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Article de revue

« Des profondeurs de l’abîme » : les prisonniers rapatriés d’Allemagne internés à l’asile d’aliénés du Rhône (1914-1918)

Pages 45 à 59

Citer cet article


  • Derrien, M.
(2018). « Des profondeurs de l’abîme » : les prisonniers rapatriés d’Allemagne internés à l’asile d’aliénés du Rhône (1914-1918) PSN, 16(1), 45-59. https://doi.org/10.3917/psn.161.0045.

  • Derrien, Marie.
« “Des profondeurs de l’abîme” : les prisonniers rapatriés d’Allemagne internés à l’asile d’aliénés du Rhône (1914-1918) ». PSN, 2018/1 Volume 16, 2018. p.45-59. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psn-2018-1-page-45?lang=fr.

  • DERRIEN, Marie,
2018. « Des profondeurs de l’abîme » : les prisonniers rapatriés d’Allemagne internés à l’asile d’aliénés du Rhône (1914-1918) PSN, 2018/1 Volume 16, p.45-59. DOI : 10.3917/psn.161.0045. URL : https://shs.cairn.info/revue-psn-2018-1-page-45?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/psn.161.0045


1De 1914 à 1918, la mobilisation de Lyon dans la Première Guerre mondiale prend des formes multiples. Ville usine, vaste hôpital militaire, refuge pour les populations des régions envahies, elle joue aussi un rôle majeur dans les échanges de prisonniers instaurés entre les belligérants à partir de 1915. Jusqu’à la fin de l’année 1918, plus de 66 000 soldats rapatriés d’Allemagne et de Suisse arrivent ainsi à la gare des Brotteaux [7]. Avant d’être répartis dans les nombreuses formations sanitaires que compte la ville, les malades et les blessés sont accueillis au son de la fanfare par de nombreux Lyonnais et des personnalités invitées pour l’occasion. Tous les soldats n’assistent cependant pas aux festivités : ceux qui souffrent de troubles mentaux sont en effet immédiatement conduits à l’asile d’aliénés le plus proche, situé à Bron. Si ces hommes ne représentent qu’une toute petite part de l’ensemble des rapatriés français arrivés à Lyon, leur cas permet de prendre en compte une dimension de la captivité en temps de guerre encore peu étudiée : son impact psychique [3].

2De fait, bien que les travaux sur les maladies mentales des soldats de 14-18 se soient multipliés à la faveur des commémorations du Centenaire de la Grande Guerre, le sort des prisonniers rapatriés en raison de troubles mentaux reste mal connu [4]. On pourrait, à première vue, expliquer cette lacune de l’historiographie par le manque de sources à disposition des chercheurs. Ni les médecins ni les prisonniers internés eux-mêmes n’ont apparemment témoigné de leurs expériences. Pourtant, l’ancien asile d’aliénés de Bron, où tous ces soldats ont été rassemblés, dispose d’archives inventoriées et mises à la disposition des historiens depuis 2002. Grâce aux registres d’admissions, aux dossiers médicaux et administratifs de cet établissement, il est possible d’identifier les prisonniers dans l’asile, de connaître les conditions de leur rapatriement puis de leur internement. À l’appui de ces documents, que viennent utilement compléter les archives du Comité international de la Croix-Rouge, du Service de santé militaire et de la mairie de Lyon, cet article a pour objectif de retracer l’histoire de ce groupe de soldats en précisant quand les belligérants décidèrent de prendre en compte le cas des prisonniers atteints de troubles mentaux et comment ils furent traités une fois de retour en France. En s’intéressant aux parcours individuels de certains de ces hommes, le but est aussi de mettre en lumière le cas spécifique de ceux dont l’identité était inconnue et dans lesquels des familles de soldats disparus ont espéré retrouver celui qu’elles avaient perdu.

