Article de revue

Bibliographie critique

Pages 645 à 671

Citer cet article


  • Lessault, D.
(2009). Bibliographie critique. Population, . 64(3), 645-671. https://doi.org/10.3917/popu.903.0645.

  • Lessault, David.
« Bibliographie critique ». Population, 2009/3 Vol. 64, 2009. p.645-671. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-population-2009-3-page-645?lang=fr.

  • LESSAULT, David,
2009. Bibliographie critique. Population, 2009/3 Vol. 64, p.645-671. DOI : 10.3917/popu.903.0645. URL : https://shs.cairn.info/revue-population-2009-3-page-645?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/popu.903.0645


Population et démographie en Afrique (2006-2008)

1Responsable de la rubrique Kamel Kateb

2Avec le concours de Dominique Diguet du service de la documentation de l’Ined

Benoît Ferry (dir.), L’Afrique face à ses défis démographiques : un avenir incertain, Paris, AFD-CEPED-Karthala, 2007, 379 p.

3D’après les dernières estimations des Nations unies, environ une personne sur cinq vivra en Afrique sub-saharienne en 2050, alors que cette proportion s’établissait à une sur treize en 1960. Une meilleure maîtrise de cette croissance démographique rapide est un élément-clé pour s’engager sur la voie d’un développement durable. Cet objectif ne recevant pas tout l’intérêt scientifique et politique qu’il mérite, cet ouvrage coordonné par Benoît Ferry vise à replacer cette question au centre des débats sur le développement. Il analyse plus spécialement les interdépendances entre la démographie africaine – essentiellement appréhendée sous l’angle de la fécondité et de la santé de la reproduction –, et le sous-développement. Chaque chapitre présente l’intérêt de se conclure par une série de pistes pour la recherche.

4Dans un premier temps, Jean-Pierre Guengant livre un bon travail de synthèse des dynamiques démographiques récentes, tout en s’appuyant sur une perspective de long terme. Il rappelle d’abord qu’après les périodes esclavagiste et coloniale, la population de l’Afrique sub-saharienne a connu un formidable rattrapage, qui a rendu quelque peu obsolètes les craintes d’une Afrique sous-peuplée, ainsi que les réticences vis-à-vis des programmes de planification familiale. On assiste plutôt au maintien d’une croissance rapide et non maîtrisée qui s’inscrit dans un contexte fait de nombreuses incertitudes. L’auteur évoque notamment l’importance des enjeux associés à une urbanisation peu encadrée, aux recompositions des migrations intra-régionales et des émigrations vers l’Europe, ou à la crise sanitaire sans précédent qui affecte de nombreux pays de la région. Jean-Pierre Guengant propose ensuite une lecture détaillée du déclin inégal de la fécondité qui s’est amorcé depuis 1980. Il montre que la baisse de la fécondité n’a été rapide ou ancienne que dans un tiers des pays, qui ne représentaient que 20 % de la population sub-saharienne en 2005. Il rappelle ainsi qu’il existe plusieurs modèles de régulation de la fécondité épousant un découpage régional. Par exemple, le recours aux contraceptifs modernes reste marginal en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, il est plus élevé mais très inégalement réparti en Afrique de l’Est, alors qu’il est supérieur à 35 % en Afrique australe. Le recours aux contraceptifs évolue très lentement dans les deux premières régions, tandis qu’il progresse en Afrique australe et dans la plupart des pays d’Afrique de l’Est. La « révolution contraceptive » est donc très loin d’avoir atteint en Afrique sub-saharienne l’ampleur qu’elle a connue dans les autres régions en développement. En comparant les évolutions observées de la prévalence contraceptive avec celles supposées par les projections de populations des Nations unies, l’auteur insiste sur le fait que les baisses de fécondité pourraient être beaucoup moins rapides qu’attendues, notamment en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Il conclut en rappelant que dans la majorité des pays sub-sahariens, la transition démographique ne sera pas achevée à l’horizon 2050, et en mentionnant les nombreux défis que pose cette croissance rapide de la population.

5Dominique Tabutin, Bruno Schoumaker et Bruno Masquelier proposent ensuite une introduction aux tendances récentes de la mortalité africaine. Ils rappellent que les deux dernières décennies ont marqué un tournant important en matière de santé en Afrique sub-saharienne, caractérisé par un ralentissement sensible des progrès sanitaires, et même par une régression sur bien des points. Cette « panne de la transition sanitaire » se traduit globalement par un tassement des espérances de vie nationales, qui connaissaient pourtant, depuis les indépendances, une hausse continue (bien que moins rapide que dans les autres régions en développement). En certains lieux, la tendance s’est même inversée et la mortalité a connu de fortes reprises. Selon les statistiques disponibles, les progrès en matière d’espérance de vie sont stoppés à partir des années 1980 en Afrique de l’Ouest, une régression s’amorce en Afrique centrale et en Afrique de l’Est, tandis que l’Afrique australe voit son espérance de vie chuter de près de quinze ans en l’espace de vingt ans. Les auteurs mentionnent rapidement les différents facteurs qui concourent à cette situation : l’expansion du VIH, bien sûr, mais aussi la détérioration des systèmes de soins, la dégradation des conditions de vie, l’augmentation des coûts de la santé… Ils montrent que si la crise est particulièrement prononcée dans les pays où la prévalence du VIH est élevée, une série de pays continuent d’accumuler les progrès. Cela est notamment illustré à partir de la mortalité des enfants observée dans les enquêtes EDS. On assiste donc à une diversification croissante des niveaux de mortalité. Une forte hétérogénéité caractérise également les chances de survie au sein des différents pays, entre les groupes sociaux et les milieux d’habitat.

6Les trois chapitres suivants sont plus directement consacrés aux relations entre développement et démographie, à partir de trois clés d’entrée ; la demande d’enfants, les relations entre pauvreté et fécondité, ainsi que les interdépendances entre économie et variables démographiques.

7Dans un chapitre dont la lecture est rendue quelque peu ardue par la concision de l’écriture, Philippe Hugon évoque différentes interdépendances entre les dynamiques démographiques et les systèmes sanitaires et éducatifs. Il mentionne notamment les progrès quantitatifs en matière de scolarisation (opérés à des rythmes divers selon les régions), ainsi que les difficultés posées par la forte croissance démographique et la large base de la pyramide des âges africaine. L’auteur aborde également rapidement l’impact de la scolarisation sur la fécondité et la mortalité, puis les « effets de la santé sur les variables démographiques ». Les relations entre éducation, santé et démographie sont ensuite présentées dans les grandes lignes comme étant médiatisées par différents systèmes : les systèmes économiques, familiaux, culturels et politiques.

8Il est question dans le quatrième chapitre de l’un des principaux déterminants des fortes fécondités africaines : la demande d’enfants, un aspect paradoxalement peu étudié. De façon éclairante, Patrice Vimard et Raïmi Fassassi replacent d’abord sur le plan théorique la demande d’enfants dans l’ensemble des approches de la transition démographique, puis relèvent les spécificités africaines en la matière. Ils analysent les données disponibles pour dresser un tableau complet des niveaux enregistrés aujourd’hui et des tendances observées dans les dernières années. Ils soulignent notamment qu’en dépit d’une baisse sensible de la demande d’enfants, il n’existe pas de tendance nette traduisant un rapprochement des attentes de fécondité des femmes avec leur fécondité effective. Chez les femmes, la demande d’enfants reste plutôt inférieure à la fécondité du moment, alors que c’est l’inverse pour les hommes. Il apparaît également que le déclin de la fécondité s’accompagne d’abord d’une baisse de la demande d’enfants, avant de se poursuivre par une baisse de la fécondité non désirée.

9Dominique Tabutin explore, quant à lui, les relations entre pauvreté et fécondité. Il résume les principaux enseignements qui peuvent être dégagés sur ce sujet d’une littérature scientifique relativement récente, dans laquelle l’Afrique reste sous-représentée, et qui montre une grande diversité de situations. Dans l’ensemble, on n’observe pas en Afrique de « malthusianisme de pauvreté », comme c’est le cas en Amérique latine par exemple. En revanche, il est relativement clair à partir des enquêtes démographiques et de santé (EDS) que l’amélioration du niveau de vie conduit à une fécondité plus faible, à une pratique contraceptive plus forte et à un âge au mariage plus élevé. L’amélioration de la situation socio-économique des ménages ne s’accompagne toutefois d’une baisse de la fécondité qu’à partir de certains seuils, variables selon les pays et les stades atteints dans la transition démographique. On observe également une forte variabilité des situations nationales pour un même niveau de bien-être. Pour expliquer la forte fécondité des femmes pauvres, Dominique Tabutin rappelle l’importance des facteurs proches (notamment une activité sexuelle plus précoce, un âge au mariage plus faible, une surmortalité des enfants…) et des facteurs lointains (par exemple l’intégration d’une forte fécondité dans les stratégies familiales de survie…).
Enfin, un dernier chapitre est consacré à la sexualité et à la fécondité pré-maritale des jeunes, devenus aujourd’hui plus vulnérables sur le plan sanitaire et socio-économique. Gervais Beninguisse dresse un panorama des sources disponibles sur la question. Son état statistique des lieux souligne que les données restent partielles et déficientes. Elles permettent toutefois de mettre en évidence un relâchement des mécanismes familiaux et sociaux d’encadrement de la sexualité. Cela se traduit notamment par un allongement de la période d’exposition à la sexualité pré-maritale, par une prévalence élevée des comportements sexuels à risque, ou un recours plus fréquent à l’avortement non sécurisé.
Dans l’ensemble, les différentes contributions donnent à voir un sous-continent contrasté, de plus en plus hétérogène et engagé à des degrés divers dans une transition démographique encore timide. On peut peut-être regretter que les « défis démographiques » présentés aient essentiellement trait à la fécondité, à la planification familiale et à la santé de la reproduction. Mais cet ouvrage a le mérite de replacer l’accent sur l’importance d’une accélération de la transition démographique en Afrique sub-saharienne. De manière récurrente, les auteurs soulignent à cet égard le glissement récent des priorités institutionnelles vers la lutte contre la pauvreté et le VIH-sida, au détriment parfois de la planification familiale. Ainsi, Patrice Vimard rappelle, en conclusion, qu’en 2005, 3 % seulement des financements consacrés aux programmes de population étaient destinés aux activités de planification familiale, alors que 73 % de ces financements étaient orientés vers la lutte contre le VIH-sida.
Bruno Masquelier

Philippe Antoine(dir.), Les relations intergénérationnelles en Afrique : approche plurielle, Paris, Rencontres (collections du Ceped), 2007, 255 p.

