Voter, un acte universel ?
Pages 36 à 45
Citer cet article
- KULENOVIC, Cyril,
- MINANI, Rigobert,
- BRÉSILLON, Thierry
- et PÉRENNÈS, Jean-Jacques,
- Kulenovic, Cyril.,
- et al.
- Kulenovic, C.,
- Minani, R.,
- Brésillon, T.
- et Pérennès, J.-J.
https://doi.org/10.3917/pro.327.0036
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- Kulenovic, C.,
- Minani, R.,
- Brésillon, T.
- et Pérennès, J.-J.
- Kulenovic, Cyril.,
- et al.
- KULENOVIC, Cyril,
- MINANI, Rigobert,
- BRÉSILLON, Thierry
- et PÉRENNÈS, Jean-Jacques,
https://doi.org/10.3917/pro.327.0036
Observations électorales
1Une fois acquis, le droit de vote paraît évident. La Charte universelle des droits de l’homme ne confère pourtant que depuis 1948 une légitimité internationale au droit de vote à bulletin secret et au suffrage universel. Les années 1960 et 1970 ont vu l’assistance électorale et l’internationalisation des principes du vote dit « démocratique » s’imposer par le biais des fondations issues de partis politiques allemands, britanniques ou américains. Divers traités internationaux ont alors structuré la démarche, qui s’est professionnalisée depuis les années 1990. Mais ces valeurs s’imposent-elles aux populations au sortir d’un conflit ou en période de transition? Pourquoi se rendre aux urnes là où le droit de vote n’est pas une notion installée?
Quand l’accès aux urnes ne va pas de soi
2Le découpage électoral est central pour des raisons tant géographiques qu’identitaires. L’accès au scrutin est plus difficile pour les populations isolées et distantes des bureaux de vote, comme pour les populations nomades, déplacées ou mobiles. En République du Sud Soudan, plus de 40 % de la population est nomade mais ne peut voter en dehors de la circonscription où elle s’est inscrite sur les listes à un instant t. Certains candidats y ont vu un moyen de priver du vote un pan important des populations transhumantes, favorables à l’indépendance. Mais plusieurs mesures peuvent favoriser la mobilisation électorale de ces populations : le vote par procuration (le plus utilisé en France), par courrier (cas de la Grande-Bretagne), par dérogation sur le bureau de vote provisoire (pays de la Communauté des États indépendants), par internet (généralisé en Estonie) ou dans des bureaux de vote mobiles (Kazakhstan, Russie, Ukraine). Cependant, ces méthodes sont souvent critiquées, car difficiles à contrôler.
3Si, partout, la jeunesse est la cible des campagnes politiques – on le comprend d’autant plus en Afrique qu’elle représente la majorité de l’électorat –, l’accès au vote des minorités, en revanche, fait débat. En France, le droit de vote des résidents permanents étrangers divise. Ailleurs, la question est d’autant plus sensible qu’elle est liée à l’accession à la citoyenneté. En Lettonie, 25 % de la population est d’origine russe et la moitié seulement a engagé une démarche de naturalisation. Le refus du droit de vote exprime-t-il alors un refus d’intégration, comme le crie cette communauté? Le droit du sang ou du sol s’applique aussi dans l’isoloir.
4D’autres formes de discrimination, comme les difficultés des personnes en situation de handicap à voter sans contrainte ou celles faites aux femmes en politique, sont autant de freins à la notion d’universalité du droit de vote, accessible à tous, qui est encadrée par des textes internationaux, mais que la majorité des pays peine encore à appliquer sur le terrain.
5Le recensement et l’inscription sur les listes électorales sont également nécessaires pour définir le corps électoral, voire pour asseoir la représentativité des communautés. C’est le cas en Bosnie-Herzégovine ou encore au Liban, où le découpage électoral et la représentativité au sein des institutions sont fonction d’une photographie de la population. Si les données sur la composition de la population ne sont pas mises à jour, comme au Liban, ou ne sont pas représentatives de la mixité des territoires, comme en Bosnie, l’électeur laisse de côté le sentiment national au profit de critères ethniques, religieux ou territoriaux. Le vote perd alors son sens premier.
Un vote libre et sincère?