Les modalités du rapatriement des prisonniers atteints de troubles mentaux

3Dès les premiers mois de la guerre, des centaines de militaires français sont capturés et internés dans des camps en Allemagne. Il faut cependant attendre 1915 pour que les premiers rapatriements de prisonniers soient organisés, conformément aux dispositions de la Convention de Genève signée en 1906. Ce texte, qui a donc tardé à être appliqué, ne prévoit dans un premier temps que le retour du personnel sanitaire et des militaires invalides, c’est-à-dire ceux qu’on estime incapables de reprendre les armes une fois rendus à leur pays et qui ne pourront donc plus constituer une menace. Afin de mettre en œuvre ces accords, une liste des blessures, des maladies et des infirmités donnant droit au rapatriement est établie en juin 1915 par les belligérants qui y font figurer les maladies mentales considérées comme incurables [34]. Néanmoins, ces dispositions ne permettent pas de régler le sort des prisonniers dont l’état de santé est susceptible de s’améliorer et que les belligérants refusent de laisser rapatrier. Ce n’est que grâce aux efforts du Comité international de la Croix-Rouge qu’il est finalement décidé que ces hommes seront internés en Suisse et que, si leur état reste inchangé au bout de trois mois, ils pourront être rapatriés. Les tractations reprennent donc pour déterminer quels prisonniers seront concernés par ces nouvelles dispositions et une liste est à nouveau mise au point en février 1916, dans laquelle figurent d’abord l’hystérie, puis, à partir de juillet 1916, la neurasthénie [35]. Lorsque l’état des internés qui relèvent de ces catégories s’aggrave durant leur séjour en Suisse, ils sont placés dans des asiles d’aliénés en attendant le rapatriement auquel ils ont dès lors droit en tant qu’incurables. C’est ainsi qu’à l’asile de Cery, situé près de Lausanne, le directeur indique dans son rapport pour l’année 1916 avoir enregistré « passablement d’admissions d’internés prisonniers » [33].

4Toutes ces mesures s’avèrent néanmoins insuffisantes. Au mois d’avril 1917, le Comité international de la Croix-Rouge constate une augmentation du nombre de suicides dans les camps et reçoit plusieurs témoignages de médecins suisses envoyés en Allemagne qui signalent l’état déplorable des prisonniers sur le plan psychique. L’un d’entre eux précise : « […] pendant 18 mois, ils tiennent bon. Mais, presque automatiquement, au bout de ce laps de temps ils cessent de résister. C’est alors qu’ils deviennent sombres, mélancoliques, perpétuellement en proie au “cafard” » [10]. Cette situation est très peu prise en compte par les belligérants. Les conséquences d’une longue captivité sur la santé mentale des prisonniers sont en effet mal connues et ne suscitent guère l’intérêt des médecins dont l’attention est focalisée sur les combattants. Si certains psychiatres allemands consacrent des recherches au cas des prisonniers, ils orientent leur étude dans un but précis. Comme l’a montré Paul Lerner, leur objectif est d’établir que les névroses et l’hystérie n’ont pas d’origine organique et qu’elles surviennent uniquement chez des individus prédisposés cherchant à échapper à leur devoir ou à obtenir une pension militaire. L’exemple des soldats captifs doit servir à en faire la preuve : protégés du danger, ces derniers n’éprouveraient pas la nécessité de développer des troubles et seraient donc peu nombreux à présenter ces pathologies [8].

5En France, il faut attendre décembre 1919 pour qu’un jeune interne en psychiatrie, Maurice Boivin, soulève devant la Société clinique de médecine mentale la question de la mélancolie chez les prisonniers de guerre. Ayant lui-même fait l’expérience de la captivité dans les camps de Darmstadt et de Königsbruck, il raconte comment certains des hommes qu’il a côtoyés développaient des « troubles mentaux de nature nettement mélancolique […] sous l’influence des souffrances physiques et morales endurées », notamment la faim, les punitions et la mise à l’isolement. Sa communication ne donne cependant lieu à aucune discussion [22].

6Faute de mobilisation des médecins français ou allemands, c’est à nouveau sur l’initiative du Comité international de la Croix-Rouge qu’il est envisagé d’interner en Suisse les prisonniers qui, après au moins dix-huit mois de captivité, souffrent de ce qu’on appelle désormais la « psychose des fils de fer » ou « psychose de barbelés ». Le Comité obtient gain de cause lors des négociations qui mènent en décembre 1917 aux accords de Berne et durant lesquelles on s’entend pour accorder une attention particulière aux cas de psychasthénie, définie comme « la dépression morale et physique que produit la captivité prolongée ». Cet état est désormais considéré comme justifiant l’internement en Suisse [23].