10Dans cet ouvrage composé de 10 chapitres, les auteurs partent de l’idée que les relations entre générations sont un des révélateurs des transformations économiques et sociales dans les pays d’Afrique. Ils explorent plusieurs pistes de recherche. Comment évoluent les solidarités intergénérationnelles ? Y a-t-il eu un effritement des solidarités familiales ? Quel est le degré de contestation du pouvoir et de l’autorité des personnes âgées, notamment dans la transmission du patrimoine et dans les alliances matrimoniales ? Quelle est la nature des différents modes de résidence des personnes âgées ? Qui est à la charge de qui ? Quel est le degré d’autonomisation des jeunes générations ? Le rôle social des personnes âgées a-t-il connu une évolution ? Quels transferts sont opérés entre parents et enfants et dans quel sens ? Comment évoluent les rapports villes-campagnes notamment à la faveur des mouvements migratoires ?

11Pour répondre à ces questions, les auteurs s’appuient sur des enquêtes souvent menées sur des localités ou des zones certes restreintes, mais qui permettent des analyses comparatives entre régions de pays différents : les zones de Niakhar au Sénégal et de Montezo en Côte d’Ivoire, analysées par Céline Vandermeersch et Ekoué Kouevidjin ; un ensemble de 6 villages dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal, étudié par Jean-Luc Demonsant ; une enquête biographique de Valérie Golaz menée auprès de 638 ménages en milieu rural Gussi (sud-ouest du Kenya).

12Pour Kokou Vignikin dans ses « réflexions sur les évolutions en cours », la « détraditionnalisation » des pratiques de solidarité familiale entre générations que l’on observe en Afrique résulte de la généralisation de la pauvreté économique et de l’impact du VIH/sida sur les familles. Cette solidarité ne serait plus le fait du devoir que l’on doit aux aînés mais elle est de plus en plus déterminée par des stratégies de survie. Il émerge néanmoins d’autres mécanismes de solidarité, entre voisins, amis, membres d’une même communauté religieuse…

13Dans sa synthèse sur la place des personnes âgées dans sept capitales africaines (chapitre 2), Philippe Antoine met d’abord l’accent sur la décohabitation tardive des jeunes adultes déclassés sur le marché du travail qui sont dès lors dans l’incapacité d’acquérir une autonomie résidentielle. Demeurant dépendants de parents (55 ans et plus), ils vivent dans des familles élargies et nombreuses où il n’est pas rare de voir quatre générations cohabiter. Ces chefs de famille travaillent majoritairement dans le secteur informel et ne disposent d’aucune protection sociale. Plus l’âge s’élève, plus l’activité dans le secteur informel devient dominante : plus du tiers des personnes âgées de 70 à 74 ans continuent de travailler faute de pension de retraite. Les femmes âgées sont presque aussi nombreuses que les hommes à travailler, mais elles bénéficient beaucoup moins de pensions de retraite. Les personnes âgées prennent souvent en charge les jeunes générations, y compris lorsque celles-ci ont fondé leur propre famille. On est à l’encontre du schéma traditionnel africain. Mais ce n’est pas le cas partout : ainsi Nicolas Razafindratsima (chapitre 4) montre que le schéma traditionnel reste dominant à Madagascar : les transferts intergénérationnels concernent les deux tiers des ménages enquêtés en 1997, avec des flux qui vont essentiellement des enfants aux parents. Le devoir d’assistance des enfants à l’égard des parents prédomine, car les enfants constituent toujours à Madagascar une assurance vieillesse pour les parents.

14Véronique Hertrich et Marie Lesclingland (chapitre 6) analysent l’impact des migrations féminines sur les sociétés villageoises des Bwa dans le sud-est du Mali, dans le cadre notamment de la formation des couples. Elles soulignent leur caractère de « subversion de l’ordre social » qui donne la possibilité aux jeunes femmes de fixer la date de leur mariage. Les auteures mettent l’accent sur le rôle des migrations dans la redéfinition des rapports intergénérationnels dans la formation des nouveaux couples. Elles observent qu’il y a un net recul de l’autorité familiale dans la formation des couples et une prise en charge croissante du projet matrimonial par les intéressées. Dans le même ordre d’idées, Anne Attané (chapitre 7) insiste sur la remise en cause progressive du pouvoir des aînés masculins au Burkina Faso. La diversification des formes d’union s’y développe avec notamment l’extension des unions libres en milieu urbain. Les formes anciennes d’alliances matrimoniales coexistent avec les nouvelles formes d’union.

15Dans les sociétés africaines, la tutelle matrimoniale sur les cadets et les femmes de la famille n’est plus une nécessité incontournable pour accéder à des positions de notabilité. Ainsi selon Abdessamad Dialmy (chapitre 8), dans les sociétés maghrébines musulmanes, de rite malikite, cette tutelle est imposée par les juristes mais elle n’est plus liée à des normes sociales et n’est légitimée par aucun texte sacré. Au Maroc, féminisme d’État et féminisme associatif ont conjugué leurs efforts pour réformer la Moudawana (relèvement de l’âge au mariage et abolition de la tutelle matrimoniale), malgré une vive opposition des milieux conservateurs et religieux et leur réticence à l’application des nouvelles dispositions juridiques.
Dans tous les pays africains, les mécanismes économiques et sociaux en œuvre (urbanisation, migrations, scolarisation des femmes, etc.) tendent à distendre les relations traditionnelles qui reposaient sur la domination des générations anciennes et des aînés sur les femmes de la famille et les jeunes adultes. Mais comme le souligne Valérie Golaz dans son analyse du milieu rural Gussi au Kenya (chapitre 10), ces mutations s’opèrent plus ou moins rapidement selon les contextes économiques, sociaux et démographiques. Dans de nombreuses régions, le pouvoir décisionnel en matière matrimoniale, économique et politique est progressivement transféré aux jeunes générations.
Kamel Kateb

Marc Pilon et Kokou Vignikin, Ménages et familles en Afrique subsaharienne, Paris, Éditions des archives contemporaines-AUF (collection Savoirs francophones, Démographie et Développement, publications du Réseau de chercheurs Démographie), 2006, 132 p.

16Ce livre, qui se présente comme un « Que sais-je », a pour objectif de faire le point sur les structures et dynamiques familiales en Afrique au sud du Sahara. Il est avant tout une invitation aux démographes à revisiter les données existantes (recensement, enquêtes) insuffisamment analysées dans le domaine de la famille et il ouvre de nombreuses perspectives de recherche. L’ouvrage comporte quatre grands chapitres. Le premier fait quelques rappels historiques et théoriques liés à la famille et examine longuement les notions de famille et de ménage. Les auteurs discutent la notion de ménage qui, souvent définie par rapport aux membres résidents d’un ménage, présente de nombreuses lacunes et ne correspond pas à la réalité sociale. Mais outre que son application sur le terrain est assez simple, elle présente un certain nombre d’avantages. En effet les statistiques sur les ménages apportent un éclairage spécifique sur les dynamiques familiales et l’évolution de la composition des ménages. Le second chapitre donne un aperçu des apports de la démographie à la compréhension du ménage et de la famille et présente un certain nombre d’indicateurs. Les auteurs s’attachent ensuite à synthétiser les apports et limites de la démographie des ménages en Afrique subsaharienne. Ils abordent en particulier, et de façon approfondie, la question des femmes chefs de ménage et des enfants, y compris celle des enfants confiés. Le troisième chapitre décrit à grands traits les aspects généraux qui caractérisent les systèmes familiaux traditionnels en Afrique subsaharienne. Quant au dernier chapitre, il examine un certain nombre de facteurs qui ont influé et continuent d’influer sur les structures et les dynamiques à la fois des familles et des ménages africains.

17Le format de la collection (132 pages) ne s’y prêtait guère, mais on aurait souhaité en savoir davantage sur certains points, par exemple sur les questions que pose la famille polygame (la résidence des différents conjoints, la concurrence entre épouses, les rapports entre demi-frères et demi-sœurs, etc.), ou encore sur les relations entre religions et structures familiales.

18Cet ouvrage propose un bon état des connaissances sur la démographie de la famille et des ménages en Afrique subsaharienne. Il est accompagné d’une bibliographie pertinente pour qui veut approfondir la question. En Afrique comme ailleurs, la « théorie de la modernisation », qui prédisait une convergence universelle et linéaire du modèle de la famille traditionnelle étendue vers celui de la famille moderne nucléaire est largement remise en cause. Les auteurs donnent de nombreux exemples de la diversité et de la complexité des évolutions.
Philippe Antoine

Jean-Pierre Cassarino (dir.), Migrants de retour au Maghreb : réintégration et enjeux de développement : rapport général 2007, Florence, European University Institute, 2007, 162 p.

