Article de revue

Katharine Charsley, Transnational Pakistani Connections : Marrying “Back Home” [Rapports pakistanais transnationaux : se marier au pays], New York, Routledge, 2013, X-209 p.

Pages 176 à 179

Citer cet article


  • Sabir, A.
(2015). Katharine Charsley, Transnational Pakistani Connections : Marrying “Back Home” [Rapports pakistanais transnationaux : se marier au pays], New York, Routledge, 2013, X-209 p. Population, . 70(1), 176-179. https://doi.org/10.3917/popu.1501.0176.

  • Sabir, Abida.
« Katharine Charsley, Transnational Pakistani Connections : Marrying “Back Home” [Rapports pakistanais transnationaux : se marier au pays], New York, Routledge, 2013, X-209 p. ». Population, 2015/1 Vol. 70, 2015. p.176-179. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-population-2015-1-page-176?lang=fr.

  • SABIR, Abida,
2015. Katharine Charsley, Transnational Pakistani Connections : Marrying “Back Home” [Rapports pakistanais transnationaux : se marier au pays], New York, Routledge, 2013, X-209 p. Population, 2015/1 Vol. 70, p.176-179. DOI : 10.3917/popu.1501.0176. URL : https://shs.cairn.info/revue-population-2015-1-page-176?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/popu.1501.0176


Notes

  • [7]
    La mention du travail de Guarnizo sur les activités transnationales, dans le dernier paragraphe de la page 50, n’en cite ni l’année ni la référence.
  • [8]
    Il faut de corriger une erreur dans le dernier paragraphe de la page 129, lorsque l’auteure traduit lakh par « millier » ; 1 lakh est égal à cent mille (100 000) roupies pakistanaises.

1Une tendance dominante récemment observée en Europe de l’Ouest suggère que les descendants de migrants venus d’Asie du Sud retournent dans le pays d’origine de leurs parents pour y trouver un conjoint. Se marier au pays (marrying back home) est une des pratiques transnationales de la diaspora pakistanaise. De telles relations transnationales ont attiré l’attention des responsables européens des politiques migratoires, mais aussi celle de chercheurs. Katharine Charsley est l’une des très rares universitaires à s’être engagée dans la question souvent ignorée de savoir comment l’arrangement de mariages entre familles dont l’une ne réside plus dans son pays d’origine permet de conserver les liens transnationaux. Chargée de cours en sociologie à l’Université de Bristol, elle a abondamment travaillé sur le genre, la famille et les migrations, notamment celles liées au mariage. Son ouvrage, divisé en huit chapitres, est le fruit d’une enquête ethnographique menée à deux reprises dans le Penjab pakistanais et à Bristol (en 2000-2001 et en 2007-2008). Elle fournit un aperçu approfondi et très intéressant de l’arrangement de mariages transnationaux en se concentrant sur la question des risques, de la confiance et des sentiments, ainsi que sur les récits, jusque-là ignorés, du malheur de certains maris venus rejoindre leur (future) épouse. Outre la simple description des stratégies déployées pour trouver un conjoint par-delà les frontières, les motivations et la dimension comportementale des sentiments occupent une place centrale dans l’interprétation proposée par K. Charsley des récits de vie des personnes qu’elle a interrogées.

2Au début de l’introduction, l’auteure offre une synthèse concise et précise des mariages transnationaux en Europe, avant de se concentrer sur la communauté ethnique pakistanaise. Elle décrit la manière dont les Pakistanais ont migré au Royaume-Uni et revient sur les politiques migratoires alors en vigueur au Pakistan, au Royaume-Uni et en Europe. La deuxième partie de l’introduction énumère les différentes caractéristiques sociales et démographiques des Pakistanais de Bristol. L’auteure évoque également ses expériences de terrain et les difficultés qu’elle y a rencontrées.

3Le premier chapitre, intitulé « Mariage », restitue minutieusement les cérémonies auxquelles l’auteure a pu assister sur ses deux terrains. Un mariage pakistanais typique s’étale habituellement sur trois journées : le jour du henné (Mehndi), le jour du mariage (Barat) et le jour de la fête de mariage (Walima). Néanmoins, l’auteure a aussi documenté en détail les singularités des mariages atypiques, qui sont attribuables à des facteurs tels que la différence de statut socioéconomique, l’origine géographique particulière des participants et l’influence des innovations technologiques. L’auteure montre également en quoi les idéologies relatives au genre différencient les rituels matrimoniaux et comment ces idéologies sont directement liées ou pas à l’honneur de la famille. Le lecteur se demande cependant plusieurs fois, à mesure qu’il découvre l’explication tripartite (religieuse, traditionnelle et moderne) proposée par les enquêtés et reprise à son compte par K. Charsley, ce que la religion dit vraiment des rituels nuptiaux.