7Sur le terrain, la mise en œuvre de ces dispositions dépend cependant de la capacité à identifier les prisonniers malades. Cette tâche difficile incombe aux commissions médicales itinérantes chargées de se rendre dans les camps et devant lesquelles les prisonniers malades doivent se présenter lors de leur passage, annoncé en principe quelques jours à l’avance. Il ne leur est cependant pas toujours possible de le faire, par manque d’information ou parce qu’ils ont été envoyés au travail lors de la visite de la commission [9]. Par ailleurs, il est peu probable que les médecins qui composaient ces commissions disposaient de compétences approfondies en psychiatrie. Dans son rapport pour l’année 1917, le médecin-major Édouard Favre, chef du Service historique de l’internement des prisonniers de guerre en Suisse, indique d’ailleurs qu’il a été nécessaire d’attirer l’attention de ses collègues sur le risque de confondre indiscipline et maladie mentale. Les médecins ont ainsi reçu la consigne de bien observer les prisonniers dont le comportement semble anormal, en particulier ceux qui reçoivent des punitions [30]. Quoi qu’il en soit, même la présence de spécialistes dans les commissions ne suffit pas : encore faut-il que les prisonniers qui souffrent de troubles mentaux se rendent à la visite. Or ces hommes, en particulier en cas de dépression, ne se considèrent pas nécessairement malades ou préfèrent dissimuler leur état car si être prisonnier est souvent perçu comme un déshonneur, le rapatriement pour maladie mentale constitue un stigmate supplémentaire. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles les personnels sanitaires rapatriés, soumis à des interrogatoires à leur retour en France, évoquent très rarement les troubles psychiques provoqués par la captivité, préférant mettre en avant la résistance des hommes et leur force de caractère. Enfin, les cas les plus graves échappent systématiquement aux visites organisées dans les camps puisque les malades sont, en cas de danger, évacués dans des hôpitaux civils, le plus souvent des asiles. C’est le parcours suivi par l’officier Louis Y., fait prisonnier en décembre 1914. Présentant des symptômes d’aliénation mentale alors qu’il se trouve au camp de Gütersloh en Westphalie, il est placé dans un hôpital civil à Münster. Rapatrié en mai 1915, il explique avoir rencontré dans cet établissement cinq prisonniers français souffrant comme lui de troubles cérébraux [24]. Des cas similaires sont également signalés à des associations qui informent à leur tour le Comité international de la Croix-Rouge. Le Vêtement du prisonnier, œuvre rattachée à la Croix-Rouge française dont le but est de vêtir les prisonniers français et belges en Allemagne, joue ainsi ce rôle d’intermédiaire en juin 1917 lorsqu’on l’avertit qu’une vingtaine de soldats atteints de maladies mentales se trouve à l’hôpital du camp de Stendal. Tous les prisonniers n’ont néanmoins pas la chance d’être repérés et quelques-uns restent longtemps oubliés, tel le soldat Jules T., capturé en janvier 1916 en Alsace et porté disparu alors qu’il a été transféré dans un asile à Bunzlau en Silésie. Il faut attendre mai 1919 pour que cet homme soit identifié et rapatrié en France par des médecins de la Mission militaire française à Berlin, chargée de repérer les prisonniers français qui se trouvent encore en Allemagne [11]. Après un court séjour à l’asile de Maréville, Jules T. est finalement transféré à l’asile Saint-Robert, près de Grenoble, pour le rapprocher de sa famille qui vit dans la Drôme. Il y meurt le 15 août 1937.

8En dépit de toutes ces difficultés, les effets d’une meilleure prise en compte de l’état mental des prisonniers sont nets et le nombre de rapatriés pour troubles mentaux ne cesse d’augmenter. Partis de Constance, ces soldats arrivent à Lyon en gare des Brotteaux où il s’avère impossible de les laisser poursuivre leur voyage plus loin. Dans bien des cas, le trajet jusque Lyon a déjà été difficile : le 12 juillet 1917 par exemple, une cinquantaine d’entre eux arrivent dans un état de grande agitation après avoir brisé les vitres de leurs wagons [25]. L’asile d’aliénés du Rhône, situé aux portes de la ville, est donc choisi pour les accueillir.