6Voter implique au préalable de comprendre le processus électoral, ses enjeux et ses acteurs. Aussi l’information en est-elle le levier élémentaire. Au Soudan, les élections générales de 2010 ont été marquées par un faible taux de participation de la population du Sud. Mais comment voter pour les représentants d’un pays que l’on ne reconnaît pas? Beaucoup d’électeurs n’ont pas compris le sens d’un scrutin national alors même que le processus de paix visant l’indépendance du Sud Soudan était sur le point d’aboutir.
7Reste que le taux de participation ne dit rien, en soi, de la motivation du vote et du débat préalable pour déterminer des choix individuels. Se rendre aux urnes est avant tout un acte social, mais pas toujours réfléchi. Si je vote, ai-je toutes les clefs en main pour m’exprimer? En Russie, où le sentiment national est très élevé et placé au-dessus des intérêts individuels et régionaux, les inquiétudes exprimées par la communauté internationale quant à la liberté et à la diversité de la presse traduisent son interrogation sur la capacité des électeurs à effectuer un choix personnel et pluraliste. En Ukraine, la Révolution orange de 2004 a vu une société peu politisée découvrir le débat d’idées suite aux réserves émises sur la sincérité du second tour de la présidentielle. Sans que le taux de participation ne s’envole aux élections suivantes, les électeurs ont donné davantage de prix au droit de vote et exprimé des opinions individuelles plus prononcées. Le pluralisme s’exprime aussi dans les résultats : les élections de 2004 voient les deux principaux candidats se répartir 80 % des suffrages, contre 60 % en 2010.
8Quand, au Nord comme au Sud du globe, les intérêts de la communauté prévalent, le caractère personnel et sans pression du vote tel que décrit dans les traités internationaux est en cause. En Ukraine, toujours, l’analyse des écarts de voix entre Viktor Ianukovitch et Viktor Iouchtchenko, à l’hiver 2004, avait mis à nu deux communautés linguistiques et culturelles entre l’est et l’ouest du pays, et suscité des réactions jusqu’à proposer la scission.
9Les campagnes politiques peuvent aussi raviver des sentiments communautaires ou corporatistes pour inciter les électeurs à se rendre aux urnes, cherchant alors délibérément à désapproprier le vote de son caractère individuel. En Guinée, au premier tour des premières élections présidentielles de 2010, le taux de participation plafonne à 52 %, dans un climat de défiance et de manque d’information. Après des violences ethniques entre les deux principales communautés du pays, chacune derrière un candidat, la participation dépasse 68 % au second tour.
10La campagne politique peut aussi cibler des communautés en proposant des projets de société en fonction de leurs attentes économiques et sociales. L’élection présidentielle zambienne de 2011 est caractéristique d’une telle dynamique. Rupiah Banda, l’un des deux principaux candidats, a axé son programme sur le développement des communautés rurales et des exploitants, souhaitant aussi flatter des chefs et rois très attachés à la ruralité. Le candidat de l’opposition, Michael Sata, a compris l’intérêt de viser les viviers électoraux que sont les centres urbains, industriels et miniers tout en s’appuyant sur les corporatismes et l’idéal de maîtrise nationale des ressources. Ces axes de campagne expliquent la motivation du vote, jouant sur la fracture de la jeunesse avec la ruralité et les traditions, après dix années d’exode rural. Si le taux de participation (guère plus de 60 %) reste en deçà des attentes, c’est que nombre d’électeurs ont senti que la campagne les prenait en otages, en opposant deux communautés, au risque d’une dégradation des relations sociales. L’abstention est alors l’expression de leur droit de retrait.
Congo-Kinshasa, les ratés de la démocratie
11Les observateurs des élections (présidentielle et législatives) du 28 novembre 2011 en République démocratique du Congo (RDC) ont déploré les défaillances de la Commission électorale nationale indépendante dans la maîtrise de la logistique et de l’administration du scrutin. Le désordre qui a suivi a ouvert la porte à de multiples irrégularités et des fraudes, provoquant des violences et jetant un discrédit sur ces élections.
