La coopération sanitaire internationale abolie par Ebola ?
- Par Didier Houssin
Pages 85 à 95
Citer cet article
- HOUSSIN, Didier,
- Houssin, Didier.
- Houssin, D.
https://doi.org/10.3917/pe.144.0085
Citer cet article
- Houssin, D.
- Houssin, Didier.
- HOUSSIN, Didier,
https://doi.org/10.3917/pe.144.0085
Notes
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[1]
Ce texte a été finalisé le 31 octobre 2014.
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[2]
Le virus Ebola doit son nom à une rivière de la République démocratique du Congo, pays africain dans lequel la première épidémie de ce type a été observée en 1976.
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[3]
Organisation mondiale de la santé, « Maladie à virus Ebola », Aide-mémoire, n° 103, septembre 2014, disponible sur : <www.who.int/mediacentre/factsheets/fs103/fr>.
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[4]
S. Baize et al., « Emergence of Zaire Ebola Virus Disease in Guinea », New England Journal of Medecine, n° 371, 19 septembre 2014.
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[5]
J. Yong Kim et P. Farmer, « What’s Missing in the Ebola Fight in West Africa », The Washington Post, 31 août 2014.
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[6]
World Health Organization, « Ebola Response Roadmap Situation Report 1 », 29 août 2014.
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[7]
D. Houssin, Face au risque épidémique, Paris, Odile Jacob, 2014, p 151.
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[8]
Par contact direct étroit avec une personne malade et non par simple proximité comme c’est le cas pour des agents infectieux à transmission par les particules contenues dans l’air expiré (bacille de la tuberculose, virus de la grippe ou de la rougeole).
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[9]
« Ebola Threatens to Hobble Three Countries », Bloomberg Business Week, 21 août 2014.
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[10]
J. Kim, « Ebola Epidemic’s Cost Looms Large », The World Bank, 17 septembre 2014.
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[11]
« Règlement sanitaire international : les préfets chargés de mettre en œuvre un plan d’intervention d’urgence aux points d’entrée », Agence de presse médicale, 29 août 2014.
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[12]
Organisation mondiale de la santé, « Mise en œuvre du Règlement sanitaire international (2005). Rapport du comité de revue sur le fonctionnement du Règlement sanitaire international (2005) en relation avec la pandémie (H1N1) 2009 », Soixante-quatrième Assemblée mondiale de la santé, Genève, 5 mai 2011, p. 11-12.
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[13]
« Lutte contre Ebola : la Guinée envisage des contrôles sanitaires à ses frontières à partir du 11 août », Guinée News, 8 août 2014.
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[14]
« Health Expert: “No Strategic Plan” for Controlling Ebola Outbreak », The World Post, 5 août 2014.
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[15]
World Health Organization, « WHO Statement on the Meeting of the International Health Regulations Emergency Committee Regarding the 2014 Ebola Outbreak in West Africa », 8 août 2014.
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[16]
World Health Organization, « European Mobile Laboratory Supports Ebola Response », 8 août 2014.
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[17]
« World Leaders “Failing to Help” over Ebola Outbreak in Africa », The Guardian, 19 août 2014.
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[18]
« UK Launches Ebola Research Drive », The Guardian, 20 août 2014 et J. Cohen, « Ebola Vaccine: Little and Late », Science, n° 345, 2014, p. 1441-1442.
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[19]
« Five Inconvenient Truths That the Ebola Outbreak Has Revealed », Nigeria Health Watch, 19 août 2014.
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[20]
« Ebola: A Failure of International Collective Action », The Lancet, n° 384, 2014, p. 637.
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[21]
T. Berthemet, « Ebola : dans l’horreur du centre d’Elwa », Le Figaro, 10 septembre 2014.
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[22]
« La France débloque 9 millions d’euros supplémentaires pour appuyer la lutte contre Ebola en Guinée », Agence de presse médicale, 15 septembre 2014.
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[23]
« US to Assign 3000 Troops to Fight Ebola », China Daily, 17 septembre 2014.