L’asile de Bron face à l’afflux des militaires rapatriés

9L’asile départemental d’aliénés du Rhône est alors un des plus grands de France. Construit en 1876, ses bâtiments occupent plusieurs hectares de terrain dans la commune de Bron. Pendant les quatre années de la guerre, près de 2 000 soldats y sont internés, dont 486 sont des rapatriés d’Allemagne et de Suisse. Ces derniers commencent à arriver au mois de juillet 1915. Puis, pendant un an, des rapatriés sont envoyés dans l’établissement en petits groupes qui ne dépassent jamais la dizaine. À compter de juillet 1916, le phénomène prend une tout autre ampleur : l’entrée en vigueur d’une nouvelle liste de maladies donnant droit au rapatriement a pour effet l’arrivée massive d’une cinquantaine de prisonniers. Pour la seule journée du 28 juillet 1916, le concierge de l’asile note ainsi le passage de six ambulances militaires conduisant des rapatriés dans l’établissement [13]. Le nombre des prisonniers internés atteint son maximum en 1918, alors que les échanges s’intensifient entre les belligérants (voir le graphique ci-contre).

10Dans l’asile, l’arrivée des prisonniers rapatriés vient aggraver une situation déjà compliquée par la guerre. La direction redoute tout particulièrement que ces hommes ne propagent les maladies qui prolifèrent dans les camps. À partir de décembre 1915, par mesure de précaution, tous les militaires ont les cheveux tondus lorsqu’ils entrent à l’asile. Il faut ensuite leur trouver un lit [12]. Les soldats occupent des divisions entières, comme en témoigne la lettre d’un rapatrié qui raconte qu’« à la 7e c’étaient presque tout des militaires revenus du front ou rapatriés d’Allemagne » [20]. Très encombré, l’asile se trouve souvent au bord de l’asphyxie, comme le déplore le professeur Jean Lépine, médecin en chef, placé depuis 1915 à la tête du service central de psychiatrie de la 14e région militaire. Le 17 juillet 1917, il annonce au Service de santé qu’il n’est plus possible d’accueillir de nouveaux soldats malades dans l’établissement en raison de l’arrivée d’une quarantaine de rapatriés dont une partie doit déjà coucher par terre. La promiscuité imposée aux malades impressionne d’ailleurs fortement les familles lorsqu’elles viennent leur rendre visite, comme la mère du soldat André E., rapatrié en juillet 1918. Dans une lettre adressée au directeur du Service de santé, elle se plaint d’avoir trouvé son fils dans « un dortoir où sont nos prisonniers les plus atteints, les uns poussent des cris de bêtes féroces, les autres chantent la messe des morts ou l’opéra […] » [26].

11De quelles maladies souffraient ces hommes ? Comme pour l’ensemble des militaires internés, trois pathologies dominent selon les psychiatres : la mélancolie, les délires – notamment la peur d’être accusé de s’être rendu à l’ennemi – et les états confusionnels [31]. Les diagnostics évoluent cependant beaucoup dans le temps et sont d’autant plus difficiles à fixer que les médecins ignorent souvent tout de ce qui est arrivé à ces hommes pendant leur captivité. Ceux qui viennent d’Allemagne ont subi une visite médicale de contrôle à Constance destinée à s’assurer que leur cas relève bien du rapatriement et durant laquelle on leur a remis une fiche se résumant à les désigner atteints d’une pathologie mentale (Geisteskrank), sans plus de précisions. Quelques-uns sont porteurs d’un dossier médical établi par des médecins allemands mais dont l’administration n’est malheureusement pas toujours capable de discerner la nature et l’importance. Ainsi, lorsque Paul S. entre à l’asile le 13 janvier 1917, il a sur lui une feuille d’observations en allemand. Faute de lire la langue de l’ennemi, le secrétariat n’a pas jugé utile de la communiquer au professeur Jean Lépine qui n’en découvre l’existence que plusieurs mois plus tard [14].

