Article de revue

Au cœur ou en marge de la Commission européenne ?

Ethnographie d’un groupe professionnel mobile, « en transit »

Pages 72 à 106

Citer cet article


  • Ballatore, M.
(2024). Au cœur ou en marge de la Commission européenne ? Ethnographie d’un groupe professionnel mobile, « en transit » Politique européenne, 85(3), 72-106. https://doi.org/10.3917/poeu.085.0072.

  • Ballatore, Magali.
« Au cœur ou en marge de la Commission européenne ? : Ethnographie d’un groupe professionnel mobile, “en transit” ». Politique européenne, 2024/3 N° 85, 2024. p.72-106. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-europeenne-2024-3-page-72?lang=fr.

  • BALLATORE, Magali,
2024. Au cœur ou en marge de la Commission européenne ? Ethnographie d’un groupe professionnel mobile, « en transit » Politique européenne, 2024/3 N° 85, p.72-106. DOI : 10.3917/poeu.085.0072. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-europeenne-2024-3-page-72?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/poeu.085.0072


Notes

  • [1]
    Nous empruntons ces termes aux sciences de l’éducation et en particulier à Livingston et Happé (2017) qui ont examin le concept de compensation dans les troubles neurodéveloppementaux. Même s’il n’y a pas de consensus sur sa définition, notamment en sociologie, nous pouvons définir ces stratégies comme l’ensemble des actions qui compensent un inconvénient, un préjudice social.
  • [2]
    Les mobilités circulatoires concernent des déplacements non linéaires, multiples et faits de retours.
  • [3]
    Il n’est pas toujours évident de définir les classes moyennes. Souvent sont pris comme critères le niveau de revenu, proche de la moyenne des salariés à temps plein, une position intermédiaire dans la hiérarchie sociale et professionnelle et un sentiment commun d'appartenance. Louis Chauvel distingue une classe moyenne inférieure, une classe moyenne intermédiaire et une classe moyenne supérieure, qui regroupent respectivement 24,3, 17,5 et 8,4 % de la population totale, et auxquelles il associe différentes professions typiques.
  • [4]
    Le phénomène de la fragmentation des marchés du travail dans le capitalisme avancé est bien connu ; comme le souligne Durand (2004), nous assistons aujourd’hui à l’accélération d’un processus de centrifugation de la main-d’œuvre vers les marchés périphériques du travail se déployant à travers une généralisation du modèle cœur/périphérie.
  • [5]
    Nous nous sommes intéressés aux expériences et aux représentations de travailleurs qui, d’une part, s’identifient profondément au travail qu’ils exercent, mais sont, d’autre part, touchés par d’innombrables processus de précarisation. Cette précarité ne se réduit pas au statut d’emploi (temporaire, peu protégé, etc.), mais s’étend à la dimension subjective, relationnelle, émotive et existentielle qui est liée à cette activité.
  • [6]
    À titre comparatif, en mars 2005, 6 198 personnes ont rempli le dossier online, ils étaient 8 194 en mars 2010 et 9 632 en mars 2011. En octobre, le nombre de candidats au stage est également supérieur, ils étaient 8 531 en 2005, 13 371 en 2010, 10 424 en 2011 et 14 642 en 2022.
  • [7]
    Deux sessions sont organisées par an, en octobre et en mars.
  • [8]
    <https://traineeships.ec.europa.eu/fr/home/key-facts-and-figures>.
  • [9]
    Ce pourcentage varie selon les sessions et les années.
  • [10]
    Le lobbying ou la « représentation d'intérêts » désigne une activité qui consiste à prendre l'initiative d'entrer en contact avec des personnes chargées d'élaborer et de voter les décisions publiques ou de conduire l'action publique nationale ou locale pour influencer leurs décisions.
  • [11]
    Deux grandes réformes ont modifié le statut du fonctionnaire européen. La réforme de 2004 a conduit notamment à une baisse des salaires pour tout nouveau fonctionnaire à hauteur de de 20 à 30 %. La réforme de 2011 a conduit à la réduction du nombre de fonctionnaires de 5 % sur la période 2013-2017, à une augmentation de la durée du travail de 37h30 à 40h sans augmentation de salaire, un report de l’âge de départ à la retraite de 63 ans à 65 ans (66 ans pour les fonctionnaires recrutés après le 1er janvier 2014).
  • [12]
    Voir <https://generation2004.eu/>. En mars 2004, le Conseil a définitivement adopté les propositions de la Commission sur la modernisation du statut du personnel du service public européen. Au cœur du système, une structure de carrière fondée sur deux catégories de personnel, les administrateurs et les assistants. Cette structure pose les bases d'une évolution de carrière dans laquelle la progression des rémunérations dépend beaucoup plus de la fourniture continue de prestations dûment reconnues et beaucoup moins de l'ancienneté dans les services. Le nouveau système de carrière est étroitement lié à l'évaluation objective des performances individuelles, menée chaque année pour l'ensemble du personnel. Le nouveau statut du personnel, pour ne citer que ces exemples, modernise les dispositions relatives aux pensions en relevant l'âge de la retraite et le montant des contributions, rationalise plusieurs régimes d'allocations, établit le mérite comme fondement des rémunérations. La mise en œuvre du nouveau statut est censée générer progressivement des économies (<https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/IP_04_369>).
  • [13]
    Bien qu’ils représentent une source précieuse, les syndicats de la Foncton publique européenne sont très peu étudiés par la littérature.
  • [14]
    Entretien mené le 28 janvier 2012 : « (…) J’ai fini mon stage en juillet 2009, j’ai galéré ensuite jusqu’en octobre, novembre, octobre ou novembre 2009, et là, j’ai trouvé un stage à la DG Trend à l’époque, en transport et énergie, en intérim (…) donc c’est le truc, tu sais toutes les semaines, tu fais remplir ton truc, oui, j’ai bien travaillé comme une grande et tu fais remplir à ton chef, c’est assez infantilisant, hein ? (…) je remplaçais quelqu’un, mais qui ne revenait pas, donc je restais, je restais, je restais et j’ai fini par rester 6 mois là (…) je pensais que j’allais faire plein de trucs intéressants et puis, je me suis rendu compte que finalement non. (…) Donc, entre temps, je préparais le concours aussi, le concours en mai 2010, pour être fonctionnaire AD5, que bon, je n’ai pas eu (…) j’ai fait plein d’autres trucs (…) j’ai fait plein de petits boulots merdiques, ‘fin, plus ou moins intéressants… ».
  • [15]
    Group II, Grade 4 : 2 154,58 euros ; Grade 5 : 2 437,84 euros.
  • [16]
    Notre traduction. “Before the end of my contract, I start to look for another job and… ok, you have to leave the Commission, but you can work in any other European Institution, you can work at the parliament, at the councils, you can work at the EU agencies and also in the delegations, you know, so I applied and I found a job in one of these agencies.”
  • [17]
    « Le contractuel est placé dans une sorte de pool de contractuels qui sont affectés tous les 6 mois à des équipes différentes... et un cas particulièrement désagréable, mais qui existe, c'est que vous n'avez pas la stabilité... d'une équipe pendant 3 ans d'affilée, tous les 6 mois, vous changez d'unité. » [toutes les traductions sont de l’auteur].
  • [18]
    L'armée de réserve de travailleurs est un concept d'économie politique étudié par Karl Marx. Il est développé dans le chapitre 25 de son livre Le CapitalCe concept entretient des rapports avec le phénomène du chômage dans les sociétés capitalistes.
  • [19]
    Notre traduction.
  • [20]
    Le nombre de bénéficiaires du programme Erasmus est passé de 67 500 mobilités financées en 2015 à 107 000 en 2020 : + 21 % pour les étudiants et + 34 % pour les apprenants de la formation professionnelle.
  • [21]
    Notre traduction.
  • [22]
    Notre traduction.
  • [23]
    L'idéal-type est un outil méthodologique développé par un des pères fondateurs de la sociologie, Max Weber. Il s’agit d’un type abstrait, une catégorie, qui aide à comprendre certains phénomènes, sans prétendre que les caractéristiques de ce type se retrouvent toujours et parfaitement dans les phénomènes observés.