19L’effet potentiel des migrations de retour sur le développement du pays d’origine à travers les transferts de capitaux financiers, sociaux et humains est souvent souligné dans le discours public. Néanmoins, l’évidence empirique est limitée par le manque de données quantitatives, particulièrement dans le contexte africain. Une enquête sur les migrants de retour en Algérie, Tunisie et au Maroc a été menée en 2006 dans le cadre du projet MIREM (Migration de Retour au Maghreb : http://www.mirem.eu). Elle a produit des données originales permettant de mener des analyses approfondies sur les retours et de montrer la diversité des motivations des retours, l’impact des conditions contextuelles post-retour sur la réintégration du migrant dans le marché de travail, et le fait que le retour peut aussi être suivi par de nouveaux départs.

20Le rapport général d’enquête fournit des informations sur l’approche méthodologique, les objectifs clés ainsi que les résultats des premières analyses descriptives. Au total 992 migrants de retour ont été enquêtés entre septembre 2006 et janvier 2007, soit environ 330 dans chacun des trois pays. Les échantillons sont d’envergure régionale (quatre wilayas en Algérie, quatre régions au Maroc, huit gouvernorats en Tunisie). Selon la définition adoptée dans le projet, un migrant de retour est « […] une personne retournant vers le pays dont elle est ressortissante, au cours des dix dernières années, après avoir été un migrant international (à court ou long terme) dans un autre pays ». De plus, le retour peut être permanent ou temporaire, choisi ou contraint. Le questionnaire, inclus dans l’annexe du rapport, décrit l’expérience migratoire et le profil des migrants de retour selon six grands thèmes : les caractéristiques sociodémographiques, la situation professionnelle et le niveau de qualification, les ressources (capital social et capital financier), l’expérience migratoire avant le retour, le retour et les modes de réintégration, les perspectives et conditions post-retour. Un des apports importants de cette enquête c’est la collecte d’une information de nature rétrospective structurée en trois temps clés. Elle doit ainsi permettre une meilleure appréhension de la situation avant le départ, de la vie dans le principal pays d’immigration (la dernière destination), et du retour au pays d’origine. L’enquête met aussi l’accent sur des variables subjectives, telles que les intentions (par exemple de repartir de nouveau), les perceptions (de la situation financière, de la valeur de l’expérience acquise à l’étranger, etc.) et les opinions (la qualité des mesures prises par les autorités pour faciliter le retour, par exemple).

21Le premier chapitre définit le cadre général de l’enquête et expose les principales hypothèses de la recherche sur la réintégration du migrant de retour et sur les liens entre le retour et le développement. L’auteur met en avant une variable clé : la distinction entre le migrant qui a lui-même décidé du retour, et le migrant qui s’est vu imposer le retour d’une façon ou d’une autre (expulsion, manque de titres de séjours, ou fortes contraintes familiales.). Le premier a pu préparer son retour en mobilisant des ressources et en s’informant sur les conditions au pays d’origine, alors que le second rentre sans aucune préparation. Les migrants ayant choisi leur retour sont en général plus âgés, surreprésentés chez les couples mariés et généralement moins instruits. Ils retournent dans leur pays d’origine après un séjour plus long à l’étranger. Autre particularité, ils sont moins touchés par le chômage, non seulement dans le pays d’immigration, mais aussi dans leur pays d’origine après leur retour. Leur situation financière après le retour est souvent meilleure que celle des migrants « contraints » au retour. Les trois chapitres suivants présentent des résultats plus détaillés par pays et par thème. Cette distinction selon la nature du retour (choisi ou contraint) apparaît en filigrane des analyses et montre que la proportion des retours choisis dépasse de loin celle des retours forcés : 80 % en Algérie et en Tunisie, 70 % au Maroc.

22Cette étude apporte de nouveaux éclairages sur la dynamique des retours dans les pays du Maghreb, mais pose aussi quelques problèmes au lecteur. Par exemple, le choix de présenter les tableaux par pays rend la comparaison internationale malaisée, d’autant plus que les variables ne sont pas toujours tout à fait identiques. Par ailleurs, vu la taille assez restreinte des échantillons, il aurait été souhaitable de présenter de temps à autre les effectifs pour une meilleure interprétation des résultats. La partie méthodologique, assez courte, manque d’informations précises sur les stratégies d’échantillonnage ou les critères d’éligibilité retenus. On peut enfin discuter de la décision d’inclure uniquement des migrants retournés dans leur pays d’origine dans les dix années avant l’enquête : certes ce choix réduit les problèmes de mémoire dans les questions rétrospectives, mais elle exclut les individus dont les retours sont plus anciens. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage mérite d’être lu.
Cora Mezger

Michel Caraël et Judith Glynn (dir.), HIV, Resurgent Infections and Population Change in Africa, Dordrecht, Springer (International Studies in Population, vol. 6), 2007, 268 p.

23Le contexte sanitaire dans un bon nombre de régions ou de pays du Sud a évolué ces dernières décennies avec l’émergence et la recrudescence de maladies infectieuses et parasitaires, les plus préoccupantes étant le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme. L’objectif de cet ouvrage, qui fait suite à une conférence de l’UIESP (Union Internationale pour l’Étude Scientifique de la Population) sur ce thème, est de mieux comprendre les raisons pour lesquelles la région du monde la plus touchée, l’Afrique subsaharienne, reste en marge des progrès sanitaires. L’ouvrage porte sur les liens entre population, développement et maladies résurgentes. Introduit par France Meslé et Vladimir Shkolnikov, il comprend deux parties : la première est assez générale tandis que la seconde porte plus spécifiquement sur l’épidémie du VIH/sida.

24Dans la première partie, Kath Moser, David Leon et Vladimir Shkolnikov posent d’abord le contexte en mettant en évidence l’apparition, à la fin des années 1980, d’une divergence entre les pays dans les évolutions de mortalité, avec une rupture des progrès particulièrement sensible dans les pays africains. Leurs résultats révèlent la nécessité de mettre l’accent sur la réduction de la mortalité adulte dans les politiques de santé en Afrique subsaharienne. Geoffrey Garnett et John Lewis proposent ensuite un modèle formalisant le lien entre accroissement de la population et diffusion d’une maladie infectieuse. Ils évaluent notamment le risque d’épidémie associé à la densité des populations urbaines et à son extension via les migrations.

25Gilles Pison s’interroge sur la stagnation des progrès en matière de mortalité dans l’enfance observée dans les années 1990 au Sénégal qui n’est pas seulement liée au nouveau contexte sanitaire. En s’appuyant sur des suivis de population, l’auteur montre la difficulté, pour les services de santé publics, d’assurer un accès aux soins pérenne dans les zones rurales, visible par exemple dans les fluctuations du taux de couverture vaccinal. Andrew Githeko traite quant à lui de l’influence des changements climatiques sur le paludisme. Le réchauffement mais aussi l’instabilité croissante du climat ont des conséquences importantes sur cette infection qui peut toucher de manière épidémique des populations auparavant épargnées.

26Dans le chapitre suivant, Dominique Waltisperger et France Meslé reviennent sur la crise sanitaire que la population malgache a connue dans les années 1980. L’analyse des séries de causes de décès reconstituées pour la capitale leur permet de montrer, dans cette crise, le rôle des déficiences nutritionnelles mais aussi des maladies infectieuses et respiratoires. La lutte contre les infections ne peut être efficace sans sécurité alimentaire de la population. Mais dans un contexte de pauvreté, le contrôle des maladies infectieuses est coûteux et des choix sont nécessaires. En s’appuyant sur des cas concrets, Jean Brunet-Jailly propose une approche en termes de coût-efficacité pour évaluer les politiques de santé et prioriser les interventions, tout en tenant compte des problèmes éthiques.

27Michel Caraël et Judith Glynn introduisent la seconde partie par une revue très complète des facteurs de risque de transmission du VIH et une évaluation des politiques de prévention mises en place auprès des jeunes adultes. Ils présentent l’interaction qui existe entre les trois groupes de facteurs de risque – contextuels, sociaux et biologiques – et proposent de développer les interventions à d’autres niveaux (famille, communauté…) que celui de l’individu, la plupart des programmes étant en effet centrés sur les facteurs comportementaux. L’étude d’Emma Slaymaker et de Basia Zaba traite ainsi du couple marié qui est en Afrique le cadre de la plupart des infections. Les dernières enquêtes démographiques et de santé (EDS) menées en Zambie révèlent un recul des comportements sexuels à risque, moindre toutefois chez les personnes en couple. Au-delà de ces caractéristiques individuelles, les auteurs étudient l’évolution de la similarité des comportements entre conjoints. La part d’hommes remariés a notamment augmenté, modifiant ainsi les modèles de transmission du virus. Un autre facteur de diffusion du VIH, la mobilité, est traité par Richard Lalou, Victor Piché et Florence Waïtzenegger à partir d’une enquête spécifique menée au Sénégal. Ils montrent que malgré un niveau de connaissance similaire, les comportements varient selon le type de migration. Migrants internes et migrants internationaux ont en effet une perception différente du risque et de la façon dont ils sont – pensent être – considérés dans la communauté. Dans le chapitre suivant, Owen Mugurungi, Simon Gregsonet al. retracent l’histoire de l’épidémie du VIH/sida et de ses conséquences au Zimbabwe, un des pays les plus touchés au monde. Ils évoquent les raisons de la forte diffusion du virus à partir du milieu des années 1980 et les conséquences dramatiques de l’épidémie sur le plan démographique, social et économique. Avec un niveau de développement relativement élevé pour le continent en matière d’éducation et d’accès aux soins, il a pu être mis en place une réponse malgré tout assez rapide à l’extension de l’épidémie, dont les résultats sont visibles depuis la fin des années 1990.

