Les cultural studies en débat
- Par Béatrice Fleury
- et Jacques Walter
Pages 161 à 172
Citer cet article
- FLEURY, Béatrice
- et WALTER, Jacques,
- Fleury, Béatrice.
- et al.
- Fleury, B.
- et Walter, J.
https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.8998
Citer cet article
- Fleury, B.
- et Walter, J.
- Fleury, Béatrice.
- et al.
- FLEURY, Béatrice
- et WALTER, Jacques,
https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.8998
Notes
-
[1]
Pour une discussion de la thèse de P. Charaudeau, voir dans la rubrique « Échanges » les contributions rassemblées sous le titre « Interdisciplinarité, interdisciplinarités » (Fleury, Walter, 2010, 2011 ; Koren, 2010, Leleu-Merviel, 2010 ; Maingueneau, 2010 ; Resweber, 2011 ; Vidal, 2011 ; Charaudeau, 2012).
1 À la mémoire de Stuart Hall (1932-2014)
2 Dans l’article « Ce que les cultural studies font aux savoirs disciplinaires. Paradigmes disciplinaires, savoirs situés et prolifération des studies », Éric Maigret (2013) se place du côté des territoires disciplinaires pour montrer combien cette approche issue de la recherche anglo-saxonne des années 60 – qui a ensuite largement essaimé – se serait affranchie de frontières instituées pour traiter d’objets culturels nouveaux. Avec force exemples, il s’emploie « à interroger le sens des recompositions à l’œuvre dans l’ensemble des sciences humaines, en posant des questions fondamentales comme celle de leur épistémologie, de leur statut social et politique, en bénéficiant du chemin parcouru depuis une soixantaine d’années par les cultural studies » (ibid. : 146). Ce faisant, il s’efforce de déjouer les critiques portées à leur encontre. Ainsi en est-il du caractère national des cultural studies et, par là-même, de leur inadéquate montée en puissance. Ainsi en est-il aussi de leur aptitude à forger, ou non, des paradigmes. Finalement, en arrière-fond de ce que ce courant ferait des – et aux – savoirs, c’est à l’ordonnancement de ceux-ci que le sociologue s’intéresse. Par exemple, il se demande ce que recouvre le postulat d’interdisciplinarité et fait état de la visée critique et de l’utilité sociale des cultural studies.
3 Si les propos d’Éric Maigret ne sont pas polémiques, ils défendent une position consistant à présenter les cultural studies comme un domaine scientifique foisonnant et inventif. Une version qui ne fait pas l’unanimité et qui mérite d’être discutée. C’est ce que font ici cinq chercheurs français – Hervé Glevarec, Fabien Granjon, Virginie Julliard, Céline Masoni Lacroix, Christian Ruby – et un chercheur suisse – Frédéric Darbellay. Issus de plusieurs disciplines – philosophie, sciences de l’information et de la communication, sociologie –, ils abordent le sujet selon des angles divers, en lien avec leurs préoccupations dont le rapport entre cultural studies et interdisciplinarité, les enjeux de la critique et les relations au pouvoir, le sensible et l’émancipation, les gender studies.
4 De cet ensemble, plus encore que le dynamisme d’un type de préoccupation scientifique, ressort celui des interrogations sur la culture et son évolution. Une dimension que l’on trouvait déjà dans l’ouvrage d’Armand Mattelart et Érik Neveu publié en 2003, Introduction aux cultural studies. Donnant trois objectifs à leur présentation de ce domaine – « restituer des travaux et débats », « rappeler que l’engagement critique des chercheurs n’est ni une concession à une vision désuète de l’intellectuel engagé, ni une entrave au savoir », « comprendre les métamorphoses de la notion de culture dans le demi-siècle écoulé » (ibid. : 6), les deux chercheurs ambitionnaient de décortiquer les facteurs structurant le champ de la culture. Car, selon eux,
« si la revendication du regard culturel pouvait constituer encore l’exclusivité d’une vision critique de la société lors de l’âge d’or des cultural studies, il n’en est plus de même à l’aube du xxi e siècle. L’attention à la dimension culturelle du processus d’intégration mondiale et des phénomènes de dissociation qui en sont l’envers est le fait d’acteurs si divers que la signification de la culture comme instrument de pensée libre, comme technique de défense contre toutes les formes de pressions et d’abus de pouvoir symboliques, y est devenue, sinon marginale, secondaire » (ibid. : 107).