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[24]
« Ebola : l’ouverture du centre français de traitement programmé pour le 1er novembre », Agence de presse médicale, 2 octobre 2014.
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[25]
D. G. MCNeil, « Volunteers Must Play Catch-up As They Arrive to Combat Ebola », International New York Times, 27-28 septembre 2014.
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[26]
A. Geneste, « Vous avez le pouvoir d’arrêter cette horrible épidémie d’Ebola », Le Monde, 27 septembre 2014.
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[27]
WHO Ebola Response Team, « Ebola Virus Disease in West Africa: The First 9 Months of the Epidemic and Forward Projection », New England Journal of Medecine, n° 371, 24 septembre 2014
-
[28]
Center for Disease Control and Prevention, « Estimating the Future Number of Cases in the Ebola Epidemic », Morbidity and Mortality Weekly Report, n° 63, 2014.
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[29]
C. Châtelot, « Fièvre Ebola : l’OMS évoque l’espoir d’une décrue », Le Monde, 31 octobre 2014.
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[30]
K. Kupferschmidt, « Imaging Ebola’s Next Move », Science, no 346, 10 octobre 2014.
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[31]
World Health Organization, « Why the Ebola Outbreak Has Been Underestimated », Situation Assessment, 22 août 2014.
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[32]
« Ebola: What Lessons for the International Health Regulations? », The Lancet, n° 384, 11 octobre 2014.
« La routine quotidienne à Kenema était exigeante et longue. Après cinq heures passées le matin dans l’équipement de cosmonaute à s’occuper des malades, il fallait s’en extraire avec un soin extrême pour ne pas se contaminer par un contact avec l’extérieur infecté de la combinaison. Après avoir bu et mangé un peu, le moment venait de rentrer à nouveau dans une combinaison pour l’après-midi. À ce régime, sept jours sur sept, quatre semaines sont probablement la limite de ce qui est supportable. Ce n’est pas un environnement pour personnes fatiguées. Il faut une vigilance de chaque instant afin de ne pas prendre de risque pour soi-même dans le lieu où sont les malades. »
1Le virus Ebola [2], de la famille des filovirus, a sans doute la chauve-souris pour porteur sain et réservoir naturel. Directement ou à travers la contamination d’animaux de la faune sauvage entrant dans la chaîne alimentaire, il peut causer une épidémie chez l’homme, la transmission du virus se faisant par contact direct avec des fluides ou la peau d’animaux morts, de personnes malades ou récemment décédées.
2Le virus a une sinistre réputation : il est la cause d’épidémies provoquant une mortalité élevée chez l’homme, en raison de la gravité de la maladie, qui se caractérise par la survenue d’un syndrome hémorragique, mais aussi de sa survenue dans des pays dont les systèmes de soins sont très peu développés.
3Les 24 épidémies dues au virus Ebola recensées entre 1976 et 2013 avaient été de portée locale ou régionale, et étaient restées contenues dans les frontières du pays d’origine (République démocratique du Congo, Soudan, Ouganda, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire ou Gabon). Elles avaient touché quelques centaines de personnes, dont de nombreux professionnels de santé, et causé une mortalité souvent supérieure à 50 % [3]. En plus de sa survenue dans des milieux peu densément peuplés, la gravité de la maladie et sa contagiosité seulement après l’apparition des signes cliniques étaient sans doute parmi les facteurs qui, jusqu’en 2013, avaient pu empêcher les épidémies à virus Ebola de s’étendre. Ceux-ci avaient en effet pu limiter le risque de transmission et permis de promouvoir des mesures (isolement, quarantaine, pratiques de soins ou mortuaires) susceptibles d’entraver l’extension de l’épidémie.