28L’impact du VIH/sida sur la mortalité africaine nécessite de s’intéresser aux maladies associées. Ainsi, la mortalité par tuberculose aurait doublé depuis la fin des années 1980. D’après Judith Glynn, près d’un tiers de cette augmentation peut être directement imputé à l’épidémie de VIH/sida, mais bien davantage si on tient compte du caractère infectieux de la tuberculose et de sa diffusion au sein de la population générale. Les interventions sanitaires menées contre l’une de ces infections peuvent agir sur l’autre, ce qui conduit à devoir mener conjointement les luttes contre la tuberculose et le sida en Afrique. Sans entrer dans les causes détaillées de décès, Ian Timaeus propose par ailleurs de modéliser les tendances de la mortalité par âge et sexe affectées par l’épidémie de VIH/sida, en s’appuyant sur des données d’Afrique du Sud, du Zimbabwe et de la Namibie provenant de plusieurs sources. Les évolutions de la mortalité peuvent être décomposées selon les tendances de base et la surmortalité observée depuis l’apparition du sida. Malgré des différences entre pays, la construction d’un modèle simple appliqué à l’Afrique australe et orientale semble possible. Enfin dans un dernier chapitre, Jean-Paul Moatti et Bruno Ventelou cherchent à estimer l’impact économique de l’épidémie. Considérer le sida comme un choc endogène étant une approche réductrice, les auteurs proposent de tenir compte du lien complexe entre pauvreté et VIH/sida. Leur modèle de développement économique décrit les interactions qui subsistent à long terme entre capital économique, main-d’œuvre, capital humain et dépense publique.
Cet ouvrage s’adresse aux chercheurs et étudiants qui s’intéressent à la situation sanitaire en Afrique, épidémiologistes, démographes, économistes ou spécialistes de la santé publique. Il rassemble en effet des contributions variées selon le type de données utilisées (synthèse de travaux, sources classiques ou enquêtes spécifiques), l’approche adoptée (description, analyse, modélisation), le champ d’analyse (épidémiologie, démographie, économie) ou encore le sujet d’étude (facteurs causaux, évaluation des politiques de santé). L’hétérogénéité qui en découle rend quelque peu ardue la lecture de l’ensemble, mais l’ouvrage réunit des travaux scientifiques de haute qualité qui fournissent des informations précieuses sur la situation africaine et dégagent des éléments-clés sur l’état de santé de la population, les mécanismes en cause et les actions à mettre en place. L’ensemble montre l’ampleur des défis à relever.
Géraldine Duthé

Fatou Binetou Dial, Mariage et divorce à Dakar. Itinéraires féminins, Paris, Karthala-CREPOS, 2008, 200 p.

29Cet ouvrage propose une lecture sociologique du mariage et du divorce aujourd’hui à Dakar, analysés du point de vue des femmes. Il s’appuie sur les résultats d’une recherche sociodémographique orientée plus largement sur les transformations de la famille à Dakar, avec notamment une enquête menée en 2001 auprès de 546 ménages, au sein desquels 1 290 individus ont été interrogés avec un questionnaire biographique quantitatif. À partir des parcours matrimoniaux relevés lors de cette enquête, 50 individus (principalement des femmes) ont été sélectionnés pour des entretiens approfondis. La recherche présentée dans l’ouvrage s’appuie essentiellement sur ces entretiens, en utilisant les résultats de l’enquête ménage et de l’enquête biographique comme éléments de cadrage statistique.

30Fatou Binetou Dial commence par rappeler les grandes caractéristiques de la nuptialité à Dakar et au Sénégal et ses évolutions récentes : le mariage reste la norme pour un individu adulte, la sexualité hors mariage étant très mal tolérée, en particulier pour les femmes. Le mariage religieux a gardé la primauté sur le mariage civil. La religion musulmane, religion prédominante du pays, ne s’oppose pas à la séparation des conjoints, ni au remariage, même répétés. S’il existe peu de femmes divorcées à un moment donné, une lecture biographique permet de montrer que les ruptures conjugales sont fréquentes, en ville comme en zone rurale, mais rapidement suivies de remariage : beaucoup de femmes ont donc connu un divorce mais peu restent divorcées. Partant de cette observation, Fatou Binetou Dial explore les logiques autour du mariage (pourquoi et comment on se marie, les évolutions récentes en matière de nuptialité), puis les logiques qui régissent le divorce (comment et pourquoi on divorce), et enfin ce qui se passe après le divorce, en particulier pourquoi et comment on se remarie.

31Si beaucoup de travaux ont permis d’explorer les évolutions de la nuptialité en Afrique, on en trouve très peu sur le divorce. Cette lacune s’explique sans doute en partie par le faible poids quantitatif de la catégorie « divorcé(e)s » dans les systèmes classiques d’information : le mariage restant une norme sociale forte, on se remarie fréquemment après un divorce, et dès lors la part des « divorcés » observée à un moment donné dans les grandes enquêtes transversales ou dans les recensements reste faible. La recherche présentée ici, parce qu’elle resitue l’enchaînement des mariages et des divorces dans une perspective biographique, montre d’une part l’ampleur du phénomène mais surtout qu’il s’agit d’une transition majeure dans la vie des femmes. Au-delà des perceptions populaires sur le mariage et « la bonne épouse » que l’auteur décrit à partir des chansons populaires, cet ouvrage met à jour une tendance sociale forte : si le premier mariage reste une « affaire de famille », les parents intervenant largement dans le choix du conjoint, le divorce est une affaire personnelle. Une femme peut invoquer plusieurs causes pour divorcer : économiques (par exemple le mari ne l’entretient pas convenablement) mais aussi sentimentales. S’il apparaît ainsi difficile pour une jeune femme de se soustraire à un mariage arrangé qu’elle ne souhaite pas, il lui est plus facile de sortir de ce mariage si elle le souhaite. « On peut forcer la femme à entrer dans un mariage mais non à y rester ». Encore faut-il cependant qu’elle ait une famille où retourner ou des moyens de subsistance propres, car moins de 20 % des divorces passant par la voie judicaire, peu de femmes divorcées bénéficient d’une pension alimentaire. Les femmes qui passent par la voie judiciaire sont les plus instruites. À travers l’analyse des entretiens menés avec des femmes ayant vécu diverses trajectoires matrimoniales, l’auteur montre que le divorce, même s’il est fréquent dans la société dakaroise, reste vécu comme un échec, d’où le faible recours à la voie judiciaire, pour ne pas « faire de vague », ni attirer l’attention sur cet événement.

32Si le remariage est plus souvent le fruit d’un choix individuel que le premier, il apparaît en filigrane que c’est un choix individuel sous contrainte forte : la contrainte sociale de se remarier. Celle-ci pousse de nombreuses femmes à entrer dans des unions polygames, acceptant d’être des seconde, troisième ou quatrième épouse, plutôt que de rester non mariées, alors même que certaines avaient divorcé parce que leur mari avait pris une seconde épouse et qu’elles refusaient ce passage à la polygamie dans leur propre couple. Cela conduit l’auteur à dire que la succession divorce-remariage consiste parfois à passer d’une polygamie imposée à une polygamie choisie.
Les lecteurs démographes regretteront parfois de ne trouver que de trop rares éléments de cadrage statistique, en particulier sur les chapitres du divorce et du remariage : l’ancrage sur l’enquête biographique quantitative aurait pu être plus présent. Il n’en demeure pas moins que cette recherche qualitative apporte des éléments de compréhension tout à fait nouveaux sur les logiques qui régissent la succession mariage-divorce-remariage chez les femmes de Dakar.
Annabel Desgrées du Loû

Sylvie Bredeloup, La Diams’pora du fleuve Sénégal. Sociologie des migrations africaines, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Paris, IRD Éditions (Collection Socio-logiques, Transmigrations), 2007, 300 p.

33Cet ouvrage est le résultat de travaux d’enquêtes et d’analyses conduits par Sylvie Bredeloup entre 1992 et 2002 sur différents terrains africains et européens. La démarche est originale à plus d’un titre. D’abord l’auteur s’intéresse à une catégorie particulière de migrants (les diamantaires de la vallée du fleuve Sénégal), ce qui renouvelle la connaissance de cette migration ancienne. Sylvie Bredeloup emprunte également une approche appropriée à la nouvelle réalité migratoire : une approche à la fois multi-située, transnationale et « circulatoire » qui enrichit incontestablement le potentiel de ses analyses. Enfin, ses objectifs de recherche portent tant sur les transformations sociales et économiques des territoires construits et pratiqués par les diamantaires que sur les recompositions spatiales associées aux mobilités, fait assez rare pour être souligné. Ainsi, « en dépit de la place mineure que le commerce de diamant occupe dans l’économie de la région, par les déplacements, par les recompositions spatiales et identitaires qu’il suscite, par les rentrées d’argent qu’il a générées et continue de générer », ce travail permet bien de « réinterroger l’articulation entre entreprenariat économique et dynamiques urbaines ». L’auteur se demande : « À quelles conditions, l’entrepreneur migrant, de retour ou en transit, peut-il considérer la cité de son pays d’origine – capitale ou métropole régionale – comme un espace de réinvestissements ? » ou encore « Comment ces commerçants sont-ils parvenus à esquisser leurs propres réseaux de villes sur des espaces transnationaux ? ». Pour répondre à ces questions, Sylvie Bredeloup s’appuie sur un travail d’enquêtes très riche, employant des méthodes diverses qui permettent de dégager des matériaux d’analyse qui s’éclairent les uns les autres.

