Dominic Marion, Sade et ses lecteurs. Une historiographie critique (XVIIIe-XXIe siècle), Hermann, 2017. Quentin Debray
Pages 77e à 95e
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Notes
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[1]
D.R. Dufour, La Cité perverse. Libéralisme et pornographie, Denoël, 2009.
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[2]
S. Chauveau, La Fabriques des pervers, Gallimard, 2016.
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[3]
S. Hustache et al., « Evaluation of psychological support for victims of sexual violence in a conflict setting : results from Brazzaville, Congo », Int J Ment Health, 2009, 3, 7.
1 La confrontation à l’œuvre de Sade provoque des défenses et des projections qui varient avec les époques et le contexte. Chaque lecteur, plus ou moins sollicité selon qu’il s’aventure dans la profondeur de ce massif, se fabrique son Sade. La thèse très informée de Dominic Marion nous permet de faire un point précis sur les réceptions des romans érotiques du marquis.
2 Le texte de Dominic Marion commence par évoquer l’édition des œuvres de Sade dans la bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard en 1990, papier bible, couverture de cuir, avec reproduction des illustrations de l’époque. D’emblée l’ambivalence nous frappe quand les éditeurs nous avertissent : « Sans banalisation ni provocation Sade a sa place dans la Pléiade. » Marion souligne l’étonnante dénégation de cette formule, qui s’adjoint d’un slogan publicitaire à l’allure d’oxymore : « L’enfer sur papier bible ». Les ouvrages de la pléiade ressemblent à des missels, lesquels commentent au demeurant le culte d’un prophète supplicié, crucifié, en évidence dans toutes les églises. Le catholicisme n’est jamais très loin lorsque l’on se penche sur les textes du marquis, non plus que les fondements de la société, ses interdictions, son ordre et les désordres qu’elle couvre. Politique et sexualité, tels sont très vite les thèmes à l’œuvre dans la thèse de Dominic Marion, Freud cité, et cet échafaudage de raisons qui, selon certains, équilibre les courants furieux des instincts et de la nature : Sade, l’ombre des Lumières.
3 Dès lors, Sade aura deux pouvoirs : déranger les honnêtes gens, mais aussitôt les rassurer : n’ayez crainte, nous vous protégeons. La répulsion permet la force civilisatrice. Mais cela n’a qu’un temps, car le feu couve sous l’hypocrisie.
4 Justine publié en 1791, La nouvelle Justine et L’Histoire de Juliette, publiés en 1797, furent jugés sévèrement par la critique. Du Directoire au Consulat, les exemplaires continuaient à circuler. Certains y voyaient une dénonciation des aristocrates cyniques de l’Ancien Régime, d’autres un produit de la licence révolutionnaire. Sade lui-même, dans le pamphlet Français encore un effort si vous voulez être républicains, énonce clairement la continuité d’un héritage monarchique dans l’exercice du gouvernement républicain. Sade fut interné à l’hospice de Charenton, dirigé par François Simonet de Coulmier, en 1803. Logé dans un petit pavillon, il pouvait y recevoir ses proches. Son état financier était tel à cette époque que cet hébergement peut être considéré comme une maison de retraite. On sait qu’il y organisa des représentations théâtrales, qu’il servit la messe de Pâques en 1805, qu’il rencontra Mgr Maury archevêque de Paris en 1812, qu’il rédigea L’Histoire secrète d’Isabelle de Bavière et publia La Marquise de Gange. Le maudit ne l’était pas tant que cela, l’auteur et sa légende allaient cheminer subrepticement à travers le XIXe siècle.
5 Ce siècle allait garder Sade sous le manteau, le caressant de façon hypocrite et jouissive. C’est le temps du murmure. Mais c’est aussi le temps du renvoi de Sade dans le monde esthético-satanique du Romantisme noir. Il rejoint alors les châteaux maudits et autres grands pervers à l’anglaise, déjà en piste depuis Le château d’Otrante (1765). En France Petrus Borel publia Madame Putiphar en 1839, et le mot sadisme entrait dans le Dictionnaire Universel de Boiste en 1834. Sade est tabou, mais il est aussi une curiosité, un phénomène sensationnel, que des écrivains majeurs de l’époque ont approché. Dominic Marion évoque alors les liens que certains d’entre eux ont pu entretenir avec le marquis. Ce seront Stendhal, Théophile Gautier, Baudelaire, Flaubert, Lautréamont. Les prétextes soupçonnés sont assez sommaires : retour d’une nature instinctive et inéluctable, rupture avec les amarres psycho-sociales, pulsion de mort. Au demeurant, le siècle qui se drape dans une vertu de convention autorise toutes prostitutions, y compris infantiles. Les docteurs prennent bientôt le relais des moralistes, Sade est affublé de diagnostics dont certains sont tautologiques, satyriasis, maladie de l’instinct, algolagnie, d’autres ridicules, comme une infection prostatique rendant l’éjaculation douloureuse, que suggère Annie Le Brun.
