Serge Proulx, La Participation numérique. Une injonction paradoxale
Préface de Josiane Jouët, Paris, Presses des Mines, coll. Sciences sociales, 2020, 185 pages
- Par Victoria Laurent
Pages 560 à 563
Citer cet article
- LAURENT, Victoria,
- Laurent, Victoria.
- Laurent, V.
https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.27739
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1 De quelles solutions techniques l’Internet est-il porteur dans l’optique de la résolution de problèmes sociaux ? Quels discours utopiques et dystopiques accompagnent son essor ? Serge Proulx s’attelle à questionner au cours de neuf chapitres, séparés en trois parties intitulées « Participer au monde numérique », « Usages et appropriations des TIC » et « Une puissance d’agir dans un monde fortement connecté » et découlant de ses récents travaux de recherche, l’histoire et l’usage des technologies de l’information et de la communication. La réflexion du chercheur franco-québécois, comme le rappelle Josiane Jouët dans sa préface, s’ancre au sein de plusieurs décennies de recherches prolifiques et emprunte aux approches issues de la généalogie, du constructivisme, de la sociologie des usages, des TIC, des STS, approches qui se complètent pour former un ouvrage avec une ligne directrice, celle de la participation et de son injonction.
2 Le chapitre i définit la participation dans sa dimension injonctive. L’« injonction participative » ou l’« impératif délibératif » (Loïc Blondiaux, Yves Sintomer, « L’impératif délibératif », Politix, 15/57, 2002, p. 17-35) étudiés dans un contexte politique par plusieurs chercheurs est traduite par l’idée selon laquelle, sur le terrain, le climat participationniste général contraint certains élus à mettre en place des dispositifs par une offre participative descendante, « top down » (p. 21). Selon l’auteur, l’injonction participative « top down » ne se limite pas à un cadre démocratique ; elle s’inscrit aussi dans une dimension plus technique et économique. Citant les travaux d’Henry Jenkins, celui-ci affirme que la culture de la consommation a laissé place à celle de la participation. L’économie numérique, le pouvoir croissant des Gafam couplés à une économie de la confiance soutenue par le diktat des algorithmes participent de cette injonction : « L’usager est obligé de “participer” dans ce contexte numérique au sens où il se doit de contribuer par exemple, à travers ses publications sur les murs de ses contacts dans les réseaux sociaux, ou encore, par ses évaluations et ses recommandations personnelles sur les sites des restos et des commerces qu’il a fréquentés, etc. » (p. 21). Mais la participation peut aussi être motivée par le bas (« bottom-up » [p. 22]) au sein de communautés épistémiques qui agissent en faveur d’intérêts partagés. C’est le cas des pro-am, des usagers anonymes non spécialisés, engagés selon une motivation thématique particulière et à même de résoudre des problèmes dont les solutions reposent sur des formes hétérogènes (crowdsurcing, encyclopédies en ligne, podcasting, blogging, etc.). Ces internautes « produsers » (p. 28) sont à la fois usagers et capables de produire de l’information en ligne dans le même temps qu’ils sont des producteurs de données. Tout cela concourt à l’émergence de modèles économiques originaux reposant sur la « captation des traces » (p. 18) des internautes dominés par les algorithmes et la gestion de leurs données. L’association de botanique et de biodiversité francophone, Tela Botanica, a suscité l’intérêt du chercheur durant près de quinze ans ; un réseau de communautés épistémiques – dont le fonctionnement est analysé au chapitre vii – s’y est formé avec pour objectif d’améliorer la connaissance dans le domaine. Finalement, S. Proulx réaffirme que les usagers sont à la fois des sujets centraux de ces dispositifs, tout autant que les dispositifs numériques mis en œuvre sont facilités techniquement pour leur participation. Ces internautes peuvent s’organiser au sein de communautés structurées et hiérarchisées. En dernier ressort, la participation par le numérique ne serait-elle pas qu’une illusion porteuse d’une injonction paradoxale ? L’internaute volontaire participerait sur certaines plateformes alors qu’il serait conduit et dominé à travers les traces qu’il laisse par les géants du Web. Pourtant, certaines expérimentations scientifiques actuelles ouvrent le champ des possibles en termes de participation.