6 Plus de dix ans après, c’est cette même richesse qui est envisagée, mais une richesse dont le constat fait aussi l’objet d’une analyse serrée. En effet, si d’indépendance il est question pour qualifier l’un des apports majeurs des cultural studies, d’indépendance aussi il est question pour en parler. Avec cette conséquence : aucun des contributeurs de cette livraison ne fait l’impasse sur ce qui a trait à la complexité, aux contradictions et/ou aux tensions scientifiques. De quoi alimenter un débat que, à l’instar de Stuart Hall cité par Céline Masoni Lacroix, nous qualifierons de dialogique et qui suppose « une lecture attentive du texte de l’autre ». Justement, l’approche du raisonnement d’Éric Maigret par les débatteurs de ces « Échanges » a été si fouillée qu’elle donne à lire des contributions particulièrement denses dont nous ne livrerons, dans ce préambule, que quelques aspects. Aux lecteurs de s’exercer à la lecture dialogique. À nous de les mettre en appétit…
Cultural studies, interdisciplinarité et paradigme : un débat loin d’être clos
7 Pour Éric Maigret (2003 : 156), dans les années 2000, les chercheurs se revendiquant des cultural studies rendent visibles des positions théoriques contradictoires : d’un côté, on assiste à une forme de « consolidation disciplinaire […] avec la production de manuels et de synthèses sur l’histoire de la recherche », de l’autre, « le trouble introduit par le postmodernisme, le poststructuralisme et le féminisme tient à distance le spectre positiviste, accentue la fragmentation et le pluralisme des cultural studies, déjà très présents à leurs débuts » (ibid.). Une contradiction que le chercheur n’interprète pas comme un échec, mais plutôt comme la traduction d’un courant de pensée qui ne cesse de s’ajuster à des situations « où le contingent et le complexe l’emportent » (ibid. : 157).
8 C’est cette dimension que développe Frédéric Darbellay. Ce spécialiste en inter- et transdisciplinarité, qui dirige la Cellule inter- et transdisciplinarité de l’Institut universitaire Kurt Bösch de Sion en Suisse, se propose de comprendre les tensions entre disciplinarité et interdisciplinarité, mais en inversant l’interrogation d’Éric Maigret. Rappelons que, pour ce dernier, il s’agit de saisir le mouvement qui part des cultural studies pour en venir aux savoirs disciplinaires. Pour Frédéric Darbellay, cette focalisation ne suffit pas. Il faut aussi comprendre ce que les disciplines font aux studies, par exemple en regardant tant du côté des chercheurs qui défendent l’ancrage disciplinaire que du côté de ceux qui s’en affranchissent. En effet, tout en défendant une posture interdisciplinaire, plusieurs chercheurs se réclamant des cultural studies instaurent un balisage des travaux, théories et méthodes, qui s’apparente à une forme de défense disciplinaire. La question est donc : une démarche scientifique qui prône l’interdisciplinarité peut-elle convoquer, comme le suggère Éric Maigret, les règles et contours d’une structuration paradigmatique ? Pour Frédéric Darbellay, la réponse est négative : une approche de cet ordre « semble inappropriée pour comprendre les dynamiques qui [se] jouent à l’interface des disciplines ». Une démarche interdisciplinaire est fondée sur une « pratique dialogique de reformulation/transformation des disciplines-sources antérieures ». Elle se caractérise « par une discontinuité sur fond de déformation continue » et les chercheurs qui s’en réclament participent d’un no man’s land qui suppose qu’ils s’émancipent « de leurs jargons et de leurs zones de confort disciplinaire ». Pour l’attester, il fait état d’entretiens qui, dans le cadre d’un programme de recherche, ont été conduits auprès de chercheurs « hybrides qui participent de l’élaboration et de l’extension de l’écoumène interdisciplinaire ». À leur sujet, il décrit des « aventures interdisciplinaires » dont il conclut qu’elles relèvent d’un « état intermédiaire de discontinuité sur fond de continuité ». Une interprétation qui, de notre point de vue, oppose Frédéric Darbellay et Patrick Charaudeau [1] (2010 : 200) pour qui,
« l’interdisciplinarité, c’est l’effort d’articuler entre eux les concepts, les outils et les résultats d’analyse de différentes disciplines. Cela ne peut se faire avec plusieurs disciplines à la fois, car, pour pouvoir procéder à une interrogation ou un emprunt entre des concepts, il faut pouvoir les considérer dans leur cadre théorique afin de ne pas les déformer, les interroger à la lumière d’une autre discipline et expliquer dans quelle mesure et à quelles fins d’analyse ils peuvent être empruntés et intégrés dans l’autre discipline. Ce travail ne peut être fait qu’à travers la mise en regard de deux disciplines, quitte à ce que cette opération soit démultipliée, c’est-à-dire répétée de discipline à discipline ».