12En 2006, lors des premières élections libres, l’enthousiasme de la population est manifeste. 32 millions d’électeurs sont inscrits et la majorité vote (70 % au premier tour, 65 % au deuxième). Le scrutin a entre autres pour mission de départager les ex-belligérants qui, à l’issue de négociations politiques, s’étaient partagé le pouvoir et l’exerçaient comme par défi. Une même motivation anime les Congolais : l’espoir que le pays se remettra d’une guerre qui, en une décennie, a fait plus de 4 millions de morts et que les élus travailleront à l’amélioration de la condition sociale de la population. Ils se sont trompés…
13Depuis 1960, la RDC n’avait pas connu de consultation multipartite. Au lendemain de l’indépendance, le pays bascule dans une grave crise politique pendant laquelle le Premier ministre élu, Patrice Lumumba, est arrêté, déporté et exécuté. Certains de ses partisans entrent en rébellion. Le chaos s’en suit et le 24 novembre 1965, Mobutu organise un coup d’État. Durant trente-deux ans (1965-1997), le pays est dirigé par une dictature kleptocrate, qui ruine un des pays prometteurs du continent. Quand en 1990 le vent de la démocratie souffle sur l’Afrique, les espoirs estompés des indépendances et les frustrations de la dictature sont ravivés. L’avenir est incarné par un mot magique scandé à toutes les occasions : démocratie. Pour beaucoup, cela signifie : « élections libres, démocratiques et transparentes ». L’Église catholique fait de l’éducation électorale sa priorité pastorale. La société civile met en place des coalitions pour un vote utile. Le nombre des partis politiques grimpe en flèche.
14Mais les Congolais se rendent compte après 2006 que les élections ne suffisent pas à installer la démocratie et la bonne gouvernance. Vidées de leurs prérequis historiques, elles peuvent être une dangereuse formalité qui met en crise légalité et légitimité. L’analyse du vote montre qu’à côté des raisons exprimées – mettre fin à la guerre, sanctionner les responsables ou ceux considérés comme tels –, la plupart des électeurs s’étaient déterminés selon des accointances partisanes, leur appartenance régionale et par affinité tribale et ethnique [1 ]. Ainsi, au premier tour de la présidentielle en 2006, sur les 33 candidats, 25 n’obtenaient même pas 1 % au niveau national, mais recueillaient plus de 80 % dans leur territoire ou leur village. Ces élections témoignaient aussi d’une fracture entre l’Est et l’Ouest du pays. Joseph Kabila ralliait plus de 90 % des votants dans plusieurs provinces de l’Est, tandis que Jean-Pierre Bemba obtenait des taux allant de 60 % à 98 % à l’Ouest, dont 68 % dans la capitale Kinshasa.
Carte I : élection présidentielle 2006 . République démocratique du Congo
Carte I : élection présidentielle 2006 . République démocratique du Congo
15En 2011, les deuxièmes élections (présidentielle et législatives) ont souffert des mêmes maux. Le vote ne s’est pas fait en fonction d’un projet de société avancé par les partis politiques, ni d’un programme de gouvernement, encore moins du bilan des candidats. Et comme la situation sociale ne s’est pas améliorée, certains électeurs se sont montrés simplement pragmatiques, en accordant leur suffrage à ceux qui payaient le plus ou donnaient des cadeaux.
16Le taux de participation est descendu à 58 % en 2011. Le retrait de beaucoup est motivé par la désillusion face au « vagabondage politique » (terme consacré depuis 1990, les acteurs politiques congolais passant avec une facilité déconcertante d’un parti à un autre). D’autres affirment que la démocratie ne sert à rien, car elle n’a aucun effet sur le quotidien des citoyens. Nombreux parmi ceux qui ont voté en 2011 n’ont choisi ni la compétence, ni l’expérience. Comme en 2006, Kabila a fait le plein des voix à l’Est. Tshisekedi est majoritaire au centre et à l’extrême Ouest, dans le Bas-Congo et la province de Kinshasa. La surprise est venue du Bandundu (Ouest), basculant dans le camp Kabila avec 73 %.
17Il ne faut pas chercher là des forces sociales et politiques organisées, ni l’expression d’une popularité (ou impopularité) fondée sur les faits. Ce clivage révèle un vote non éclairé, un tribalisme primaire, un déficit criant de conscience nationale. De plus, l’inflation du nombre de partis en compétition (plus de 400) et celui de candidats aux législatives (19000 pour 500 sièges), suggère une dérive de la pratique démocratique. Dans ces « élections-loteries », des politiques de toutes les tendances recourent à la corruption et à la fraude pour augmenter leurs chances. La contestation des résultats, les appels à la grève et au boycott font partie des règles du jeu électoral. La confusion règne aux yeux d’une majorité de la population.
