De la mise en couple à la première naissance. Le rôle de l’âge à la première cohabitation dans l’entrée en maternité et en paternité
Pages 439 à 466
Citer cet article
- COMPANS, Marie-Caroline
- et BEAUJOUAN, Éva,
- Compans, Marie-Caroline.
- et al.
- Compans, M.-C.
- et Beaujouan, É.
https://doi.org/10.3917/popu.2203.0439
Citer cet article
- Compans, M.-C.
- et Beaujouan, É.
- Compans, Marie-Caroline.
- et al.
- COMPANS, Marie-Caroline
- et BEAUJOUAN, Éva,
https://doi.org/10.3917/popu.2203.0439
Notes
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[1]
Les relations non cohabitantes mais considérées comme importantes par les individus sont aussi renseignées dans l’enquête Epic, mais ne sont pas exploitées dans cet article.
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[2]
Même si les modèles de durée peuvent tenir compte d’une éventuelle censure pour les générations les plus récentes, non observées sur toute la période, le retard de calendrier au fil des générations pourrait biaiser les analyses. Par ailleurs, l’analyse descriptive nécessite d’observer la totalité de la période reproductive.
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[3]
Dans Épic, seuls 34 hommes et 4 femmes ont eu un enfant après 43 ans.
-
[4]
Les premières unions formées après 40 ans sont rares : elles représentent environ 1 % des unions chez les femmes (n = 29) et 2 % chez les hommes (n = 43).
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[5]
D’autres modèles supposant une distribution de Weibull ont été testés et comparés. Selon le critère d’information bayésien (BIC), les modèles log-normaux ont été retenus.
-
[6]
Il s’agit des intensités cumulées des premières naissances depuis la formation des unions non encore rompues à différents intervalles de temps.
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[7]
Des modèles intégrant une interaction entre le sexe et les variables utilisées ont aussi été testés dans l’analyse de la survenue d’une première naissance et de son calendrier. Ces résultats ne sont toutefois pas significatifs. Par ailleurs, des interactions entre l’âge et chacune des autres variables ont également été testées pour voir si l’âge à l’entrée en union avait un effet différent selon les caractéristiques de l’union ou des individus. Les résultats obtenus sont rarement significatifs (ce qui peut être lié à des effectifs insuffisants) ou soulignent la spécificité de mises en couple précoces. Par exemple, le non-emploi de la conjointe est significativement associé à l’arrivée plus rapide d’une première naissance lorsque les répondants ont formé une union avant 20 ans (non montré). Toutefois, ces interactions disent peu de choses d’une éventuelle accélération d’une première naissance avec l’âge, ce qui nous intéresse plus particulièrement dans cette analyse.
Le recul de l’âge à la naissance du premier enfant est un des révélateurs des changements qui ont affecté la famille depuis un demi-siècle. Dans certains pays comme la France, ce recul est en partie la conséquence d’une formation des couples plus tardive, et de la déconnection des calendriers de la mise en couple et de la procréation. Ces évolutions soulèvent de nombreuses questions, comme le risque d’infécondité involontaire pour les mises en couple en fin de vie reproductive. S’appuyant sur l’enquête Epic menée en France en 2013-2014, les autrices montrent comment les couples, loin de subir les contraintes de l’horloge biologique, adaptent et régulent le rythme de constitution de leur descendance en fonction de l’âge auquel ils se sont formés.
1 Former une première union et avoir des enfants constituent des marqueurs importants du passage à l’âge adulte, aux côtés de la fin des études, de l’insertion dans l’emploi et de l’accès à son propre logement (Billari et Liefbroer, 2010). Le premier couple et en particulier le premier mariage sont formés plus tard que par le passé (Rault et Régnier-Loilier, 2015), et les séparations de premières unions infécondes sont plus fréquentes (Beaujouan, 2011). L’âge moyen des femmes à la première naissance est également plus tardif, approchant aujourd’hui 30 ans dans la plupart des pays européens (VID et IIASA, 2020). Si en France, et plus largement en Europe, l’âge à la première union et particulièrement au premier mariage déterminent moins le calendrier de la première naissance qu’auparavant (Winkler-Dworak et Toulemon, 2007 ; Hayford et al., 2014), un âge plus élevé à la première union augmente les probabilités de rester sans enfant (Robert-Bobée, 2006 ; Mikolai, 2017 ; Saarela et Skirbekk, 2020).
2 L’âge à la formation d’une union est aussi un déterminant de la naissance du premier enfant qu’il est intéressant d’interroger, car il renvoie à des dimensions à la fois biologiques, normatives et sociales du processus de constitution des familles. D’un point de vue biologique, les chances de donner naissance diminuent à partir de la trentaine, en particulier pour les femmes (Dunson et al., 2002). Une certaine pression à concevoir peut alors se faire ressentir, d’autant plus que l’entrée en parentalité est soumise à des normes sociales prescriptives enjoignant à devenir parent avant qu’il ne soit « trop tard » (Billari et al., 2011). Par ailleurs, les caractéristiques individuelles expliquent aussi l’âge plus ou moins tardif de la première union – par exemple, une première cohabitation à des âges jeunes peut refléter des valeurs et des préférences traditionnelles relatives à la famille (Prioux, 2003 ; Philipov et Berghammer, 2007 ; Régnier-Loilier et Prioux, 2009), qui peuvent jouer sur la fécondité. Les caractéristiques des partenaires au moment de la mise en couple influencent aussi la fécondité des individus. Avec l’avancée en âge, tandis que les femmes ont plus tendance à se mettre en couple avec des personnes de leur âge, les hommes forment plus souvent une union avec une femme plus jeune (Bozon, 1990 ; Beaujouan, 2011). À cela s’ajoute le fait que la structure du marché conjugal évolue avec l’âge, et les chances de former une union avec une personne ayant déjà des enfants augmentent avec l’avancée en âge (Goldscheider et al., 2009). Enfin, la relation entre le calendrier de la mise en couple et la fécondité peut également être influencée par des effets de sélection difficiles à isoler (Baizán et al., 2003, 2004 ; Fraboni et Rosina, 2006), notamment parce que certaines personnes sont moins enclines à constituer une famille et se mettent alors en couple plus tardivement sans perspective d’enfant.
