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Le pari risqué des nationalistes écossais : l'indépendance ou rien ?

Pages 51 à 61

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  • Dixon, K.
(2013). Le pari risqué des nationalistes écossais : l'indépendance ou rien ? Politique étrangère, Hiver(4), 51-61. https://doi.org/10.3917/pe.134.0051.

  • Dixon, Keith.
« Le pari risqué des nationalistes écossais : l'indépendance ou rien ? ». Politique étrangère, 2013/4 Hiver, 2013. p.51-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-etrangere-2013-4-page-51?lang=fr.

  • DIXON, Keith,
2013. Le pari risqué des nationalistes écossais : l'indépendance ou rien ? Politique étrangère, 2013/4 Hiver, p.51-61. DOI : 10.3917/pe.134.0051. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-etrangere-2013-4-page-51?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pe.134.0051


Notes

  • [1]
    Le Dr Robert McIntyre, candidat du SNP, remporte l’élection partielle de Motherwell et Wishaw en avril 1945 d’une courte tête, mais perd la circonscription en juin 1945 lors de la victoire écrasante des travaillistes aux élections générales.
  • [2]
    Pour une discussion plus approfondie de l’extrême droite nationaliste écossaise dans l’entre-deux-guerres, voir K. Dixon, « Les liens du sang : quand les droites radicales européennes influençaient un nationalisme écossais émergent (1918-1939) », in Ph. Vervaecke (dir.), À droite de la droite. Droites radicales en France et en Grande-Bretagne au xxe siècle, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2012, p. 467-488.
  • [3]
    Depuis sa percée politique au début des années 1970, le SNP revendique son positionnement de force anticonservatrice, se réclamant de la social-démocratie, voire, pour certains de ses dirigeants historiques (dont Salmond dans sa jeunesse), du socialisme. Mais l’accusation travailliste de complicité avec les forces conservatrices a été confortée en 1979 après l’échec du premier référendum sur la création d’un parlement écossais, lorsque les nationalistes ont forgé une alliance éphémère au parlement britannique avec le Parti conservateur, en votant une motion de défiance envers le gouvernement de Jim Callaghan, précipitant la chute de ce dernier (et ce faisant la victoire de Margaret Thatcher aux élections législatives qui ont suivi).
  • [4]
    Les premiers signes d’une percée nationaliste en Écosse datent de novembre 1967, lorsque la candidate nationaliste, Winnifred Ewing, a ravi aux travaillistes le siège de Hamilton dans l’Ouest de l’Écosse, lors d’une élection partielle. L’année suivante, le SNP a effectué une progression remarquable aux élections locales en obtenant plus de 30 % des voix. Ce sont néanmoins les élections générales de 1974 qui sont le plus souvent citées comme étant le point d’envol du SNP.
  • [5]
    Il a fallu plusieurs années pour que la première législation concernant l’autonomie de l’Écosse et du pays de Galles passe au parlement britannique, lors du gouvernement travailliste de 1974 à 1979. Des parlementaires travaillistes ont tout fait pour retarder les projets de leur propre gouvernement, en multipliant des amendements de toutes sortes. Un de ces amendements, proposé par le député (écossais) de la circonscription londonienne d’Islington, a eu des effets particulièrement remarqués. L’« amendement Cunningham » stipulait que pour que le « oui » au parlement écossais (et gallois) puisse être pris en compte, il fallait que le vote favorable éventuel représente au moins 40 % des inscrits. Au référendum de mars 1979, 51,6 % des votants ont approuvé la création d’une assemblée écossaise, mais puisque cela ne représentait que 32,8 % des inscrits, le vote n’a pas été suivi d’effet, au grand dam des nationalistes, qui avaient fait campagne pour le oui et accusaient les travaillistes d’avoir saboté leur propre proposition.
  • [6]
    Deux questions ont été posées aux électeurs écossais le 11 septembre 1997, la première portant sur la création d’un parlement écossais, la seconde sur une relative autonomie fiscale du nouveau parlement. À la première question, 74,3 % des votants ont répondu favorablement et, à la surprise générale, 63,5 % des votants ont considéré que le nouveau parlement devait avoir le droit d’augmenter (ou de baisser) les impôts.
  • [7]
    La législation travailliste de 1997 effectue le transfert de toutes les affaires intérieures écossaises au parlement écossais : entre autres, l’environnement, le logement, la police, la politique culturelle, la politique de santé et l’éducation. Certains domaines cruciaux demeurent réservés au gouvernement de Londres : la politique économique générale (y compris la politique monétaire), la politique énergétique, la politique étrangère et la défense. Avant tout, le parlement britannique reste souverain : ce que le législateur britannique a donné il peut aussi le reprendre en cas de crise ou de conflit majeur entre les deux gouvernements.
  • [8]
    Pour une discussion plus approfondie de la réorganisation du SNP depuis la fin des années 1990, voir G. Hassan (dir.), The Modern SNP. From Protest to Power, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2009.
  • [9]
    Le SSP a connu son heure de gloire (avec six élus) pendant la période 2003-2007, pour ensuite sombrer à la suite des difficultés judiciaires de son premier dirigeant, Tommy Sheridan, impliqué dans un scandale sexuel.
  • [10]
    Le nouveau système électoral – mélange d’un scrutin majoritaire par circonscription et d’un scrutin de liste censé corriger les résultats des circonscriptions dans le sens d’une représentation plus proportionnelle des forces politiques en présence – rendait un tel résultat improbable. Les concepteurs de ces nouvelles modalités de vote (la Scottish Constitutional Convention est à l’origine de ces propositions avant leur adoption par la direction blairiste du Parti travailliste), lors de leur introduction en 1999, avaient cru nécessaire d’établir un système électoral qui éviterait la domination pérenne d’un seul parti (à l’époque il s’agissait du Parti travailliste, qui semblait inébranlable en Écosse).
  • [11]
    « Aujourd’hui, nous avons tout ce qu’il faut pour devenir l’économie du lion celtique, qui pourrait égaler sinon dépasser le tigre irlandais. » Extrait du document portant sur la stratégie économique publié par le gouvernement nationaliste en 2007.
  • [12]
    J. Cuthbert et M. Cuthbert, « SNP Economic Strategy: Neo-Liberalism with a Heart », in G. Hassan, op. cit. p. 105-119.