34L’ouvrage comporte six chapitres thématiques équilibrés. Une introduction très utile expose les concepts utilisés, la méthode adoptée et permet de prendre la mesure du travail de terrain accompli. Débutée en 1992 et poursuivie jusqu’en 2002, cette recherche s’est appuyée à la fois sur des entretiens, des enquêtes, des observations ainsi que sur un travail d’archive. Ces travaux ont été conduits dans des lieux multiples qui correspondaient aux espaces participant à la construction du « territoire du diamant ». L’auteur rappelle que « l’introduction dans ce milieu fermé où règne la loi du silence n’a pas été facile ». Pour autant, « sur près de dix ans, une soixantaine de récits de vie ont pu être reconstitués auprès de trafiquants de pierres précieuses, réinstallés ou de passage au pays (Dakar, villages de la vallée) ou encore en migration (Abidjan, Genève, Anvers) ». Les biographies ont été récoltées sur plusieurs années et dans plusieurs lieux pour un même individu de façon à ce que l’accroissement de la compétence du chercheur, de sa connaissance du milieu diamantaire puisse prendre le pas sur les représentations et permettre la conduite d’entretiens de plus en plus précis. Les biographies ont pu être resituées dans des collectifs familiaux ou villageois par le biais d’un travail sur les généalogies. « Un recensement a été effectué dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal des migrants ayant extrait ou vendu un temps le diamant brut ; 376 enquêtes ont ainsi été réalisées en 1994 dans 52 villages. »

35Les chapitres suivants traitent des résultats obtenus selon une logique chronologique. Le lecteur se laisse conduire au fil de la reconstitution des parcours migratoires et des lieux fréquentés et marqués par les diamantaires. C’est une occasion pour l’auteur de rappeler à juste titre que les migrations africaines se déploient avant tout à l’échelle continentale et contribuent activement à la transformation des territoires traversés. Un chapitre de contextualisation, bienvenu, expose la genèse et l’évolution du commerce du diamant en Afrique subsaharienne depuis son berceau, l’Afrique du Sud : « sur plus d’un siècle les mutations du monde du diamant brut à travers les heurs et les malheurs du cartel sud africain De Beers ». L’auteur traite ensuite de sa diffusion en Afrique de l’Ouest à la fin des années 1950 et de l’entrée des migrants du fleuve Sénégal dans le dispositif de contrebande : « La focale est ici réglée sur la pluriactivité des diamantaires ouest-africains, ces hommes valises ». Il est alors question de la structuration progressive des territoires autour de ce dispositif complexe au lendemain des Indépendances à travers l’Afrique, l’Europe et l’Asie, de « la manière dont ils parviennent à connecter entre eux les sites d’extraction, de la brousse aux capitales africaines puis aux bourses du continent européen ». Les impacts de ce commerce et de la reconversion des diamantaires sur le développement du pays d’origine sont évalués, notamment à travers une analyse des réinvestissements économiques et politiques effectués au Sénégal en particulier. Enfin, il est question de l’effet des concurrences familiales qui, semble-t-il, fragilisent et aboutissent au déclin des « petits empires » diamantaires construits sur une génération.
Au final, cette recherche comble une lacune en complétant les études existantes sur les migrations africaines et leur potentiel de construction de territoires. Cette course au diamant à travers le continent africain « n’avait pas retenu l’intérêt des démographes ou historiens en tant que mouvement migratoire d’ampleur ni même donné naissance à des mythes littéraires comparables à ce que la ruée vers l’or avait produit en Amérique ». De la même manière, l’histoire des diamantaires de la vallée du fleuve Sénégal était restée dans l’ordre des clichés, limitée à une période, les années 1970 et à un lieu, le Zaïre, alors qu’elle perdure et se recompose. Et l’auteur de conclure qu’ « en dépit des segmentations imposées par la colonisation puis par les États contemporains, ce groupe de commerçants a su créer et pérenniser un espace de circulations qui lui est propre ». Cette figure pionnière permet donc de bien comprendre les formes et la force des dynamiques migratoires contemporaines dont les logiques dépassent bien souvent celles des États.
David Lessault

Mohamed Khachani, L’émigration subsaharienne. Le Maroc comme espace de transit, Rabat, Dar al Qalam (Publications de l’Association marocaine d’Études et de Recherche sur les Migrations), 2006, 160 p.

36Cet ouvrage a pour objectif d’étudier l’émigration subsaharienne au Maroc. Il traite plus spécifiquement des migrations clandestines en transit au Maroc. Mohamed Khachani cherche à donner la mesure, à décrire les itinéraires et à expliquer les causes de l’émigration subsaharienne. Le livre comporte deux parties distinctes qui auraient certainement mérité d’être mieux articulées entre elles. La première expose à grands traits certaines caractéristiques et facteurs de l’émigration subsaharienne au Maroc et l’attitude des autorités marocaines à son égard. La seconde partie « annexe » compile plusieurs textes législatifs relatifs à la migration internationale. On y trouve, successivement, un texte de loi relatif à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc et aux migrations irrégulières, la Convention internationale sur les droits des travailleurs migrants et le texte de la Convention euro-africaine tenue à Rabat les 10 et 11 juillet 2006.

37L’analyse de la dimension du « phénomène » est discutable, en particulier parce qu’elle s’appuie sur des sources contestées et contestables : articles de presse, données transmises par les autorités. L’auteur rappelle d’ailleurs à juste titre que : « de par sa nature même, cette forme de migration est difficile à évaluer ». L’argumentation de l’auteur souffre du manque de fiabilité des sources et de l’absence de mobilisation de sources statistiques alternatives de cadrage. Par conséquent, beaucoup d’idées avancées restent finalement à l’état d’hypothèse. À défaut de statistiques, dont on comprend très bien l’absence, quels sont les signes qui laissent à penser que le mouvement a « pris de l’importance ces dernières années », quel est l’indicateur des « concentrations d’émigrés venant du Sud » ? Les mêmes remarques peuvent être formulées à l’égard de l’exposé sur les facteurs de l’émigration subsaharienne au Maroc. Le lecteur averti regrette l’absence de renvois à des sources ou études menées sur cette question. Quelles analyses permettent d’affirmer que c’est une « manifestation de l’extension des poches de misère », le résultat « d’une jeunesse écrasée par la pauvreté, la famine, les guerres, les maladies » ? La perception misérabiliste du sous-continent subsaharien n’est pas suffisante à justifier à elle seule l’émigration vers le Maroc. La plupart des théories portant sur les déterminants de la migration internationale relativise aujourd’hui « l’effet pauvreté ». Cette idée n’est pas commentée. Par ailleurs, l’introduction du sujet aurait certainement mérité un cadrage statistique qui permette de montrer que l’émigration subsaharienne au Maroc est un flux très minoritaire par rapport aux flux qui animent l’intérieur du sous-continent. De la même façon, les migrants subsahariens dont il est question ici sont tous rangés dans la catégorie de « clandestins » cherchant à tout prix à rejoindre l’Europe. L’auteur laisse à penser que l’émigration subsaharienne est « en bloc » de nature « illégale, irrégulière ou clandestine » et que le Maroc constitue un « passage obligé vers l’eldorado européen ».

38Malgré un manque de mise en perspective de la problématique, certains points importants sont soulevés par l’auteur. Le premier concerne l’implication croissante de l’État marocain dans la politique de gestion des flux migratoires de l’Union européenne. Le second a trait à l’insertion des migrants subsahariens dans les villes marocaines. Comme le souligne l’auteur, le Maroc, tout en étant un pays d’émigration, est aussi devenu un pays d’immigration. Cette mutation récente mérite certainement un prolongement de la réflexion. En particulier, on peut se demander comment les populations subsahariennes s’insèrent au Maroc sur les marchés de l’emploi et du logement. On peut aussi s’interroger sur le regard porté par la société marocaine sur la présence subsaharienne. Telles sont les questions et les pistes de réflexion qui pourraient nourrir de nouveaux développements, pour mieux comprendre les migrations subsahariennes au Maroc.
David Lessault

Stratégies de population et stratégies de développement : convergences et divergences ?, Actes du 1er symposium international, Dakar du 24 au 26 juillet 2006, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Institut de formation et de recherche en population, développement et santé de la reproduction (IPDSR), Dakar, IPDSR, 2007, 319 p.

39Actes d’un symposium international, l’ouvrage réunit 19 auteurs du Nord et du Sud autour de l’identification des convergences et divergences entre les politiques de développement et les stratégies des populations en Afrique subsaharienne. Le document de 319 pages comprend une introduction et des articles regroupés en trois parties, reprenant les sessions thématiques du symposium: « Stratégies transnationales en Afrique : logiques territoriales étatiques versus logiques populaires », « Intégration des questions de population dans les stratégies de lutte contre la pauvreté », et « Promotion sociale des jeunes ». L’intérêt de cet ouvrage collectif, comme le note Bara Diop dans son texte introductif, est de poser une question essentielle, celle de savoir « comment les stratégies institutionnelles et les stratégies populaires se déploient pour promouvoir le développement, satisfaire les besoins et aspirations des populations ».

40Dans son introduction sur la territorialisation des espaces frontaliers en Afrique de l’Ouest « par le bas » et « par le haut », Dieudonné Ouedraogo invite les chercheurs et les politiques à s’investir dans la re-conceptualisation du développement régional dans un contexte d’accélération de la mondialisation. Voudrait-il dire que les schémas d’intégration et de décentralisation calqués sur les expériences d’outre-Atlantique ne sont pas des panacées ? Cette interrogation est légitimée par les quatre articles suivants. Pierre Cissé et Honoré Nimché, analysant respectivement les pratiques communautaires de la frontière au Mali et au Cameroun, arrivent au même constat : « la notion de frontière n’existe pas », « la frontière ne constitue pas un obstacle à la mobilité qui est d’ordre culturel ». Jean Copans, quant à lui, présente une analyse subtile et imagée de l’évolution des rapports de pouvoir avec les différents espaces politiques (colonial et national). Il pose la question du jeu des pouvoirs dont la finalité est la municipalisation de la ville sainte des mourides. Il conclut à une stratégie confrérique réussie en termes de bénéfices de la mondialisation « sans se trouver piégée par une enclave productive et territoriale nationale ». Hamidou Dia, dans le dernier article de cette partie, s’intéresse aux transferts des migrants de la vallée du fleuve Sénégal en s’efforçant de démontrer le « hiatus entre les discours des pouvoirs politiques et les logiques guidant l’action des migrants ». Mais il ne montre pas de manière évidente les articulations entre le « village transnational », la logique étatique et la destination des transferts.