12L’ennui, l’inquiétude pour les siens, les privations, le sentiment d’avoir failli à son devoir, la mauvaise alimentation, le travail forcé ou encore les punitions sont autant d’épreuves que doivent endurer les prisonniers. Mais les témoignages des malades à leur sujet sont très rares car beaucoup sont incapables de fournir des explications et leur parole est rarement retranscrite. Lorsque leur état s’améliore et après leur transfert dans des établissements où les médecins sont moins débordés qu’à l’asile de Bron, leur histoire finit parfois par être mieux connue. À l’asile de Charenton par exemple, le parcours du lieutenant Auguste E. est retracé dans son dossier. Lorsqu’il arrive dans cet établissement, le 30 septembre 1915, il raconte ce qui lui est arrivé. Sa captivité commence le 26 août 1914 au fort d’Ingolstadt, un camp pour officiers. Dix mois plus tard, persuadé qu’on l’accuse « de ne pas avoir fait son devoir », il tente de se suicider. On le conduit alors dans un lazaret, où il affirme avoir été torturé avec des pilules électriques « dans le but de le faire parler de la France ». Quelques semaines plus tard, il est placé dans une maison de santé à Munich où, selon lui, les mêmes scènes se reproduisent : on cherche à lui arrêter le cœur, à lui faire une hernie, à lui couper le sang, parce qu’il refuse de fournir « des renseignements sur la France ». Son état de santé ne s’améliorant pas, il est rapatrié au bout d’un mois [15]. Cet officier, capturé dès le début de la guerre, n’a pas participé au conflit en tant que combattant. Son exemple, certes extrême, illustre le sentiment de frustration et d’impuissance éprouvé par les prisonniers qui ne peuvent prendre part à la défense de leur pays, tel qu’il est exprimé dans plusieurs témoignages de gradés étudiés par Annette Becker et Bruno Cabanes [5]. Ce lieutenant a-t-il trouvé dans son délire le moyen de supporter son sort et de faire face aux suspicions qui pèsent sur les prisonniers ? À leur retour, ces hommes sont en effet soumis à une enquête destinée à vérifier qu’ils n’ont pas déserté ou capitulé. Afin d’éviter toute méprise, aucune décoration ne peut leur être remise avant la fin des hostilités, le retour à la paix devant permettre d’examiner les circonstances de leur capture. Pendant son internement, Auguste E. s’occupe justement à dessiner des modèles de médailles qu’il voudrait soumettre au ministre de la Guerre. Il meurt le 27 janvier 1917.

13Un quart des militaires rapatriés d’Allemagne quittent l’asile de Bron guéris, ou tout au moins considérés comme tels par les médecins. Durant la petite cérémonie de départ prévue pour eux, le directeur de l’asile leur raconte l’accueil réservé aux rapatriés à la gare de Brotteaux et « leur exprime la reconnaissance émue du pays pour les souffrances qu’ils ont endurées » [16]. Pour la majorité des rapatriés, les troubles persistent et la sortie de l’asile est impossible. L’administration se charge alors d’organiser un transfert vers un établissement plus proche du lieu de résidence de la famille du patient. Cette procédure très courante se complique cependant lorsque le soldat est incapable de décliner son identité. Certes rare, ce cas de figure soulève néanmoins de nombreuses difficultés. Il suscite aussi un grand élan d’espoir parmi les familles de disparus.

Les rapatriés inconnus et l’espoir des familles de disparus

14Dès la mise en place des premiers échanges entre les belligérants, des prisonniers amnésiques sont internés à l’asile d’aliénés du Rhône. Ils sont déjà deux en septembre 1915. Ces hommes attirent l’attention de quelques familles qui les ont repérés en parcourant les listes de rapatriés et, pour répondre aux demandes, il est décidé d’envoyer à tous ceux qui le réclameront les photographies des malades non identifiés. Jusqu’au début du mois d’août 1917, l’administration de l’asile est cependant peu sollicitée car le sort des prisonniers rapatriés reste relativement confidentiel. C’est alors que le journaliste Louis Maffert signale dans le quotidien La Victoire la présence à l’asile de 150 soldats aliénés et raconte comment certains sont incapables de dire qui ils sont.