1Le 15 octobre 2012, le Premier ministre britannique David Cameron et son homologue écossais Alex Salmond ont signé l’« accord d’Édimbourg » qui prévoit l’organisation par le gouvernement nationaliste actuel d’un référendum portant sur l’avenir institutionnel de l’Écosse. Après plusieurs années de débats, de désaccords et parfois de vives tensions entre les deux gouvernements, le principe d’un référendum – voulu par le Parti national écossais (Scottish National Party, SNP) – a été acté et ses contours ont finalement fait l’objet d’une entente.

2Lors de la signature de cet accord entre les deux responsables politiques, la formulation exacte de la question qui sera posée à l’électorat écossais, ainsi que la définition du corps électoral, ont été précisés. Pour ce qui est du premier point, le SNP aurait voulu que les électeurs puissent choisir entre trois propositions : le statu quo, l’indépendance ou des pouvoirs accrus accordés au parlement écossais. Les votants devront finalement répondre oui ou non à la question : « L’Écosse devrait-elle être un pays indépendant ? » Concernant le second point, le corps électoral s’étendra à toutes les personnes de 16 ans ou plus résidant en Écosse et inscrites sur les listes électorales, y compris celles – nombreuses – qui sont nées en Angleterre. Il exclura tous ceux et celles qui sont nés en Écosse mais habitent ailleurs, y compris les plus de 730 000 migrants écossais résidant en Angleterre et non inscrits sur les listes électorales écossaises.

3L’accord d’Édimbourg permet de mesurer le terrain parcouru par le mouvement nationaliste écossais depuis sa percée électorale au début des années 1970. Lors des premières années de sa présence sur la scène politique, le SNP a souvent été considéré par la presse britannique, ainsi que par ses principaux adversaires politiques, comme étant au mieux l’expression d’un vote protestataire, émis par les victimes d’une crise frappant de plein fouet l’Écosse,, et au pire le porte-parole de pulsions xénophobes d’une partie de la population écossaise soucieuse de trouver dans des boucs émissaires situés au sud de la Tweed les responsables de ses difficultés économiques et sociales.

4Conservateurs et travaillistes se sont souvent rejoints dans leur rejet commun des aspirations indépendantistes affichées par le SNP, considérées comme dangereusement archaïques et sans pertinence aucune au vu des problèmes que devait affronter la Grande-Bretagne moderne. Aujourd’hui cependant, le SNP est au pouvoir en Écosse (depuis sa première victoire aux législatives de 2007, qui lui a permis de constituer un gouvernement minoritaire, confirmée par l’obtention d’une majorité absolue des sièges au parlement d’Édimbourg aux législatives de 2011), après avoir fait tomber un des derniers bastions du travaillisme britannique et fait du Parti conservateur en Écosse une force électorale marginale. Qui plus est, il joue désormais un rôle central dans l’éventuelle reconstruction/déconstruction de l’État d’union britannique. Son exercice du pouvoir depuis 2007 lui a permis d’échapper aux accusations d’amateurisme, voire d’utopisme, souvent formulées à son égard dans les années qui avaient précédé son accession aux affaires. Désormais, Alex Salmond est reconnu par tous les responsables politiques britanniques comme un adversaire de taille et un fin stratège politique. Un retour sur l’histoire du nationalisme écossais permettra de mieux mettre en perspective l’évolution du SNP dans la période la plus récente.

