée d’une transdiscursivité (p. 121), homologue du palier transphrastique sur lequel achoppent les linguistiques de la phrase et de l’énoncé.
7 C’est donc assez naturellement que la cinquième leçon « Subjectivité et sens commun » (p. 123-140) aborde la question de l’énonciateur, ou plutôt celle de la fonction du sujet-acteur dans la perspective d’une théorie des institutions de sens. L’évolution du sujet de la langue au sujet du discours puis au sujet d’une épistémê et enfin au sujet de la culture (p. 124) montre une complexification graduelle de cette notion résultant en ce leurre méthodologique et épistémologique qui réduit l’intersubjectivité parlante à « une extension formelle de la conceptualisation de la subjectivité linguistique » (p. 124). Ce que l’on admettra aisément. Toutefois, lorsque l’auteur rappelle les modèles de la fonction sujet en passant brièvement en revue les apports de théoriciens aussi divers que Gustave Guillaume, Émile Benveniste, Noam Chomsky, Charles Bally, Antoine Meillet, J. L. Austin, J. R. Searle, Mikhaïl Bakhtine, M. Foucault, Paul Watzlawick, Dell Hymes ou George H. Mead (p. 126), et lorsqu’il arrive à la conclusion abrupte que « continuent de s’ignorer la conception sociologique et la conception linguistique » du sujet (ibid.), on peut s’interroger sur l’exactitude de la lecture de tous ces théoriciens. Pour ne prendre qu’un exemple, celui de G. Guillaume, Marie-Anne Paveau et Laurence Rosier ont pu étudier naguère le maillage existant entre analyse du discours et psychomécanique, puis psychomécanique et cognition sociale, et, enfin, analyse du discours et cognition sociale (voir « Analyse du discours, psychomécanique et cognition sociale », dans J. Bres, M. Arabyan, T. Ponchon, L. Rosier, R. Tremblay et P. Vachon-L’Heureux (éds), Psychomécanique du langage et linguistiques cognitives. Actes du XIe Colloque international de l’AIPL, Montpellier, 8-10 juin 2006, Limoges, Lambert-Lucas, 2007), qui remet en question cette totale ignorance. En revanche, on appréciera l’effort fait pour conceptualiser distinctement les notions de « sujet », « subjectivité », « sujétion » et « subjectivation » (p. 127) qui trouve son origine dans l’idée que « la formation même du sujet dépend de l’exposition de l’individu à son environnement symbolique » (p. 128). Il devient alors possible de dresser la bio/graphie donnant accès au cursus institutionnel et la socio/graphie définissant l’inscription institutionnelle d’un sujet-acteur (p. 132) qui, de la sorte, se trouve « pratiquement situé » (p. 134) dans une topique sociale dotée de « plasticité » (p. 135) selon l’institution de sens à laquelle il est confronté. Retrouvant la problématique du « profilage sémantique » définie depuis 2001 par P. Cadiot (décédé en 2013) et Y.‑M. Visetti (p. 137) auxquels l’auteur pourrait ajouter François Nemo, Mélanie Petit et Yann Portuguès (« Profilage sémantique et plurisémie », Revue de Sémantique et Pragmatique, Presses de l’université d’Orléans, 2012, puisque la date de 2018 fait référence à une seconde édition), G.‑É. Sarfati revient « aux rapports entre le contexte d’énonciation et l’instanciation discursive du sens commun » (p. 136) pour mettre en évidence « cinq niveaux de production du sens commun » (p. 137) : successivement le palier de la topique sociale, puis ceux de la topique configurationnelle, de la topique discursive, de la topique générique et enfin de la topique textuelle-dialogique (p. 139). Apparaît ainsi, selon l’auteur, à travers ces différents paliers, le lien par lequel le sujet du discours unit les institutions de sens et la topique sociale (p. 140). Ce qui est une manière de rappeler que qui maîtrise le langage et la langue maîtrise également le pouvoir d’influer sur ses allocutaires et sur les représentations du monde qui, sous l’illusion de l’évidentialité, gouvernent leurs vies.