18Les dernières élections en RDC ont confirmé les ratés de la démocratie en Afrique. Mal comprises, travesties, confisquées, elles sont, dans plus d’un pays, porteuses des gènes du conflit. De toute évidence, si l’on veut construire les nations au-delà des ethnies, une politique digne de ce nom reste à construire et la démocratie à réinventer. Ce chantier commence par une éducation civique et politique renouvelée. Et le chemin à parcourir est encore long et accidenté…
Tunisie, après la révolution, la désillusion
19Sur le papier, c’est une séquence de rêve! Décembre 2010 : soulèvement populaire. 14 janvier 2011 : départ du tyran Ben Ali et arrestation du clan Trabelsi (sa belle famille). 5 mars : adoption du principe d’une nouvelle constitution sous la pression des manifestations, puis mise en place d’instances de transition et préparation des élections. 23 octobre : élection libre et transparente d’une Assemblée constituante. Dans les mois qui suivent : fondation d’une IIe République, enfin démocratique. Dans ce processus, les élections sont censées manifester la reprise en main de leur destin par les Tunisiens qui ne pouvaient que se rendre enthousiastes et en masse aux urnes pour manifester enfin leur citoyenneté et leur liberté nouvellement conquises. C’est beau comme un cours d’éducation civique. Mais cette présentation de la transformation politique tunisienne occulte une réalité bien plus complexe. En réalité, le processus électoral a révélé que les cadres formels de la transition ne peuvent pas totalement canaliser les transformations provoquées par le retrait du carcan de l’ancien régime.
20La préparation des élections avait été retirée au ministère de l’Intérieur et confiée à l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), élue par la « Haute instance » pour la réalisation des objectifs de la révolution. L’Isie était présidée par un militant des droits de l’homme qui avait été exilé en France, Kamel Jendoubi. Cette première phase de l’ère post-Ben Ali a vu en effet la consécration des anciens opposants, des militants des droits de l’homme, des activistes de la société civile, persuadés que la chute du régime entérinait leur victoire et que leur parcours leur conférait une légitimité incontestable pour poser les bases de refondation du régime politique.
21Or, bien avant les élections (prévues le 24 juillet puis repoussées au 23 octobre tant la tâche était énorme), les premières frictions ont commencé à apparaître. Le parti islamiste Ennahdha, autorisé depuis le 1er mars et membre de la Haute instance, estimait que sa sensibilité était exclue de l’Isie et a dès lors commencé à prendre ses distances avec les instances de transition, trop acquises à son goût aux idées modernistes et laïques. De plus en plus durement critiquées, ces instances n’ont pas suscité d’adhésion populaire. Ni à leur égard, ni, surtout, à l’égard du processus électoral mis en œuvre.
22L’Isie a opté pour une inscription volontaire sur les listes électorales, afin de donner l’occasion aux Tunisiens de manifester leur désir de participation citoyenne sans attendre les élections. Techniquement, cette mesure n’était pas nécessaire, puisque la carte d’identité suffisait pour voter (l’opération servait néanmoins à actualiser les adresses pour assigner les électeurs à un bureau de vote). On a d’abord frôlé le fiasco. Finalement, 52 % du corps électoral s’est inscrit. Signe de perplexité devant une offre politique chaotique, qui n’était structurée par aucune ligne de clivage claire : plus d’une centaine de partis, promettant tous à peu près la même chose. La plupart n’étaient que le porte-voix de personnalités isolées, tandis que les plus importants, déjà actifs sous l’ancien régime (légalement ou non), ont vite démontré leur capacité à offrir le spectacle peu enthousiasmant des combinaisons partisanes et de la rivalité des ego. Avant même leur baptême démocratique, les Tunisiens étaient désenchantés.
23Le 23 octobre, on a vu les files d’attente devant les bureaux de vote : 84 % des inscrits sont allés voter et 13 % des non-inscrits (soit, au total, 51 % du corps électoral). La journée a donné lieu à quelques manifestations d’émotion. La plupart des gens n’avaient jamais voté, ou bien à la façon dont on vote dans les scrutins joués d’avance, quasiment au vu et au su de tous. Dans l’ensemble, l’ambiance n’était ni enjouée, ni solennelle. Les électeurs étaient juste consciencieux. Les procédures, surveillées à la loupe par les observateurs des partis, de la société civile et de l’Union européenne, ont été méticuleusement respectées, parfois jusqu’à la maladresse. Il a fallu un mois pour que les résultats officiels soient proclamés.