3 Dans la littérature, le rôle du calendrier des unions dans l’entrée en parentalité n’est toutefois exploré que partiellement et mérite d’être approfondi. Les comportements de fécondité sont fortement liés à l’âge à la formation du premier couple, et une étude détaillée est nécessaire, à la fois en termes de calendrier et de fréquence des premières naissances après le début de la première union cohabitante. La relation entre l’âge à la première cohabitation et la première naissance peut refléter des différences de caractéristiques des individus ou des unions formées à différents âges. En particulier, est-ce que ce lien perdure lorsqu’on tient compte de ces effets de composition ? La comparaison des calendriers masculins et féminins est intéressante dans l’étude de la première naissance, car les hommes ne sont pas soumis aux mêmes contraintes biologiques et sociales que les femmes. Ces analyses s’appuient sur l’enquête Étude des parcours individuels et conjugaux (Épic, Ined-Insee, 2013-2014), en examinant les générations 1948 à 1970.
I. Revue de la littérature
1. Lien entre la première union cohabitante et l’entrée en parentalité
4 En Europe, la formation de la famille (première mise en couple, premier mariage, premier enfant) est plus tardive et les parcours sont plus hétérogènes que par le passé. La première union commence aussi moins souvent par un mariage et les naissances hors mariage sont plus fréquentes, en particulier dans les pays européens occidentaux et nordiques (Sobotka et Toulemon, 2008 ; Billari et Liefbroer, 2010 ; Coleman, 2013). Si le premier couple donne moins souvent lieu à la naissance du premier enfant (Winkler-Dworak et Toulemon, 2007 ; Hayford et al., 2014), la formation d’une première union et l’entrée en parentalité restent néanmoins étroitement liées (Baizán et al., 2003, 2004). Le célibat est, à l’inverse, associé au fait de rester définitivement sans enfant (Robert-Bobée, 2006 ; Mikolai, 2017 ; Saarela et Skirbekk, 2020) et les naissances hors union cohabitante sont rares, notamment en France (Toulemon, 1994 ; Vergauwen, 2016). Une naissance reste donc attendue au sein d’une relation stable qui peut être identifiée par le partage d’un même logement (Hobcraft et Kiernan, 1997 ; Régnier-Loilier et Solaz, 2010). Dans les trajectoires des individus, la première mise en couple cohabitante constitue ainsi le premier moment considéré comme opportun pour constituer une famille (que celle-ci se concrétise ou non).
5 Le lien entre l’âge à la première union cohabitante (aussi désignée par « mise en couple » dans cet article) et la survenue d’une première naissance a déjà été étudié dans le cas de la France. La probabilité d’être définitivement infécond ou inféconde augmente par exemple avec l’âge à la première union (Robert-Bobée, 2006). Bessin et al. (2005) ont aussi montré, à partir de l’enquête Étude de l’histoire familiale (EHF, Insee, 1999), que des parents dits « tardifs » (naissances de tous rangs à partir de la quarantaine) se mettent en couple pour la première fois en moyenne deux ans plus tard que les parents non tardifs. À partir des mêmes données, Mazuy (2006) a aussi montré que la durée entre la première union et la première naissance est plus courte lorsque les hommes forment une union avec des femmes déjà mères (2,5 ans en moyenne) que lorsque les conjointes sont sans enfant (3 à 4 ans). Par ailleurs, les générations nées après les années 1940 attendent plus longtemps après la mise en couple cohabitant pour avoir un enfant que les générations précédentes (Mazuy, 2006). Ces travaux s’appuient sur des analyses descriptives et ne permettent pas d’évaluer l’influence nette de l’âge à la formation du couple sur l’occurrence et le calendrier d’une première naissance. L’étude présentée dans cet article les prolonge, à partir de données récentes et en approfondissant l’analyse de cette relation pour les femmes et les hommes par une approche multivariée.
2. Premières unions cohabitantes à des âges jeunes et entrée en parentalité
6 Selon le moment du parcours de vie auquel la première cohabitation débute, l’occurrence et le calendrier d’une première naissance vont varier. Les explications peuvent être multiples, renvoyant à différentes dimensions de l’âge, qu’elles soient biologiques, sociales ou normatives. Un âge jeune à la cohabitation (vers 20 ans) peut par exemple refléter le désir de former une famille tôt (Baizán et al., 2003, 2004) et la perspective d’avoir plusieurs enfants (Tomkinson, 2019). Ces aspirations familialistes (devenir parents, se marier) peuvent aussi être le reflet de l’appartenance à un milieu valorisant une entrée précoce en parentalité – dans des familles ayant une pratique religieuse par exemple (Prioux, 2003 ; Philipov et Berghammer, 2007 ; Régnier-Loilier et Prioux, 2009), ou peu diplômées (Prioux, 2003). Au regard de ces aspects, on peut donc s’attendre à ce qu’une mise en couple relativement précoce soit rapidement suivie d’une première naissance. Dans ce cas, ce n’est alors pas l’âge qui influence directement les naissances, mais plutôt les caractéristiques des individus qui se mettent en couple tôt.
7 À l’inverse, une mise en couple à des âges jeunes peut aussi être associée à une durée plus longue avant l’arrivée du premier enfant, par exemple lorsque les individus n’ont pas fini leurs études ou ne sont pas encore insérés dans le marché du travail. Le fait d’être au chômage ou en études contribue au report de l’entrée en parentalité (Skirbekk, 2008 ; Pailhé et Régnier-Loilier, 2016) : de jeunes couples peuvent attendre plus longtemps que les autres avant d’avoir un premier enfant. De même, entre la fin des études et l’entrée sur le marché du travail, l’attente d’une stabilité matérielle et économique peut être associée à la volonté de profiter de la vie à deux sans enfant. L’ensemble de ces facteurs contribuent à l’allongement du délai avant de devenir parent (Régnier-Loilier, 2007). Par ailleurs, la cohabitation à des âges jeunes pourrait aussi être motivée par des aspects aujourd’hui plus économiques et matériels que par la perspective de constituer une famille (Costemalle, 2015).