Introduction

1 Les traversées de l’espace physique sont souvent conçues comme des traversées des hiérarchies sociales (Tarrius, 2000). Pour les diplômés de l’enseignement supérieur, l’international semble s’inscrire en effet aujourd’hui de plus en plus dans « des stratégies d’ascension sociale » (Wagner, 1998, 184). Partant du constat popularisé par Smith et Favell sous l’expression « to move out in order to move up » (2006), nous avons, dans nos précédentes études sur la mobilité en Europe, observé que certains jeunes provenant du Sud ou de l’Est du continent européen et/ou d’institutions d’enseignement supérieur massifiées utilisent la mobilité géographique à des fins de mobilité sociale (Ballatore, 2013a, 2013b). Cet article expose les résultats d’une enquête mixte menée entre 2010 et 2014 (cf. l'encadré méthodologique ci-dessous) sur une scène particulière de l’emploi qualifié européen, la « Commission européenne », au centre d’un « marché » des stages et des emplois atypiques dans les métiers de l'Europe à Bruxelles. Nous nous sommes alors demandé, à l’instar d’autres chercheurs (Michon, 2012 ; 2019), ce qui pouvait conduire à commencer une carrière dans les métiers de l’Europe politique. Le travail de terrain nous a ensuite amenée rapidement à poser les trois hypothèses suivantes :

2 Tout d’abord, on peut vivre de l’Europe sans vivre pour elle, sans y être engagé politiquement et/ou y demeurer pleinement, car les statuts d’emploi et les expériences sont variés au cœur des institutions européennes de Bruxelles. Si les migrants qualifiés ont longtemps été assimilés à une minorité d’hommes très mobiles au sein d’entreprises multinationales ou à des hauts fonctionnaires détachés, qui semblent bénéficier de nombreux avantages et protections liés à leurs déplacements (Wagner, 1998), les études scientifiques ont laissé jusqu’à récemment de côté toute une population de diplômés – en particulier de filières universitaires « massifiées » (Duru-Bellat, 2006) et « féminisées » – qui ont choisi la mobilité géographique en espérant s’assurer une ascension sociale, voire sortir de la stigmatisation et de la spirale du « déclassement ».

3 La seconde hypothèse qui a guidé cette recherche était la suivante : les « stratégies de compensation [1] » sont nombreuses à Bruxelles pour des diplômés de filières « massifiées » qui ont des difficultés à trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications dans leurs pays d’origine. Et, en effet, dans certains pays européens, les recherches montrent, depuis plusieurs décennies, que la force de travail qualifiée croît de façon continue par rapport au total des émigrés et que leur départ provient souvent d’une volonté d’échapper à des conditions de travail et/ou d’insertion professionnelle difficiles (Bertolini et al., 2024 ; Brandi, 2001 ; Meyer, 2001).

4 Nous constations enfin, sans rentrer dans les débats sur l’intérêt d’évoquer le concept de vocation professionnelle dans les « métiers de l’Europe », que ce dernier minimisait, voire niait, la complexité des itinéraires qui mènent à Bruxelles, dans un contexte de changements importants sur les marchés du travail européen et de précarisation des parcours d’insertions professionnelles des diplômés de l’enseignement supérieur, à la suite de sa massification. Ce contexte a amené, dans les années 1990, de nombreux chercheurs à remettre en question les études traditionnelles sur les « migrations », conceptualisant les mouvements à partir d’un modèle binaire – Pays d’origine (de départ)/Pays d’accueil (d’arrivée) – pour étudier des formes de mobilité plus complexes, temporaires, circulatoires [2] (Findlay, 1995 ; Okolski, 2001 ; Salt, 1997 ; Tarrius, 2000, 2010 ; Urry, 2007 ; Wallace, 2002).

5 Cet article se propose donc de répondre à la question suivante : dans un contexte où se déplacer est facilité par des politiques européennes volontaristes et des moyens de transport plus nombreux et plus rapides, certaines institutions européennes deviennent-elles des lieux où se forment et/ou se forgent des expériences de mobilités plus circulatoires (Ballatore, 2020 ; 2013a ; 2013b ; Ballatore et Bertrand, 2019), emblématiques des nouvelles formes de transnationalisme plurielles, « partielles » (Golynker, 2006) ou « incomplètes » (Okolski, 2001 ; Ferro, 2006) ? Cette question n’a jusqu’à présent qu’assez peu été posée à l’endroit du « champ de l’Eurocratie » (Georgakakis, 2012).

6 Pour notre étude de cas, nous avons choisi la Commission européenne de Bruxelles. Si, à la fin des années 90, des recherches sociologiques sur les institutions de Bruxelles en langue française ont déplacé la focale de l’étude des politiques publiques vers une analyse plus systématique des acteurs qui participent à leurs élaborations, elles ont peu été suivies par la science politique internationale, dominant le champ des études européennes dans les pays de langue anglaise, qui s’intéresse peu à la sociologie du personnel des institutions (Georgakakis, 2008 ; 2012 ; Michel, Robert, 2010 ; Behar, 2021). L’objectif de cet article et son originalité résident donc dans l’analyse de ce milieu intermédiaire des migrations professionnelles et qualifiées en Europe, c’est-à-dire celui situé entre les deux bouts du spectre social, soit entre la corporation des « élites de la mondialisation » fortement dotées en capitaux et les migrants « en col bleu », faiblement dotés en « capitaux » que l’on retrouve nombreux au sein des institutions européennes, et singulièrement à la Commission européenne à Bruxelles.

7 Les résultats présentés sont issus d’une enquête menée à Bruxelles dans le quartier européen, où nous avons résidé 4 ans, pour analyser les expériences vécues des différentes catégories de travailleurs temporaires choisies pour l’enquête : les jeunes stagiaires, les intérimaires et les contractuels à la Commission européenne principalement (cf. l'encadré méthodologique ci-dessous). Dans cette recherche, nous avons tenté d’appréhender aussi bien les expériences professionnelles que les liens avec le monde hors travail, the world beyond the workplace, pour reprendre une expression d’Eleonore Kofman (2000). Nous avons voulu observer ces expatriations qui brouillent les frontières entre les sphères du travail, de la famille et du « hors-travail », saisir autant les contraintes (Bauman, 2007 ; Holmes, 2010 ; Merla, 2010) causées par certaines formes de « précarité » chez les enfants de la « classe moyenne [3] » (Chauvel, 2006), que les opportunités ouvertes par cette scène particulière de la mobilité professionnelle à Bruxelles. En plus des observations et des entretiens, nous avons analysé 1 234 réponses à un questionnaire. Nous nous servirons ici essentiellement du matériau de l’enquête qualitative, pour restituer la dimension individuelle et subjective et les différents cheminements qui participent à la construction des trajectoires de ces travailleurs en mobilité, et tenter de livrer les étapes de leurs itinéraires scolaires, professionnels, mais aussi familiaux et résidentiels.