41Jean-Marie Wautelet introduit la seconde partie consacrée à l’« Intégration des questions de population dans les stratégies de lutte contre la pauvreté ». Sa revue critique des méthodes d’intégration et des contraintes qui entravent leur mise en application l’amène à dire que les conditions ne sont pas réunies pour une intégration effective des questions de population dans les stratégies de développement. Il conviendrait selon lui d’articuler les politiques de population aux stratégies de réduction de la pauvreté, qui sont devenues le cadre de référence pour les politiques et programmes macro-économiques, structurels et sociaux. Les articles qui suivent illustrent à l’échelle nationale les limites de cette intégration. Au Sénégal, Cheikh Faye et Diane Berthelette notent l’absence de cadre théorique et d’indicateurs de suivi et d’évaluation, la faiblesse des ressources financières et, enfin, la dynamique d’assistanat plutôt que de prévention, comme autant de limites de la protection sociale des personnes âgées. Par ailleurs, Malik Kanté, à partir d’un titre provocateur « un hôpital, mais pas de malades ! », pose les limites de l’accessibilité géographique mais aussi culturelle comme facteurs de la faible fréquentation de l’hôpital de Ninéfescha au Sénégal. En République démocratique du Congo, Tshibwabwa Kuditshini montre que les stratégies féminines alternatives, issues des dynamiques populaires, bien qu’efficaces en matière de lutte contre la pauvreté des ménages, sont faiblement valorisées par les stratégies institutionnelles nationales.

42Dans la dernière partie sur la « Promotion sociale des jeunes », les auteurs s’accordent tous sur la complexité du concept de jeunesse, un obstacle au départ dans la mise en œuvre de politiques cohérentes en direction des jeunes. Nafissatou Diop souligne cependant une prise de conscience croissante par les acteurs politiques de l’importance que revêt la participation des jeunes à la prise de décision dans les programmes qui leur sont dédiés. Analysant les stratégies d’insertion sociale, Alioune Diagne, Anne Attané comme Tidiane Ndoye montrent que le mariage est une modalité privilégiée d’accession à l’aînesse sociale au Sénégal et au Burkina Faso et un moyen d’accès à l’autonomie et surtout à l’émancipation pour les femmes. Wahab Dieng et Claudine Sauvain-Dugerdil mettent quant à eux l’accent sur la formation comme stratégie pertinente d’insertion sociale, concluant que l’accès à l’emploi constitue la meilleure garantie de l’insertion sociale
Finalement cet ouvrage permet de confronter certaines hypothèses théoriques à des études de cas précis. Mais on aurait aimé qu’il se termine par une synthèse allant au-delà des études de cas, comparant la situation africaine à celle d’autres continents et dégageant des perspectives de recherche innovante sur les relations population-développement.
Papa Sakho

Odile Goerg (dir.), Perspectives historiques sur le genre en Afrique, Paris, L’Harmattan (Cahiers Afrique n° 23), 2007, 285 p.

43Cet ouvrage rassemble onze contributions en trois grandes parties couvrant des espaces temporels variés : la période pré-coloniale, la période de création des États nations et la période plus contemporaine. La première partie intitulée « Morale sexuelle et politique coloniale » se focalise sur la question des relations interraciales dans les colonies. Amandine Lauro et Francis Simonis s’intéressent, chacun à sa manière, aux représentations des pratiques de concubinage entre les fonctionnaires européens et les femmes « indigènes », l’une dans le contexte du Congo belge, l’autre dans celui de l’Afrique occidentale française. Au début de la conquête, le concubinage interracial participe d’une stratégie de l’administration coloniale, qui accorde de l’importance aux contacts entre le commandant de cercle et les populations dont il a la charge. Outre leur fonction hygiénique, ces pratiques sont considérées comme une ouverture sur le système de pensée et le mode de vie des populations locales qu’il s’agit de contrôler et de changer. Peu à peu cependant, ces unions mixtes deviennent incompatibles avec l’ascendant que le fonctionnaire se doit d’exercer sur ses administrés. La tolérance à l’égard de la sexualité interraciale se mue en véritable hantise de la « négrification » et de la perte de prestige du pouvoir impérialiste. Les agents coloniaux vont être incités à plus de retenue et de discrétion dans leurs relations avec la gente féminine africaine. Ce revirement de situation est à l’origine de l’envoi dans les colonies de nouveaux fonctionnaires, pères de famille accompagnés de leur femme et de leurs enfants, jusque-là indésirés.

44Ainsi, dès la seconde guerre mondiale, l’apparition de ces « préfets tropicaux » marque une rupture sociologique dans la présence européenne en Afrique, qui se traduit par un éloignement des populations. Le colonisateur contrôle non seulement la vie intime de ses agents, mais aussi celle de ses administrés. Et il s’efforce d’imposer un modèle de famille « idéale », chrétienne et monogame. C’est ce que montrent Pascale Barthélémy et Jean-Hervé Jézéquel dans leur article sur la formation des instituteurs et institutrices de l’école normale William Ponty de Sébikotane et de l’école normale des jeunes filles de Rufisque au début du XXe siècle au Sénégal. Tout un mode de vie et de penser est inculqué à travers les enseignements dispensés. Tout est mis en œuvre dans les deux écoles pour encourager la formation de couples d’enseignants qui seront de parfaits ambassadeurs des valeurs occidentales et chrétiennes dans leur pays. La volonté d’inciter à la formation de ménages de lettrés est à la fois révélatrice d’une volonté de contrôler la société et de transformer le corps social africain en lui imposant de nouveaux modèles identitaires servant de fondement à une stratification sociale nouvelle.

45Violaine Tisseau étudie la politique administrative coloniale à l’égard des populations métisses à Madagascar. Les mesures prises sont orientées par une vision exclusivement masculine de la question métisse, car les garçons sont considérés comme potentiellement plus menaçants pour l’ordre public que les filles. Ainsi, les femmes sont rarement évoquées dans les rapports officiels et par ailleurs quasiment absentes des débats sur le statut légal accordé aux métisses. Les institutions coloniales qui les accueillent et les forment réservent aux garçons les formations professionnelles, confinant les filles dans l’apprentissage des tâches ménagères. Ces choix politiques induisent des schémas d’émancipation sociale spécifiques. En effet, ne pouvant compter sur l’instruction comme ailleurs en AOF, les femmes métisses de Madagascar privilégient l’accès à la promotion sociale par le mariage avec un Européen. C’est pour elles une voie encore plus simple que de demander la citoyenneté française comme le permet le décret de 1931. En revanche, les hommes métis ne peuvent compter sur le mariage avec une Européenne pour quitter leur statut d’indigène. En outre, la citoyenneté française leur est moins souvent accordée qu’aux femmes. Finalement, ils ont peu d’autres alternatives que celle de la formation professionnelle.

46La deuxième partie de l’ouvrage porte sur « le rapport aux corps et ses représentations ». Marianne Nabaloum analyse la société royale du Yaadtenga précolonial et son organisation sociale basée sur un système équilibré de partage des pouvoirs et de spécificité des genres. Elle décrit la place des femmes dans le royaume, et plus particulièrement leurs rôles, aussi bien dans l’espace public que dans l’espace privé. Tout est organisé pour marquer symboliquement les statuts et les identités, dans l’apparence à travers le marquage corporel (scarifications) mais aussi l’habillement et les parures. Le pouvoir royal tout entier repose sur des fondements identitaires strictement codifiés ainsi que sur une organisation de l’espace et de la circulation clairement délimitée entre les hommes et les femmes de la cour.

47À un tout autre moment de l’histoire, contemporaine cette fois, Erika Minis analyse l’influence des médias visuels sur la construction des identités féminines chez les étudiantes nigérianes. L’auteure décrypte les stéréotypes féminins de la presse féminine et des vidéos qui diffusent tantôt des modèles conservateurs de la famille traditionnelle chrétienne, tantôt des images peu glorieuses de femmes cupides, habiles stratèges dans l’art de séduire et de ruiner les hommes. Mise à part la mode des « motions pictures », autoportraits photographiques très à la mode sur les campus, les médias laissent peu de place à l’expression d’une revendication identitaire autonome, même si l’arrivée des téléphones cellulaires, d’internet et des téléréalités marquent le début d’une nouvelle ère de communication. Les forums de discussion sur internet notamment, très prisés par les étudiantes nigérianes, offrent une opportunité de changement. Parce qu’ils préservent l’anonymat et permettent donc de s’exprimer en toute liberté, Erika Minis y voit peut-être enfin la possibilité pour les jeunes filles d’exprimer des modèles différents de ceux qui font référence à des stéréotypes machistes.