4Le deuxième chapitre passe brièvement en revue la littérature existante sur les liens transnationaux de la diaspora pakistanaise. Ce passage des minorités ethniques à une perspective transnationale est l’occasion de discuter des difficultés méthodologiques de la recherche. Pour cerner les divers degrés d’engagement transnational, à la fois symbolique et pratique, que l’on observe d’une génération à l’autre, des récits tirés d’entretiens sont proposés tout au long du chapitre. L’auteure décrit certains traits comportementaux intéressants mais parfois difficiles à interpréter. Par exemple, le passage d’un code comportemental à un autre constitue une stratégie permettant d’éviter les situations conflictuelles lorsque les attentes culturelles sont dichotomiques (au Royaume-Uni). Lors de visites au Pakistan, leur manque de capital culturel peut défavoriser les jeunes descendants de Pakistanais britanniques. Aux yeux de K. Charsley, l’identité et le pouvoir se négocient sur une base transnationale. Si tel est le cas, on peut se demander si la possession d’un statut national particulier, comme le fait d’« être Anglais » ou d’« être Pakistanais », (re)produit une quelconque hiérarchie de domination  [7].

5Au Pakistan, les moyens de trouver un parti sont variés : le plus sûr consiste à s’en remettre aux proches et aux amis intimes de la famille. Le troisième chapitre, Zarurat rishta (établir et maintenir des relations), explore dans le détail les caractéristiques attendues des partenaires et la manière dont elles sont recherchées. La stratégie et les sentiments jouent conjointement un rôle important tout au long du processus de sélection du partenaire. En Urdu, le mot rishta possède de nombreuses connotations qui varient selon les contextes. Il peut signifier une demande en mariage, l’existence de liens de sang ou la constitution de nouveaux liens entre deux familles. La lecture de l’analyse exhaustive du concept de rishta procure un réel plaisir.

6Par comparaison avec les sociétés sud-asiatiques voisines, les mariages entre parents proches (de préférence avec des cousins paternels ou maternels) sont une spécificité des schémas nuptiaux pakistanais. L’auteure analyse cependant la préférence pour les mariages entre parents sous une perspective différente qui n’en est pas moins intéressante. Le quatrième chapitre examine, en effet, en quoi les mariages entre parents proches réduisent et/ou (re)produisent les risques potentiels liés aux mariages transnationaux. Si les risques varient en amplitude et en nature – depuis l’échelle individuelle jusqu’à celle des structures –, c’est aussi le cas des stratégies mises en place pour y faire face. Les mariages « au pays » entre proches parents sont ainsi préférés aux autres options possibles, comme se marier au sein ou en dehors de la communauté locale pakistanaise dans le pays d’accueil.

7Le contrat nikkah fait partie intégrante du mariage civil et religieux qui permet au couple de commencer sa vie conjugale. Il est ordinairement signé le jour du mariage, et la mariée est supposée rejoindre (rukhsati) le foyer de son mari le jour même. Dans les mariages transnationaux, cependant, le départ est retardé en raison de certains facteurs décrits dans le cinquième chapitre. La coexistence de plusieurs cadres légaux entraîne, d’un côté, des variations dans les rituels et les comportements maritaux, et elle rallonge, de l’autre, la période séparant le nikkah du rukhsati ; autrement dit, la cérémonie du départ de la mariée n’est pas célébrée et le mariage n’est pas consommé. La restitution d’entretiens nous fait découvrir que la motivation qui sous-tend l’allongement du processus de mariage est une stratégie supplémentaire pour protéger tout particulièrement les épouses pakistano-britanniques des risques potentiels et des dangers inconnus que suscite le rukhsati. L’auteure offre un bref aperçu des législations sur la protection des femmes dans le cadre marital en y incluant le concept religieux de mahr, sans restituer cependant le sens qu’en donne l’islam. Les individus interprètent souvent les pratiques et les concepts religieux en fonction des circonstances et de leur capital en matière de savoir religieux. De telles interprétations ne correspondent pas nécessairement au sens originel des enseignements religieux, que l’auteure aurait gagné à rappeler afin de contextualiser cette interprétation culturelle de la religion  [8].