Encadré méthodologique

Dans une analyse du milieu européen, il est à noter que « l'Autre », même s'il est géographiquement ou culturellement assez proche d'un soi observateur, nous a paru être un élément indispensable à interroger de manière ethnographique. Là où cette distance semblait faire défaut, nous l’avons introduite intellectuellement par l'utilisation de méthodes de recherche et de concepts forgés par l'ethnologie (Schippers, 1991). L’ethnographie proposée ici se rapproche de la méthode développée par Latour et Woolgar à propos de la « vie de laboratoire » (2006 [1979]). Cette méthode d’enquête comprend des observations, consignées dans des carnets de terrain, ainsi que la réalisation d’entretiens formels (21) ou informels (une trentaine) avec des jeunes travaillant à la Commission sans être fonctionnaires. Elle ne se résume pas à l’analyse de présentations ou de publications officielles de la Commission et de ses syndicats et a pris en compte les débats et controverses qui se déroulaient in situ à propos des réformes mises en oeuvre. L’enquête de terrain comprend en outre la participation à des conversations de table, de rue, de couloir et peut inclure la participation à des soirées, ce qui constitue alors une forme de participation observante. Elle a permis d’examiner différentes dimensions d’interlocution, des langues utilisées en fonction des contextes et la distribution des prises de parole dans les groupes de jeunes Européens fréquentés lors de rencontres culturelles ou festives, les affiches et le matériel visuel, les dîners, etc.
Il nous a semblé nécessaire de recueillir des données concrètes sur une grande série de faits, de partager la vie quotidienne de ces jeunes, de tenir un journal, de parler différentes langues en présence – l’italien, l’espagnol, le français et surtout l’anglais – et de nous en servir comme d'instrument d’enquête, de rester plusieurs années sur le terrain afin de déceler les façons typiques de penser et de sentir qui correspondent aux institutions européennes et à la culture des différentes communautés en présence (Malinowski, 1985). « [L]’ethnographie est un mode de savoir qui privilégie l’expérience – souvent dans les domaines du social qui ne sont pas aisément identifiables dans les protocoles plus formels utilisés par d’autres disciplines » (Das et Poole, 2004, 4). Elle est particulièrement adaptée lorsqu’on s’intéresse aux modes de vie des « jeunes » (Ballatore, 2010). Pour les entretiens – qui ont duré entre 1h30 et 2h – nous avons élaboré une question de départ très large portant sur leur parcours avec une attitude non directive. Puis, nous avons introduit des sous-thèmes du guide non abordés spontanément par l’interviewé. Une première étude, entretien par entretien, a eu pour but de repérer des unités de découpage qui sont des fragments de discours portant une signification. Puis, par une analyse thématique, un découpage transversal du corpus, nous avons recherché une cohérence thématique inter-entretiens. Nous avons essayé d’adopter une démarche qui se situe entre une position illustrative et restitutive en prenant la parole des acteurs au sérieux ainsi que leurs compétences linguistiques, tout en gardant une position analytique. Nous avons ainsi eu recours au comptage de fréquences et à des découpages en fonction de thèmes tels que les sphères travail/hors-travail, de manière transversale, sur l’ensemble des entretiens, comme des notes d’observation. Enfin, nous sommes revenue sur chaque entretien pour repérer des liens entre les découpages opérés pour l’analyse.
Cette approche a été complétée par une démarche plus représentative et quantitative, autre axe majeur de la recherche, avec la passation d’un questionnaire pour recueillir des données plus exhaustives. Cette démarche beaucoup plus extensive, qui certes déroge à la tradition méthodologique de l’ethnographie, avait pour but de déboucher sur une analyse plus complète de ce milieu, sans s’embarquer pour autant dans ce que Jean-Claude Passeron a appelé du « quantitatif honteux » (2006 [1991]). Elle est donc complémentaire à la démarche ethnographique inductive qui a laissé une place à la formulation d’hypothèses nouvelles au gré de l’avancement de l’enquête (Marchive, 2012). Au-delà des observations, j’ai réalisé nombre d’observations que je qualifierais de « sauvages » lors des heures passées en colocations avec des « jeunes » en emploi dans ce segment du travail européen, lors de déjeuners, lors des fêtes, etc. C’est à ces occasions que j’en ai appris le plus ! Sans dictaphone, j’étais alors « un voyeur et un écouteur » (Olivier de Sardan, 2008, 52). J’ai écouté des discussions informelles, bavardages, ragots et commérages – qui pourraient poser d’épineux problèmes éthiques, mais n’en restent pas moins les matériaux de base de l’ethnographe. Autant d’éléments qui restent cependant difficiles à objectiver pour la rédaction d’un article scientifique.
Description de l'image par IA : Bâtiments modernes et anciens bordent une rue étroite, avec un grand bâtiment vitré en arrière-plan.
L’enquête par questionnaire, menée en 2012-2013 auprès du personnel de la CE de Bruxelles, a concerné à la fois les statuts d’emploi de fonctionnaires et d’agents temporaires. Les 1 234 personnes qui y ont répondu se répartissaient de la manière suivante :
Description de l'image par IA : Tableau statistique détaillant les statuts des interviewés avec fréquences, pourcentages et pourcentages cumulés.
À titre comparatif, l’échelle des traitements de base des fonctionnaires se situe entre environ 2 300 euros par mois pour un fonctionnaire AST 1 nouvellement recruté à quelque 16 000 euros par mois pour un fonctionnaire comptabilisant au grade le plus élevé (AD 16). Les experts nationaux détachés appartiennent généralement à la fonction publique des États membres de l'UE. Il s'agit donc, dans leur grande majorité, de fonctionnaires des administrations nationales, régionales ou locales ou d’experts issus d'organisations internationales, d'universités, de centres de recherche et d'organismes appartenant au secteur public.
Les stagiaires travaillant à la CE effectuent soit un stage administratif soit un stage de traduction (direction générale de la traduction exclusivement). De nombreux agents contractuels sont recrutés pour travailler :
a) dans les directions générales de la Commission afin d'exécuter des tâches manuelles ou d'appui administratif ;
b) dans des offices de la Commission, rattachés à une direction générale, comme les deux offices « Infrastructures et logistique » à Bruxelles et Luxembourg et le PMO (Office de gestion et de liquidation des droits individuels) ;
c) dans les agences ;
d) dans les représentations et délégations de la Commission.
Les agents contractuels sont recrutés dans les DG de la Commission pour y exécuter des tâches autres que manuelles ou d'appui administratif (personnel sous contrat de type « 3b »). Concrètement, ils sont engagés :
a) à titre temporaire pour remplacer des fonctionnaires indisponibles pour maladie, congé de maternité par exemple ;
b) pour compenser un manque aigu d'effectifs pendant les périodes très chargées ;
c) pour accomplir des tâches à titre provisoire et apporter un renfort dans des domaines spécialisés en cas de manque de personnel possédant les compétences nécessaires.
Les agents qui ont été recrutés sous ce type de contrat lors de notre enquête étaient engagés pour de courtes durées : trois ans au maximum. Ils étaient sélectionnés sur dossier et passaient des tests qui répondent aux exigences spécifiques du service recruteur. Ils étaient ensuite invités – ou non – à un entretien avec un comité de sélection. Les dossiers des candidats ayant passé les tests avec succès étaient conservés trois ans dans la base de données. Leurs salaires étaient nettement inférieurs à ceux des fonctionnaires, ils s'échelonnent de 1 600 euros au minimum à 5 800 euros au maximum.
De plus, certaines institutions recrutent localement du personnel intérimaire pour des périodes de six mois maximum, principalement pour des tâches de secrétariat. Dans ce cas, le recrutement est confié à des agences d'intérim.

8 Dans la première partie de cet article, nous faisons un retour sur l’enquête de terrain, qui suppose de saisir le contexte général de l’évolution de l’emploi et des trajectoires d’entrée dans la vie active (c’est-à-dire non réductible aux institutions européennes en tant que telles), mais aussi celui de la Commission européenne elle-même. Nous présentons ce faisant les caractéristiques sociales de la population enquêtée pour saisir ensuite les pratiques et représentations de ces travailleurs « du savoir » sur un « marché périphérique » spécifique, européen (Ballatore, Murgia et Del Rio Carral, 2014 [4]).

9 Nous nous interrogerons dans une seconde partie sur la façon dont ces acteurs font face, tout au long de leur parcours, aux multiples transitions imposées. Une typologie facilitera l'analyse de cette réalité complexe faite de logiques professionnelles, familiales et résidentielles différenciées dans le temps et fortement sensibles aux origines sociales et au genre des individus.

Enquêter auprès des travailleurs « temporaires » de la CE de Bruxelles : entre données chiffrées et ethnographie

10 Faire un stage ou même commencer une carrière à la Commission européenne de Bruxelles, sans avoir le statut de fonctionnaire, est une expérience de plus en plus partagée par de jeunes Européens de plus en plus diplômés, mais qui ne doit pas non plus être surestimée. Lorsque nous nous sommes demandé ce que représentait ce personnel temporaire relativement, proportionnellement, quantitativement, lors de la rédaction de notre projet de recherche, le budget général de l’Union européenne pour l’exercice 2009 et 2010 montrait que seul 2 % du personnel de la Commission était en emploi temporaire, alors que 20 % du personnel du Parlement européen n’avait pas un emploi permanent. Cependant, ce chiffre est bien inférieur à ce qui est mesurable à partir de ceux fournis par la suite par la DG RH (Direction générale des ressources humaines) sur l’ensemble des travailleurs à durée déterminée de la Commission [5]. Il y avait en 2012, 9 633 personnels temporaires enregistrés et, parmi eux, 62 % étaient des agents contractuels. Ce sont ces derniers que que nous avons rencontrés, fréquentés, notamment dans l’immeuble où nous avons vécu juste derrière le Berlaymont, même si je me suis rapidement aperçue que d’autres catégories de salariés venaient grossir les rangs des agents « temporaires ». En effet, les 456 intérimaires comptabilisés par la Direction générale des ressources humaines cachent mal une externalisation importante de certains services qui fait disparaître un grand nombre de salariés travaillant à la Commission des données accessibles sur le site internet de la DG RH.

11 Certes, être permanent à la Commission reste la norme, mais ce principe s’érode peu à peu au profit d’un personnel temporaire, qui est loin de bénéficier de tous les « avantages » attachés au statut de fonctionnaire européen et d’avoir les mêmes rémunérations, parfois à travail identique. Dans certaines agences exécutives ou services, des agents contractuels nous ont dit être plus nombreux que les fonctionnaires. Nous sommes parvenue à obtenir des données, en interne, de l’Office for the administration and Payment of individual entitlements (PMO), où au 1er février 2012, travaillaient 388 agents contractuels contre 170 fonctionnaires et agents temporaires. D’ailleurs, la moitié des contractuels du PMO avait un âge compris entre 31 et 40 ans et ce n’est qu’après 40 ans que le nombre de fonctionnaires devenait plus important que le nombre de contractuels.