4Celle qui s’est déclenchée sans doute dès la fin de 2013 [4], dans la région de Guékédou en Guinée, est d’une localisation inattendue, l’Afrique de l’Ouest, et d’une ampleur inédite. Elle se caractérise aussi par une portée internationale inhabituelle. Elle a révélé de graves difficultés de mise en œuvre du règlement sanitaire international (RSI) dans des pays aux ressources très limitées, et des défaillances dans la mise en œuvre de la coopération internationale, que le président de la Banque mondiale jugea, au début de septembre 2014, comme ayant été jusqu’alors « désastreusement inadéquate [5] ».
Les aspects internationaux de l’épidémie liée au virus Ebola en Afrique en 2014
5La portée internationale de l’épidémie liée au virus Ebola, qui s’est développée en Guinée en 2014, s’est manifestée rapidement pour plusieurs raisons :
6– la zone d’émergence est la région de la ville de Guékédou. Cette ville appartient à la Guinée forestière. Elle est toute proche de deux frontières, l’une qui sépare la Guinée francophone du Libéria anglophone, l’autre de la Sierra Leone, également anglophone. Alors que plusieurs cas étaient rapportés dans la région de Guékédou durant les cinq premiers mois de 2014, quelques-uns furent signalés dans ces deux pays frontaliers à partir d’avril 2014. L’épidémie prit de l’ampleur à partir du mois de juin dans ces trois États, surtout au Libéria. Fin août, plus de 3 000 cas étaient recensés dans les trois pays, avec une mortalité de l’ordre de 50 % [6] ;
7– les frontières entre la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone sont poreuses. La circulation des personnes, des animaux et des biens y est importante, et les moyens de contrôle très limités ;
8– les capacités sanitaires des trois pays – qui font partie des plus pauvres de la planète et ont connu récemment, pour deux d’entre eux, une longue guerre civile – sont peu développées, y compris s’agissant du contrôle sanitaire aux frontières.
9La portée internationale de l’épidémie s’est accentuée à partir de juillet 2014. Provoquée par le transport aérien d’une personne dont la maladie avait débuté au Libéria, cette extension s’est traduite par l’émergence de deux foyers d’une vingtaine de cas au total au Nigéria, l’un à Lagos fin juillet, l’autre à Port Harcourt fin août.
10Fin octobre, aucun des cas suspectés d’avoir été importés dans d’autres pays n’a été confirmé, à l’exception de quatre : un voyageur guinéen malade ayant quitté la Guinée par la route pour rejoindre, fin août, Dakar au Sénégal, où le diagnostic d’infection par le virus Ebola a alors été fait ; un voyageur libérien, qui ne présentait pas de symptômes lorsqu’il est entré aux États-Unis où le diagnostic a été fait le 30 septembre et qui contamina ensuite deux infirmières avant de décéder ; un médecin de retour à New York après une mission de coopération en Guinée ; une très jeune enfant parvenue au Mali en provenance de Guinée. À ce jour, un seul cas a été observé de contamination par une personne touchée par le virus lors de son activité de coopération après son rapatriement pour soins dans son pays d’origine : début octobre, une aide-soignante espagnole a été contaminée par un coopérant malade rapatrié de Sierra Leone.
11Contrastant avec la peur diffuse ayant saisi la planète, la dimension internationale de l’épidémie n’a revêtu, à la fin octobre 2014, qu’une portée limitée, très inférieure à ce qui a pu être le cas du fait de certains virus respiratoires au cours des années récentes. La première raison en est que les trois pays principalement concernés ne sont pas le siège d’un grand aéroport international susceptible de jouer un rôle majeur dans la diffusion du virus. Toutefois, sa présence au Nigéria durant plusieurs semaines a fait craindre que l’aéroport de Lagos puisse jouer un tel rôle. En 2003, la diffusion internationale du virus du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) avait été large et rapide à partir de l’aéroport international de Hong Kong. En 2009, la diffusion du virus de la grippe pandémique H1N1 avait été explosive à partir de celui de Mexico [7].