8Le récit que donne une femme handicapée physique (nommée Yasmin) de la manière dont son mariage a été décidé et des circonstances de sa dissolution, court tout au long du sixième chapitre. Celui-ci est consacré aux « intérêts divergents » : comment un réseau de relations est tissé à nouveaux frais au sein d’un baradari (parentèle) par le biais d’un mariage ; comment et pourquoi un baradari fait en sorte de sauver ce mariage et par conséquent l’izzat (honneur) du baradari, et, si les différends ne sont pas résolus, comment la dissolution du mariage peut alors créer des désaccords au sein du réseau que représente le baradari. Tels sont les principaux problèmes mis en lumière par des exemples classiques d’intérêts divergents au sein d’un mariage entre celui qui est d’« ici » et celui qui vient de « là-bas ». S’appuyant sur une analyse du terme izzat, K. Charsley invite de manière très convaincante à repenser les rapports entre honneur et sentiments. Il aurait fallu cependant une analyse multidimensionnelle pour bien saisir l’interaction triangulaire qui associe un troisième terme, la « responsabilité », à l’explication duale proposée par K. Charsley des « sentiments » et de l’« honneur ». Les responsabilités diffèrent par leur nature et par leur durée ; elles ont un effet sur le développement des sentiments et en sont affectées en retour. En même temps, ces responsabilités sont liées à l’honneur de l’individu, de la famille et du baradari.

9Les constructions subjectives de l’image du tyran suspicieux et froid qui épouse une Pakistano-britannique uniquement pour avoir des livres sterling et la nationalité britannique sont déconstruites par les maris « importés », dans le septième chapitre. Dans la continuité des chapitres précédents, la prise en compte des sentiments vient colorer le récit ; car il existe également des « expériences positives », précise l’auteure, et il est important de les comprendre aussi. Les gendres et les maris importés peuvent souffrir de leur incompétence professionnelle dans leur nouvel environnement, de conflits entre leur travail et leur vie personnelle, du déclassement, des configurations genrées du pouvoir et d’un sentiment d’égarement. Un tel mariage ne renverse pas seulement la norme du rukhsati aussitôt que le marié quitte son foyer pour rejoindre sa femme et sa belle-famille, mais il donne en outre à ce dernier l’impression d’être ghar damad (gendre cohabitant avec sa belle-famille), ce qui est interprété comme une disgrâce et une irresponsabilité dans le schéma patriarcal pakistanais.

10Les mariages transnationaux sont assimilés à des mariages forcés quand les parents décident de les arranger contre les vœux de leurs enfants ayant grandi dans des pays occidentaux. Si certains mariages tournent au cauchemar, le dernier chapitre essaie d’« équilibrer le tableau » en esquissant quelques histoires heureuses de mariages transnationaux.

11Le mariage transnational soulève des problèmes très divers qui sont analysables aux niveaux micro (l’individu et sa famille), méso (la structure de parenté) et macro (l’État-nation). Ce genre de mariage satisfait les attentes de la structure de parenté en entretenant les liens transnationaux. Il permet de nouer des relations entre parents résidant dans deux pays différents. Il peut constituer une manière pour le descendant d’un immigré de préserver son identité d’origine. En analysant aussi les sentiments, cet ouvrage présente un angle différent de recherche ethnographique sur les relations conjugales au sein des communautés d’immigrants pakistanais vivant dans le pays de leurs anciens colonisateurs. La véritable habileté de K. Charsley réside ici dans sa manière très accessible d’illustrer l’enjeu difficile et souvent mal compris que représente la construction ad hoc des subjectivités transnationales : comment les couples mariés interprètent leur mariage en tant que l’un des événements les plus importants de leur vie. Au Pakistan, le mariage est considéré comme une alliance entre deux familles plutôt que comme la simple union de deux personnes ; la manière dont les parents de chaque partie interprètent de tels mariages semblerait immédiatement compréhensible. Ceci étant, comme nous savons que les décisions de se marier sont énormément influencées par les parents et le groupe de parenté proche, il pourrait être utile de comprendre aussi comment la décision de se marier est prise collectivement. Et il en est de même pour les qualités que les beaux-parents attendent de leur beau-fils ou de leur belle-fille et la manière dont les parents et les enfants, de chaque côté, négocient et/ou interagissent durant le processus de sélection d’un conjoint et d’arrangement d’un mariage.


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Date de mise en ligne : 02/07/2015

https://doi.org/10.3917/popu.1501.0176