12 Les statistiques publiées par la Commission sur le site web des ressources humaines agrègent très souvent personnels fonctionnaires, temporaires et agents contractuels en activité. Une représentation de la répartition par âge selon le sexe montre une pyramide des âges gonflée à sa base pour les femmes et inversement réduite pour les hommes. La montée en âge voit disparaître ensuite peu à peu les femmes. Ces dernières représentaient 52,3 % des effectifs d’assistantes et d’administratrices (fonctions 3 et 4) en 2011, mais c’est surtout parmi le personnel temporaire que l’on trouve le plus de femmes : elles sont environ 61 % des effectifs tous statuts confondus. Les femmes contractuelles et les intérimaires représentaient respectivement en 2012, 63,6 % et 72,4 % des effectifs. Les stagiaires à la Commission sont aussi pour 65,1 % des femmes. Seuls les experts nationaux, qui ne sont pas comme les autres agents temporaires dans une situation de « précarité », puisqu’ils sont fonctionnaires dans leurs pays respectifs, étaient pour 56,7 % des hommes.

13 En outre, la répartition suivant la fonction et les nationalités montre clairement une surreprésentation des Belges dans les positions hautes d’assistants et d’administrateurs (en 2011, quasi 20 % de l’ensemble des effectifs AST-AD tous grades confondus étaient belges). Les Italiens et les Français étaient à la seconde et troisième position, chacun avec environ 10 % des effectifs de l’ensemble, suivis d'assez près par les Allemands et les Espagnols. Les Britanniques et les Grecs représentent également un pourcentage non négligeable des effectifs des assistants et des administrateurs. Les femmes belges sont, comme les hommes, largement représentées dans des postes d’assistantes et d’administratrices (10,3 %) suivies, cette fois, des Françaises, puis des Italiennes (4,6 % et 4,1 %), des Allemandes et des Polonaises (3,6 % et 3,5 %). En ce qui concerne le personnel « temporaire », les Belges restent en première position, mais les Italiens passent devant les Français, et les Espagnols devant les Allemands, en seconde et troisième position. Si on exclut les experts nationaux, l’Europe du Sud est largement surreprésentée dans les emplois « précaires », par rapport aux emplois permanents. Ces résultats se reflètent également dans nos données recueillies par questionnaire.

14 Les agents contractuels regroupent la majorité des travailleurs en emplois temporaires (hors externalisation), mais le nombre de demandes pour les stages a été grandissant ces dernières années [6]. Ainsi entre mars 2016 et octobre 2020 [7], 111 964 demandes de stage administratif ont été déposées à la CE, avec un taux d’obtention de 6,4 % en moyenne [8]. Le niveau minimum d’études requis est la Licence (bachelor’s degree) et la connaissance d’au moins 2 langues de l’UE est exigée (la seconde devant être obligatoirement l’anglais, le français ou l’allemand). Pour candidater, il n’y a plus de limite d’âge et environ 30 [9] % des postulants se retrouvent dans ce que la Commission appelle le Blue Book (Livre bleu) et devront ensuite, soit attendre d’être contactés par une DG, soit « faire du lobbying[10] » pour être recrutés. Un quota par nationalité existe. Les Italiens étaient 4 408 à postuler en 2022 (1,9 % d’entre eux a obtenu un stage) contre 491 Allemands (8,1 % d’entre eux en ont obtenu un). En mars 2012, à titre comparatif, 4 % des Italiens avaient trouvé une place à l’issue du processus, contre 15 % des Britanniques (2 314 candidats étaient italiens, 724 espagnols et 536 grecs, alors que seulement 404 Allemands et 281 jeunes Britanniques candidataient). Il importe ici de préciser que le traitement mensuel, dans un contexte où, dans certaines régions d’Europe, les stagiaires ne reçoivent bien souvent aucune rémunération ou un simple remboursement de frais occasionnés par l’activité, a un impact fort sur les écarts d’attraction constatés de ce stage européen.

Tableau 2 : Répartition des agents de la CE, par catégorie d’emploi, selon l’origine géographique

Tableau 2 : Répartition des agents de la CE, par catégorie d’emploi, selon l’origine géographique

Description de l'image par IA : Tableau statistique sur les origines géographiques des interviewés.

15 Nous avons rapidement observé lors de notre enquête ethnographique que ces conditions de recrutement affectent les vécus et les représentations du personnel « temporaire » de la CE de Bruxelles différemment selon l’origine géographique, sociale et le genre, éléments structurant les expériences de ces jeunes en emploi temporaire à la CE. L'enquête ethnographique a donc été déterminante dans la construction de notre objet : elle a orienté notre regard et transformé nos interrogations. Si nous partions de l’idée d’un groupe social mobile, relativement homogène, plutôt « privilégié » malgré la diversité des nationalités qui composaient ce groupe (Wagner, 1998), l’observation directe nous a permis de découvrir que l’origine géographique, sociale et disciplinaire antérieure des individus, ainsi que le genre, divisaient la population dans les pratiques et les discours.

16 L’enquête au cœur de la CE révèle en effet l’importance prise dans les discours des agents, qu’ils soient temporaires ou non, de ce que nous pouvons nommer l’importation de modes de gestion propres au secteur privé, dont la mise en compétition, l’injonction à la mobilité, l’évaluation, la comparaison systématique de « l’efficacité » et des « performances » des agents. Nous avons aussi observé de nombreux passages d’une institution à l’autre, d’une DG à l’autre, comme les passages entre secteur public et secteur privé. L’impulsion de think tanks anglo-saxons et d’organisations internationales nourrit aussi de nombreux débats. Les nouveaux venus, après les réformes de 2004 [11] (qui ont créé le statut d’agent contractuel), évoquent un sentiment de frustration en raison de salaires plus bas ou de carrières plus lentes (Ban, 2013). Même si elle est toujours dominante, la figure du « fonctionnaire » bien rémunéré et considéré perd de son poids au profit de figures temporaires d’agents contractuels ou externalisés. Dans ce contexte, aux élections des représentants du personnel, un regroupement appelé « Generation 2004 [12] », qui soutient les agents recrutés après 2004, a été un des grands vainqueurs.

Schéma 1 : Vote pour les 6 syndicats les plus représentatifs à la CE entre 2006 et 2022

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution des votes pour les six syndicats les plus représentatifs à la Commission européenne entre 2006 et 2022.

Schéma 1 : Vote pour les 6 syndicats les plus représentatifs à la CE entre 2006 et 2022

RD : Renouveau & Démocratie
U4U : Union for Unity
FFPE : Fédération de la Fonction Publique Européenne
TAO-AFI : Association des Fonctionnaires Indépendants
Référence : Publication de « Generation 2004 » : https://generation2004.eu/

17 Les syndicats ne représentent cependant pas tous les travailleurs [13], comme les intérimaires, dont le nombre est, lui, difficile à déterminer. Ceux que nous avons rencontrés comme Sabine, Franco-Marocaine, diplômée d’un Institut d’études politiques en France (dont la mère est professeure et le père pharmacien), parlent de situations « infantilisantes », lorsqu’il s’agit de remplir toutes les semaines une « fiche de présence », avec les horaires de travail, et la faire signer à son supérieur [14]. En principe, la Commission engage des intérimaires, « principalement pour des travaux de secrétariat » (selon les termes des sites web consultés de la Commission) sur la base de contrats de courte durée, par le biais des agences d'intérim, mais des services sont aussi externalisés, dont une partie des services informatiques et de nombreux jeunes travaillent comme prestataires de services au sein des institutions européennes, en étant payés bien souvent par des agences d’intérim. Ils n’entrent donc pas dans les statistiques des temporaires établies par la Commission européenne. Nous en avons rencontré, diplômés des universités, qui nous ont décrit leurs conditions de travail en bas des immenses immeubles de verre et qui sont fréquemment rémunérés en dessous du niveau F2 [15] des contractuels. La question des bureaux ici cristallise des hiérarchies et des différences, des inégalités de rétribution et considération patentes. L’externalisation des services mériterait une enquête en soi, même s’il est encore aujourd’hui difficile de quantifier le phénomène et d’accéder à cette population disparate.