15Publié sous le titre « Des profondeurs de l’abîme », son article provoque une vive émotion [32]. Le journal, la mairie de Lyon, le directeur du Service de santé de la 14e région militaire ainsi que l’asile d’aliénés du Rhône reçoivent une pluie de lettres adressées par des familles à la recherche d’un disparu. L’information s’est propagée comme une rumeur que tous cherchent à vérifier. Très touchants, ces courriers commencent souvent par des formules identiques - « il paraîtrait que », « des voisins disent », « on raconte que » - qui traduisent l’état d’esprit de leurs rédacteurs, encore un peu dubitatifs, mais déjà pleins d’espoir. Ils sont fréquemment accompagnés de photographies et de descriptions physiques détaillées, fournies comme autant d’indices pour retrouver les disparus. À l’aide de ces indications, le personnel de l’asile doit tenter d’identifier un malade qui puisse correspondre (voir photographie ci-dessous).

16Lorsque l’article de Louis Maffert paraît, dix-sept malades amnésiques sont recensés dans l’établissement. Ces hommes ont perdu leur plaque d’identification et ne possèdent aucun document qui permette de savoir qui ils sont. Huit d’entre eux ont pu indiquer un nom et un prénom, cinq un nom seulement. D’autres n’ont donné qu’un surnom, comme Zéphirin, ou des initiales, S. Y. par exemple. Ils sont parfois capables de fournir quelques renseignements sur leur vie, comme ce rapatrié qui affirme s’appeler Charles, être marin et avoir navigué sur le Kléber, un croiseur cuirassé coulé par une mine allemande en juin 1917 [17]. Tant bien que mal, le personnel parvient à établir l’identité de quelques malades. Il est parfois trop tard pour des retrouvailles : ainsi, en novembre 1917, deux infirmières reconnaissent le soldat Joseph E., décédé à l’asile huit mois plus tôt, sur une photographie envoyée par sa famille [18]. Surtout, l’administration est vite dépassée par la multiplication des demandes et craint de commettre des erreurs. La méthode employée est en effet très incertaine, comme le rappelle le directeur du Service de santé de la 14e région militaire. Ce dernier, accusé par Louis Maffert de ne pas faire son possible pour permettre l’identification des malades inconnus, proteste en rétorquant que si « ce genre de recherche ne peut être refusé aux familles, […] elles sont trop tributaires du hasard » [27].

17Pointées du doigt par le journaliste, les autorités prennent rapidement l’affaire au sérieux. Dès le 11 août 1917, le sous-secrétaire d’État du Service de santé militaire Justin Godart, informé de la parution de l’article, ordonne que les malades amnésiques soient maintenus à l’asile de Bron tant que leur identité n’aura pas été déterminée [28]. Il est immédiatement fait appel au service d’identification judiciaire de la Sûreté de Lyon qui dépêche l’un de ses spécialistes auprès des malades inconnus. Leurs empreintes digitales sont relevées, leurs signes distinctifs soigneusement notés et on les photographie de face et de profil [29]. Comme il est impossible de laisser les familles qui réclament à les voir déambuler dans les dortoirs, le directeur de l’asile décide de mettre ces photographies à disposition au secrétariat. Des familles font le déplacement ou envoient des émissaires dans l’espoir de voir leur disparu sur les clichés. La femme d’un soldat disparu depuis deux ans charge par exemple Paul Calmette, gardien de la paix à Lyon, de venir enquêter à l’asile, où il croit reconnaître le malade de la photo numérotée 11 avant de se rendre compte qu’il fait erreur [19]. L’article de Louis Maffert a donc suscité d’immenses espoirs, mais aussi des déceptions cruelles. Il n’est d’ailleurs pas rare que plusieurs personnes croient voir dans un même malade celui dont elles ont perdu la trace sans pouvoir se résoudre à l’idée de sa mort. On vient ou on écrit à l’asile pour demander des vérifications, pour s’assurer qu’aucun malade inconnu ne pourrait être celui qu’on cherche, et parfois pour croire en l’impossible. La lettre envoyée au maire de Lyon en décembre 1915 par le père d’un soldat disparu en est un des exemples les plus poignants. Alors que les camarades de son fils affirment que celui-ci a été tué dans l’Aisne en novembre 1914, il continue, un an après avoir reçu cette terrible nouvelle, à espérer retrouver son enfant :

18

Ce pauvre enfant n’était peut-être qu’évanoui et revenu à lui quand les Prussiens les ont obligés à se replier et transporté dans une de leurs ambulances. Alors se trouvant sans papier et s’il a malheureusement perdu sa médaille, il est par conséquent impossible de l’identifier. En conséquence, je vous serais très reconnaissant de me faire savoir si un des soldats reçus d’Allemagne ne répondrait pas à ce nom, en cas d’impossibilité de sa part, je me permets de vous adresser sa photographie [21].