3 Au chapitre ii, l’auteur adopte un regard historique et épistémologique sur la rhétorique de la « société de l’information » utilisée par les médias et les décideurs. Au travers d’une approche constructiviste, S. Proulx définit le rôle de la métaphore qui « entraînera une logique spécifique de communication dans les interactions entre acteurs humains » (p. 37) pour justifier les structures de pensée disparates qui visent à désigner des réalités ou des expériences différentes et le terme « société de l’information » apparu dans les années 1970. Celui-ci, utilisé pour décrire « le régime de transformation des sociétés industrialisées contemporaines, soit pour en faire un horizon technique et politique à atteindre » (p. 38), souligne l’inexorable bouleversement et la vision futuriste de la notion qui considère l’information comme une ressource culturelle et économique. Historiquement, S. Proulx relève dans un premier temps le changement de paradigme scientifique (1946-1953), là où Norbert Wiener développe la cybernétique et propose une réflexion sur la relation entre pouvoir machines et humains. Puis, il assure que les décennies suivantes (1965-1970) sont marquées par une nouvelle organisation économique liée à une considération des acteurs et des mouvements sociaux. De 1971 à 1977, il s’agit de repenser la société en profondeur en transformant la société industrielle en société informationnelle. Cette période est marquée par le développement des idées utopistes accompagnant la révolution technique qui devra nécessairement passer par une révolution des mentalités.
4 La décennie suivante (1978-1984) pense l’informatisation de la société à destination du plus grand nombre à travers une vision déterministe en considérant de concert les bouleversements culturels, économiques, les rapports de pouvoir et la souveraineté que l’informatique peut générer. De 1985 à 1994, les années sont marquées par un manichéisme dans les positions vis-à-vis du numérique et l’on navigue entre les utopistes de la forme originelle et libertaire de l’Internet et les dystopiques percevant dans l’outil une menace individuelle et nationale. Enfin de 1995 à 2005, l’expression prend tout son sens, et coïncide avec l’émergence de l’Internet grand public. Finalement, c’est l’expression « capitalisme informationnel » (p. 49), durant cette période, qui a été préférée et qui traduit la dimension économique de l’information dans un environnement concurrentiel. De sorte que les traces laissées par les internautes tout autant que leurs relations, les liens qu’ils entretiennent sur les plateformes numériques seraient monétisées par les géants du Web. Concept qui peut être pensé au côté de l’expression « capitalisme cognitif » aux chapitres v et ix, qui désigne le « réseau des subjectivités » (p. 88) propice à l’expression collective des résistances et des oppositions de point de vue sur l’Internet. Finalement, deux conceptions au cours de ce chapitre ii s’affrontent lorsqu’il s’agit d’envisager cette notion répondant à une injonction paradoxale. D’un côté, nous ne pouvons nier et vivre sans les évolutions technologiques en cours qui participent à la fracture numérique et aux inégalités de toutes sortes. De l’autre, comment ne pas culpabiliser face à certains obstacles constitués par ces technologies et contraires à nos idéaux démocratiques ?