3. Premières cohabitations tardives et survenue d’une première naissance
8 Si le partage d’un même logement est relativement déconnecté d’un projet d’enfant pendant la jeunesse, cela est moins le cas à des âges tardifs auxquels les projets de cohabitation et de fécondité seraient plus souvent formulés selon des calendriers proches (Mazuy, 2006). La trentaine représente un cap à partir duquel être en couple et avoir des enfants est relativement fréquent. Étudiant la vie hors couple en France, Bergström et al. (2019) ont par exemple montré qu’entre 26 et 65 ans, les taux de célibat les plus faibles (vie hors union, cohabitante ou non) sont observés entre 30 et 35 ans. Les hommes et les femmes célibataires de cette classe d’âges sont moins nombreux à déclarer vivre hors couple par choix que les célibataires plus jeunes, et se sentent souvent en décalage avec leurs pairs. La volonté de « faire couple » peut aussi être motivée par le souhait de constituer une famille, l’âge pouvant être une source de pression, en particulier pour les femmes (Bergström et al., 2019). Lorsque le couple est formé dans la trentaine et désire un enfant, la contrainte du temps qui passe et des difficultés biologiques qui augmentent peuvent alors inciter les individus à accélérer sa conception, même si la formation de l’union est récente, notamment du fait de normes sociales définissant un « bon âge » pour constituer une famille. D’après l’enquête Fecond 2010 (Ined-Inserm), l’âge idéal pour devenir parent en France est en moyenne de 26 ans pour les femmes et de 28 ans pour les hommes. Une fois le couple « installé » (matériellement et affectivement) et proche de la norme d’âge à l’entrée en parentalité, des attentes relatives à l’arrivée du premier enfant peuvent se faire plus fortes, par exemple par le biais de l’entourage (Bernardi, 2003). À l’approche de la trentaine, le fait de vouloir et d’être incité à se conformer à des calendriers procréatifs prescrits peut alors encourager les individus à se mettre en couple pour tenter de devenir parents et chercher à ne pas trop s’éloigner d’un âge idéal ni à se rapprocher de l’âge limite pour concevoir (Billari et al., 2011).
9 Ces motivations peuvent aussi être liées au fait d’éviter les risques d’infertilité, laquelle augmente avec l’âge, notamment chez les femmes. En effet, entre 20 et 30 ans, la capacité féminine à avoir un enfant est presque constante, puis décline à partir de 35 ans (Dunson et al., 2002). À partir de 40 ans, et surtout 45 ans, les naissances deviennent rares parmi les femmes qui essaient de concevoir (Toulemon, 2006). Celles qui essaient d’avoir un enfant rapidement après une mise en couple dans la trentaine auraient donc plus de chances de devenir mères, tandis que celles qui attendent plus longtemps resteraient plus souvent infécondes (Leridon, 2017).
10 On peut également s’interroger sur les caractéristiques des individus formant une première union « sur le tard ». D’une part, une mise en couple tardive peut être liée à des difficultés pour rencontrer un ou une partenaire et fonder une famille. La principale raison évoquée pour expliquer le fait d’être sans enfant ou d’avoir eu un premier enfant après 35 ans est souvent de ne pas avoir trouvé « le bon » ou « la bonne » partenaire (Cooke et al., 2012 ; Schytt et al., 2014). D’autre part, un faible intérêt pour la vie familiale peut expliquer une entrée plus tardive en union et une plus grande propension à rester sans enfant. Cela est aussi lié au milieu social : les femmes diplômées de l’enseignement supérieur se mettent en couple plus tardivement et sont plus souvent définitivement infécondes que les moins diplômées (Berrington, 2004 ; Robert-Bobée, 2006). Enfin, avec l’âge, la structure du marché conjugal change, et la probabilité de se mettre en couple avec un ou une partenaire ayant déjà des enfants augmente (Goldscheider et al., 2009 ; Beaujouan, 2011), ce qui peut freiner un projet d’enfant au sein du couple. Le ou la partenaire peut en effet ne pas vouloir un autre enfant, tandis qu’endosser le rôle de belle-mère ou de beau-père peut amener à reconsidérer son propre désir d’enfant. L’occurrence d’une naissance après une mise en couple tardive est donc étroitement liée aux caractéristiques des partenaires et de l’union. Ces caractéristiques peuvent expliquer l’arrivée plus ou moins rapide d’une première naissance plutôt que la pression de l’âge en lui-même. Ces aspects seront examinés à partir d’analyses multivariées.
4. Âge de l’homme, âge de la femme, âge des partenaires
11 Si le sujet de l’âge des individus à la mise en couple est important, celui du ou de la partenaire l’est aussi (Fraboni et Rosina, 2006). Avec l’avancée en âge, tandis que les femmes tendent à se mettre de plus en plus en couple hétérosexuel avec des partenaires d’âge proche du leur, les hommes sont plus fréquemment en union avec des conjointes plus jeunes qu’eux (Bozon, 1990 ; Beaujouan, 2011). Ces logiques genrées de mise en couple peuvent exercer une influence sur les probabilités d’avoir un enfant après une première union tardive et sur le rythme d’arrivée de cette naissance.
12 Par ailleurs, les difficultés reproductives à un âge avancé concernent non seulement les femmes mais aussi les hommes, bien que plus tardivement (La Rochebrochard et al., 2006). Une mise en couple « tardive » (vers la trentaine) n’est pas toujours « choisie », en particulier pour les femmes (Bergström et al., 2019), tandis que les hommes sont moins contraints socialement et biologiquement par leur âge (Billari et al., 2011). On peut émettre l’hypothèse selon laquelle l’âge serait moins un facteur d’accélération des transitions vers la paternité que vers la maternité. Néanmoins, si la pression liée aux aspects biologiques est moindre sur les hommes que sur les femmes, ces derniers peuvent s’empresser d’avoir un premier enfant après une mise en couple tardive pour, par exemple, ne pas être « trop vieux » ou pour être « en forme » pour s’occuper d’un enfant, ou encore en raison de l’âge de leur conjointe (Bessin et Levilain, 2012). Cet article apporte des éléments de discussion sur ces aspects en s’intéressant aux comportements de fécondité des hommes et des femmes après la mise en couple.