10 Précisément, Frédéric Darbellay affranchit l’interdisciplinarité des contours disciplinaires initiaux, tandis que Patrick Charaudeau revendique l’arrimage de cette pratique à une discipline-mère, d’où la notion qu’il revendique : « l’interdisciplinarité focalisée ».
11 À distance de ses deux collègues, Céline Masoni Lacroix pose la question autrement. De ce point de vue, s’interroger sur l’identité disciplinaire est déjà une source de perturbation : « En quel sens cette interrogation ne trahit pas le projet culturel ? ». Pour conforter sa position, elle met en perspective plusieurs des idées défendues par le Centre international de recherches et études transdisciplinaires (Ciret), dont Edgar Morin est un membre fondateur. D’ailleurs, elle cite ce dernier et ses interrogations par rapport à l’interdisciplinarité. Selon lui, les « inter-trans-poly-disciplinarités » sont floues et polysémiques. Toutefois, il avance ce qui peut s’apparenter à « un point de vue métadisciplinaire » en évoquant un « au-delà » des disciplines. Enfin, reprenant l’introduction que Jean-Michel Besnier et Jacques Perriault (2013) consacrent à un dossier sur l’interdiscipline, elle en propose une synthèse :
« Les auteurs remarquent que les institutions d’enseignement et de recherche, en France, ne parviennent pas à résoudre une opposition entre l’imposition disciplinaire de frontières aux savoirs et la nécessaire hybridation des disciplines, pour une innovation scientifique et technique. Deux questions convergentes se posent : l’interdisciplinarité ne renforce-t-elle pas, paradoxalement, la notion de discipline ? Et les stratégies d’évaluation de la recherche ne visent-elles pas à discipliner l’interdisciplinarité ? ».
13 D’où un retour à cet entre-deux que proposait Stuart Hall dont elle explique qu’il peut être « théorisé en tant qu’indiscipline », une posture que défend aussi Jacques Rancière (2006). Pour ce philosophe, la transgression des frontières s’avère indispensable. Elle équivaut à « la déconstruction de systèmes de pensée, de disciplines qui assignent des places et des rôles aux individus, tout autant qu’un territoire à la pensée, en établissant une certaine distribution du pensable ».
14 Toutes les définitions relatives à la discipline ou à l’interdiscipline s’inscrivent donc dans une histoire des sciences au sein de laquelle alternent ou se chevauchent accords et désaccords. Pour des raisons évidentes, ceux-ci sont aussi perceptibles quand il est question d’identifier le – ou les – paradigme(s) d’un domaine scientifique particulier. Sous cet angle, aucun des contributeurs ne partage la vision d’Éric Maigret. D’ailleurs, dans le titre de sa contribution, Hervé Glevarec (Laboratoire Communication et politique, Centre national de la recherche scientifique, Paris) s’interroge déjà : « Les cultural studies sont-elles des paradigmes ? ». En fondant sa démonstration sur sa propre discipline, la sociologie – qu’il rattache aux disciplines qualifiées de continentales –, il montre que les cultural studies partagent avec elle le paradigme de la signification, tout en différant sur des questions théoriques,
« en entendant par là une différence qui porte seulement sur le modèle d’interprétation, externaliste et fondationnaliste dans un cas et internaliste et cohérentiste dans l’autre (Dutant, Engel, 2005). Cette différence théorique recouvre le point de vue explicatif de la première et le point de vue interprétatif de la seconde. Les premières rapportent les pratiques sociales et symboliques à des variables qui les expliquent, les secondes les rapportent au sens signifié ou vécu ».
