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Compte rendu

Jean Cottraux, Tous narcissiques, Odile Jacob, 2017. Quentin Debray

Pages 77d à 91d

Citer cet article


(2017). Jean Cottraux, Tous narcissiques, Odile Jacob, 2017. Quentin Debray. PSN, 15(4), 77d-91d. https://shs.cairn.info/revue-psn-2017-4-page-77d?lang=fr.

« Jean Cottraux, Tous narcissiques, Odile Jacob, 2017. Quentin Debray ». PSN, 2017/4 Volume 15, 2017. p.77d-91d. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-psn-2017-4-page-77d?lang=fr.

2017. Jean Cottraux, Tous narcissiques, Odile Jacob, 2017. Quentin Debray. PSN, 2017/4 Volume 15, p.77d-91d. URL : https://shs.cairn.info/revue-psn-2017-4-page-77d?lang=fr.

1 L’attitude narcissique a été observée de longue date. Nous la trouvons déjà chez Théophraste (372-287 av. J.C.) qui évoque la sotte vanité et l’ostentation. Elle se dévoile mieux encore avec La Bruyère quand il nous fait le portrait de Pamphile : « Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l’idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité : il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s’en enveloppe pour se faire valoir : il dit, Mon Ordre, mon Cordon bleu, il l’étale ou il le cache par ostentation. Un Pamphile en un mot veut être grand, il croit l’être, il ne l’est pas, il est d’après un Grand. Si quelque fois il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d’esprit, il choisit son temps si juste qu’il n’est jamais pris sur le fait ; aussi la rougeur lui monterait-elle au visage s’il était malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu’un qui n’est ni opulent, ni puissant, ni ami d’un Ministre, ni son allié, ni son domestique ; il est sévère et inexorable à qui n’a point encore fait sa fortune. » Les traits psychologiques essentiels du narcissisme sont déjà décrits, et ils varieront avec les modes et les siècles jusqu’à nos jours, aboutissant au XXe siècle sur une indispensable approche psychiatrique et thérapeutique. Car la souffrance est ici présente, chez le narcissique et ses proches.

2 L’excellent livre de Jean Cottraux fait un point remarquable sur cette pathologie de la personnalité qui se développe de nos jours. Son ouvrage commence par les définitions et les aspects cliniques. La psychiatrie a pris son temps pour décrire cette pathologie. Havelock Ellis lie l’attitude narcissique à la vie sexuelle, Freud intègre le narcissisme dans la psychogenèse, proposant une étape érotique tournée vers soi avant de trouver un partenaire qui nous ressemble. Mais ce sont ensuite les psychologues intéressés par l’insertion sociale qui étayent au mieux la personnalité narcissique, avec Erik Erikson qui décrit les stades d’autonomie et de compétence dont les échecs aboutiront à un sentiment d’infériorité. De même, Alfred Adler décrit un complexe de supériorité qui masque un complexe d’infériorité. Dès lors, la psychologie aura décelé le caractère ambigu ou ambivalent de l’affirmation narcissique. En effet, ce personnage tout en prétention ridicule ou odieuse paraît bien fragile, en effort permanent contre une faille ou un vacillement. Il se veut contrôlé et il s’abandonne à des passions, il se croit compétent et le voilà naïf, il dit maîtriser ses sentiments et se trouve saisi de plaintes somatiques ou hypocondriaques. Il est vigilant, rapide, superficiel, désinvolte, connaît peu de profondeur ou de réflexions originales ; guère inventif, il est souvent à la remorque d’un modèle idéalisé, ainsi que l’avait bien vu René Girard.

3 Les DSM jusqu’au DSM-V ont rassemblé les données cliniques contemporaines, insistant sur la surestimation des réalisations et des capacités, sur le désir d’être admiré, le manque d’empathie, l’arrogance hautaine, l’utilisation des autres. Jean Cottraux souligne que cette définition assez large a été précisée par les travaux de Russ, en 2008, qui opère une tripartition de la pathologie. Il distingue : le narcissique malveillant et grandiose, particulièrement agressif, exploiteur et sans scrupule ; le narcissique fragile et dépressif, à la fois critique, autocritique et envieux, qui délaisse l’inflation pour une acidité vengeresse ; le narcissique à haut fonctionnement, grandiose, séducteur, énergique, intelligent, à l’aise, mais qui perd le sens des limites. Les trois sont néfastes à leur manière. La clinique contemporaine a identifié une forme plus accusée de narcissisme décrite par John et Paulus en 2014 : la triade noire. La pathologie parvient alors à un degré supérieur : c’est un alcool fort. Nous y trouvons le narcissisme à l’état pur avec amour excessif de soi, à quoi s’ajoutent un machiavélisme cynique fait de trahisons et de manipulations ainsi qu’une tendance psychopathique qui transgresse les lois.