II. Données et méthodes
1. L’Étude des parcours individuels et conjugaux
13 Pour étudier le lien entre l’âge à la première union cohabitante et la première naissance, on utilise l’enquête Étude des parcours individuels et conjugaux (Épic, Ined-Insee, 2013-2014). Elle a été réalisée à partir d’un échantillon de 16 000 logements tirés de l’Enquête annuelle de recensement de 2012, dans lequel 7 825 hommes et femmes âgé·es de 26 à 65 ans ont été interrogé·es, qu’ils ou elles soient en couple ou non. Les répondant·es sont notre unité d’étude, et sont traité·es séparément selon le sexe. L’enquête Épic contient des informations sur leurs caractéristiques, leur fécondité et leur parcours conjugal, indiquant le nombre, l’ordre et certaines caractéristiques des relations amoureuses (Rault et Régnier-Loilier, 2019). Elle renseigne aussi de façon inédite sur la durée entre le début de la relation et le début de la vie cohabitante, sur les études et la situation professionnelle des conjoints au moment de la rencontre, ce qui permet d’explorer le lien entre ces éléments et la survenue de la première naissance.
14 S’il est possible d’avoir connu une ou plusieurs relations avant de cohabiter, le partage d’un même logement est souvent considéré par les individus comme un cadre propice à l’arrivée d’un premier enfant. Les transitions vers la parentalité surviennent en effet rarement durant la période non cohabitante d’une relation ou hors d’une relation (Vergauwen, 2016). Cette étude se concentre donc sur des unions cohabitantes [1], particulièrement la première union considérée comme le moment clé de la formation d’une famille. Il s’agit de la première vie en couple du ou de la répondant·e, mais il peut s’agir d’une remise en union pour sa ou son partenaire. Par la suite, « la mise en couple » ou « l’union » renvoient ainsi à la première cohabitation. La fécondité est étudiée au regard de la survenue d’une première naissance pour le ou la répondant·e, selon son âge à la première union cohabitante.
15 Dans la perspective d’étudier le lien entre l’âge à la première cohabitation et la première naissance, l’analyse est restreinte aux générations ayant atteint la fin de leur vie féconde [2], et particulièrement les générations nées entre 1948 et 1970, ayant entre 43 et 65 ans au moment de l’enquête (n = 4 901) [3].
16 Dans la mesure où l’intérêt porte sur la survenue d’une première naissance à la suite d’une première cohabitation (que la naissance ait lieu au sein de cette union ou après), les personnes ayant eu un enfant avant cette union sont exclues (n = 354). Les personnes n’ayant jamais connu de vie en couple cohabitant sont aussi exclues (n = 359) ainsi que les personnes qui se sont mises en couple à des âges proches de la fin de la vie reproductive [4], afin de limiter le nombre d’observations censurées. Au total, les analyses sont effectuées sur des échantillons de 2 352 femmes et de 1 764 hommes.
17 Parmi les générations sélectionnées, 92 % des femmes et 91 % des hommes ayant vécu en couple sont devenus parents après leur première union, et 90 % des premières naissances ont eu lieu au sein de cette première union plutôt que dans une union de rang supérieur ou hors union. La majorité des individus se mettent en couple cohabitant pour la première fois entre 20 et 23 ans (43 % des femmes et 46 % des hommes, tableau 1). Les mises en couple entre 32 et 40 ans représentent environ 4 % des premières unions chez les femmes, et 7 % chez les hommes. Les calendriers conjugaux et procréatifs des hommes sont plus tardifs : ils forment leur première union cohabitante en moyenne 2,2 ans après les femmes et ont leur premier enfant 2,8 ans après elles.
Distribution de l’âge à la mise en couple et âges moyens à la première union et au premier enfant, par sexe
Distribution de l’âge à la mise en couple et âges moyens à la première union et au premier enfant, par sexe
2. Méthodes d’analyse de la fréquence et du calendrier des premières naissances, et facteurs associés
18 Sont ici pris en compte, d’une part, la survenue d’une première naissance après la mise en union cohabitante et, d’autre part, le calendrier de la primo-fécondité. Dans les deux cas, il s’agit d’examiner si l’âge à la cohabitation et l’âge à la première naissance sont liés lorsque d’autres variables sont prises en compte. Le fait d’avoir ou non un enfant est estimé à partir de régressions logistiques modélisant l’arrivée d’une première naissance jusqu’à la fin de la vie reproductive. Les personnes qui forment un premier couple plus tard ayant moins de temps pour concevoir que les autres, l’analyse se base aussi sur des fenêtres d’observation de durée identique de deux et cinq ans suivant l’entrée en union cohabitante. De ce fait, ceux qui forment un couple à 40 ans (âge le plus tardif ici) ont 45 ans à la fin de la période d’observation.
19 Le calendrier de la première naissance à partir de la première mise en couple, que celle-ci ait eu lieu dans cette union ou plus tard, est étudié à partir de modèles paramétriques de durée en temps discret avec une spécification log-normale parmi les personnes qui ont eu un premier enfant [5]. Sélectionner uniquement les personnes qui ont eu leur premier enfant permet d’obtenir des coefficients qui représentent la durée, sans être influencés par la survenue ou non d’une première naissance. Ces modèles permettent aussi de tenir compte de caractéristiques qui varient avec le temps, particulièrement la situation de couple.
20 Les modèles estiment l’association entre les caractéristiques de la première union du ou de la répondant·e, et la première naissance, en lien avec les variables décrites dans la revue de littérature. Sont pris en compte l’âge à la formation du premier couple, la situation vis-à-vis des études et de l’emploi des deux conjoints lors de leur rencontre (l’information n’est pas disponible au début de la cohabitation), le statut parental du ou de la conjoint·e (avoir déjà des enfants), la différence d’âge entre conjoint·es, la durée écoulée entre le début de la relation et la cohabitation, et le statut de l’union cohabitante à sa formation (mariage direct ou non). Le mariage direct peut être lié à des valeurs familiales plus traditionnelles, de même que la pratique religieuse également prise en compte. Les modèles intègrent aussi l’année de naissance des individus et l’origine sociale (catégorie socioprofessionnelle du père) afin d’envisager d’éventuels effets de génération et de contrôler la possible transmission intergénérationnelle de préférences relatives à la famille.