16 Dans le prolongement, il ajoute : « Là où les tenants des cultural studies déconstruisent, les sociologues français construisent ». « Les premiers déconstruisent les catégories symboliques et discursives (il y a lutte pour le sens), tandis que les seconds construisent une sphère sociale objective (il y a nécessité sociale du sens) ». Ainsi pointe-t-il une forme d’ambivalence dans le raisonnement d’Éric Maigret. Tout en argumentant sur le fait que les cultural studies ne sont pas des disciplines mais créent des paradigmes, ce dernier accole au mot « paradigme » le qualificatif « disciplinaire ». Une situation inconfortable qu’Hervé Glevarec attribue au fait que le mot « paradigme » est insuffisamment défini, y compris par Stuart Hall (1980) qui en fait pourtant un élément de sa démonstration.
Culture et pouvoir : un mariage contre nature ?
17 Pour Éric Maigret, les cultural studies articulent savoir et pouvoir quand elles abordent la question de l’usage de la culture. En revanche, pour Hervé Glevarec, cet aspect ne constitue pas un trait paradigmatique qui leur serait propre. Faisant référence à ses propres travaux, il explique que le recours à la notion de « capital culturel » témoigne d’un intérêt de la sociologie française pour le même paradigme critique. Dans un ouvrage paru en 2013, La culture à l’ère de la diversité. Essai critique trente ans après La Distinction, dans lequel le sociologue étudie des pratiques culturelles diverses dont des pratiques émergentes, il montre la totale articulation entre culture et rapports sociaux. De fait, les questions de pouvoir ou de hiérarchie sociale y figurent. Avec, selon Hervé Glevarec, cet effet : qu’il s’agisse des ancrages paradigmatiques ou du questionnement relatif au lien savoir-pouvoir, les cultural studies « n’échappent pas à une commune épistémologie avec les sciences sociales ».
18 Entre autres arguments, c’est celui que défend aussi Fabien Granjon (Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation, université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis) qui ironise quelque peu sur le « militantisme » d’Éric Maigret, expliquant toutefois ne pas souhaiter polémiquer avec lui tout en considérant « sa proposition […] enthousiasmante et “indiscutablement discutable”, c’est-à-dire méritant d’être discutée ». Quoi qu’il en soit, le chercheur regrette que le champ académique français méconnaisse largement les studies, quand bien même des initiatives éditoriales tentent-elles d’en combattre les effets. Énumérant les points saillants du texte d’Éric Maigret, il se concentre sur ce qui a trait aux paradigmes des cultural studies et aux rapports que ceux-ci entretiennent avec une démarche critique. À ce sujet, il explique qu’il « entend prendre au sérieux le fait que les cs [cultural studies] se trouvent, à tout le moins par héritage, dans l’orbe des pensées matérialistes et critiques ».
19 Fabien Granjon commence par user d’un vocabulaire qui, d’une certaine façon, situe géographiquement les thèses auxquelles il fait référence. Il est question de « territoire », de « continent », et s’il n’est pas question de frontière, les termes qui surgissent y font implicitement référence. En l’occurrence, l’auteur évoque les spécificités et donc les différences avec les disciplines voisines. Traitant des approches en usage dans les premiers temps de l’École de Birmingham, il explique que « l’une des idées princeps est de se défaire tant du positivisme empiriste […] que du théorisme idéaliste ». Ainsi précise-t-il que si ces approches rejettent toute forme de « déterminisme structuraliste » – dont il ajoute qu’il « ne relève en aucun cas du logiciel marxien originel qui dialectisait » –, elles « sont les héritières d’un matérialisme historique ouvert ». Avec cette ligne directrice :
« Productrice de sens et émergeant des relations entre les éléments d’un mode de vie soumis à la conflictualité sociale, la culture ordinaire est considérée comme une dimension de la réalité sociale pouvant servir au renforcement du système (hégémonie, idéologie, cultures affirmatives), mais aussi, sous certaines conditions, de soutien à la contestation par les classes populaires (luttes idéologiques, contre-hégémonie, cultures critiques) de l’ordre culturel, social et productif ».