18 Chez les intérimaires de la Commission, contrairement à la situation « confortable » des experts, le chômage est en quelque sorte « intégré » au système de l’emploi et généralise l’insécurité professionnelle, avec peu d’avantages et beaucoup d’inconvénients qui sont étrangement intriqués. Le fait de pouvoir et de devoir, après six mois de contrat à la Commission, rentrer chez soi ou partir en congé un mois, avant éventuellement d’être réembauché, rend ce statut particulièrement instable, car la réembauche par la suite n’est pas garantie et souvent ces jeunes n’ont pas travaillé suffisamment pour pouvoir bénéficier des droits au chômage. Certains contractuels nous ont aussi rapporté être sur des emplois permanents, alors que « théoriquement », le personnel temporaire ne peut être embauché sur de tels postes. À l’issue des trois ans, de nombreux contractuels trouvent des emplois au sein des agences d’exécution qui ont pris en charge une grande partie des tâches de la Commission dans le cadre de la politique d’externalisation, comme Pedro interrogé le 21 décembre 2011, Espagnol, 33 ans (études de journalisme à Madrid, fils d’un fonctionnaire communal et d’une gérante de bar) :

19

« Avant la fin de mon contrat, j'ai commencé à chercher un autre emploi et... d'accord, vous devez quitter la Commission, mais vous pouvez travailler dans n'importe quelle autre institution européenne, vous pouvez travailler au Parlement, aux conseils, vous pouvez travailler dans les agences de l'UE et aussi dans les délégations, vous savez, alors j'ai postulé et j'ai trouvé un emploi dans l'une de ces agences [16]. »

20 D’après les informations disponibles sur le site internet de la Commission européenne et d’après un responsable des ressources humaines que nous avons interviewé, ces changements permettent d’améliorer les prestations et libèrent le personnel permanent qui peut ainsi se consacrer « aux tâches essentielles », mais permettent surtout de faire des « économies substantielles ». Un responsable d’un syndicat né après 2004, parle d’un système dans lequel des emplois à caractère permanent sont exercés par des agents contractuels qui se succèdent de manière répétitive avec des contrats à durée déterminée. L’emploi est donc permanent, mais sans sécurité d’emploi. Cette situation semble contraire aux principes les plus fondamentaux du droit social européen, et contraire à l’article 2 du traité instituant la Communauté européenne, soulignant que la « Commission a pour mission : un niveau d’emploi et de protection sociale élevé ». Un autre responsable syndical, interrogé le 31 août 2012, président du comité du personnel « sortant », du syndicat minoritaire aux élections de 2011, évoque aussi le statut de contractuel créé en 2004 :

21

« Ils sont à peu près 8 000 à l’heure actuelle et ils sont évidemment recrutés à un grade plus bas, enfin, ils sont moins bien payés, hein, parce que dans l’opinion publique belge, on croit que tous ceux qui travaillent à la Commission ont des salaires très élevés, ce n’est pas le cas, ou du moins, ce n’est plus vrai. Ce n’est plus vrai parce que ces gens-là sont engagés à des taux équivalents à des salaires belges en fonction du niveau de diplôme, et même les fonctionnaires depuis 2004 ont été recrutés à des grades plus bas et leurs carrières sont ralenties. »

22 Ainsi Andrea, Italien, interrogé le 16 janvier 2012, 31 ans (études en Economia aziendale) dont les parents sont professeurs du secondaire, après presque deux ans dans la même unité (2 contrats de substitution de fonctionnaires en congé maternité), a dû chercher à s’employer lui-même dans une autre unité, car il n’était pas sûr que sa Direction générale puisse le garder. Après avoir trouvé un autre poste, qui n’était cependant que d’un an, il aurait perdu 4 mois de contrat sur les trois ans contractualisés prévus si son unité n’avait pas finalement obtenu « un budget » et pu lui assurer une continuité d’emploi jusqu’à la fin de son contrat d’agent contractuel. Matteo, interrogé le 25 novembre 2011, 28 ans et diplômé de sciences politiques à Pavie, dont les parents sont ouvriers qualifiés, parle d’une situation « désagréable [17]».

23 Malgré ces récits, comme le soulignent souvent nos interlocuteurs du « Sud » de l’Europe (Italie, Espagne, Grèce), la situation de contractuel à la Commission européenne est « confortable ». Les salaires y sont relativement élevés, comparés à la moyenne des salaires des jeunes qualifiés du « Sud » de l’Europe. Se développe ainsi, autour des institutions européennes, tout un marché du travail, une « armée de réserve [18] » qualifiée et flexible, qui laisse les individus de plus en plus longtemps dans des situations d’entre-multiples lieux (Ballatore, 2013a ; 2013b), mais ces situations peuvent être plus ou moins problématiques et durables selon l’origine sociale et le genre des individus, comme nous allons le démontrer dans la seconde partie de cet article.

Typologie des parcours professionnels, familiaux et résidentiels différenciés dans le temps et selon le genre

24 À analyser le parcours des jeunes stagiaires et contractuels quel que soit le pays d’origine, on constate que des situations de précarité touchent aujourd’hui des jeunes que l’on pensait épargnés, notamment les jeunes diplômés du supérieur et de filières parfois sélectives, dont les parents appartiennent aux professions intermédiaires et/ou aux catégories socioprofessionelles supérieures. Certes, selon les pays d’origine et la conjoncture, la notion de « précarité » prend des contours différents et définit des groupes sociaux dont le niveau de revenu peut varier du simple au quadruple. Le salaire ne doit donc pas être le seul indicateur à prendre en compte dans la mesure des richesses, mais bien l’ensemble des revenus disponibles (Chauvel, 2006, 17). Néanmoins, se pencher sur cette catégorie – aussi vaste que plurielle – d’individus qui globalement encensent la méritocratie scolaire et la mobilité, ouvre des pistes intéressantes pour l’analyse des mutations sur les « marchés » scolaires et du travail européens en lien avec les mutations de la famille.

25 Pour ces diplômés de l’enseignement supérieur, l’enjeu est moins d’éviter de se retrouver au chômage que de s’assurer une chance à la mesure de leurs efforts et de leurs acquis scolaires, comme Daphné, interrogée en novembre 2011, Italienne, 27 ans, diplômée de sciences politiques et dont les parents sont professeurs, qui parle d’une Italie qui rémunère mal ses « jeunes » qualifiés :

26

« Si j'avais été en Italie, j'aurais probablement gagné deux fois moins, avec des contrats beaucoup plus instables, avec moins de cotisations pour la retraite, avec moins de privilèges, et surtout dans un environnement beaucoup plus fermé, où je n'aurais pas pu exprimer ce que je suis : les questions de méritocratie, apporter sa contribution en tant que jeune. Je trouve qu'en Italie, disons que je n'ai jamais travaillé à Rome, mais ce que l'on ressent, c'est que c'est beaucoup plus fermé, beaucoup plus clientéliste qu'à l'étranger [19]. »

27 Les analyses de trajectoires opérées soulignent, pour leur part, la richesse des parcours migratoires et des compétences linguistiques de ces jeunes. Après une classe bilingue français-anglais dans un lycée de Cuneo et un concours « de type Grandes Écoles » (selon ses propres termes) en Italie, Stefano, interrogé le 19 janvier 2012, 28 ans dont le père est enseignant et la mère cadre supérieur, a poursuivi ses études à Bologne, puis fait un séjour Erasmus en France, pour enfin passer le concours de l’ENS (École normale supérieure) pour les étudiants étrangers. Il commence à travailler à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) à Paris, avant de faire un stage à la Commission. En doctorat lors de notre étude, il espérait rester à Bruxelles en raison du peu « d’opportunités » que lui offrirait son pays.

28 Une jeune Grecque, ainsi que deux autres Italiens interviewés, issus de filières universitaires non sélectives sont aussi « passés » par Paris pour poursuivre leurs études ou travailler (la première à Science Po, le second dans le secteur des médias et le troisième à l’OCDE), avant d’intégrer une des DG de la Commission comme contractuels. Parmi les Espagnols interrogés, deux avaient été en Erasmus en Allemagne et une aux Pays-Bas. Il est intéressant de souligner qu’en dehors d’une personne de nationalité belge, parmi les jeunes interrogés, tous avaient fait un séjour Erasmus dans un contexte où la mobilité intra-européenne institutionnalisée ne concerne toujours qu’une extrême minorité des inscrits du supérieur européen, moins de 5 % (Ballatore, 2023 [20]). Parmi les répondants à notre questionnaire, 59,2 % des stagiaires avaient fait un séjour Erasmus, contre 15,6 % des fonctionnaires et 29,8 % des contractuels. Si l’on y ajoute ceux qui ont participé à d’autres programmes d’échanges à l’université, plus de 90 % des stagiaires et presque 50 % des contractuels ont connu une expérience de mobilité préalable dans l’enseignement supérieur, comme le montre le tableau ci-dessous.