21 Dans les analyses de durée, pour tenir compte des ruptures d’union, les variables sont indépendantes du temps, sauf la vie en couple qui peut varier d’une année à l’autre. Les modèles utilisés ne considèrent pas les caractéristiques inobservées pouvant influencer à la fois les comportements de mise en couple et de fécondité. Ces possibles effets de sélection sont discutés en conclusion.
III. Analyse descriptive de l’entrée en parentalité selon l’âge à la formation du premier couple cohabitant
1. Des transitions vers la parentalité moins fréquentes lorsque l’âge à la première cohabitation est tardif
22 Selon le premier constat, l’analyse descriptive montre que les transitions vers la maternité et la paternité diminuent avec l’avancement de l’âge à la mise en couple cohabitante (figures 1A et 1C, surface grisée), en particulier après 27 ans pour les hommes. Parmi les femmes qui forment une première union entre 32 et 40 ans, 65 % d’entre elles ont un enfant, contre 96 % de celles qui se sont mises en couple avant 20 ans. Les femmes qui forment une première union tardivement sont plus nombreuses à être sans enfant en fin de vie reproductive. Les proportions pour les hommes sont de 73 % contre 92 % aux mêmes âges, et sont donc moins contrastées. D’après des estimations du risque de stérilité par âge des femmes sans enfant, plus de 96 % d’entre elles pourraient avoir des enfants à 20 ans, 88 % à 32 ans, 83 % à 35 ans et 70 % à 40 ans (Toulemon, 2006). On peut donc considérer que parmi les femmes les plus jeunes à la première mise en couple cohabitante des générations 1948-1970, presque toutes celles qui n’étaient pas stériles ont eu un enfant au cours de leur vie féconde. En revanche, aux âges plus élevés, même en tenant compte d’un certain délai entre la mise en couple et les premières tentatives de conception, la proportion de femmes qui ont des enfants est toujours en deçà de ce que les seules capacités biologiques laisseraient attendre. D’autres raisons peuvent expliquer cette baisse : caractéristiques sociales, moindre désir d’enfant, conjoint déjà parent par exemple.
Proportions de premières naissances par durée écoulée entre la première cohabitation et une éventuelle première naissance, selon l’âge à la cohabitation
Proportions de premières naissances par durée écoulée entre la première cohabitation et une éventuelle première naissance, selon l’âge à la cohabitation
23 Si les transitions vers la parentalité au cours de la vie reproductive diminuent avec l’âge à la mise en couple, le constat de ce déclin est toutefois moins marqué dans les premières années suivant la formation de l’union cohabitante. Pour les femmes, au cours des deux ans suivant la mise en couple, les premières naissances semblent même avoir lieu un peu plus souvent suite à une union formée à 32-40 ans qu’à 28-31 ans (figure 1A), mais cette différence n’est pas significative (section suivante). Pour les hommes, on n’observe pas de diminution des transitions vers une première naissance avec l’âge dans les 3 à 5 années suivant la mise en couple. La survenue d’une naissance augmente pour les hommes qui ont formé un premier couple avant 24 ans (figure 1C), puis les courbes sont presque plates. L’âge ne semble donc pas jouer un grand rôle sur le fait de devenir père dans les cinq premières années qui suivent l’union.
24 Deux mécanismes peuvent expliquer ces différents constats, selon que l’on estime l’occurrence des naissances dans les premières années suivant la mise en couple ou à la fin de la vie reproductive. D’une part, il est possible qu’une partie des personnes qui forment un couple plus tard ne désirent pas d’enfant. D’autre part, les individus entrant en cohabitation à des âges plus élevés sont plus souvent confrontés à des limites biologiques, alors que les plus jeunes peuvent reporter une première naissance au-delà des cinq ans après la formation de la première union.
25 Si l’on s’intéresse uniquement aux personnes ayant eu un enfant, on note que pour les pères, la proportion des naissances qui ont lieu trois à cinq années après la première mise en couple augmente nettement avec l’âge à la formation de l’union. Aux durées plus faibles (0 à 2 ans), on n’observe une accélération significative qu’entre 27 et 32 ans (figure 1D). Pour les mères, les proportions de naissances dans les trois à cinq ans après la mise en couple cohabitant augmentent aussi graduellement avec l’âge. À des durées courtes, les proportions de naissances diminuent jusqu’à 27 ans, et augmentent ensuite à des âges plus élevés (figure 1B). Après 30 ans, il semble que les hommes et les femmes qui désirent avoir un enfant s’empressent de concevoir.
26 Il est à noter que ces proportions ont été calculées sans tenir compte des ruptures d’union, car on s’intéresse à la survenue des premières naissances et à leur calendrier depuis le début du parcours conjugal. Pour rappel, dans les générations étudiées, la très grande majorité des naissances a eu lieu durant la première union cohabitante déclarée. Ces proportions de premières naissances par durée écoulée depuis la mise en couple ont aussi été calculées pour les couples non rompus, à partir de tables de « survie » des unions [6] (figure annexe A.1) et montrent des tendances comparables. Si l’on tient compte de la séparation, la faible proportion de naissances qui suivent la mise en couple disparaît chez les hommes de moins de 20 ans. Cela suggère que la rupture reporte l’occurrence d’une naissance au-delà des cinq ans après la formation de la première union, plus souvent aux âges jeunes. Cette exception mise à part, que l’on tienne compte ou non des ruptures, les conclusions de l’analyse descriptive sont similaires.
2. Première naissance après l’entrée en première cohabitation selon l’écart d’âge avec le ou la partenaire
27 Outre l’âge à la première cohabitation, la probabilité d’avoir un enfant dépend de l’âge du ou de la partenaire. L’âge de l’homme comme celui de la femme semblent contraindre l’entrée en parentalité et jouer sur l’accélération d’une première naissance. Cela est-il d’autant plus le cas lorsque l’âge est également tardif pour le ou la partenaire, et à l’inverse moins le cas lorsque les individus sont en couple avec une personne plus jeune ou du même âge qu’eux ? Cela a-t-il les mêmes conséquences pour les hommes et pour les femmes ? La figure 2 présente les mêmes analyses que précédemment, mais selon la différence entre l’âge de l’homme (qu’il soit le répondant ou le conjoint) et celui de la femme.