D’où vient le nationalisme écossais ?

5Si la première organisation à revendiquer une reconnaissance élargie des droits écossais au sein d’une union britannique remodelée (la National Association for the Vindication of Scottish Rights) date de 1853 et la première organisation écossaise à se réclamer d’une autonomie déjà au centre des débats dans l’Irlande voisine (la Scottish Home Rule Association, SHRA) de 1886, dans les faits l’Écosse ne participe guère au réveil des nations européennes dans la deuxième moitié du xixe siècle. Le nationalisme écossais, et surtout la formulation d’une revendication indépendantiste, sont à proprement parler des phénomènes du xxe siècle, qui n’ont connu de vrai décollage politique que lors du dernier tiers de ce siècle. Ce « retard relatif » par rapport aux autres nationalismes européens est dû à plusieurs facteurs, qui ne peuvent que rapidement être évoqués ici.

6Tout d’abord la reconnaissance par l’État britannique, dès le traité d’union de 1707, d’un large espace d’autonomie à l’Écosse dans les domaines juridique, éducatif et religieux. À cette autonomie, rassurante pour une grande partie de la population écossaise qui pouvait ainsi jouir d’une double identité, écossaise et britannique, il faut ajouter la relative prospérité économique garantie par l’association à la puissante voisine anglaise et la participation enthousiaste de nombreux Écossais à la construction de l’Empire britannique, qui offrait aux uns les moyens d’un enrichissement rapide, aux autres une voie vers la promotion sociale, à tous une certaine idée de l’identité britannique, protestante et impériale. Ce sont d’ailleurs les diverses secousses qui ont ébranlé l’édifice impérial (la Première Guerre mondiale, le soulèvement de Pâques 1916 à Dublin, et surtout le mouvement de décolonisation rapide consécutif à la fin de la Seconde Guerre mondiale) qui ont rythmé la progression du nationalisme écossais.

7Il faut donc attendre la période de l’entre-deux-guerres pour voir la création des premiers partis nationalistes écossais aux revendications indépendantistes. En 1928, les représentants de quelques groupuscules nationalistes, dont la Scots National League qui rêve d’une Écosse celtique et gaélicisante, se réunissent pour former le National Party of Scotland qui, à la suite de l’arrivée d’un petit groupe d’activistes du très conservateur Scottish Party, se transforme en 1934 en Scottish National Party. C’est le nom que porte encore aujourd’hui la principale formation nationaliste. Entre 1934, où le mouvement national campe encore (et pour longtemps) aux marges de la vie électorale et politique écossaise, et 1974, année de deux élections législatives générales en Grande-Bretagne qui voit le score du SNP atteindre 21,9 % des voix écossaises en février et 30,4 % en octobre, la mue du nationalisme écossais a été spectaculaire.

8Les premières années du nationalisme naissant ont été marquées par la grande hétérogénéité politique de militants arrivant d’horizons fort divers, qui vont de la gauche révolutionnaire à l’extrême droite, et par l’extrême faiblesse de la machine électorale (l’un expliquant sans doute l’autre). Il faut attendre avril 1945 pour que le SNP obtienne son premier siège au Parlement britannique lors d’une élection partielle, qu’il perd tout aussi vite lors des élections législatives générales de juin de la même année [1]. Ces premières années sont marquées par de fortes tensions internes, entre gauche et droite ainsi qu’entre partisans de l’indépendance et avocats d’une vision plus gradualiste qui accepterait comme première étape l’octroi d’une autonomie écossaise au sein de l’empire et de l’Union britanniques. Les prises de position des principaux responsables du parti, marquées du sceau de l’ambiguïté politique, ne font rien pour sortir le parti de sa marginalité. Ainsi, par exemple, Andrew Dewar Gibb, président du SNP de 1936 à 1940, expose sa vision particulière de la nation écossaise, qui souffre selon lui du double mal de la domination anglaise et d’une immigration irlandaise qu’il exècre. Dewar Gibb évolue d’ailleurs au cours des années 1930 vers la droite la plus autoritaire, exprimant dans sa correspondance privée son admiration pour le national-socialisme allemand [2]. Il est, à lui seul, une des explications de l’isolement du SNP de l’époque.