19Après l’armistice, l’asile continue à recevoir ce type de courriers, les familles souhaitant explorer la moindre piste alors que les chances s’amenuisent chaque jour de retrouver les soldats dont on n’a toujours pas de nouvelles. Pour satisfaire les demandes, le député Aristide Prat propose au maire de Lyon, Édouard Herriot, d’organiser des visites à l’asile de Bron pour les familles de disparus. Cette solution, dont la mise en œuvre est évidemment délicate, n’est pas retenue. À la place, il est finalement décidé de publier les photographies des soldats inconnus dans la presse. Tous finissent par être réclamés par une famille, parfois au prix d’âpres controverses.

20Tout au long du conflit, la présence des prisonniers rapatriés à l’asile de Bron a bouleversé l’établissement en même temps qu’elle a attiré l’attention sur lui. Lieu repoussoir fermé sur lui-même, il est soudain devenu synonyme d’espérance pour certaines familles de disparus. Certes, souffrir d’une maladie mentale est très stigmatisant, d’autant que l’on considère le plus souvent qu’il s’agit d’un état incurable. Pourtant, aux yeux de certaines familles frappées par le deuil ou plongées dans l’incertitude quant au sort de leur proche, mieux être fou que d’être mort. Ou plus précisément, mieux vaut être amnésique car, de tous les militaires internés, ceux dont seule la mémoire fait défaut sont les figures les plus acceptables. Lors d’un entretien réalisé en 1997, Lucie Aubrac a raconté comment sa mère avait reconnu son père parmi les photographies de soldats internés à l’asile de Bron publiées dans la presse après l’armistice [2]. Selon toute vraisemblance, le père de Lucie Aubrac n’a en réalité jamais séjourné dans cet établissement [6]. Le sort des amnésiques internés a néanmoins marqué la petite fille qu’était alors Lucie, à tel point qu’elle a fini par penser que son père, profondément meurtri et diminué par la guerre, avait été l’un d’eux. L’histoire d’un amnésique retrouvé par sa famille dans des circonstances extraordinaires n’était-elle pas plus facile à (se) raconter que celle d’un simple soldat traumatisé ? Quelles que furent ses raisons, le récit de Lucie Aubrac témoigne de la fascination suscitée par le sort tragique de ces « voyageurs sans bagages » qui inspirèrent à Jean Anouilh le personnage de Gaston, rare apparition dans la littérature française de l’entre-deux-guerres d’un « mutilé du cerveau » [1].


Illustrations

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution mensuelle du nombre de prisonniers rapatriés admis à l'asile de Bron de juillet 1915 à novembre 1918.
Évolution mensuelle du nombre de prisonniers rapatriés admis à l’asile de Bron entre juillet 1915 et novembre 1918 d’après les registres d’admissions (AD du Rhône, Fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, H-Dépôt Vinatier Q 281-287).
Description de l'image par IA : Photographies anciennes et lettres manuscrites.
Demandes de renseignements adressées au maire de Lyon à propos des rapatriés inconnus internés à l’asile de Bron (AM de Lyon, 1229 WP 033).

Références bibliographiques

  • 1
    Anouilh J. 1937. Le Voyageur sans bagages. Paris : La Petite Illustration.
  • 2
    Aubrac L. 1997. Cette exigeante liberté : entretiens avec Corrine Bouchoux. Paris : L’Archipel, 13. Je remercie Laurent Douzou d’avoir attiré mon attention sur ce récit.
  • 3
    Becker A. 2003. Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre. Paris : Hachette ; Caucanas C., Cazals R., Payen P. (dir.). 2003. Les prisonniers de guerre dans l’histoire. Contacts entre peuples et cultures. Toulouse : Privat ; Cochet F. 1999. Soldats sans armes. La captivité de guerre : une approche culturelle. Bruxelles : Bruylan ; Jones H. 2011. Violence against Prisoners of War in the First World War. Britain, France and Germany, 1914-1920. Cambridge : Cambridge University Press ; Médard F. 2010. Les prisonniers de guerre en 1914-1918. Acteurs méconnus de la Grande Guerre. Paris : 14-18 Éditions.
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  • Sources