12La deuxième raison tient au schéma de contagiosité propre au virus Ebola – le malade est contagieux après l’apparition de signes cliniques – et à son mode de transmission [8] qui rend faible le risque de contagion dans le cadre d’un transport aérien. Enfin, la troisième raison est que cette épidémie a peu interféré avec le commerce international. En 2003, le virus du SRAS avait gravement perturbé l’activité économique du Sud-Est asiatique. En 2005, la grippe aviaire due au virus H5N1 avait bouleversé le commerce mondial des volailles. En 2009, la pandémie grippale due au virus H1N1 avait fortement pesé sur le transport aérien. En revanche, plus de six mois après son émergence en Afrique de l’Ouest, l’épidémie due au virus Ebola n’a entraîné que peu de perturbation du trafic aérien et du commerce international. En raison de suspensions inappropriées de vols et d’activités de certaines sociétés, et des conséquences directes et indirectes de l’épidémie sur les activités humaines, l’impact économique a cependant été net pour les trois pays concernés, et à un moindre degré pour l’Afrique de l’Ouest. En Guinée, au Libéria et en Sierra Leone, l’activité économique a chuté de 30 % [9] et l’impact sur la croissance sera fort en raison des effets de la peur et des comportements d’évitement [10], avec des conséquences graves sur l’accès à la nourriture, son prix et la préparation des récoltes.
Le règlement sanitaire international à l’épreuve d’Ebola
13Dans le cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un nouveau règlement sanitaire international (RSI) a été adopté en 2005. Après de longues années de tergiversations, son adoption avait été accélérée à la suite de l’épidémie due au virus du SRAS en 2003. Le RSI se traduit par un léger abandon de souveraineté de la part des États signataires, en contrepartie d’un renforcement de la sécurité sanitaire au niveau mondial, notamment face au risque épidémique.
14Ce renforcement se caractérise par des exigences de signalement à l’OMS et par la mise en place d’une série de mesures visant à accroître la sécurité sanitaire : identification dans chaque pays d’une structure chargée de la coordination avec l’OMS à propos du RSI (point focal RSI), surveillance épidémiologique et biologique, mesures de contrôle sanitaire aux points d’entrée portuaires et aéroportuaires. Dans plusieurs pays développés, notamment en France, l’extension de l’épidémie due au virus Ebola a d’ailleurs entraîné une accélération de la mise en œuvre de mesures d’urgence aux points d’entrée dans le cadre de l’application du RSI [11].
15Lors de l’évaluation de la mise en place du nouveau RSI effectuée en 2010 au décours de la pandémie grippale due au virus H1N1, le constat avait été fait que de nombreux pays n’avaient pas mis en œuvre les mesures de renforcement prévues par le règlement. La création d’un fonds d’intervention d’urgence avait été alors recommandée [12]. Ce constat concernait en particulier plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone. Le 11 août 2014, les autorités guinéennes ont envisagé de mettre en place un contrôle sanitaire aux frontières [13].
16La mise en application sérieuse du RSI réclame des moyens importants. Il est dans l’esprit de la coopération, mais aussi dans l’intérêt bien compris des pays développés, d’aider les pays pauvres à renforcer leurs capacités en matière de sécurité sanitaire : contrôle sanitaire aux frontières, ressources humaines et moyens en épidémiologie clinique, laboratoires de microbiologie, capacités de gestion et de communication de crise ou de régulation des produits de santé.
Ebola : la résistible ascension de la coopération internationale
Les grandes lignes de la coopération sanitaire internationale
17Le RSI constitue la forme la plus structurée de la coopération internationale en matière de santé puisqu’il formalise et généralise un système de droits et de devoirs pour la sécurité sanitaire à l’échelle mondiale. Sa grande limite tient cependant au fait que de nombreux pays n’ont tout simplement pas les moyens de remplir ces devoirs.