Tableau 3 : Mobilité préalable des agents de la CE par catégorie d’emploi, selon le type de programme d’échange suivi (2012-2013)

  Statut de l'interviewé*
  Fonctionnaires Intérimaires Stagiaires Contractuels Ensemble*
Participation à un seul programme d'échange 22,1 20,0 53,1 33,1 27
dont participation à Erasmus uniquement 12,7 8,6 38,8 22,8 17
dont participation à un programme d'échange hors Erasmus 9,4 11,4 14,3 10,3 10
Participation à plusieurs programmes d'échange, dont Erasmus 2,9 8,6 20,4 7,2 5,4


Aucun programme d'échange
75 71,4 26,5 59,7 67,6
Total 100 100 100 100 100
N =  543 35 49 263 890
Non-réponses = 99 18 6 48 171
χ² = 68,9          
P < 0,01          
*Sont exclus les experts nationaux, les JRC et autres employés de la CE, les personnes ne travaillant pas à la CE.
Lecture : 75 % des fonctionnaires interrogés et ayant répondu n’ont jamais participé à un programme d'échanges.

Tableau 3 : Mobilité préalable des agents de la CE par catégorie d’emploi, selon le type de programme d’échange suivi (2012-2013)

29 Le schéma ci-dessous montre également une mobilité importante entre les statuts d’emploi des travailleurs de la CE de Bruxelles en 2013. Les institutions européennes sont loin de correspondre à des « institutions totales » (Goffman, 1968). À Bruxelles, on peut voir des dispositions sociales à agir plus ou moins ajustées aux positions sociales qu’occupent les agents, ainsi qu’aux situations pratiques auxquelles ils sont confrontés, étant donné que ces positions peuvent changer dans le temps. La dimension processuelle de la socialisation (Shore, 2000 ; Checkel, 2005) met ainsi en évidence une évolution plus générale et longue d’entrée dans une « classe », au sens d’une classe sociale, qui par ailleurs ne concernera pas tous les jeunes rencontrés. Ceux dont le statut est le moins enviable rentrent chez eux, après quelques années à Bruxelles.

Schéma 2 : Mobilité entre statuts d’emploi des travailleurs de la CE de Bruxelles, en 2013

Description de l'image par IA : Schéma de mobilité entre statuts d’emploi des travailleurs de la CE de Bruxelles, 2013.

Schéma 2 : Mobilité entre statuts d’emploi des travailleurs de la CE de Bruxelles, en 2013

Source : enquête par questionnnaire, 2012-2013

30 Commencer une carrière à l’étranger peut être une stratégie de compensation dans des contextes nationaux où les langues et/ou la mobilité sont ou sont devenues des éléments tacitement essentiels de la réussite sociale, comme le souligne Leila, 36 ans, qui a fait des études de droit en Grèce et dont le père est employé d’un cabinet d’architecte et la mère couturière à domicile. Elle dit avoir éprouvé des difficultés à s’insérer professionnellement dans son pays d’origine (avec son doctorat décerné par une université française et après avoir été stagiaire et contractuelle à la Commission), au sein d’un métier éloigné du milieu professionnel de ses parents (cabinet d’avocats international). La carrière publique européenne a été pour elle une voie d’ascension sociale (elle est aujourd’hui fonctionnaire).

31 Mais la carrière publique européenne peut aussi être une voie refuge pour qui n’a pas réussi à entrer dans les formations les plus « prestigieuses » et sélectives de son pays, comme Laure, stagiaire, qui a échoué au concours d’entrée de Sciences Po Paris, ainsi que plusieurs fois à un concours d’un ministère national, ou Paolo, Italien, fils d’avocats, qui a suivi au lycée une filière technique, pour ensuite poursuivre des études de sciences politiques. Certaines personnes de milieux très favorisés que nous avons rencontrées lors de notre enquête par observation directe ou participante (en fonction des contextes), sans refuser frontalement une entrevue et toujours aimablement, ont su déployer des stratégies d’évitement à la hauteur de leurs positions sociales (Pinçon et Pinçon‐Charlot, 2005). Ces jeunes et leurs familles recourent, très souvent, en fonction de leurs moyens, à des solutions scolaires distinctives, bien souvent purement individuelles (choix du multilinguisme, écoles internationales, filières sélectives entre autres), ainsi qu’à des stratégies de mobilité géographique, pour maintenir et reconstruire tout un ensemble de frontières sociales, que la massification scolaire a eu tendance à effacer au fil des décennies. Les résultats de nos analyses quantitatives sur un échantillon de 1 117 travailleurs de la Commission européenne font apparaître qu’en termes d’origine sociale, il y a une variabilité visible en fonction des statuts d’emploi. Les stagiaires étaient le statut qui regroupe le plus de jeunes aux origines sociales élevées.

32 Ces différences d’origine sociale, mesurées ici par la profession de la mère notamment et son niveau d’étude, ont un impact sur les modes de vie de ces jeunes, comme le genre, nous allons le voir, est un élément divisant les représentations et les trajectoires de cette population. Elles induisent des manières particulières de penser la conciliation travail et vie « privée », elles créent des espaces de « conjugalités solitaires » et elles rendent parfois difficile le retour chez soi (Wagner, 1998). Ces travailleurs du « savoir », intermittents du travail au sein du « microcosme » bruxellois, seraient-ils confrontés à des ruptures telles que leur vie professionnelle pourrait être qualifiée de « chaos vocationnel » (Fusulier et Del Rio Carral, 2012 ; Boutinet, 1998) ? Comment les acteurs font-ils face aux multiples transitions imposées ?

33 Tableau 4 : Origine sociale des agents de la CE, mesurée par la profession de la mère, selon la catégorie d’emploi

Description de l'image par IA : Tableau statistique sur les professions avec pourcentages pour divers statuts.

34 Ces différences d’origine sociale, mesurées ici par la profession de la mère notamment et son niveau d’étude, ont un impact sur les modes de vie de ces jeunes, comme le genre, nous allons le voir, est un élément divisant les représentations et les trajectoires de cette population. Elles induisent des manières particulières de penser la conciliation travail et vie « privée », elles créent des espaces de « conjugalités solitaires » et elles rendent parfois difficile le retour chez soi (Wagner, 1998). Ces travailleurs du « savoir », intermittents du travail au sein du « microcosme » bruxellois, seraient-ils confrontés à des ruptures telles que leur vie professionnelle pourrait être qualifiée de « chaos vocationnel » (Fusulier et Del Rio Carral, 2012 ; Boutinet, 1998) ? Comment les acteurs font-ils face aux multiples transitions imposées ?

35 Selon les conclusions de la recherche « Pioneers » sur l’intégration européenne par « le bas » (Recchi et Favell, 2009), la cause dominante de la mobilité spatiale intra-européenne serait « l’amour » (suivre ou rejoindre un partenaire à l’étranger), et non pas « l’intérêt économique ». Nos propres recherches montrent plutôt que les raisons « affectives » font suite, bien souvent, à une première mobilité qui a été entreprise pour poursuivre des études ou commencer une carrière à l’étranger. C’est le cas de l’ensemble de nos interviewés à Bruxelles. En outre, comme le souligne le sociologue allemand Ulrich Beck :

36

« Le marché du travail exige la mobilité sans tenir compte des situations personnelles. Le couple et la famille exigent le contraire […] Le sujet du marché est l’individu seul, débarrassé de tout "handicap" relationnel, conjugal ou familial » (Beck, 2001, 257).

37 La mobilité internationale redessine donc aussi les articulations possibles entre sphère professionnelle et privée. De plus en plus de travaux en langue anglaise, ces dernières années ont documenté ce fait (Le Feuvre, Davoine et Cangià, 2023 ; Díez Medrano, 2020).

38

« [Le genre] constitue un principe majeur de régulation de la vie sociale, des comportements et des rapports de pouvoir, et continue à générer, y compris dans nos sociétés démocratiques, un accès inégal aux ressources socialement valorisées, matérielles et symboliques » (Fusulier et Cornet, 2008, 4).

39 La question des rapports sociaux de sexe dans un contexte de mobilité socio-spatiale des personnes qualifiées mérite par conséquent toute notre attention, d’autant plus que, même si les femmes sont encore minoritaires parmi les migrants qualifiés, leur nombre est en progression depuis plusieurs décennies (Kofman, 2000). Cette migration se féminise donc, comme d’ailleurs l’accès à l’université et à ses diplômes, bien qu’il demeure un phénomène d’usage différentiel de l’appareil scolaire et universitaire dans la plupart des pays européens, soit une segmentation horizontale selon le genre.

40 Peu d’auteurs dans la littérature sociologique francophone (Giraud, 2023), les pays latins et concernant les jeunes se sont penchés sur les espaces de conjugalités solitaires, que la multiplication des projets de mobilité engendre. La majorité des études ont été menées au Nord de l’Europe et de l’Amérique où ces situations se développent du fait des injonctions à la mobilité et à la flexibilité plus fréquentes dans les pays aux politiques libérales ou ordolibérales et leur concept majeur : « l’économie sociale de marché » (Baldassar et al., 2007 ; Becker et Moen, 1999 ; Bunker et al., 1992 ; Green, 1997 ; Guldner et Swensen, 1995 ; Haskey, 2005 ; Holmes, 2010). Pourtant, les procédés de décohabitation réversibles, le précariat, la mobilité rendent les situations de Living Apart Together de plus en plus fréquentes et de moins en moins en lien avec l’accroissement du phénomène de divorce (Levin, 2004).