9Le « consensus social-démocrate » de l’après-guerre, qui s’affirme à partir du milieu des années 1940 jusqu’à la fin des années 1960, continue à maintenir le SNP dans une relative marginalité. Il est en effet difficile de parler de séparation de l’Écosse du reste du Royaume-Uni à un moment où les politiques impulsées par le gouvernement central britannique apportent à l’Écosse une relative prospérité après les années de crise de l’entre-deux-guerres, un taux de chômage historiquement bas et une progression réelle du niveau de vie des Écossais, comme de la plupart de leurs concitoyens britanniques. Une politique délibérée de développement des régions en difficulté, avec une forte incitation étatique à l’implantation industrielle dans les régions périphériques, sont autant d’éléments d’une politique gouvernementale qui laisse peu de place à l’aspiration séparatiste. Il faut attendre la fin de la période d’expansion économique de l’après-guerre et l’émergence d’une crise britannique aux facettes multiformes pour que l’édifice unioniste commence à se fissurer.

10Pendant cette longue période d’opposition très minoritaire au consensus étatiste britannique, le SNP a le temps d’évoluer. D’abord en se débarrassant des excentriques divers qui font les choux gras des médias antinationalistes, mais surtout en développant une vision plus argumentée de l’avenir écossais, paradoxalement en puisant dans les traditions politiques britanniques existantes. C’est en effet pendant les années 1950 et 1960 que le SNP évolue vers un positionnement stable de centre gauche, pour revendiquer dans les années 1970 son rattachement à la social-démocratie et se détacher de toute vision xénophobe. Ainsi, lorsqu’il émerge comme force politique au cours des années 1970, il pose surtout un défi aux travaillistes. C’est d’ailleurs de cette période que date l’inimitié puissante entre travaillisme et nationalisme en Écosse, les dirigeants travaillistes n’hésitant pas à qualifier leurs adversaires nationalistes de « conservateurs en habit traditionnel écossais » (Tartan Tories) et à pointer une complicité largement imaginaire entre le SNP et le Parti conservateur [3].

11Les deux partis britanniques sont pris de court par l’émergence d’un fort courant nationaliste écossais à partir de 1974 [4] et hésitent à répondre aux revendications institutionnelles du SNP. Si le Parti travailliste, au pouvoir entre 1974 et 1979 et fortement divisé sur la question entre défenseurs du statu quo et avocats d’une décentralisation contrôlée, finit quand même par proposer la création d’une assemblée écossaise (et galloise), conditionnée par un référendum qui a lieu en mars 1979 [5], le Parti conservateur fluctue dans son positionnement. Il est le premier (en 1968, après les premiers remous nationalistes aux élections locales) à proposer, par la voix de son leader de l’époque, Edward Heath, une mesure d’autonomie aux deux nations « périphériques » que sont l’Écosse et le pays de Galles. Ces propositions restent toutefois sans lendemain et dès l’arrivée de Margaret Thatcher à la tête du parti en 1975, ses positions vont se durcir pour finir (pendant les gouvernements de Margaret Thatcher et de John Major, de 1979 à 1997) dans le refus de toute concession aux aspirations autonomistes, afin d’éviter la « pente glissante » vers l’éclatement de l’Union.

12Les années d’administration conservatrice produisent des effets paradoxaux sur la mouvance nationaliste en Écosse. Après avoir contribué à la chute du gouvernement travailliste, le SNP voit ses scores électoraux régresser et de vives tensions internes réapparaître. Le jeune Alex Salmond, bouillant diplômé de l’université de St Andrews, fait les frais de ces tensions et est exclu (brièvement) du parti pour « fractionalisme » à la suite de la constitution du 79 Group, qui se définit comme nationaliste, socialiste et républicain. Mais en même temps que le SNP plonge dans les sondages et sombre dans les récriminations mutuelles, la revendication autonomiste progresse. L’Écosse de l’époque connaît une forte effervescence culturelle et intellectuelle, et une majorité des acteurs de ce mouvement se prononce en faveur d’une rupture avec l’Angleterre conservatrice. Le rejet du néolibéralisme thatchérien est tel en Écosse que la seule présence de la « Dame de fer » au pouvoir à Londres pousse de nombreux Écossais, bien au-delà des électeurs nationalistes, à repenser leur rapport à l’Union britannique. L’idée d’une forte décentralisation du pouvoir, qui rendrait l’Écosse moins dépendante du gouvernement de Londres désormais honni, progresse, y compris parmi les partis « britanniques », travailliste et libéral.