Proportions de premières naissances par durée écoulée entre la première cohabitation et une éventuelle première naissance, selon l’âge à la cohabitation et la différence d’âge entre conjoints
Proportions de premières naissances par durée écoulée entre la première cohabitation et une éventuelle première naissance, selon l’âge à la cohabitation et la différence d’âge entre conjoints
28 Lorsque l’écart d’âge est peu élevé entre les conjoints ou que la femme est plus âgée, les courbes représentant la survenue d’une première naissance jusqu’à cinq ans après la formation de l’union ont des formes relativement comparables pour les hommes et les femmes (figures 2A et 2C) : elles sont plates puis diminuent à partir de 32 ans. Dans ce type de couples, les hommes et les femmes semblent donc avoir des comportements de fécondité par âge proches. En revanche, avoir un conjoint plus âgé d’au moins trois ans pour les femmes correspond à une forte diminution des transitions vers la maternité avec l’âge à la mise en couple (figure 2B). Cela pourrait s’expliquer par l’augmentation avec l’âge de la probabilité de mise en couple avec un conjoint ayant déjà des enfants (Goldscheider et al., 2009), ce qui pourrait correspondre à (ou entraîner) un moindre désir d’enfant au sein du couple. À l’inverse, pour les hommes en union avec une femme plus jeune, la proportion de naissances dans les cinq ans augmente avec l’âge (figure 2D). En outre, les hommes formant une union après l’âge de 32 ans avec une partenaire plus jeune qu’eux ont plus souvent des enfants que ceux ayant une conjointe d’âge proche. De fait, plus les hommes forment leur premier couple tardivement (figure annexe A.2), plus ils le font avec une conjointe en moyenne plus jeune (tandis que les femmes ont tendance à se mettre en couple avec un homme d’âge proche). Il est aussi possible que ceux qui se mettent en couple tardivement avec une femme d’un âge avoisinant le leur aient des désirs de fécondité moindres que ceux en couple avec une conjointe plus jeune, et qu’une conjointe plus âgée ait un moindre attrait pour la parentalité ou ait déjà des enfants et n’en souhaite plus.
29 L’ensemble des analyses descriptives montrent que l’âge de la femme et celui de l’homme à la première cohabitation jouent sur l’occurrence des premières naissances et sur le calendrier des transitions vers la parentalité. Certains résultats peuvent refléter des situations conjugales plus fréquentes à ces âges (présence d’enfants du conjoint par exemple) ou des caractéristiques individuelles. Ces questions sont étudiées dans les parties suivantes, avec des analyses multivariées contrôlant les différentes caractéristiques, afin d’évaluer si le lien observé persiste entre l’âge et les naissances.
IV. Rôle de l’âge et autres caractéristiques dans la survenue d’une première naissance après la première cohabitation
30 La survenue d’une première naissance selon l’âge à la première union cohabitante est estimée à partir de modèles de régressions logistiques. L’analyse descriptive montre que l’infécondité définitive augmente avec l’âge à la première cohabitation. Ce constat demeure lorsqu’on tient compte d’autres caractéristiques (tableau 2). Le fait d’être en études plutôt qu’en emploi, au moment de la rencontre, réduit les chances d’avoir un premier enfant après l’entrée en cohabitation, mais ces associations ne sont significatives que pour les conjoints des femmes répondantes. Cela peut refléter le fait que les couples reportent l’entrée en parentalité dans l’attente de stabilité professionnelle et financière, et en particulier concernant la situation de l’homme – héritage du modèle selon lequel il est le principal pourvoyeur de ressources dans la famille.
Estimation de la survenue d’une première naissance sur l’ensemble de la vie reproductive parmi les personnes qui ont formé une première union, hommes et femmes (modèles logistiques)
Estimation de la survenue d’une première naissance sur l’ensemble de la vie reproductive parmi les personnes qui ont formé une première union, hommes et femmes (modèles logistiques)
31 La durée entre le début de la relation et celui de la cohabitation n’est pas significativement associée à l’arrivée d’une première naissance. En revanche, le fait que le conjoint soit plus âgé d’au moins trois ans réduit les chances d’avoir un premier enfant pour les femmes, tandis que le fait d’être plus âgé que sa première partenaire augmente les chances d’avoir un premier enfant pour les hommes. Avoir un conjoint qui est déjà parent au moment de la mise en couple réduit les chances d’avoir un premier enfant, mais n’est significatif que pour les hommes. Cela peut s’expliquer par l’absence de désir d’un autre enfant, en particulier lorsque la partenaire est déjà mère, parce que les hommes s’accommodent du statut de beau-père et ne souhaitent pas d’enfant, ou parce que ces unions sont plus souvent rompues. Par ailleurs, en cas de mariage direct, les transitions vers la maternité et la paternité sont significativement plus fréquentes. L’influence de cette variable peut être le reflet de valeurs plus traditionnelles et d’un plus fort attrait pour la famille. Enfin, les caractéristiques individuelles incluses dans les modèles (la pratique religieuse, l’origine sociale et l’année de naissance) ne sont pas significativement associées à l’arrivée d’un premier enfant.
32 Ces modèles montrent que l’augmentation de l’âge à la première cohabitation est négativement associée à l’arrivée d’une naissance pour les hommes et pour les femmes, ce qui persiste une fois que l’on tient compte de caractéristiques des individus ou de leurs premières unions. En revanche, dans l’analyse descriptive, en se limitant aux premières années suivant la mise en couple, les proportions de personnes devenant parents sont relativement comparables entre 24 et 40 ans. Cela se vérifie à travers des modèles logistiques estimant l’arrivée d’une première naissance dans les deux ans et dans les cinq ans après la mise en couple. Sans et avec contrôles, le lien entre l’âge à la première cohabitation et l’arrivée d’une première naissance dans ces périodes n’est significatif qu’à de jeunes âges (avant 20 ans), les estimations sont presque nulles et varient peu avec l’ajout de variables aux modèles (figure 3). Autrement dit, les personnes formant une union à 32-40 ans n’ont pas significativement plus ou moins de chances d’avoir un premier enfant dans les deux et cinq ans après le début de la cohabitation que celles formant un premier couple à 24-27 ans. Au total, le constat selon lequel les naissances sont plus rares à mesure que l’âge à la première cohabitation augmente n’est pas perceptible en début d’union.