48Suzann Baller propose une autre vision des modes de construction identitaires, masculins cette fois, à travers l’influence des stars du monde sportif au Sénégal. Sa première illustration concerne le célèbre champion national de lutte, Tyson. Les victoires de ce jeune, musclé et riche, issu d’un quartier populaire de la banlieue dakaroise, font de lui l’incarnation même du rêve d’ascension sociale par le sport chez une jeunesse désœuvrée et victime de la crise économique. Sa deuxième illustration relève du football. L’équipe nationale « les Lions de la Teranga », propulsée par une série de victoires internationales, s’impose comme un nouveau symbole de virilité auquel s’ajoute la revendication affirmée d’une fierté nationaliste que Tyson avait gravement entachée. Après divers épisodes de récupération politique, de corruption et de médiocres performances, le succès des Lions se délite. La place est alors prise par une nouvelle idole, incarnée cette fois par un chanteur, Ndongo Lô, qui impose un nouveau style « dénué de sens politique ». Suzann Baller souligne à quel point, derrière les grandes constantes de puissance physique, de richesse et de gloire, la construction identitaire masculine est un phénomène imaginaire, complexe, ambivalent et fluctuant. Les symboles de la masculinité se succèdent, reproduisant chaque fois la même dynamique de montée en puissance, de période de gloire, puis de déclin et de rejet.

49Dans la troisième partie de l’ouvrage intitulée « Politique, mutations des rôles et identités », Séverine Awenengo Dalberto aborde une tout autre forme de construction identitaire, ethnique cette fois. Elle étudie l’implication respective des hommes et des femmes dans l’émergence du communautarisme joola en Casamance. Elle analyse l’engagement des femmes auprès des hommes dans les différents mouvements de contestation sociale, allant de la lutte contre le colonisateur au conflit nationaliste casamançais actuel. C’est au nom du culte sacré qui leur confère une puissance sociale quasi surnaturelle qu’elles exercent dans la vie publique un rôle déterminant. Elles se posent auprès des hommes en incitatrices intrépides à la mobilisation, prônant un modèle de masculinité contestataire. C’est encore au nom de ce culte sacré qu’elles vont, à Ziguinchor ou à Dakar où elles migrent massivement, organiser avec succès une mobilisation trans-villageoise des ressortissants de Casamance qui sera à l’origine du communautarisme joola. Une élite d’hommes urbanisés et instruits en a fait le fondement de revendications indépendantistes qui plongeront la Casamance dans une guerre inachevée jusqu’à ce jour. L’étude de la naissance d’une « joolaïté » démontre ainsi la dynamique des rapports sociaux de sexe dans la lutte pour l’accès à un espace public dans lequel les femmes se montrent certes particulièrement actives, mais où l’initiative du changement reste aux mains des hommes.

50Le même constat est fait par Céline Pauthier en Guinée. Dans ce pays également, les femmes apparaissent très tôt massivement investies dans la lutte anticoloniale puis dans la première république de Guinée. Toutefois, dans le contexte guinéen, l’action des femmes est clairement ancrée dans le champ politique. Elles deviennent même les figures de proue du mouvement nationaliste du Parti démocratique de Guinée. Conscient de son utilité pour le maintien de son régime, Sékou Touré fait de l’idée d’émancipation des femmes dans l’espace privé l’une des conditions premières à leur prise de position dans l’espace public. Mais la représentation de la place des femmes dans la vie publique en Guinée est, comme en Casamance, pleine d’ambiguïtés. Ce que l’on attend d’elles nous rappelle Céline Pauthier, c’est de déployer leur incroyable capacité à rallier les masses pour ouvrir une brèche dans laquelle « d’autres acteurs politiques pourront enfin s’engouffrer pour mener le débat ». Dans l’exemple de la Guinée comme dans celui de la Casamance, les rapports de genre sont certes modifiés mais toujours dans le sens d’une idéologie conservatrice.

51À partir des années 1990, alors que le contexte international devient favorable à la « participation de la société civile », les associations féminines revendiquent avec force leur place dans la société civile. C’est le propos d’Odile Chantal Ekindi Chatap, dans son étude sur les associations féminines au Cameroun. Se sentant délaissées par les politiques globales, certaines adoptent essentiellement des objectifs économiques, c’est le cas du Groupement des Femmes d’Affaires du Cameroun (GFAC). D’autres associations ou ONG féminines ont un caractère plus social : « la défense des droits humains et personnels des femmes ». Ainsi les femmes semblent agir en concordance avec les axes de la politique gouvernementale, alors que cela ne leur confère aucune légitimité dans les instances de décision. La visibilité acquise par le biais de ces associations a un effet pervers : « une méfiance et une autocensure pour ainsi dire systématiques contre toute velléité de féminisme », oubliant ainsi les objectifs qui les ont portés à ce stade. L’auteure rejoint ainsi les autres analyses en soulignant l’ambiguïté des domaines d’intervention des femmes dans la société civile ainsi que la dispersion de leurs énergies sur des objectifs multiples, neutralisant par là même leur efficacité potentielle.
L’article d’Yves Marguerat porte sur les destins singuliers des filles et des garçons exploités dans le cadre familial ou extra familial. Il constate que les pratiques anciennes de confiage se muent en source de revenu pour des adultes tantôt acculés à la misère, tantôt corrompus par l’appât du gain. Les garçons, plus présents dans la rue que les filles, sont voués à des activités en tout genre : mendicité, porteurs, cireurs, etc., alors que les petites filles sont destinées aux travaux domestiques ou aux activités de commerce. Dans ces milieux dangereux et hostiles, les enfants grandissent et deviennent de jeunes adultes en marge d’une société qui les a exclus, inventant pour eux-mêmes de « nouvelles manières de vivre ensemble ».
L’intérêt majeur de cet ouvrage est de contribuer à enrichir le regard historique sur les sociétés africaines anciennes et contemporaines par l’analyse de la colonisation et de ses retombées sous le prisme du genre. Ainsi appréhendée, la colonisation ne saurait être globalisée, pas plus que les sociétés africaines ne pourraient être réduites à une réalité univoque.
Agnès Adjamagbo

Etienne van de Walle (dir.), African Households. Censuses and Surveys, A General Demography of Africa, Armonk (N.Y.), M.E. Sharpe, 2006, 247 p.

52Le dernier ouvrage édité par Etienne van de Walle est issu d’une conférence virtuelle sur le thème de la structure des ménages et des relations intra-ménages qui date de 2001. Cette conférence, organisée par l’African Census Analysis Project (ACAP), était orientée sur l’analyse de micro-données démographiques. L’ouvrage touche donc deux sujets fondamentaux pour la démographie et en particulier pour la démographie africaine. Il s’agit du concept de ménage, soulevant toujours autant de débats parmi les anthropologues et les démographes, et des sources de données disponibles pour la démographie africaine. Beaucoup d’articles rassemblés dans cet ouvrage sont construits à partir, entre autres, de nouvelles analyses des recensements africains. L’accès à ces données se développe sur le continent. L’ACAP, à l’université de Pennsylvanie, a accumulé au cours de la dernière décennie un grand nombre de bases de données de recensements africains, contribuant ainsi à leur sauvegarde, mais aussi à leur valorisation et à la formation de chercheurs africains sur des données nationales ou régionales, parfois encore difficilement accessibles dans leur propre pays. D’autres projets, comme IPUMS-International, ont des objectifs comparables, et c’est le cas de plus en plus d’instituts nationaux de statistiques eux-mêmes.

53L’introduction de l’ouvrage est un texte de référence, y compris pour les non africanistes. À partir d’un tour d’horizon des définitions du ménage utilisées dans les recensements du sous-continent, Etienne van de Walle aborde la polémique sur la validité, les usages et la mesure du ménage dans le cadre de l’Afrique. L’Afrique est divisée entre recensements de fait et recensements de droit. Dans les recensements de fait, le ménage n’est en fin de compte que l’unité d’énumération utilisée par les agents recenseurs. Il correspond donc à une situation au moment du recensement, qui n’est pas forcément représentative à plus long terme. Dans les recensements de droit, en revanche, le ménage est considéré comme l’unité d’appartenance « habituelle » des personnes recensées et non comme une unité du moment. Les trois critères courants (parenté, commensalité, résidence) sont utilisés dans des recensements africains, malgré la variabilité, dans la plupart des sociétés africaines, des contours de chacun de ces concepts. Le parti pris de Etienne van de Walle est de dire que, puisque les données de recensements existent, il est nécessaire de les utiliser ; ce sont même des sources d’information incontournables. Ceci dit, toute analyse doit être menée avec précautions. L’auteur récapitule les limites du concept de ménage tel qu’il est utilisé dans les recensements. Les contours du ménage demeurent relativement fous. Les règles d’appartenance au ménage conduisent certains individus à être exclus par certaines définitions et d’autres non. L’élection d’un chef de ménage, selon des règles différentes, entraîne des différences notables dans l’une des variables fondamentales de l’analyse des structures ménagères : la relation au chef de ménage. Ceci dit, comme l’illustrent les différents chapitres de l’ouvrage, il y a matière à mener des analyses intéressantes sur cette unité floue et controversée.

54Après cette introduction très claire de Etienne van de Walle, l’ouvrage comprend onze chapitres, portant sur neuf pays d’Afrique au Sud du Sahara (Afrique du Sud, Botswana, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gambie, Kenya, Sénégal et Tanzanie). Six de ces articles sont fondés sur l’analyse de micro-données de recensement uniquement, l’un ajoute aux micro-données de recensement des micro-données d’enquête niveau de vie, un autre compile différentes enquêtes nationales (EDS) et locales, et les trois papiers restants portent (de manière quasi exclusive) sur des sites de suivi démographique.