21 Qu’il s’agisse de celui en usage dans les cultural studies ou, plus largement, dans l’ensemble des théories critiques (même si leur point de vue diffère), l’exercice critique se place donc aussi « sous condition de la pratique ». Pour autant, si ce parallèle est légitime, la sociologie critique est accusée en France de n’avoir pas réussi à dépasser « une certaine forme de positivisme fondé sur le principe de “coupure épistémologique” [...]. La critique serait […] coupable de déni des capacités critiques des sujets eux-mêmes ». Pour Fabien Granjon, cette critique se retrouve dans la pensée de Jacques Rancière qui « fait du principe d’égalitarisme radical quant aux capacités de chacun à prendre son destin en main de manière autonome, la colonne vertébrale de sa production théorique ». Retraçant le cheminement du philosophe, Fabien Granjon dit son accord avec lui sur le fait que « l’émancipation ne peut être uniquement intellectuelle ». Mais, contrairement à ce dernier, il le fait non pour pointer l’illusion que représenterait l’émancipation par le savoir, « mais plus simplement parce que la théorie critique est une pratique concrète qui mobilise l’individu dans son rapport au monde ». Enfin, il émet des réserves sur l’idée selon laquelle tous les individus seraient aptes à produire une réflexion au sujet du monde. Or, selon Fabien Granjon, la charge politique de la critique « n’est effective que si elle veille à réduire les différences entre sens pratique et connaissance de la raison théorique, et à travailler l’entrelacement, pour paraphraser Gaston Bachelard, du monde “où l’on pense” et du monde “où l’on vit” ». Ce que, dans une certaine mesure, il rappelle en conclusion, mais pour expliquer que les cultural studies ont fort à faire pour élaborer des « points d’appui théoriques pouvant accompagner les processus concrets d’émancipation ». Une option discutée par Céline Masoni Lacroix et Christian Ruby qui, selon des orientations différentes, font le choix de décentrer le regard et, ce faisant, de montrer que cette émancipation est déjà à l’œuvre dans la littérature sur le sujet.
Et si l’on déplaçait le regard ?
22 Pour Céline Masoni Lacroix (Laboratoire Information, milieux, médias, médiations, université de Nice Sophia Antipolis), pratiquer une lecture dialogique du texte d’Éric Maigret permet de déplacer « les préfixations “anti-”, “inter-”, “trans-” ou “post-” vers le “entre”, affirmant et affinant la question de la valeur théorique du déplacement. En effet, c’est une interrogation plus générale sur l’ancienne dichotomie entre théorie et pratique qu’exploite le fil directeur de notre lecture, et que la question du déplacement légitime en pratique théorique ». Pour cela, elle s’appuie sur un texte écrit par Stuart Hall en 1992 – « Cultural Studies and its Theoretical Legacies » – dans lequel le chercheur retrace son parcours et celui des cultural studies. Si déplacement il y a dans le geste de la chercheuse, déplacement il y a surtout dans les recherches de Stuart Hall. Par exemple, sur les questions politiques, le raisonnement est le suivant :
« Il faut comprendre que la pratique politique des cultural studies reste un exercice métaphorique. Mais que les métaphores sont chargées du sérieux politique de l’entreprise culturelle. Elles affectent la pratique de chacun, en d’autres termes, elles assurent le lien entre théorie et pratique, que vise la politique théorique de Stuart Hall. Déplacement de l’exercice conceptuel, un exercice métaphorique a un effet pratique. En tant que pratique théorique, le politique se légitime en action ».
24 Toutefois, Céline Masoni Lacroix s’interroge : « Le réinvestissement métaphorique de la question du lien entre théorie et pratique décentre-t-il l’utopie marxiste d’un devenir monde de la pensée ? ». Pour répondre, elle débusque dans des écrits de Karl Marx et Friedrich Engels quelques réponses et y pointe la question du rapport entre la philosophie avec la vie et la théorie sociale : « Les classes opprimées, par leur expérience dans l’action, par leur propre praxis vont pouvoir changer leur conscience et subvertir le pouvoir du capital ». Mettant en relation cette réflexion avec la pensée hallienne, elle en déduit que « l’affirmation théorique de la pensée en action et son déplacement métaphorique […] auraient non seulement retourné et déconstruit le problème théorico-pratique, mais l’auraient encore reconstruit, stratégiquement, arbitrairement, en une pratique décentralisante de la théorie ».
25 Une analyse qui la conduit vers l’énoncé d’un autre déplacement, celui opéré par Jacques Rancière (2000 ; 2006) dont la pratique « indisciplinée » s’est orientée vers une poétique du savoir consistant à « retrouver la texture d’une expérience sensible ». Dans un ouvrage paru en 2000, Le partage du sensible. Esthétique et politique, le philosophe expliquait vouloir élucider les termes du lien entre esthétique et politique, montrant – à travers l’Histoire – que leurs régimes respectifs n’étaient aucunement autonomes. Ce faisant, il clarifiait l’articulation entre les termes posés et le partage du sensible. Ce que synthétise Stéphane Roy-Desrosiers (2012 : 43).