18La coopération en matière de santé revêt aussi d’autres formes. Du point de vue des pays développés, elle se traduit par un soutien régulier, financier ou selon diverses modalités, sur un mode soit bilatéral, soit multilatéral. Dans ce dernier cas, elle passe tantôt par des organismes internationaux dont le leadership et la dimension stratégique sont essentiels comme l’OMS, tantôt par des fonds dits « verticaux » qui sont centrés sur une maladie infectieuse ou un mode spécialisé d’intervention. La France consacre ainsi une part importante de son aide au développement à la coopération en matière de santé. L’Afrique, notamment subsaharienne, en est un destinataire prioritaire. Les organisations non gouvernementales (ONG) françaises en constituent des acteurs reconnus de longue date.
19Dans des circonstances exceptionnelles, l’action de coopération peut conduire les États à répondre favorablement à un appel aux dons financiers ou à l’aide technique, l’initiative prise dans ce but se matérialisant de façon concertée, par exemple sous forme d’une conférence des donateurs.
20Ainsi, lors de la grippe aviaire en 2005 et 2006, la menace sur la santé animale et le risque pandémique avaient permis la levée de plusieurs milliards de dollars en vue de renforcer les capacités, en particulier dans le domaine de la santé animale, de l’Égypte et de plusieurs autres pays, notamment du Sud-Est asiatique.
21Lors de la pandémie grippale de 2009, une coopération sanitaire internationale de portée exceptionnelle avait aussi été mise en œuvre. Elle avait pris la forme de dons de médicaments antiviraux et de vaccins par les pays développés et les grandes entreprises productrices au bénéfice de nombreux pays, soit directement, soit via l’OMS.
22Dans ces cas récents, il est apparu que les actions de coopération ne pouvaient trouver leur efficacité que si une coordination intersectorielle forte était organisée, les crises sanitaires graves débordant très vite sur d’autres domaines (transport aérien, activités économiques, secteur de l’agriculture, sécurité intérieure, etc.).
La mise en œuvre initiale, tardive et discrète, de la coopération sanitaire internationale face à Ebola en 2014
23La coopération sanitaire internationale face à Ebola en 2014 n’a pas été nulle, mais elle a été lente et longtemps de trop faible portée, à la mesure sans doute des enjeux politiques et économiques de cette crise, plutôt que de sa portée sanitaire et des possibilités qu’il y aurait eu de limiter le nombre des décès. Pourtant, l’emballement épidémique et la difficulté particulière liée à l’émergence du premier foyer à proximité de deux frontières entre États avaient été bien repérés dès le mois de juin. À la fin juillet, les analyses épidémiologiques révélaient une extension importante de l’épidémie, en particulier au Libéria.
24Début août, des appels à la réaction internationale avaient été lancés. Le 5, la Samaritan’s Purse Missionary Organization et, le 7, le Council on Foreign Relations soulignaient que les équipes de l’OMS et surtout les volontaires de Médecins sans frontières (MSF), présents sur le terrain, étaient seuls, débordés et parfois touchés gravement par le virus. Seules la Banque mondiale – qui avait promis 200 millions de dollars – et l’OMS – qui, bien qu’en grandes difficultés financières, avait dégagé 100 millions de dollars et disposait d’environ 140 personnels sur le terrain – s’étaient alors manifestées [14]. Aucune initiative importante n’avait alors été prise, que ce soit par les pays développés ou les États africains.
25Dans le cadre du RSI, l’OMS déclara, le 8 août, que cette épidémie était une urgence sanitaire de portée internationale et que cette qualification était « un appel clair à la solidarité internationale [15] ». Le 20, un coordinateur pour le système des Nations unies fut désigné.
26Les premières formes concrètes de solidarité furent de portée modeste. Dès mars, un laboratoire européen mobile avait bien été dépêché en Guinée à Guékédou avec plus de 25 techniciens et scientifiques mobilisés à partir du réseau des laboratoires de niveau 4 de sécurité coordonnés dans le cadre de l’European Research Infrastructure for Research on Highly Pathogenic Agents (ERINHA) [16]. Le 18 août, quelques experts en santé kényans partirent à Monrovia suivis, le 25, par des experts en santé de la République démocratique du Congo. Le 19 août, selon le point de vue sur le terrain du directeur opérationnel de MSF, la réponse de la communauté internationale des États restait proche de zéro [17].