Association entre l’âge à la première union cohabitante et la survenue d’une première naissance dans les deux ans et cinq ans suivant la cohabitation (modèles logistiques)
Association entre l’âge à la première union cohabitante et la survenue d’une première naissance dans les deux ans et cinq ans suivant la cohabitation (modèles logistiques)
V. Rôle de l’âge et autres caractéristiques dans le calendrier d’entrée en parentalité après la première cohabitation
33 Il s’agit de savoir si l’âge est un facteur significativement lié au calendrier d’arrivée d’une première naissance après la première mise en couple cohabitante, en utilisant des modèles de durée log-normaux en temps discret parmi les personnes ayant eu un enfant au cours de leur vie reproductive. Les caractéristiques de l’individu ou de l’union font-elles varier la significativité et la valeur des estimations de l’âge à la cohabitation sur la durée écoulée jusqu’à une première naissance ? En d’autres termes, il s’agit de contrôler d’éventuels effets de composition au-delà de la relation observée à partir des résultats descriptifs.
34 Dans tous les modèles, l’âge à la première cohabitation est associé au calendrier de survenue de la première naissance, et les coefficients varient peu avec l’ajout de variables de contrôle pour les femmes et pour les hommes. Les futures mères qui entrent en cohabitation avant 24 ans attendent significativement plus de temps avant d’avoir leur premier enfant que celles dont la première union a lieu entre 24 et 27 ans (figure 4). Il en est de même pour les futurs pères formant une première union tôt (avant 20 ans). À l’inverse, les hommes et les femmes pour la première fois en couple cohabitant à 32-40 ans attendent moins de temps avant de devenir parents.
Association entre l’âge à la première cohabitation et la durée écoulée entre la cohabitation et la première naissance (modèles log-normaux)
Association entre l’âge à la première cohabitation et la durée écoulée entre la cohabitation et la première naissance (modèles log-normaux)
35 Concernant les autres caractéristiques prises en compte dans les modèles (tableau 3), le temps entre la première mise en couple et la naissance s’élève significativement lorsque les hommes sont en études, et lorsque le ou la conjoint·e des répondant∙es est en études. Les hommes qui attendent plus de temps entre le début de la relation et la cohabitation (deux ans ou plus) ont un premier enfant plus rapidement que les autres. Cela peut refléter que ces événements familiaux sont souvent engagés conjointement, particulièrement pour les hommes qui ont déjà plus tardé. La différence d’âge entre les conjoints et le statut parental du ou de la partenaire ne sont pas significativement associés au calendrier des premières naissances. En revanche, le fait que la cohabitation commence par un mariage est associé à une première naissance plus rapide (pour les hommes et pour les femmes), de même que la pratique religieuse (significatif pour les femmes uniquement). Après la première cohabitation, le fait d’être encore en couple plutôt que séparé à un moment donné réduit le temps jusqu’à l’entrée en parentalité. Cela signifie que le fait de connaître une rupture après la première cohabitation contribue à une entrée plus tardive en parentalité. Enfin, le coefficient de l’origine sociale n’est pas significatif, et on note une évolution entre générations, les plus récentes espaçant plus la mise en couple et la première naissance que les anciennes.
Estimation de la durée entre la première mise en couple et la première naissance, mères et pères (modèles log-normaux)
Estimation de la durée entre la première mise en couple et la première naissance, mères et pères (modèles log-normaux)
36 Ainsi, certaines caractéristiques de la première union ont une influence sur le rythme d’arrivée d’une première naissance. Elles n’ont toutefois que peu d’effet modérateur sur l’association entre l’âge en début de cohabitation et l’entrée en parentalité, puisqu’un âge avancé reste significativement associé à des transitions plus rapides vers la maternité et la paternité [7].
VI. Discussion et conclusion
37 Cet article s’intéresse à l’arrivée d’un premier enfant et à son calendrier en France, selon l’âge auquel les hommes et les femmes des générations 1948 à 1970 débutent leur trajectoire conjugale cohabitante. Les analyses descriptives montrent d’abord que les premières naissances, pour les hommes et pour les femmes, diminuent avec l’avancement de l’âge à la formation de la première union cohabitante. Elles montrent ensuite que, pour les personnes devenant parents, l’arrivée de la première naissance est d’autant plus rapide après la formation du premier couple que celle-ci a eu lieu tard, particulièrement à partir de 32 ans. Ces associations entre l’âge à la première mise en couple cohabitante et le calendrier des premières naissances, tout comme leur occurrence, tiennent peu aux caractéristiques des personnes, de ces unions et de leurs partenaires.
38 Pour expliquer ces résultats, si l’on émet d’abord l’hypothèse que l’âge à la formation de la première union ne dépend pas du désir d’enfant, cette accélération de l’entrée en parentalité pour les individus dont la mise en couple est plus tardive ne semble pas suffire à compenser le fait qu’ils disposent de moins de temps pour concevoir. En fin de vie reproductive, ils sont finalement plus nombreux à rester définitivement sans enfant. Toutefois, il est aussi possible qu’une partie plus importante des individus qui forment une première union à la trentaine ne désirent pas fonder une famille. La variation de l’infécondité définitive avec l’âge peut alors être expliquée par des effets de sélection selon lesquels les personnes qui se mettent en couple tôt seraient plus enclines à avoir des enfants, et à l’inverse celles qui entrent en cohabitation plus tard seraient plus enclines à rester infécondes. Autrement dit, se mettre pour la première fois en couple tardivement peut refléter un moindre désir d’avoir des enfants (Berrington, 2004) et plus largement un moindre attrait pour la vie familiale – à la fois pour la vie en couple et la parentalité (Baizán et al., 2003, 2004). On ne dispose toutefois pas d’information sur les intentions de fécondité à la formation de l’union pour évaluer dans quelle mesure l’une ou l’autre de ces explications prévaut.