55Les analyses censitaires montrent qu’indépendamment de la richesse ou non de l’information disponible, les travaux portant sur les structures de ménage et les relations intra-ménage sont toujours instructifs. Une masse d’information est disponible mais n’est pas encore analysée. Dans de rares pays, comme en Gambie, la relation de parenté au sein du ménage est très détaillée. Dans beaucoup d’autres, elle demeure relativement limitée, plus limitée même que la classification à huit catégories recommandée par les Nations unies. Cela pose des problèmes spécifiques lorsque l’on s’intéresse à des thèmes qui mobilisent cette notion de relation de parenté. C’est le cas par exemple de la pratique du lévirat, qui n’est pris en charge dans le recensement kenyan ni par la variable « statut matrimonial » ni par la relation de parenté (chapitre de Nancy Luke). Mais c’est aussi le cas de sujets moins localisés. L’étude de la scolarisation des enfants selon qu’ils sont placés ou non dans le ménage souligne la difficulté d’identifier les situations de placement des enfants (chapitre de Idrissa Kaboré et Marc Pilon). Plus généralement, les variations et les limites de la relation au chef de ménage apparaissent dès que l’on s’intéresse aux relations de parenté entre les autres membres du ménage.

56Un chapitre particulièrement intéressant du point de vue de la méthodologie de la collecte est celui de Victoria Hosegood et Ian Timaeus, qui porte sur la mesure des ménages dans le système de suivi démographique (SSD) de l’Africa Centre, au KwaZulu Natal (ACDIS, Afrique du Sud). Les suivis démographiques sont généralement limités au suivi de la population résidant dans une zone bien définie. Dans le cas de l’ACDIS, le ménage est défini de manière à inclure des personnes éventuellement en migration, mais gardant un lien fort avec l’unité locale. Ce type d’approche résolument subjective prend en compte la perception des individus suivis de ce qu’est leur ménage. Il permet également une meilleure mesure des ressources du ménage, aspect particulièrement important dans cette région d’Afrique du Sud où les migrations de travail sont chose courante. Les doubles appartenances sont tolérées (enfant appartenant aux deux ménages de chacun de ses parents non co-résidents, hommes en migration ayant un ménage dans le lieu d’origine et un autre en migration, hommes polygames en relation avec les ménages de plusieurs de leurs femmes…). Ainsi, le ménage est un objet construit à partir des individus présents, autour d’eux, en prenant en compte leur perception autant que des critères plus classiques, et non un outil de dénombrement des individus, comme c’est le cas des recensements de fait de la plupart des pays anglophones d’Afrique. Cette définition du ménage ne peut donc servir de base à un quelconque dénombrement de population, du fait des doubles comptes. Il aurait été intéressant de pousser plus avant la comparaison entre données de suivi démographique et données de recensement. Une première étape aurait été d’identifier les résidents présents des ménages du SSD qui pourraient être également membres de ménages d’ailleurs selon la définition en vigueur. L’analyse concrète des différences entre les contours des ménages ainsi définis et ceux définis dans le recensement sud-africain permettrait de comprendre comment dépasser les limites de ces derniers. Ainsi, ce type de projet de suivi démographique pourrait apporter des éléments importants pour une interprétation fine des données censitaires.
À l’exception du chapitre d’Etienne van de Walle et Aliou Gaye sur la Sénégambie, aucun chapitre ne se lance dans la comparaison de données censitaires de pays différents. L’analyse comparative n’est en effet pas chose aisée, lorsque les définitions (du concept de ménage comme des modalités des caractéristiques collectées), les dates de collecte, éventuellement le type de recensement ne coïncident pas. Ces comparaisons internationales représentent pourtant un véritable enjeu pour les démographes. Certains travaux de l’ACAP se situent déjà dans cette perspective, tout comme ceux fondés sur les données mises à disposition par IPUMS-International. C’est la force de ces grands projets internationaux. Les travaux comparatifs fondés sur des données de recensements seront sans aucun doute de plus en plus fréquents dans le futur.
Valérie Golaz

Alexandra Filhon, Langues d’ici et d’ailleurs. Transmettre l’arabe et le berbère en France, Paris, Ined, 2009 (Les Cahiers de l’Ined), 288 p.

57L’ouvrage d’Alexandra Filhon aborde une question fondamentale, celle du rapport aux langues arabe, berbère et française que parlent les parents migrants, originaires d’Afrique du nord, et leurs enfants socialisés en France. Cet ouvrage, au carrefour de plusieurs disciplines, notamment la linguistique, la sociologie et la démographie, a pour ambition d’analyser les mécanismes et les conditions de transmission des langues parentales arabe et berbère en contexte migratoire. Un pareil travail requérait une bonne maîtrise de multiples approches de la part de l’auteure.

58Alexandra Filhon a judicieusement utilisé, d’une manière méthodique, les données de l’enquête « Étude de l’histoire familiale de 1999 », qu’elle a prolongée par une série d’entretiens pour mettre en évidence les mécanismes à la base des rapports aux langues qu’ont les populations migrantes. Elle a également bien exploité les travaux déjà réalisés à partir d’une large et riche bibliographie européenne, notamment française mais aussi maghrébine. Ses citations et références d’écrivains et d’historiens arabes de la fin du Moyen âge témoignent d’une bonne maîtrise de l’espace étudié.

59Cherchant à comprendre le phénomène migratoire, l’auteure a examiné la migration dans ses différentes dimensions spatiales et temporelles. Elle a pris en compte le système migratoire dans sa globalité. Le point de départ, antérieur à l’arrivée en France, constitue le lieu de socialisation, notamment celui de la socialisation linguistique. Le point d’arrivée est évidemment l’espace d’arrivée, lieu de parcours d’apprentissage et de transformations. Entre ces deux points, se met en place tout un processus, celui de la nature des nouveaux liens sociaux construits par les parents migrants, leurs rapports aux autres, à leurs enfants, et en particulier aux langues transmises. C’est ainsi que les échanges linguistiques, les compétences, les variations ou registres de langue ont été analysés dans un espace-temps continu, tenant compte de l’organisation sociale, des positions occupées et des interactions sociales.

60L’originalité de ce travail réside dans le fait d’analyser les profils des migrants par le biais de la langue transmise. L’auteure, dans la première partie, expose et analyse la place qu’occupe la langue utilisée dans les sociétés maghrébines. Elle y met en évidence les facteurs historiques, politiques, démographiques et sociaux qui ont conduit à déterminer l’importance des langues usitées dans cette partie du monde : arabes classique et dialectal, berbère et français. Bien que cette analyse soit assez familière aux spécialistes, elle reste méconnue de la grande majorité des chercheurs et des lecteurs qui veulent travailler sur les populations du Maghreb, qu’elles aient migré ou non. Dans cette partie, l’auteure accorde une large place à la langue berbère, mais traite aussi des autres langues de cette population « immigrée » et des différentes formes de bilinguisme voire de trilinguisme. Elle démontre que l’arabe et le berbère n’ont pas évolué de la même manière pour des raisons historiques. Retraçant l’historique de la présence maghrébine en France, elle rappelle que les Kabyles, pour des raisons politiques et économiques, ont été les premiers à immigrer en France.

61Traitant ensuite de la transmission familiale en France, Alexandra Filhon analyse les différents mécanismes de transmission et examine les déterminants sociaux les plus importants dans cette passation des langues natales arabe et berbère aux enfant s. Traitée en tant que processus, la transmission de la langue prend en considération le contexte dans lequel s’inscrit la relation parents/enfants. De ce fait, la transmission se fait davantage par l’intermédiaire des mères que des pères, et elle dépend aussi des langues que les parents utilisaient pendant leur enfance.

62L’auteure introduit les déterminants socioprofessionnels qui sont considérés comme des facteurs pouvant affecter les acquis d’origine. Ainsi l’interférence entre la sphère professionnelle et la sphère privée agit sur l’utilisation des différentes langues acquises, puisque le statut professionnel est déterminant dans l’insertion sociale. En analysant la position des différentes populations d’origine maghrébine et en la comparant avec les autres populations migrantes, l’auteure conclut que le taux de transmission des langues arabe et berbère varie selon que les parents sont occupés, au chômage ou au foyer. Quand la langue arabe et la langue berbère ne sont pas valorisées, ni dans le milieu scolaire, ni dans le milieu professionnel, elles perdent de leur importance quand la personne rentre dans la vie active. Par ailleurs, la migration constitue souvent une sorte de déchirement aussi bien des individus que des groupes sociaux. Le degré de construction de nouveaux liens sociaux forme également un facteur déterminant de la langue utilisée aussi bien en famille qu’en société ; le voisinage, la présence d’autres membres de la famille ou de la communauté affectent largement la manière dont s’effectue la transmission aussi bien du capital culturel que de la langue.

63Le parcours individuel des parents n’est pas dissocié du parcours familial et de la stratégie adoptée tout au long de la migration. Le choix de la transmission de la langue d’origine varie en fonction de la stratégie de départ des migrants et de la configuration de la famille. Le projet initial de la migration, à l’origine temporaire, incite les parents à parler dans la langue d’origine avec les enfants. La stratégie d’anticipation du retour s’inscrit dans « une stratégie rationnelle en finalité » dans le sens wébérien du terme. Les cours d’arabe suivis par la grande majorité des enfants, pendant une période plus ou moins longue, ont également des aspects identitaires et religieux. L’objectif des parents est de garder le plus longtemps possible les attaches à la culture d’origine, bien qu’ils soient conscients que le retour éventuel au pays pourrait se faire sans les enfants. Enfin le choix du conjoint peut être considéré comme un facteur déterminant dans le parcours migratoire et dans la transmission de la culture d’origine et, de la langue du parent d’origine maghrébine. Même si la transmission de l’arabe ou du berbère s’avère difficile dans une famille « mixte », elle peut être compensée par d’autres types de transmission de marqueurs culturels, tels que le prénom par exemple.
Hassan Kassar


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Date de mise en ligne : 01/02/2010

https://doi.org/10.3917/popu.903.0645