« Le partage du sensible est un système qui détermine précisément la répartition du sensible (le temps et l’espace) selon l’activité, et conjointement l’identité de chacun dans la communauté. Mais ce faisant, [il] délimite aussi la capacité ou l’incapacité de chacun à accéder à l’espace commun […]. Ainsi, à l’intérieur de ce cadre, lorsqu’on s’interroge sur la place qu’occupe l’esthétique dans le partage du sensible, Rancière explique qu’il faut forcément se demander ce que “font” les artistes, ce que font leurs pratiques artistiques, le lieu qu’elles occupent dans l’espace commun, le temps qu’on leur réserve, les capacités et les incapacités qu’elles détiennent. L’histoire de l’art dans la perspective rancienne se comprend dès lors comme l’histoire des capacités ou incapacités de l’art dans l’espace et le temps d’une communauté ».
27 Cette approche qui marque une attention particulière à l’énoncé des expériences confère au sensible une place déterminante. Or, c’est justement sur ce terrain que s’engage Christian Ruby (Observatoire des politiques culturelles, Grenoble) dont les travaux portent « sur le spectateur des arts dans l’espace culturel européen, à la lumière de l’art contemporain ». D’emblée, il précise ses préventions à l’égard de la position développée par Éric Maigret. Selon lui, il faut sortir d’une rhétorique centrée sur l’image que « ces cultural studies se font d’elles-mêmes » pour aborder ce qui lui semble négligé : le sensible. À ce sujet, il explique ne pas se préoccuper, dans ses propres recherches, « de savoir [si elles] appartien[nen]t à la science ou non, ou se soumet[tent] à tel ou tel modèle de scientificité ». En revanche, il explique s’employer à « désigner, avec circonspection, ce que nous pensons être un élément de discussion négligé et/ou refoulé dans le champ des sciences, de la politique et des arts ».
28 Concrètement, son intention est de rendre visible la question de « l’objectivation du spectateur par les discours et la mise en place de pratiques institutionnelles, sur la manière dont ces dernières s’inscrivent dans des corps sensibles (à tous les sens du terme), en se rapportant à des partages, des techniques ou des “polices” de spectateurs (Jameson, 1991), et sur les modes de subjectivation/émancipation envisageables ». Tel qu’il l’envisage, le spectateur est « visible » depuis une analyse qui croise l’« éducation à l’attitude et au jugement esthétiques », « l’expansion sociale des discussions sur les œuvres », « la publicité des jugements ». Elle diffère des préoccupations des sociologues qui se seraient intéressés tardivement à ce sujet. En revanche, pour aborder plus particulièrement la question du sensible reliée à celle du spectateur, elle suppose de poser l’idée selon laquelle il n’y a pas de lien naturel entre un spectateur et tel spectacle. Et de prendre au sérieux les écrits de « Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jean-François Lyotard, Jacques Rancière », constitués par Christian Ruby et selon ses termes « en un archipel du sensible ». Selon ce dernier, en traitant d’une telle catégorie, ces chercheurs abordent les contours « de dispositifs immanents organisant, dans les sociétés, des partages et des trajectoires innombrables et distinctifs entre les humains, des modes de répartition des corps, de découpage de l’espace et du temps, du visible/audible et du dicible ».
29 De cette présentation d’une voie selon lui trop peu explorée, Christian Ruby en arrive à l’importance qu’il y aurait à se jouer des frontières, qu’elles soient académiques ou géographiques. De cet affranchissement, naîtrait la mise en évidence de questionnements différents, à même de faire avancer « la cause d’un pluralisme radical », « mettant le savoir au service d’un jeu pouvant donner de la vigueur à des discussions sur la communauté sociale et politique ». Une interprétation qui rejoint celle de Stéphane Van Damme (2004 : 57) :
« Ainsi, en proposant de déplacer l’interrogation de la description monographique de sites singuliers, de situations locales, pour analyser les circulations culturelles d’objets, de savoirs, de métaphores, de groupes, d’identités, les Cultural Studies ont aussi contribué à faire émerger le “paradigme de la mobilité” qui semble aujourd’hui traverser l’ensemble des sciences sociales. Dans cette perspective, elles ont promu toute une série d’instruments méthodologiques qui visent à l’analyse de la “construction des mondes sociaux” dans une dimension spatiale à partir de techniques de traçabilité ».