5 La réflexion se poursuit sur les pratiques et usages participatifs contemporains des technologies numériques en reprenant la distinction de Karl Marx simultanément en tant que vecteur d’émancipation ou d’aliénation au service de la « démocratie cognitive » qui correspond à « l’édification d’une organisation sociale et politique où l’ensemble des citoyens retrouveraient leur plein droit à la connaissance, un droit ayant eu tendance à s’effacer avec la surspécialisation, le cloisonnement et le morcellement des savoirs causés par les développements disciplinaires des sciences naturelles et sociales » (p. 53). L’Internet a favorisé la concentration du pouvoir médiatique aliénant, dans le même temps qu’il a développé des formes de collaboration émancipatrices reposant sur les communs, par exemple. Son paradoxe réside ici : il est un outil au service de la puissance économique et des pratiques capitalistes des Gafam qui usent des traces et participent à la surveillance massive contraire aux idéaux démocratiques, tout autant qu’il favorise la création collective par des internautes individuels mais dont les motivations à participer peuvent être variables. Certains qui prônent le basculement de la connaissance et des savoirs dans la sphère publique ne participent pas dans un but de marchandiser l’information mais plutôt de la partager, d’y insérer le principe de gratuité, de l’ériger en bien commun. Ceux-ci vont collaborer pour produire des connaissances au sein de communautés épistémiques qui vont tenter d’injecter ce savoir aux politiques publiques, l’objectif étant la réalisation de la démocratie cognitive à travers l’émancipation politique de citoyennes et de citoyens producteurs participatifs de connaissances.
6 Dans un chapitre iv éclairant dans une perspective historique de la sociologie des usages née dans les années 1980, le chercheur questionne la manière dont, à partir de cette décennie, les TIC des individus et des groupes se sont approprié les TIC en reposant sur leurs dimensions d’usage, de pratique de représentations et leur contexte social. S. Proulx affirme que ces approches théoriques se sont cantonnées à l’Hexagone et n’ont à l’époque pas dépassé le cadre sociologique pour se mêler aux recherches anglo-saxonnes. C’est dans les années 1990 que les études se resserrent sur les dispositifs eux-mêmes autour de la figure de l’acteur réseau et de la relation entre utilisateurs et concepteurs qui permet de changer de paradigme. Abandonnant l’analyse orientée vers les objets techniques, l’auteur affirme qu’il s’agit dorénavant d’étudier les agents humains eux-mêmes en présentant un cadre méthodologique propice à l’étude des usages et des usagers. Cette évolution des perspectives engendre des conséquences qui consistent à étudier l’usager comme acteur sur un dispositif donné. Finalement, il adopte un regard désabusé sur les commanditaires d’études de sociologie des usages qui participent à la frénésie du « Publish or Perish » (p. 78) pour répondre à une injonction à la publication scientifique.
7 Mais où mèneraient les analyses qui se cantonnent aux usages sans prendre en compte les notions d’accessibilité et d’appropriation ? L’auteur propose au chapitre v une vision historique « du cadre de pensée » (p. 79) des TIC. Aux prémices de l’Internet, à partir de 1995, la question de l’accessibilité a été conceptualisée à partir de l’idée de fracture numérique ou « digital divide » (p. 80) en se penchant sur les inégalités d’accès aux technologies, aux dispositifs, à la sphère de l’information documentés par de nombreux travaux anglo-saxons portant sur la fracture à l’échelle du territoire. Le développement de la sociologie des usages dans les années 1980 a modifié le paradigme de recherche en faveur de l’appropriation de ces technologies par des individus. Cette idée complexifie la question de la fracture numérique en y insérant une dimension davantage tournée vers l’utilisateur – devenu usager contributeur –, l’accessibilité, la maîtrise des outils et la production de contenu. En effet, ce « clivage numérique » (p. 83) se mesure aussi à l’aune des modalités d’appropriation de ces technologies par les usagers glissant progressivement, à la fin des années 1990, vers une réflexion plus orientée vers les générations et l’international. Au tournant du millénaire, l’expression digital divide se mue en digital inclusion pour penser non plus les inégalités instillées par l’objet, mais plutôt la manière dont les internautes se saisissent des outils en vue d’accéder à l’information dont l’usage qu’ils en font est monétisé par les géants du Web.