4 Ces évolutions de la clinique narcissique se comprennent mieux si nous considérons le contexte social et historique où la pathologie se réverbère et s’amplifie. Jean Cottraux excelle alors à nous présenter cette évolution du contexte. Pamphile se déploie à la cour de Louis XIV, que suivront les salons du XVIIIe siècle, l’héroïsme romantique et les Grands Boulevards, puis le temps des idéologies et des médias avec les prophètes et les vedettes. N’oublions pas que Kernberg décrivit les personnalités narcissiques parmi sa clientèle new-yorkaise. Mais l’époque actuelle et le monde internet où tout semble immédiat, facile et accessible amplifient démesurément cette personnalité. Jean Cottraux expose les recherches sociologies de Hower et Strauss qui distinguent plusieurs générations successives depuis 1925. La dernière, avec ceux qui sont nés après 1978, est qualifiée de génération « moi je ». Dite aussi e-génération, elle se drogue à l’état présent, à l’argent, à l’hyperconsommation, à l’hypersexualité. Elle se dit ouverte sur le monde, parle deux ou trois langues, entre en rébellion contre l’autorité, supporte mal les contraintes de la politesse. Aux stimulations instantanées s’ajoutent les renforcements de soi-même : blogomanie, selfies, vidéos de certains ébats : tout à l’ego.

5 Cette inflation immature a de bien funestes conséquences. Nous observons des harcèlements sur internet, la mise en cause des réalités et décences fondamentales, le mépris des démonstrations. Pour Keyes, nous entrons dans une société de la post-vérité où les faits ont moins d’importance que les opinions les plus folles. Il ne faut pas s’étonner dès lors que le rôle de l’État et des institutions soit sans cesse remis en question, et que l’avis des experts sérieux soit discuté ou ignoré. Jean Cottraux franchit un cap plus décisif quand il apparente le terrorisme islamisme à une forme aggravée de narcissisme. Sont en effet apparus des leaders destructeurs qui, faute d’exposer ou de cultiver les idéologies (plus personne n’y croit), recourent au culte de la mort. À ces leaders négativistes, il faut préférer sans doute les leaders transactionnels qui apprécient les performances de leurs adeptes, ou mieux encore les leaders transformationnels ou charismatiques, centrés sur les valeurs positives. Le leader serviteur, animé par l’empathie et le sens du partage, est affectif et dévoué. Faisant corps avec son entreprise, nous espérons son succès, malgré tout probable. Nous retrouvons le bon vieux paternalisme.

6 L’approche thérapeutique, au chapitre six, rappelle la thérapie des schémas de Jeffrey Young, avec ses schémas et ses modes. Jean Cottraux y rajoute des scénarios de vie : comploteur frimeur, tyran narcissique, comploteur grandiose, addictif au travail, fugitif. Le livre s’achève sur deux chapitres importants. Le chapitre sept est consacré aux proches du patient : vivre avec les personnalités narcissiques et leur survivre. Le conjoint du patient est éventuellement son complice et son miroir, il est plus souvent son symétrique inversé, assujetti, dépendant, masochiste. Il est éventuellement protecteur, jouant le rôle du bon parent, ayant compris la fragilité de ce vantard. Ces situations douloureuses et dépressives trouveront leur solution dans l’affirmation de soi et l’expression claire et affirmée des affects. Il faudra donc deux thérapeutes, l’un pour le monstre, l’autre pour sa victime. Le chapitre huit est consacré à l’éducation. Pendant son enfance, le futur narcissique a souvent été élevé dans une ambiance permissive et flatteuse. Tout lui était permis et on ne manquait pas de l’admirer. Pour d’autres cas, on a décrit des situations de carence affective et des traumatismes. Certains parents ne veulent voir que les résultats scolaires tout en restreignant leur affectivité. À côté de ces circonstances guère chaleureuses, l’accent a été mis, aux USA d’abord, sur l’estime de soi que William James avait décrite en 1890. Ce principe a sans doute été cultivé de façon excessive, aboutissant à un narcissisme déraisonnable. Jean Cottraux rappelle qu’en France, Françoise Dolto a amplifié cette tendance dans les années 1970 : « Un enfant, aidez-le à être égoïste ! » Il propose aujourd’hui l’éducation positive qui développe le sentiment d’efficacité personnelle, cette fois-ci basé sur les réalisations concrètes. Mais il devra s’insérer dans la trame des valeurs de l’enfant. La morale revient peu à peu : il faut se fixer des buts, trouver un sens à la vie. Le livre s’achève sur la description des thérapies par la compassion et la gratitude, telles qu’elles ont été proposées par Paul Gilbert et Rébecca Shankland.

7 Cet ouvrage consacré à la personnalité narcissique montre l’importance de cette pathologie dans le monde contemporain et l’urgente nécessité d’en faire le diagnostic et de la traiter.


Date de mise en ligne : 14/12/2017