Conclusion
31 De toutes les contributions, une seule – celle de Virginie Julliard (Laboratoire Connaissance, organisation, systèmes techniques, Université de technologie de Compiègne) – répond directement au problème posé dans son titre par Éric Maigret et consistant à savoir ce que les cultural studies font aux savoirs disciplinaires. Si Hervé Glevarec opte pour un questionnement inversé de celui d’Éric Maigret, Frédéric Darbellay, Fabien Granjon, Céline Masoni Lacroix et Christian Ruby en contournent l’énoncé pour lui préférer une investigation épistémologique. C’est donc à Virginie Julliard que nous accorderons le mot de la fin. Elle prend à bras-le-corps la question disciplinaire à partir d’une analyse des études sur le genre en sciences de l’information et de la communication (sic), plus spécialement sur ce qui concerne l’une de leurs démarches, la sémiotique. La prégnance des études de ce type en sic connaît la même temporalité que celle des cultural studies : elles prennent leur essor dans les années 90 et sont désormais bien implantées. Retraçant les apports – et limites – d’auteurs ayant pensé ensemble le genre et la sémiotique pour mettre au jour les caractères idéologiques des discours (dont Fiske, Hartley, 1978 ; Zoonen, 1994), Virginie Julliard actualise les intuitions de ses prédécesseurs et en rectifie les impasses pour proposer cette voie : « La sémiotique communicationnelle qu’est la sémiotique du genre entreprend de construire des objets de recherche au croisement des questions des conditions d’élaboration du sens et des matérialisations discursives des rapports de pouvoir ».
32 Ceci posé, la chercheuse donne des clés méthodologiques pour étudier certaines identités de genre. Ce qui lui permet de prouver l’intérêt de la sémiotique, la démarche étant apte à « mettre au jour les façons dont les normes de genre et les rapports sociaux de sexe se manifestent – parfois de manière ambivalente – dans les discours tenus au sein de dispositifs particuliers ». À l’inverse, le genre permet à la sémiotique d’investir de nouveaux terrains et perspectives. Sous cet angle, la sémiotique renouerait avec le projet initial de Roland Barthes (1957), politisée par les thèmes dont elle s’empare désormais. Pour en attester, Virginie Julliard livre un exemple : « La construction des identités de genre dans Quintonic, site internet de rencontres amicales pour les plus de 50 ans, créé en 2011 par France Loisirs et comptant près de 220 000 membres ». Quelques résultats : « La différence des sexes est “sur-signifiée” dans les signes calculés par le dispositif à partir de la déclaration du sexe de l’internaute » ; « l’hétéronormativité tout comme la division sexuelle du travail […] structurent largement les contenus publiés par l’instance éditoriale » ; « l’instance éditoriale relaie les normes traditionnelles de la féminité et de la masculinité ».
33 Outre ces « bénéfices » heuristiques, l’auteure prône un dialogue entre la sémiotique et d’autres disciplines. Car, pour Virginie Julliard, l’objet transversal que constitue le genre invite au « métissage » et au dialogue entre chercheurs. Une déclaration que ne renieraient ni les tenants des cultural studies, ni les chercheurs en sic, discipline revendiquant quasi constitutionnellement l’interdisciplinarité. Mais si nous reprenons à notre compte les termes du débat de ces « Échanges », il faut poser des questions épineuses : une discipline peut-elle être… interdisciplinaire ? Les sic françaises peuvent-elles se prévaloir du fait que les enseignants-chercheurs qui émargent à la 71e section du Conseil national des universités ont tous été formés sur les bancs de ses officines, qu’il s’agisse de départements pédagogiques ou d’unités de recherche ? Si, indubitablement, à leurs débuts, les sic ont pu rassembler des chercheurs provenant de secteurs divers, faisant de leur périmètre un espace croisant des traditions scientifiques différentes, sont-elles toujours le réceptacle de ces mélanges ? De moins en moins (surtout pour les maîtres de conférences), quand bien même en sont-elles à certains égards les héritières. Du reste, aujourd’hui, le discours dominant dans plusieurs des instances représentatives des sic se cristallise fréquemment sur la défense de « la » discipline. Or, ne vaudrait-il pas mieux passer à l’offensive en marquant positivement les frontières de ladite discipline ? Ceci permet de penser l’articulation de celle-ci à d’autres sans entretenir des confusions, voire des positions d’infériorité, ou sans se diluer dans des approches trop transversales.