6 Le XXe siècle se veut moderne et nous débarrasser de cette pseudoscience. Les surréalistes, esthétiques et provocateurs, reprennent le flambeau du Romantisme noir et manient le paradoxe, ce qui n’est pas une mauvaise idée. Il faut savoir renverser la table. Sade sera lu au-delà de toute faculté de juger. Pour René Char : « Sade, l’amour enfin sauvé de la boue du ciel, l’hypocrisie passée par les armes et par les yeux, cet héritage suffira aux hommes contre la famine, leurs belles mains d’étrangleurs sorties des poches. » Pour Gilbert Lely : « Tout ce que signe Sade est amour. » Annie Le Brun parle de la « puissance poétique de Sade ». Ces ouvertures hors champ qui ne manquent pas de style vont se heurter à la rigueur de Georges Bataille qui développa la théorie de l’hétérologie. L’homme se trouve pris entre deux principes sacrés : le pur et l’impur. Ce sont là des forces de la nature. Ce qui nous attire vers le haut est sans cesse démenti par ce qui nous attire vers le bas, vers l’excrétion, le déchet, la décharge, l’ignoble. Il nous faut recourir à une ritualité d’expulsion : une catharsis susceptible de purger le corps par le déchaînement des passions. Nous devons tenir compte de ces énergies souterraines, cesser de les nier. Le discours de Bataille se double de réflexions politiques. Ces forces hétérogènes sont à l’œuvre au sein de la société. La Révolution correspond à cette décharge cathartique ; ensuite, un régime socialiste canalisera comme il le faut ces énergies destructrices. Les régimes monarchiques voulaient ignorer les forces impures et scélérates. Les régimes fascistes font s’incarner cette violence naturelle dans le militaire.
7 Les dernières parties du livre de Dominic Marion sont consacrées aux réhabilitations de Sade au XXe siècle. En 1959, les surréalistes organisèrent une cérémonie dénommée L’Exécution du testament de Sade, avec costume de Jean Benoît. Puis ce fut le temps d’une pornographie distinguée, avec les œuvres de Bernard Noël, de Pieyre de Mandiargues, de Pierre Guyotat, et le remarquable Histoire d’O de Pauline Réage, alias Dominique Aury, où l’héroïne prend un plaisir érotique à se laisser dominer et contraindre par plusieurs amants. Cette étape est importante parce qu’elle réalise une intériorisation de la loi contraignante – ce qui n’est pas sans conséquence d’un point de vue politique.
8 Depuis 1970, les réhabilitations successives de Sade ont abouti en 2014 à l’exposition du Musée d’Orsay commémorative de sa mort en 1814. Dominic Marion insiste sur cette dernière étape. Ce fut alors l’entrée en scène de la société de consommation, avec la marchandisation de l’œuvre et du discours sadiens, en quelque sorte sa récupération ultime, sa banalisation, voire son évacuation. La salle consacrée au XIXe siècle insistait sur l’aspect infantile, vulgaire et grotesque des orgies, tandis que la conclusion surréaliste, avec André Masson, Hans Bellmer, Jean Benoît, opérait une reprise esthétique plus distinguée. Sade apprivoisé, en quelque sorte comestible. Nous aurons bientôt Sade pour les nuls, Sade en collection folio junior. Un groupe rock s’intitule Marquis de Sade. C’est bien sûr le libéralisme qui embarque l’affaire, et Dominic Marion cite à plusieurs reprises l’ouvrage de Dany-Robert Dufour intitulé La Cité perverse. Libéralisme et pornographie [1]. De la contrainte extérieure exercée autrefois par les régimes monarchiques, puis par les sociétés capitalistes, nous arrivons à présent à des licences autorisées, à une pornographie pour les nuls, mais aussi à une soumission programmée et internalisée, jouissive à la manière d’O., l’héroïne de Pauline Réage.
9 Que faut-il penser de ce défilé d’interprétations et de projections ? Chacun désigne toujours l’autre comme responsable de la déviance perverse : l’Ancien Régime, la Révolution, le capitalisme, le fascisme, etc. Le sadisme est là-bas, il n’est pas ici, près de chez nous. Il est inhérent à la nature humaine – quoiqu’absent des sociétés animales, où n’existent ni le viol ni l’inceste – et fait irruption quelque part dans les Ardennes avec Fourniret ou dans l’Yonne avec Émile Louis.
10 Tout cela n’est pas si sûr. La lecture psychiatrique de Sade considérée par Dominic Marion s’arrête à Freud. Depuis les premières recherches de Robert Stoller, les psychiatres ont vérifié que les sujets présentant des comportements pervers, avec sexualité déviante, illégale ou criminelle, ont subi plus que d’autres des traumatismes dans leur enfance, agression sexuelle, agression physique, domination humiliante. Ces traumatismes sont impliqués dans le développement des personnalités psychopathique, bordeline, narcissique. L’agression sexuelle avant la puberté peut entraîner une hypersexualité et des désirs pédophiliques. On trouvera une analyse remarquable de ces situations dans le livre témoignage de Sophie Chauveau : La Fabrique des pervers [2]. Voilà qui rend compte de certains destins tourmentés, peut-être celui de Donatien de Sade, sans doute ceux de Charles Nodier, d’Octave Mirbeau, de James Ellroy.
11 Mais il y a plus grave, car certains sadismes sont collectifs, voire institutionnels. Les viols et les meurtres commis par des soldats américains en 1944 en Angleterre, puis en France, ont été récemment révélés. Il s’agissait de cas dispersés. Aujourd’hui, les viols de guerre, systématiques, sont pratiqués par certaines armées, en Afrique noire. Enfants, hommes et femmes de tous âges sont concernés ainsi que le relèvent les psychiatres œuvrant sur le terrain après ces dévastations [3]. Parallèlement, la prostitution infantile persiste sous certaines latitudes. Certaines stratégies contemporaines rappellent le programme de Saint-Fond, le grand pervers, personnage de L’Histoire de Juliette, qui veut déciviliser et corrompre le peuple, et damner sa victime.
12 Les lectures de Sade ne sont donc pas terminées et le livre de Dominic Marion, remarquablement documenté, nous invite à remettre sans cesse notre travail sur le métier. Le marquis n’a pas dit son dernier mot.
Date de mise en ligne : 14/12/2017