41 En France, les termes de « cohabitation intermittente » ou « alternée » relatent certaines de ces situations (Caradec, 1996), mais c’est seulement dans les pays scandinaves en Europe que des tentatives ont été entreprises pour quantifier ce phénomène (Levin, 2004). Ces dernières démontrent que ces situations ont progressé de 12 % entre 1993 et 1998 et que le phénomène concerne un peu moins d’1/6 des couples. Par nos observations et notre vécu dans ce milieu européen, au-delà des réseaux de liens faibles tissés à l’occasion de la mobilité géographique dans le cadre du travail, nous avons pu observer comment se géraient les liens forts, notamment avec la famille d’origine. Et de constater que, suivant les nationalités et le genre, il existe encore de fortes différences notamment dans les processus de décohabitation (plus ou moins tardive), d’autonomisation, d’émancipation de cette jeunesse européenne. Nous avons également constaté des modèles de couple différents où le poids des traditions est encore bien ancré, dépendant plus fortement d’ailleurs des origines géographiques et idéologiques que sociales.

42 De nombreux espaces de conjugalités solitaires sont créés plus ou moins volontairement, plus ou moins durablement, mais la permanence à Bruxelles au-delà de plusieurs années amène souvent à des ruptures ou à un rapprochement du conjoint, s’il parvient à trouver un emploi à Bruxelles. Raquel, interrogée le 22 février 2012, Portugaise, qui a fait des études de droit (dont la mère est secrétaire et le père professeur), a été stagiaire à Bruxelles où elle a rencontré son conjoint italien, intérimaire. Elle a ensuite trouvé un autre stage en Italie et après avoir travaillé sur des contrats courts dans divers autres pays, parle d’une situation familiale compliquée qui l’a conduite à la rupture quand elle est retournée vivre au Portugal. Le couple d’Italiens rencontré (Daphné et Matteo) parle ainsi de la possibilité pour elle de suivre son conjoint si une opportunité professionnelle intéressante se présentait pour lui ailleurs, car ayant vécu quelques années à distance, son conjoint juge que cette période les a « marqués » et qu’il ne voudrait pas la revivre. (« Ci ha segnato parecchio questo periodo e non credo che in questi situazione saremmo capace di ritornare. ») Sa compagne ne cache pas son incompréhension envers les couples qui se marient à Bruxelles, puis parfois se retrouvent à devoir de nouveau vivre séparément en raison de la mobilité professionnelle d’un ou des deux conjoints.

43 Nous avons constaté ainsi que des compromis familiaux au détriment de la carrière des femmes sont trouvés et que parfois, lorsqu’est privilégiée l'intégration professionnelle en acceptant la mobilité, l’intégration domestique et familiale à l’étranger est précaire. Les couples binationaux sont fréquents à Bruxelles, la décision du retour dans « le » pays d’origine ne va donc pas de soi ! Les logiques familiales et résidentielles jouent donc moins dans les décisions de migrations qu’elles ne jouent dans l’établissement à l’étranger, comme dans le souhait d’un retour ou l’aménagement d’un système de double résidence.

44 Les diplômés du supérieur long se déplacent-ils réellement d’un lieu à l’autre ? Nous avons observé de nombreux allers-retours dans les premières années de recrutement à Bruxelles, entre le pays d’origine et Bruxelles, mais aussi de nombreux voyages dans d’autres pays à des fins touristiques ou pour revenir sur les lieux de précédents séjours professionnels advenus préalablement dans d’autres pays. Par contre, après plusieurs années, avec la montée en âge, mais surtout l’arrivée d’enfants, lorsque l’installation à Bruxelles devient durable, la mobilité diminue fortement, même si elle ne disparaît pas non plus. En effet, plus le temps passe, plus les expériences éparses professionnelles et de mobilité se multiplient, plus la migration pour l’emploi est associée à des peurs et des « risques » familiaux (rupture, célibat, solitude, etc.).

45 Matteo, en couple, parle du nombre important de collègues divorcé.e.s qui travaillent avec lui :

46

« Mon unité compte 15 personnes, dont plus de la moitié a divorcé (…) il est facile de privilégier sa carrière et de sacrifier d'une manière ou d'une autre sa propre famille (...) J'ajouterais qu'à mon avis, il y a aussi un grand nombre (...) de célibataires et d'homosexuels dans la commission. [21] »

47 Lorsqu’elles en ont les moyens, les personnes mobiles tentent alors de réduire ces « risques familiaux » et encore aujourd’hui c’est sur les femmes principalement que repose la décision de suivre, d’accepter un compromis ou de s’installer durablement dans la conjugalité ou le célibat.

48 Marcello, Italien de 46 ans, expert national détaché, interrogé le 18 janvier 2012, qui avait fait des études d’histoire contemporaine à Bologne et dont le père était garagiste et la mère enseignante, raconte ainsi être venu avec sa compagne, qui est ensuite repartie à Rome pour être proche de sa famille après le tremblement de terre d’Aquila :

49

« L'idée de venir à Bruxelles ensemble, c'était aussi l'idée de faire une famille, et puis après c'est parti dans l'autre sens (...) Pour moi, pour nous, c'était assez facile de toute façon : 1 parce qu'il n'y avait pas d'enfants, les déménagements étaient très simples, 2 à cause du type de travail que nous avions (...) en fin de compte, la chose la plus difficile pour elle, c'était la distance avec la famille, qui est apparue après le tremblement de terre de L'Aquila... [22] ».

50 L’hétérogénéité de la population migrante européenne se base sur des âges, des statuts d’emploi et des appartenances à des sociétés dont les structures sociales (professionnelles et familiales notamment) divergent ainsi que leurs univers culturels. L’aspiration au cosmopolitisme, « à l’international » (Wagner, 1998), à la « fleximobilité » en Europe (Ballatore, 2010), correspond certes à une volonté d’ascension sociale, car l’élite lui est souvent associée, cependant, tous les migrants qualifiés ne sont pas pareillement dotés, ni n’ont les mêmes univers de choix devant la multiplication des possibilités d’étude et de travail à l’étranger. Sur cette scène particulière de la mobilité, se côtoient donc une population plutôt âgée de fonctionnaires plus ou moins diplômés et une population jeune, plus « féminisée », issue de « l’inflation scolaire » (Duru-Bellat, 2006), qui affiche une grande satisfaction d’être parvenue à intégrer une institution européenne en général, mais ne cache pas que ces parcours demandent beaucoup plus de renoncements pour les femmes, surtout quand elles deviennent mères, que pour les hommes (même devenus pères). C’est, du même coup, dans la relation entre ces agents temporaires qui se noue plus ou moins fortement, souvent les plus dotés en capitaux et la « classe » permanente des fonctionnaires et tout ce qu’elle implique, qu’il faut comprendre la variation d’un processus de socialisation qui n’opère pas pour tous les travailleurs périphériques de Bruxelles, notamment ceux les plus éloignés des standards, de la formation, de la culture de cette élite internationale (Hooghe, 2005).

51 La satisfaction d’avoir réussi à braver les obstacles masque aussi, lorsque l’on analyse l’ensemble du matériau ethnographique, une réalité plus mitigée, faite de conditions d’insertion professionnelle détériorées pour les jeunes de certaines régions européennes et de manière plus générale, d’une économie de plus en plus tournée vers la flexibilité, la mobilité couplée à la précarité pour une frange de la population qui semble conduite à changer fréquemment d’emploi et à se déplacer davantage, parfois au-delà des frontières, pour accompagner le travail, au détriment d’une stabilité qui permet une conciliation vie professionnelle/vie privée plus aisée. Il est ainsi possible, au terme de notre étude mixte, à partir du matériau analysé (notes d’observation, analyse de contenu des entretiens et traitement des questions ouvertes du questionnaire) de distinguer quatre idéaux-types [23] de cette population cosmopolite à Bruxelles, de discerner des formes de transnationalismes, pour certaines partielles, plus complètes pour d’autres. Il s’est agi de classer l’ensemble des individus rencontrés en fonction des profils et des parcours sur ce segment secondaire du marché du travail européen. Ces catégories étant de poids égal, pour les deux premiers types, la CE n’est pas l’aboutissement d’un parcours « européen » et/ou international pensé tôt, alors que pour les deux suivants, les agents s’ancrent dans une carrière internationale, mais non toujours européenne :

52 1) Le premier idéal-type est l’agent temporaire « de passage », qui, lorsqu’il n’est pas belge, cherche à se construire pleinement en « étranger » et lorsqu’il a vécu à Bruxelles depuis l’enfance ne se sent pas vraiment appartenir à la communauté des expatriés. Il se tient donc « à distance raisonnable » des membres de la Commission européenne tout en maintenant des liens forts avec son pays d’origine et ses membres à Bruxelles (ou avec la Belgique, lorsqu’il est belge). Lorsqu’il ou elle n’est pas belge, il ou elle a souvent suivi un.e conjoint.e et/ou ami.e et est désigné.e par les autres comme représentant vivant du pays, le porte-parole de mœurs et de pratiques. Ces agents, souvent intérimaires, d’origine sociale plutôt modeste, vivent l’expérience à la Commission comme une simple « parenthèse », ne désirant pas forcément rester à la CE et sont fortement désireux, pour les étrangers, de rentrer dans leur pays d’origine.