27Le 23 août, 68 tonnes de matériels sanitaires furent transportées par le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) au Libéria et, le 26, 60 millions de dollars de la Banque africaine pour le développement (BAD) et des coopérants en santé africains furent envoyés aux trois pays concernés par l’épidémie. Quelques autres dons de faible envergure furent faits à l’OMS par l’Australie – qui donna un million de dollars le 24 août –, la France – un million d’euros le 27 août, puis mise à disposition de cinq volontaires réservistes de l’Établissement pour la préparation et la réponse aux urgences sanitaires (EPRUS) le 3 septembre – et l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) – pour un total de 20 millions de dollars le 27 août. La coopération prit aussi la forme de financements consacrés à des programmes spéciaux dédiés à la recherche de vaccins ou de traitements contre Ebola [18], et d’avertissements adressés par divers organismes de sécurité sanitaire à propos de produits « miracles » proposés par des charlatans [19]. La portée trop modeste de la réaction de la communauté internationale ne passa cependant pas inaperçue [20].
Les appels entendus de MSF et la feuille de route de l’OMS
28La publication de la feuille de route établie par l’OMS, le 29 août, fut révélatrice d’un intense besoin de coordination et de leadership en matière de coopération, compte tenu de la diversité et de la faiblesse des trois pays atteints, et ce d’autant plus que de nombreux problèmes n’avaient pas une portée uniquement sanitaire (transport, sécurité alimentaire, eau, hygiène et déchets). Cette feuille de route fit une estimation de besoins financiers atteignant près de 500 millions de dollars – somme très supérieure aux dons effectués jusqu’alors – et d’un appui nécessaire considérable aux ressources humaines locales.
29Le 11 septembre, alors que le nombre des décès avait dépassé 2 000, et face au déséquilibre entre les moyens annoncés et la situation sur le terrain, le porte-parole de MSF Belgique parla, à propos de la coopération internationale dans la lutte contre cette épidémie due à Ebola, d’une « étrange coalition de l’inaction [21] ».
30Le niveau de l’aide internationale changea alors un peu d’échelle. L’Union européenne (UE) annonça un don de 130 millions d’euros. Les États-Unis et la Grande-Bretagne promirent des moyens militaires pour des hôpitaux de campagne correspondant au total à une centaine de lits. Cuba détacha 165 professionnels de santé en Sierra Leone. La France renforça son aide en Guinée avec l’annonce, le 15 septembre, d’un nouveau don de 9 millions d’euros [22] puis, le 18, du déploiement d’un hôpital militaire.
31Alors même que l’actualisation par l’OMS, à la mi-septembre, de l’estimation des besoins de financement pour contrôler l’épidémie était le double de celle faite fin août, il fallut attendre le 16 septembre pour que la mesure de l’épidémie paraisse enfin prise en termes de coopération [23]. Le président des États-Unis annonça ce jour-là la mobilisation de 3 000 militaires américains, pour créer 17 centres de traitement au Libéria – soit 1 700 lits –, former des milliers de personnels et coordonner la lutte contre l’épidémie. À la suite de la résolution 2177, adoptée le 18 septembre par le Conseil de sécurité des Nations unies, les annonces de dons ou d’envois de personnels se multiplièrent de la part de nombreux nouveaux pays, tels que la Chine ou la Russie. Beaucoup de professionnels de santé volontaires potentiels hésitèrent cependant à s’engager en raison d’incertitudes longtemps persistantes sur le délai et les conditions de leur rapatriement en cas de contamination par le virus.
32Le délai de mise en œuvre de toutes les mesures annoncées laisse à l’épidémie de la latitude pour poursuivre sa progression : il faudra quelques semaines pour établir l’hôpital de campagne annoncé par la France [24], tout comme les centres gérés par l’armée américaine au Libéria, qui n’ont pas encore ouvert à la fin septembre [25]. À cette date, le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) a appelé les États à intensifier et surtout accélérer leurs efforts de coopération [26].