8 Après avoir défini l’évolution des notions d’accessibilité et d’appropriation, S. Proulx s’attelle à décrire les bouleversements engendrés par l’irruption des médias sociaux et des réseaux sociaux numériques en proposant des grilles d’analyse et en adoptant un regard plus critique. À partir des années 2000, le « Web social » (p. 93) a émergé en replaçant les usagers au centre du dispositif. Cela s’est traduit par un renforcement des interactions entre les internautes, des usagers dorénavant producteurs de contenus, des formes de sociabilités innovantes, l’émergence d’identités numériques ou encore l’apparition de collectifs. Pour cadrer ces médias sociaux, le chercheur en propose une typologie déclinée en quatre points et présente une grille d’analyse des plateformes qui peuvent être étudiées à travers : « l’architecture technique », le design, du dispositif et la manière dont il est orienté vers un public, les interactions (liens faibles et liens forts) qu’entretiennent des internautes sur la plateforme. Dans une dynamique réflexive, comment ils jugent de leurs échanges, l’expérience utilisateur qui navigue entre « expérience significative » (p. 105) pour l’usager et son engagement aux normes de l’outil numérique. Enfin, la qualité de contribution de l’usager qui rappelle la dimension expert-profane des usagers dans des arènes d’expression tout en soulevant l’enjeu marchand, éthique et politique de ces plateformes.
9 C’est à cet enjeu politique que S. Proulx s’intéresse dans un huitième chapitre. Les mouvements du Printemps arabe ou réveil arabe (2010-2012), aussi appelés mouvements des places – en raison de l’occupation d’endroits symboliques au cœur des capitales –, et dont l’expression de l’indignation est soutenue et facilitée par les technologies numériques, permettent à la fois la publicisation et l’organisation du militantisme en réseau. Le réveil arabe, Los Indignados (2011), Occupy Wall Street (2011), Nuit debout (2016), la révolution des parapluies (2014), etc. Autant d’individus, de mobilisations, de collectifs, de revendications animés par un combat commun et fédérateur « pour des emplois et des logements, contre le pouvoir de la finance et des banques, contre la violence et la corruption, contre le système global de domination, etc. » (p. 126).
10 L’ouvrage se clôt sur la critique du « capitalisme cognitif », mouvement pensé à partir de l’imbrication entre la technique et le social par opposition au déterminisme technologique. Cette critique émergerait historiquement à la suite des réflexions portées sur le capitalisme marchand et le capitalisme industriel. Cette approche critique découlerait de trois idées : la connaissance est productrice de valeur, le développement des TIC favorise le travail immatériel qui prend le pas sur la valeur matérielle (les infrastructures d’une entreprise, par exemple), enfin, le capitalisme cognitif dépend également de l’intelligence humaine. À l’ère de l’Internet, il s’agit pour les internautes de mettre à profit cette intelligence collective au service de l’innovation et de la production. L’auteur propose à la lecture le phénomène du digital labour questionnant même l’exploitation des produsers par les géants du Web. « Par conséquent, la captation de cette force-invention devient l’enjeu central du capitalisme cognitif, étant entendu qu’une partie de ce “capital intellectuel” se dérobe en permanence aux ruses et nouvelles modalités de l’exploitation capitaliste » (p. 146). Finalement, il fait l’hypothèse de nouveaux scénarii pour penser le capitalisme cognitif et affirme que la crise actuelle du capitalisme conduit à repenser ce qui constitue le modèle social et réexaminer la « composition de classe » (p. 152) à l’ère numérique.
11 Certes la réflexion engagée au sujet de l’injonction participative n’est pas nouvelle, mais dans cet ouvrage, S. Proulx dépasse les sphères politiques et l’empowerment citoyen. Il s’inscrit au sein de traditions de recherches passées et considère la dimension commune, capitalistique, économique et marchande d’une telle acception. Loin d’une vision enchanteresse des technologies de l’information et de la communication, ces dernières doivent aussi être pensées à l’aune de leurs usages, de leurs conceptions, de leurs conséquences, sociales, politiques ou économiques. L’auteur dresse un large panorama, de la notion d’injonction participative aux grandes théories de la culture numérique en passant par la sociologie des usages qui opère un glissement vers l’étude des artisans et des instruments de l’action publique. Cela est illustré par des cas concrets d’étude sur des terrains donnés, depuis les mouvements des places et la plateforme de botanique Tela Botanica aux médias sociaux et web marchandisés jusqu’à la question du savoir et de la connaissance.