8 Par conséquent, il est nécessaire de mettre en relation ce que développe avec pertinence et habileté la sixième leçon, « Sens commun et sens critique » (p. 141-162). Après avoir élaboré une des théories linguistiques possibles du sens commun, et en avoir exposé les différents constituants et facettes, G.‑É. Sarfati ne peut reculer devant la nécessité d’en interroger la relation, non pas eu égard aux situations historiques que nous connaissons aujourd’hui, mais, encore une fois, du pur point de vue théorétique et d’une parfaite construction de l’esprit. Il s’agit là d’adosser une théorie linguistique du sens commun à « une théorie politique du discours qui pose la question de l’évaluation et de la critique des discours analysés » (p. 141), le sens critique étant entendu là comme « un discours de protestation fondé sur une conception existentielle du sens » (p. 17), particulièrement pratiqué dès lors que des enjeux éthiques y ont pris part – passions et intérêts (p. 144) : « C’est le sens existentiel qui sous-tend et inspire le geste de la contestation discursive, dont les expressions sont, en dernière analyse, des objets pour la sémantique » (p. 145). Pour développer les différents aspects « disruptifs » (p. 147) des discours critiques, G.‑É. Sarfati doit s’appuyer sur des exemples : Nicolas de Condorcet pour la dimension morale (ibid.), Ptolémée, Nicolas Copernic, Johannes Kepler, Galilée, Isaac Newton comme grands témoins du domaine de l’invention, auxquels il aurait fallu sans doute ajouter Albert Einstein, Robert Oppenheimer et d’autres. Mais, lorsque les domaines s’étendent les références précises et concrètes disparaissent ; ainsi de l’histoire de l’art (p. 148), ou du domaine des mœurs et du mot d’esprit (p. 150) alors que les exemples y florissent : Félix Fénéon, Alphonse Allais, Sacha Guitry, etc., pour ne prendre que des exemples de la fin du xixe siècle et de la première moitié du xxe, sans compter l’autodérision de l’humour juif dont la nature aurait sans doute mérité un développement quant à son rapport au sens commun. Admettons qu’il ait été nécessaire à G.‑É. Sarfati d’adopter une telle hauteur de vue pour parvenir à conceptualiser l’objet si problématique – en tous les sens du terme – qu’est le sens commun, le mérite de l’auteur n’en est que plus grand lorsqu’il dégage la généralité de « trois thèses sur le discours critique » (p. 156-160) : l’immanence de l’activité critique à la formation dont elle procède (p. 157), la distinction qu’il convient de maintenir entre critique qualifiante et critique disqualifiante selon qu’elle s’applique à des objets scientifiques ou idéologiques (p. 159) et enfin la nécessité de préciser le statut institutionnel, praxéologique ou socio-discursif de l’agent – le sujet ? – de l’activité critique (p. 160).
9 Globalement, cet ouvrage propose un dispositif heuristique élaboré et soigneusement argumenté qui ouvre à la réflexion de nombreux questionnements. Aussi est-il difficile de réfréner quelques regrets à la lecture de la dernière phrase de ces leçons, qui sonne en mineur dans son évidentialité même : « C’est notamment de l’activité critique des institutions de sens que procède le changement social » (p. 162)… Difficile d’échapper là à quelque chose qui ressemble à une banalité largement acceptée… à moins que ce ne soit ici l’expression ultime, comme en une pirouette, d’un sens commun plus que parfait. Un très utile lexique des concepts proposés dans l’ouvrage (p. 163-173) permet de se retrouver dans les développements touffus de la pensée de G.‑É. Sarfati, tandis qu’une bibliographie (p. 175-187), aussi variée que les divers champs de recherche croisés par l’auteur, donne à lire l’intérêt et l’importance que ce dernier accorde depuis plus de trente ans à l’objet du sens commun. Gageons que la lecture de cette somme hautement conceptualisée – tétracapillarisée diraient même certains – saura retenir le public intéressé par les questions que les sciences du langage posent aux autres sciences humaines lorsqu’il faut rendre compte des objets si diversifiés qui tombent à chaque instant sous le sens… commun ! N’est-ce pas là finalement, en termes d’interprétation, l’aporie inévitable à laquelle se heurtent locuteurs et allocutaires dès lors qu’ils se partagent le trésor collectif que sont la langue et le langage dans la variété de leurs réalisations concrètes et pratiques ?