39 L’analyse cherchait aussi à tenir compte de processus de sélection à partir de caractéristiques observables, comme la pratique religieuse, reflet de valeurs familiales plus traditionnelles, ou le fait d’entrer en cohabitation par le mariage. Les mariages directs sont de fait plus souvent féconds et plus rapidement que des unions initiées hors mariage. Cependant, la prise en compte du mariage direct ou de la pratique religieuse ne modère que peu le lien entre l’âge et la fécondité, et les interactions avec l’âge ne sont pas significatives (non montré), ce qui suggère que ces variables ont la même influence à tous les moments de la vie.
40 On aurait par ailleurs pu s’attendre à ce que l’âge soit moins un facteur d’accélération pour les hommes, moins contraints socialement et biologiquement avant un certain âge à concevoir que les femmes (Dunson et al., 2002 ; Billari et al., 2011). Pourtant, les analyses suggèrent que l’âge est associé à l’accélération d’une première maternité et d’une première paternité. Cela peut être motivé par la perception de la pression du temps qui passe pour les femmes comme pour les hommes. Ces observations peuvent aussi résulter du fait que ces derniers adopteraient, plus que les femmes, des comportements de report de l’entrée en cohabitation jusqu’au moment où ils se sentent prêts à fonder une famille, d’où des durées plus courtes entre la première union et la naissance (Bessin et Levilain, 2012). L’âge à la cohabitation ne serait alors pas tant un facteur d’accélération de l’entrée en paternité que le reflet d’une remise à plus tard de l’ensemble des transitions vers la famille.
41 Des limites aux analyses présentées et des prolongements possibles sont néanmoins à souligner. Le rôle des ruptures d’union sur la probabilité d’avoir un enfant et sur le calendrier des naissances pourrait être approfondi. On ne distingue pas les premières naissances qui ont eu lieu dans une première union ou une suivante, le premier enfant restant un événement qui survient majoritairement au sein du premier couple cohabitant pour les générations étudiées. Une rupture peut notamment repousser l’arrivée d’une première naissance à des âges plus tardifs. Rompre une union peut aussi être lié à un moindre désir de fonder une famille, et le lien entre la fécondité et la séparation est d’autant plus difficile à saisir qu’avoir un enfant au sein d’une union diminue les probabilités de rupture (Lyngstad et Jalovaara, 2010). Si une séparation joue sur le calendrier des premières naissances, les tests menés et les contrôles introduits suggèrent néanmoins qu’en général, la fréquence des transitions vers la parentalité selon l’âge en début de cohabitation est peu influencée par les ruptures, à part à de jeunes âges chez les hommes.
42 Il serait également intéressant d’explorer plus en profondeur les comportements de fécondité selon l’ensemble des relations, et sans se limiter aux unions cohabitantes. On a par exemple constaté que les hommes qui attendent plus longtemps entre le début d’une relation et la cohabitation ont un enfant plus rapidement après avoir emménagé avec leur conjointe, ce qui renforce l’idée selon laquelle l’union devient corésidente lorsque les hommes se sentent « prêts » à devenir pères, tandis que former une première vie de couple cohabitante pour les femmes peut être souhaité indépendamment d’un éventuel projet d’enfant. Une étude intégrant les précédentes relations non cohabitantes ainsi que des informations sur l’importance accordée à la transition vers la cohabitation selon le sexe permettraient d’examiner ces hypothèses.
43 Enfin, si la littérature manque d’une attention particulière portée à l’âge comme variable pertinente pour expliquer les comportements de fécondité, l’analyse présentée ici pourrait aller plus loin avec un échantillon plus important. Il serait notamment intéressant de questionner les différences de fréquences et de calendriers des naissances selon le niveau de diplôme et de rendre compte du rôle de l’âge à l’union dans ces différences. En effet, les personnes les plus diplômées se mettent en couple et ont des enfants plus tard que les autres (Winkler-Dworak et Toulemon, 2007 ; Jalovaara et al., 2018). Dans quelle mesure le report de fécondité est-il lié au report de la mise en couple, par rapport à d’autres transitions telles que la fin des études et l’entrée sur le marché du travail ? De la même façon, de futures recherches pourraient interroger plus systématiquement les différences entre générations dans les analyses présentées. Comment le lien entre l’âge à la première union et l’occurrence des premières naissances a-t-il évolué ? Attend-on plus longtemps entre la première mise en couple et le premier enfant, notamment parce qu’on connaît plus de ruptures, ou qu’on souhaite profiter davantage de la vie à deux sans enfant ?
44 Malgré des approfondissements possibles, cette analyse centrée sur l’âge au début des trajectoires conjugales apporte des éléments de compréhension d’une éventuelle pression qui peut s’accentuer avec l’âge, pour les femmes mais aussi pour les hommes, malgré une moindre contrainte biologique et sociale pour ces derniers. Des travaux ont déjà évoqué l’existence d’un sentiment d’urgence à avoir un enfant pour les femmes à des âges tardifs lié à la diminution de leurs capacités à concevoir (Vialle et al., 2015). On peut alors se demander si, comme pour les femmes, une éventuelle pression est ressentie par les hommes en lien avec le déclin de leur fertilité lié à l’âge ou celui de leur conjointe, et si d’autres considérations jouent aussi, par exemple associées au fait de ne pas être « trop vieux » pour s’occuper d’un enfant en bas âge. Ce faisant, cet article contribue à une réflexion sur le rôle de l’âge dans la fécondité masculine, qui reste bien moins étudiée que la fécondité féminine.
Annexes
Intensités cumulées de premières naissances après la mise en couple (tables de « survie » des premières unions cohabitantes)
Intensités cumulées de premières naissances après la mise en couple (tables de « survie » des premières unions cohabitantes)
Âge moyen du ou de la partenaire selon l’âge du ou de la répondant·e à la formation de la première union cohabitante
Âge moyen du ou de la partenaire selon l’âge du ou de la répondant·e à la formation de la première union cohabitante
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Mots-clés éditeurs : âge, Épic, fécondité, France, première naissance, première union
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Date de mise en ligne : 19/12/2022
https://doi.org/10.3917/popu.2203.0439