24Les formes étaient régulières, mais l’ancienne culture politique n’a pas disparu pour autant. On a relevé comment le parti islamiste avait déployé un réseau de militants pour encadrer le vote en douceur. Pour transporter les électeurs éloignés, s’installer dans les files d’attente et montrer aux gens le numéro et le symbole de la liste sur le bulletin de vote, rappeler de voter « pour des candidats qui craignent Dieu »… Rien qui enfreigne la lettre du code électoral, mais la démonstration de la capacité d’Ennahdha à quadriller la société, avec les mêmes méthodes que le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti au pouvoir.
25Le score du parti islamiste, 37 %, a bien sûr été l’événement. Vote à la fois religieux, identitaire, protestataire. Mais un autre résultat, bien plus inattendu, a surgi des urnes : le score de listes présentées sous l’étiquette « La pétition populaire » arrivées en deuxième position avec plus de 20 % des voix : des candidats parrainés par un milliardaire installé à Londres, Hachemi El-Hamdi, propriétaire d’une chaîne satellite, à la fois proche d’Ennahdha et thuriféraire de Ben Ali jusqu’au dernier jour. Ses candidats faisaient du porte-à-porte pour proposer aux Tunisiens de signer une pétition en faveur d’un certain nombre de mesures sociales destinées aux plus pauvres, et de voter pour eux pour les mettre en œuvre. Populiste, démagogique mais qui rappelle une règle que les idéalistes ont tendance à oublier : un homme politique est moins jugé sur ses idées que sur sa capacité à capter, au profit de ses électeurs, une partie des ressources allouées par la puissance publique. En Tunisie comme ailleurs.
26Cette première étape institutionnelle de la transition démocratique a représenté une sévère déception pout ceux qui croyaient voir triompher une conception idéale du politique. Faute d’une réelle implantation territoriale, les formations représentant les grandes voix de l’opposition démocratique à Ben Ali sont aujourd’hui reléguées dans l’opposition, raillées comme les 0,0001 % de l’électorat par la majorité islamiste.
27Avec le recul, il s’avère surtout que les relations de pouvoir qui fondaient la dictature – les rapports de force entre l’appareil sécuritaire et le gouvernement, l’état d’esprit des magistrats, les relations entre les familles syndicales, l’influence des clans sur l’économie, le professionnalisme des médias, la capacité du parti islamiste à utiliser ses militants pour faire pression sur les oppositions locales – déterminent bien davantage la réussite de la démocratisation que celle, formelle, du processus de transition. Comme l’avait décrit Tocqueville dans L’ancien régime et la révolution, l’apparence des ruptures politiques peut cacher la continuité des tendances lourdes d’un État.
Quand les Égyptiens se mettent à voter
28Le 25 janvier 2012, l’Égypte commémorait le premier anniversaire de sa Révolution. On n’ose dire que les Égyptiens l’ont « célébré ». L’heure est plutôt à la morosité, à l’inquiétude, voire au pessimisme. Pour la majeure partie de la population, les fruits de la Révolution ne sont pas à la hauteur des espérances suscitées, tant s’en faut. Le retrait de la police de la vie publique a entraîné l’irruption d’une insécurité que le pays ne connaissait pas jusque-là. La multiplication des grèves et des mouvements sociaux perturbe gravement la vie du pays. L’arrêt de l’investissement étranger comme l’attentisme, sinon la fuite, de beaucoup d’entrepreneurs égyptiens a fait plonger le taux de croissance du Pib annuel de 6 % à presque 0,2 % en décembre 2011. Les chrétiens s’inquiètent de l’écrasante majorité obtenue par les islamistes au Parlement. Et l’on pourrait continuer la liste : il y a de sérieuses raisons de s’inquiéter pour l’avenir du pays et un travail immense est à entreprendre pour retrouver un équilibre et une dynamique.