33Le 30 octobre, près de 5 000 morts ont été recensés par l’OMS depuis le début de l’épidémie due au virus Ebola en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone, un recensement sans doute inférieur à la réalité du nombre des décès. Quelques semaines auparavant, une étude de modélisation de l’épidémie a suggéré qu’en l’absence de mise en œuvre rapide des mesures importantes annoncées, 20 000 décès seraient déplorés début novembre, pour la moitié au Libéria [27], et plusieurs centaines de milliers début janvier 2015, compte tenu du degré de pauvreté et de faiblesse des systèmes de santé dans cette zone [28]. Ce sombre scénario se vérifiera-t-il ou, au contraire, le léger ralentissement de la propagation du virus constaté par l’OMS fin octobre au Libéria se confirmera-t-il [29] ? Il est difficile, à ce stade, de prédire la marche à venir du virus Ebola [30].
34***
35L’épidémie due au virus Ebola survenue en Guinée en 2014 a été « sous-estimée durant de longues semaines [31] ». Elle a pourtant rapidement acquis une dimension internationale, touchant très vite deux pays pauvres contigus d’Afrique de l’Ouest. La réaction de coopération internationale a été tardive, lente et progressive, sans doute proportionnelle à la perception du risque au sein des pays développés, mais sûrement insuffisante en termes de solidarité, si l’on en juge par son impact sanitaire et économique en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone.
36De nombreux facteurs se sont conjugués pour expliquer la lenteur de la réaction de coopération et sa faiblesse durant de longues semaines, sans parler du caractère internationalement anticoopératif et inapproprié de certaines mesures (suspension des vols, fermeture de frontières) prises face à l’épidémie : la perception d’un risque sanitaire et économique faible pour les pays développés, en dépit de la peur générée par le mot Ebola ; la survenue de l’emballement épidémique dans un contexte à la fois estival et de crise économique ; la concurrence d’autres événements importants sur la scène internationale (les conflits en Ukraine, à Gaza, en Irak et en Syrie) ; un paysage partenarial privilégié hétérogène et dont le passé était marqué par des tensions (entre les États-Unis et le Libéria, la Grande-Bretagne et la Sierra Leone, la France et la Guinée) ; l’annonce très tardive d’une réaction européenne coordonnée ; l’absence d’un groupe de population jouant un rôle d’avocat, à l’instar de la communauté homosexuelle pour l’épidémie de sida ; enfin, le contrecoup de la pandémie liée au virus H1N1 en 2009, au cours de laquelle les autorités sanitaires avaient été accusées d’avoir surréagi.
37Beaucoup plus qu’une simple crise sanitaire et beaucoup plus complexe que prévu, cette épidémie constitue un nouveau défi pour l’humanité face au risque épidémique. Elle a mis en évidence le danger que constituent des agents infectieux responsables de graves maladies et pour lesquels il n’y a ni test diagnostique, ni traitement, ni vaccin, en particulier dans des pays presque sans médecins, ni infirmiers. Elle a souligné à quel point il est important que l’Organisation mondiale de la santé puisse disposer de moyens d’intervention en urgence beaucoup plus conséquents. Elle a enfin surtout mis en lumière le fait que la mise en place effective du règlement sanitaire international doit s’accompagner de moyens dédiés importants et d’un dispositif d’évaluation, sinon de contrôle [32].
38Cette épidémie n’est pas terminée, et la seule consolation qu’elle a offerte à ce stade en termes de coopération sanitaire internationale aura été le constat du travail considérable et courageux, car dangereux, fait par les coopérants volontaires, en particulier de Médecins sans frontières.
Mots-clés éditeurs : Coopération sanitaire internationale, Ebola, Épidémie, Organisation mondiale de la santé
Date de mise en ligne : 08/12/2014
https://doi.org/10.3917/pe.144.0085