    • 10
      Archives du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), « Récit d’un médecin suisse », C G1 A 43-01.
    • 11
      Archives départementales (AD) du Bas-Rhin, compte rendu hebdomadaire du 13-20 mai 1919 du Service de santé de la Mission militaire française de Berlin, 121 AL 361. Sur la Mission militaire française de Berlin, voir Cabanes B., op. cit., 377-394.
    • 12
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, note de service du 16 décembre 1915, H-Dépôt Vinatier L 60.
    • 13
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, cahier du concierge, mars 1916-août 1916, H-Dépôt Vinatier L 46.
    • 14
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, dossier administratif de Paul S., H-Dépôt Vinatier Q 804.
    • 15
      AD du Val-de-Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du lieutenant Auguste E., 4 X 992.
    • 16
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, commission de surveillance de l’asile départemental du Rhône, séance du 3 octobre 1918, H-Dépôt Vinatier L 60.
    • 17
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, dossier administratif de Charles R., H-Dépôt Vinatier Q 615.
    • 18
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, dossier administratif de Joseph E., H-Dépôt Vinatier Q 602.
    • 19
      AD du Rhône, fonds du Centre hospitalier Le Vinatier, dossier administratif du malade E., H-Dépôt Vinatier Q 657.
    • 20
      Archives du Centre hospitalier Alpes-Isère, dossier médical de Jérémie T., non coté. Ce malade désigne la 7e division de l’asile de Bron où il a séjourné.
    • 21
      Archives municipales de Lyon, lettre adressée au maire de Lyon le 3 décembre 1915 à propos d’un soldat disparu, 1215 WP 3.
    • 22
      Boivin M. 1919. Note sur le développement de la mélancolie chez les prisonniers de guerre. Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale 9. Paris : Doin, 337-340.
    • 23
      Cahen-Salvador G. 1929. Les prisonniers de guerre, 1914-1918. Paris : Payot, 247 et 258.
    • 24
      Centre de documentation du Val-de-Grâce (VDG), archives du Service de santé militaire (SSM), rapport de captivité de l’officier Louis Y., carton 633, dossier 27.
    • 25
      Centre de documentation du VDG, archives du SSM, lettre du médecin-inspecteur directeur de la 14e région militaire au sous-secrétaire d’État du Service de santé, A 230.
    • 26
      Centre de documentation du VDG, archives du SSM, lettre de Jean Lépine au directeur du Service de santé de la 14e région militaire, A 230.
    • 27
      Centre de documentation du VDG, archives du SSM, lettre du directeur du Service de santé de la 14e région au sous-secrétaire d’État du service de santé militaire, 14 août 1917, A 229.
    • 28
      Centre de documentation du VDG, archives du SSM, lettre du sous-secrétaire d’État du Service de santé au directeur du Service de santé de la 14e région militaire, 11 août 1917, A 229.
    • 29
      Centre de documentation du VDG, archives du SSM, lettre du directeur du Service de santé de la 14e région militaire au sous-secrétaire d’État du Service de santé, 14 août 1917, A 229.
    • 30
      Major Favre E. 1918. L’internement en Suisse des prisonniers de guerre malades ou blessés, 1917, second rapport. Berne : Bureau du Service de l’Internement, 150.
    • 31
      Lépine J. 1917. Troubles mentaux de guerre. Paris : Masson, 39 et 60.
    • 32
      Maffert L. 7 août 1917. Des profondeurs de l’abîme. La Victoire.
    • 33
      Rapport annuel du directeur de l’asile de Cery. 1916. Lausanne : Imprimerie Giesser et Held. Je remercie Gilles Jeanmonod de m’avoir signalé ce document.
    • 34
      Roger N. s.d. Le train des grands blessés. Paris : Attinger frères.
    • 35
      Ibid., 209-210.

Mots-clés éditeurs : asile d’aliénés, Première Guerre mondiale, prisonniers, troubles mentaux

Date de mise en ligne : 29/03/2018

https://doi.org/10.3917/psn.161.0045