29Mais s’il est un « acquis de la révolution », c’est bien le droit à l’expression du citoyen égyptien. Ce droit était quasi nul jusqu’au 25 janvier 2011. Le régime de Moubarak a pu se maintenir durant trente ans grâce à un redoutable système sécuritaire qui quadrillait la vie du pays et des citoyens à tous les niveaux : police urbaine, police touristique, police anti-émeute, police des frontières, services secrets, etc. Ces services étaient omniprésents et l’état d’urgence en vigueur depuis l’assassinat de Sadate en octobre 1981 leur garantissait une véritable impunité. Cette toute-puissance a été brisée au prix des 850 morts et des milliers de blessés de la place Tahrir, ces hommes et ces femmes, souvent jeunes, qui ont bravé la police et les nervis du régime venus massacrer les manifestants lors de la fameuse bataille des chameaux du 2 février 2011. Les services de police ne sont certes pas démantelés et l’état d’urgence n’a été levé que partiellement. Les Égyptiens devront lutter encore pour faire prévaloir un État de droit. Il reste que la peur a disparu. Le citoyen a le sentiment d’avoir obtenu le droit à la parole et il sera difficile de revenir sur cet acquis. Le véritable fruit de cette Révolution est la fin de l’humiliation, un sens de la dignité retrouvée [2]. Une des premières raisons pour aller voter a été, sans conteste, la croyance en la possibilité de changer des choses.
30Manifestant cette dignité retrouvée, un assez grand nombre d’Égyptiens (55 %) sont allés voter pour les élections législatives qui se sont terminées en janvier. Un taux significatif dans un pays où ils étaient fort peu (15 %) à se déplacer auparavant. Sous le régime d’Hosni Moubarak, on estimait que cela ne servait à rien, que les élections étaient truquées, le résultat connu d’avance. Ainsi, Moubarak avait fait modifier la Constitution et la loi électorale, de sorte que personne d’extérieur à son parti, le Parti national démocratique, ne puisse se présenter à l’élection présidentielle. Plusieurs articles de la Constitution ont dû être amendés par référendum (en mars 2011) pour rendre possible une vraie consultation populaire. Beaucoup d’Égyptiens, même quinquagénaires, ont voté cette année pour la première fois de leur vie. Cet intérêt pour le vote ne s’est, hélas, pas confirmé lors des élections à la chambre basse. On s’attend, en revanche, à une forte participation à l’élection présidentielle, annoncée pour mai 2012, même si la prochaine Constitution donnera peut-être moins de pouvoirs au président de la République.
31Ce vote populaire peut certes être questionné et les observateurs ne s’en sont pas privés. Le système électoral était complexe, mélangeant scrutin de liste dans les villes et scrutin nominal dans les campagnes – où l’on vote plus pour un notable que pour un parti. Les partis en lice étaient nombreux et le pays compte encore un quart d’illettrés. Il a fallu recourir à toutes sortes de sigles pour permettre une identification de l’appartenance politique : la balance pour les Frères musulmans, l’ampoule pour le parti salafiste Al-Nour (littéralement : la lumière), etc. Beaucoup étaient un peu perdus à l’entrée des bureaux de vote et certains partis très organisés n’ont pas manqué de les « conseiller ». Ces bémols n’invalident pas cependant le fait que le peuple estime avoir choisi lui-même ses représentants. Il l’a souvent fait selon des critères religieux, ce qui explique que les partis islamistes représentent 76 % du Parlement (47 % pour les Frères musulmans, 24 % pour les salafistes, 5 % pour un parti islamiste modéré), reléguant loin derrière les démocrates (8 % pour le Wafd) et les activistes qui avaient été le fer de lance du changement de régime et qui ne sont quasiment pas présents au Parlement.
32Paradoxalement, alors que la référence religieuse explicite était officiellement interdite au cours de la campagne électorale, ce sont les valeurs religieuses qui ont guidé beaucoup d’électeurs. D’abord, parce que l’Égyptien, chrétien ou musulman, est profondément religieux : même sans influence islamiste, la religion marque la vie sociale. Par ailleurs, un vote pour un candidat qui se présente « au nom de l’islam » ou avec un référentiel religieux apparaît comme une garantie contre la corruption qui a gangrené le régime de Moubarak. A joué aussi le fait que les Frères musulmans ont eu le souci des pauvres, à travers leurs œuvres de bienfaisance.
33Surtout, les Égyptiens ont le sentiment d’avoir retrouvé leur droit à la parole. Cela signifie que les élus auront à rendre des comptes auprès de leurs électeurs et seront jugés, non sur leurs slogans religieux, mais sur leur capacité à répondre aux attentes du peuple : de l’emploi, des logements, une inflation modérée, des transports publics décents, etc. Le pays est entré en débat. Il y a là un immense pas en avant. Mais le chemin à parcourir est encore long, très long.