- Barthes R., 1957, Mythologies, Paris, Éd. Le Seuil.
- Besnier J.-M., Perriault J., dirs, 2013, « Introduction générale », Hermès, 67, pp. 13-15.
- Charaudeau P., 2010, « Pour une interdisciplinarité “focalisée” dans les sciences humaines et sociales », Questions de communication, 17, pp. 195-222.
- Charaudeau P., 2012, « Pour une interdisciplinarité focalisée. Réponses aux réactions », Questions de communication, 21, pp. 171-206. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/6660. Consulté le 21/04/14.
- Dutant J., Engel P., 2005, Philosophie de la connaissance : croyance, connaissance, justification, Paris, J. Vrin.
- Fiske J., Hartley J., 1978, Reading Television, London, Routledge.
- Fleury B., Walter J., 2010, « Interdisciplinarité, interdisciplinarités », Questions de communication, 18, pp. 145-158. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/409. Consulté le 21/04/14.
- Fleury B., Walter J., 2011, « Interdisciplinarité, interdisciplinarités (2) », Questions de communication, 19, pp. 143-154. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/2643. Consulté le 21/04/14.
- Glevarec H., 2013, La culture à l’ère de la diversité. Essai critique trente ans après La Distinction, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube.
- Hall S., 1980, « Cultural Studies : Two Paradigms », Media, Culture and Society, 2, pp. 57-72.
- Hall S., 1992, « Cultural Studies and its Theoretical Legacies », pp. 261-274, in : Morley D., Chen K.-H., eds, Stuart Hall. Critical Dialogues in Cultural Studies, Londres, Routledge, 1996.
- Jameson F., 1991, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, trad. de l’américain par F. Nevrolty, Paris, École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, 2007.
- Koren R., 2010, « Quand l’interdisciplinarité est un “état d’esprit” critique et heuristique », Questions de communication, 18, pp. 159-170. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/418. Consulté le 21/04/14.
- Leleu-Merviel S., 2010, « De l’infra-conceptuel à des données à horizon de pertinence focalisé », Questions de communication, 18, pp. 171-184. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/420. Consulté le 21/04/14.
- Maigret É., 2013, « Ce que les cultural studies font aux savoirs disciplinaires. Paradigmes disciplinaires, savoirs situés et prolifération des studies », Questions de communication, 24, pp. 145-167.
- Maingueneau D., 2010, « Analyse du discours et champ disciplinaire », Questions de communication, 18, pp. 185-196. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/422. Consulté le 21/04/14.
- Mattelart A., Neveu É., 2003, Introduction aux cultural studies, Paris, Éd. La Découverte.
- Rancière J., 2000, Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, Éd. La Fabrique.
- Rancière J., 2006, « Thinking between Disciplines : An Aesthetics of Knowledge », trad. du français par J. Roffe, Parrhesia,1, vol. 1, pp. 1-12.
- Resweber J.-P., 2011, « Les enjeux de l’interdisciplinarité », Questions de communication, 19, pp. 171-200. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/2661. Consulté le 21/04/14.
- Roy-Desrosiers S., 2012, « Introduction approfondie à l’esthétique de Jacques Rancière », Gnosis, 1, vol. 12, pp. 41-56. Accès : artsciweb.concordia.ca/ojs/index.php/gnosis/article/download/158/117?. Consulté le 21/04/2014.
- Van Damme S., 2004, « Comprendre les cultural studies : une approche d’histoire des savoirs », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 5, 51-4bis, pp. 48-58.
- Vidal L., 2011, « La focale anthropologique : l’interdisciplinarité à travers la “fabrique” de la discipline », Questions de communication, 19, pp. 201-214. Accès : http://questionsdecommunication.revues.org/2681. Consulté le 21/04/14.
- Zoonen E. van, 1997, Feminist Media Studies, Londres, Sage.
Mots-clés éditeurs : critique scientifique, cultural studies, disciplines, École de Birmingham, émancipation, études sur le genre, interdisciplinarité, paradigmes, pouvoir, sensible, Stuart Hall
Date de mise en ligne : 19/09/2014
https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.8998