53 2) Le second idéal-type est l’agent temporaire « carriériste » qui, bien qu’ayant décidé, tardivement pour les moins « dotés » socialement ou scolairement, de s’orienter vers Bruxelles et ses institutions pour y travailler, cherche avant tout à s’adapter à son environnement professionnel. N’ayant pas suivi de formation aux métiers de l’Europe, souvent contractuels par défaut et célibataires à leur arrivée, ils essaient de synchroniser leurs comportements avec ce qu’ils saisissent d’un comportement approuvé par les membres permanents de la CE. Après une première expérience dans les institutions, ces agents tenteront de réutiliser, selon les opportunités, les compétences acquises à Bruxelles, sociales et linguistiques, dans des projets distinctifs et s’inscriront parfois dans de nouvelles mobilités professionnelles au sein ou en dehors des institutions européennes. Pour eux/elles, ce sont les projets professionnels qui sont prioritaires, au détriment parfois, du couple et/ou de la famille.

54 3) Le troisième idéal-type est l’agent temporaire « transnational » qui a pensé son parcours international lors de ses études et en appelle au plurilinguisme et à l’esprit « cosmopolite ». Bien souvent, ce sont la naissance dans une famille mixte et/ou la mobilité professionnelle internationale d’un ou des deux parents qui ont ouvert ces étudiants à une « socialisation internationale ». L’arrivée à Bruxelles est perçue comme un accomplissement de dispositions anciennes, mais non nécessairement comme l’aboutissement, la dernière étape de leur parcours international. Ces agents, pour la plupart stagiaires, se tournent vers des carrières qui permettront de nouvelles expatriations, parfois au-delà de l’Europe, tout en gardant leurs repères nationaux. Souvent âgés de moins de 30 ans, ils ne s’imaginent pas encore s’établir et/ou s’engager dans une vie de couple ou de famille.

55 4) Le dernier idéal-type est l’agent temporaire « converti », dont les facteurs répulsifs de la société d’origine ont été déterminants, beaucoup plus que les facteurs attractifs du pays et des institutions d’accueil. Souvent originaires des pays du Sud ou de l’Est de l’Europe, plutôt d’origine sociale favorisée, ces agents n’avaient pas de projet professionnel précis avant d’arriver à Bruxelles. Travailler à la CE est pour eux un révélateur, un moment de bifurcation. L’expérience à la CE entraîne pour eux ou elles, le désir de rester en Belgique et d’intégrer les institutions européennes. Ils seront nombreux.ses, parmi les « converti.e.s » à se mettre en couple avec d’autres agents des institutions européennes.

56 Toutes les nationalités se retrouvent dans ces différents idéaux-types, car ce qui structure le plus les parcours et les aspirations sur le segment secondaire du marché du travail à Bruxelles est moins l’origine géographique en soi (même si les parcours et les aspirations à la mobilité des jeunes Européens qualifiés sont extrêmement sensibles à l’état des segments des marchés du travail régionaux, nationaux (Ballatore, 2013a ; 2013b)), que les profils sociaux, le genre et le passé scolaire et migratoire des individus. Il y a des femmes et des hommes également dans tous les idéaux-types, mais avec la montée en âge, la mise en couple ou le désir d’enfants, le genre va contribuer à jouer un rôle crucial et impacter davantage les arbitrages opérés entre ancrage et mobilité.

Conclusion

57 Nous avons exposé dans cet article les principaux résultats d’une analyse mixte sur les logiques professionnelles, familiales et résidentielles de différents acteurs au cœur de la CE, où les travailleurs « périphériques » sont invisibilisés par l’accent mis dans de nombreuses études sur les hauts fonctionnaires de cette institution, « noblesse » européenne aux nombreux privilèges. Il est ici possible de conclure que la socialisation à l’Europe varie selon les trajectoires d’origine et les trajectoires espérées au sein de la CE, selon un processus de progression dans l’institution ou de sortie. Dans un contexte où voyager en Europe est facilité par la libre circulation des personnes et des moyens de transport toujours plus nombreux et rapides entre grandes métropoles depuis quelques décennies, Bruxelles devient bien un des lieux où se forgent des expériences de mobilités plus circulatoires, réversibles, emblématiques des nouvelles formes de transnationalismes partiels, dépendants d’opportunités d’emploi et de conditions inégales d’entrée dans la vie active et adulte pour les jeunes diplomé.e.s de l’enseignement supérieur européen. Ces transnationalismes représentent des déplacements variables d’identifications et de représentations au-delà des appartenances territoriales habituelles fondées sur l’échelle des États-Nations. Si la littérature théorique sur le transnationalisme est bien développée (Fibbi et D’Amato, 2008), cet article vise à contribuer aux descriptions de ces pratiques transnationales et mobilitaires sur le segment secondaire du marché du travail européen, où la recherche sur ce phénomène est faiblement représentée. Les institutions européennes comprennent certes des agents qui disent devoir tout ou presque à l’institution et souhaitent y rester, mais d’autres aussi pour lesquels cette position n’est en quelque sorte qu’une étape, pas toujours confortable, dans une carrière internationale qu’ils imaginent ailleurs. Il y a, enfin, ceux qui sont à Bruxelles, faute de mieux dans leur pays d’origine, en attente d’opportunité pour rentrer « chez eux ».

58 Ainsi, l’entrée à la CE par la « petite porte » est le fruit de contraintes et de stratégies sociales variables. La socialisation en est bien différente en fonction de la distance entre le point d’arrivée et le point de départ. Les institutions européennes n’échappent pas à la dimension différentielle de la socialisation, bien mise en évidence dans les travaux sur la question (Darmon, 2007). Comme d’autres analyses sur le segment secondaire du marché du travail à Bruxelles, il convient de mettre l’accent sur le temps comme une dynamique fondamentale d’une socialisation européenne, qui ne mène pas nécessairement à une installation définitive au cœur de l’UE. Parmi les personnes rencontrées, beaucoup étaient porteuses d’une trajectoire dont l’Europe n’était pas le point d’aboutissement souhaité, un choix par défaut, faute d’obtenir un emploi à la hauteur de leurs qualifications dans le pays d’origine. Pour d’autres, la présence à Bruxelles relevait moins d’un investissement durable que de l’accumulation de capital international, orientée vers la conquête d’un poste ailleurs.

59 Notre enquête montre ainsi qu’il existe de profondes différences dans les parcours des individus rencontrés, entre ceux qui avaient choisi « l’Europe » précocement, depuis le choix même de leurs études et ceux, plus nombreux au « Sud », qui parlent de parcours de mobilité qui se sont dessinés peu à peu, faute de pouvoir trouver dans leurs pays respectifs une place qu’ils estiment « décente », convenable. Sur cette scène particulière de la mobilité intra-européenne qu’est la Commission, nous avons trouvé un univers de travail assez unifié sur un modèle de « civil servant à la française » (Georgakakis, 2012 ; 2013), avec une haute protection sociale liée à des statuts stables de fonctionnaires, qui côtoie un segment du travail secondaire pluriel. Ce dernier, à la Commission comme dans beaucoup d’autres secteurs publics et privés en Europe, s’étend de plus en plus et érode les principes du premier chaque jour davantage. Enfin, même si aujourd’hui, la plupart des hommes semblent accepter que les femmes gardent leur emploi et leurs amis, cela ne fait pas disparaître pour autant le modèle traditionnel de la famille conventionnelle, surtout au sein d’une élite dont les origines nationales sont aussi variées que les modes de décohabitation en Europe. Les rapports sociaux de sexe, de genre, parfois encore fortement ancrés dans des logiques patriarcales, privilégient toujours l’emploi des hommes, surtout au moment de la maternité des femmes, ou le célibat des femmes en cas de forte mobilité.

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Date de mise en ligne : 22/01/2025

https://doi.org/10.3917/poeu.085.0072