James J. Heckman, Giving Kids a Fair Chance, Cambridge (Mass.), The MIT Press, Boston Review Books, 2013, 137 p.
- Par Lidia Panico
Pages 159 à 161
Citer cet article
- PANICO, Lidia,
- Panico, Lidia.
- Panico, L.
https://doi.org/10.3917/popu.1601.0159
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- Panico, Lidia.
- PANICO, Lidia,
https://doi.org/10.3917/popu.1601.0159
1Depuis le milieu des années 2000, James J. Heckman, prix Nobel d’économie, élabore une littérature décisive sur les tenants économiques de la petite enfance. Selon lui, nombre des inégalités que l’on observe actuellement aux États-Unis (qu’elles soient économiques, sociales ou relatives à la santé) trouvent leurs racines dans les premières années de la vie. Au vu de la forte transmission intergénérationnelle des avantages et désavantages aux États-Unis aujourd’hui, cela signifie que naître dans un foyer défavorisé « devient de plus en plus une fatalité » (p. 3). La petite enfance est ainsi la période décisive pour modifier les trajectoires défavorisées, car de nombreuses compétences cognitives et socio-affectives essentielles pour réussir à l’école et dans le monde du travail se développent pendant ces années. Dans la première partie de cet ouvrage, Heckman expose sa thèse sur la nécessité d’intervenir pendant la petite enfance pour briser le cercle vicieux que subissent les populations défavorisées. Ensuite, dix spécialistes de divers domaines, de l’économie à la génétique en passant par la sociologie, répondent à son principal argument, donnant ainsi une perspective interdisciplinaire à cet ouvrage consacré à un sujet politiquement très sensible, qui ne recueille pas toujours le consensus d’une spécialité à l’autre. C’est Heckman qui clôt l’ouvrage en répondant brièvement aux différents auteurs.
2Cet essai est une excellente introduction à l’approche d’Heckman sur la petite enfance. Son idée maîtresse est résumée dans la première partie du livre : une politique sociale peut combler le fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres, et ce type de politique doit tenir compte de trois grands acquis de la recherche : 1) les compétences « non cognitives » (comme la motivation, l’attention et la maîtrise de soi) sont tout aussi essentielles que les compétences cognitives, et elles permettent d’anticiper les conséquences sociales de la même manière ; 2) les compétences cognitives et non cognitives se développent très tôt dans la vie et une fois que des lacunes apparaissent, il est difficile d’y remédier ; 3) contrairement au déterminisme génétique, une intervention dès le début de la vie peut produire des résultats positifs et durables. Ces résultats positifs profitent certes aux jeunes enfants qui participent aux programmes d’éveil, mais aussi à leur famille et à leur communauté, car ces initiatives favorisent une main d’œuvre plus qualifiée, réduisant ainsi la nécessité de toucher des aides et de bénéficier des services sociaux, mais également le risque de grossesse à l’adolescence, le risque de rupture familiale, etc.
3Sur ce dernier aspect, une grande partie des travaux d’Heckman s’appuient notamment sur les études liées au projet Perry Preschool, qui font l’objet de nombreuses citations dans l’ouvrage. Le projet Perry Preschool est un programme intensif d’éveil dont 58 jeunes enfants noirs issus de familles à faibles revenus ont bénéficié à Ypsilanti, dans le Michigan, de 1962 à 1967. Pendant deux ans, ces enfants ont passé 2h30 par jour en classe tandis que le professeur s’est rendu chaque semaine chez la famille pendant 1h30. Ces enfants et un groupe témoin ont été suivis jusqu’à l’âge de 40 ans. Selon Heckman, le projet Perry Preschool donne systématiquement des résultats positifs pour les enfants qui y ont participé : si la hausse initiale du QI s’efface quatre ans après l’intervention, les effets positifs sur les compétences non cognitives et les conséquences sociales ont perduré. Les enfants concernés ont obtenu de meilleurs résultats scolaires, ils ont eu des revenus plus élevés à l’âge adulte et ils étaient moins susceptibles de toucher des aides sociales ou d’être incarcérés. Le programme Perry Preschool coûte cher, mais Heckman estime que son rendement (le retour annuel par dollar dépensé) est compris entre 6 % et 10 %.
4Heckman en tire un certain nombre de considérations pratiques : les initiatives doivent s’adresser aux enfants issus de « milieux défavorisés » ; elles doivent cibler à la fois les compétences cognitives et non cognitives ; elles doivent impliquer la participation d’organismes privés et publics afin de bénéficier de plusieurs perspectives ; les initiatives doivent être universelles pour éviter toute stigmatisation, mais prévoir un barème progressif du coût pour les familles fondé sur leurs revenus ; les programmes doivent tenir compte des obstacles susceptibles d’empêcher les parents de s’y conformer, comme les obstacles culturels.
5L’intérêt de cet ouvrage réside dans les critiques et les objections qui sont présentées directement après la thèse d’Heckman. En effet, dans la deuxième partie, plusieurs auteurs qui représentent diverses disciplines et perspectives analysent les idées d’Heckman. Un certain nombre de contre-arguments sont ainsi formulés. Mike Rose note que les propositions d’Heckman, à l’instar d’autres types d’interventions, ciblent un nombre accru de comportements des familles pauvres tout en négligeant la source de leur pauvreté – comme le manque de bons emplois et de logements à loyer modéré. Robin West fait tout d’abord valoir que le message d’Heckman ne tient pas compte de la dimension de genre, négligeant ainsi l’impact de ces initiatives sur la vie des femmes, mais aussi qu’il attribue les inégalités de développement chez l’enfant au manque d’attention maternelle, sans aborder les effets du manque d’attention paternelle et des pères absents sur la vie des enfants. Certains auteurs abordent des questions méthodologiques : pourquoi accorder tant d’importance aux résultats d’anciennes initiatives de petite ampleur qui ont des conclusions positives, tout en négligeant les résultats plus mitigées de programmes plus récents et de plus grande ampleur, comme Head Start ? Ces programmes limités et coûteux peuvent-ils être reproduits à plus grande échelle tout en préservant leur qualité et leurs effets positifs ? Avec quels moyens ? Enfin, des analystes comme Lelac Almagor notent que certains termes utilisés par Heckman, et leur sens sous-jacent, sont problématiques. Ainsi, Heckman affirme que la ressource rare dans les familles défavorisées n’est pas l’argent mais « l’amour et la parentalité », ce qui ne tient pas compte des obstacles socioéconomiques considérables auxquels les familles sont confrontées sur la durée.
6Tous les auteurs précisent néanmoins que Heckman met en lumière une lacune essentielle des politiques publiques et qu’il émet une proposition efficace contribuant au débat sur les moyens de réduire des inégalités en hausse. Cet ouvrage aborde certaines des questions les plus complexes de notre époque : comment définir l’origine des inégalités, déterminer dans quelle mesure l’État et l’école doivent résoudre les problèmes sociaux, et enfin investir plus efficacement les ressources publiques.
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Date de mise en ligne : 01/07/2016
https://doi.org/10.3917/popu.1601.0159