13En 1989, une large coalition se forme, sous le nom de Convention constitutionnelle écossaise (Scottish Constitutional Convention, SCC), regroupant tous les partis politiques écossais (à l’exception des conservateurs et du SNP, ce dernier considérant la revendication de l’autonomie trop timide), les Églises principales, les syndicats et de nombreuses associations. Le travail de la SCC prépare le terrain pour la législation introduite par Tony Blair et son gouvernement peu de temps après la victoire des travaillistes en 1997. À la différence de 1979, le Parti travailliste part alors uni en faveur du « oui » au référendum de 1997 et tire derrière lui une forte majorité d’électeurs écossais. Le SNP appelle aussi à voter « oui ». L’autonomie proposée par les néotravaillistes est plébiscitée [6]. Le pari de la direction blairiste du parti est clair : il s’agit de renouer le contact avec la population écossaise, largement convertie à l’idée autonomiste après son expérience de 17 ans d’impuissance face à une administration conservatrice élue par une majorité anglaise ; mais en même temps, Blair et ses relais écossais espèrent qu’en créant un parlement écossais aux pouvoirs relativement étendus [7], ils pourront couper l’herbe sous le pied des indépendantistes. Et c’est tout le contraire qui se produit.

Le nouveau visage du nationalisme écossais

14Le champ politique écossais sort transformé des années Thatcher et des premières réformes constitutionnelles néotravaillistes. D’abord, une des principales forces politiques de l’Écosse de l’après-guerre, le Parti conservateur, subit une forte érosion et campe désormais aux marges de la scène politique, isolée par son unionisme intransigeant et surtout par sa fidélité remarquable à la « Dame de fer ». À la suite de la réforme électorale qui accompagne la mise en place des nouvelles institutions écossaises, le Parti travailliste, dont la position de parti dominant a été consolidée pendant les années 1980, est contraint de nouer une alliance avec les libéraux-démocrates en vue de former un gouvernement écossais de coalition. Cette alliance des deux partis désormais « autonomistes » gouverne l’Écosse pendant les deux premiers mandats qui suivent la création du parlement (1999-2003 ; 2003-2007). Mais avec l’éclipse du conservatisme écossais, le SNP devient le premier parti d’opposition et se sert de la tribune nouvelle qu’offre le parlement écossais pour imposer l’image nouvelle d’un parti de gouvernement en attente. Il se débarrasse enfin des maladies infantiles dont il avait souffert pendant de longues années, modernise son appareil interne et professionnalise son activité politique et électorale [8]. Pendant les premières années de fonctionnement du nouveau parlement, et grâce au nouveau système électoral qui introduit une forte dose de représentation proportionnelle et favorise la présence au parlement des petits partis, le SNP se trouve flanqué, au sein de l’assemblée écossaise, de deux partis indépendantistes sur sa gauche, les Verts écossais (Scottish Greens) et le Parti socialiste écossais (Scottish Socialist Party, SSP [9]), avec lesquels il noue des alliances conjoncturelles.

15Si les années Thatcher ont fortement réduit l’attractivité du conservatisme en Écosse, les années Blair et Brown (1997-2010), et surtout l’aventure irakienne, poussent une partie de la base électorale des travaillistes à abandonner son soutien au parti. En Angleterre, ces électeurs déçus par le néotravaillisme gonflent les rangs des abstentionnistes. En Écosse en revanche, une autre offre politique leur est proposée : celle des nationalistes. Au fur et à mesure que les blairistes abandonnent la politique social-démocrate traditionnelle du travaillisme, épousant une vision souvent proche de celle promue dans les années 1980 par Thatcher, le SNP revendique son ancrage à gauche et son attachement aux institutions de l’État social britannique (service national de santé, gratuité des études universitaires, etc.) et développe une critique de la « dérive néolibérale » blairiste. Cette posture consolide l’image du SNP en Écosse comme d’une alternative de gauche au travaillisme dominant.

16 La stratégie de « triangulation » du Parti travailliste développée par Salmond à la tête d’un parti nationaliste désormais uni et relativement discipliné s’avère payante, bien que non dépourvue de limites. En développant une critique « de gauche » du New Labour de Tony Blair et Gordon Brown, le SNP attire les anciens électeurs travaillistes et, en maintenant le cap de la revendication indépendantiste, il conserve le soutien des électeurs nationalistes traditionnels. Il est bien sûr critiqué par ses adversaires pour son « populisme » et son désir de plaire à tout le monde en toute occasion, sans assumer ses contradictions. Néanmoins, le SNP est loin d’être affaibli par la nouvelle autonomie constitutionnelle octroyée par le Parti travailliste, contrairement à ce qu’avaient espéré les stratèges blairistes. Il en profite et progresse jusqu’au point de mettre un terme à la domination travailliste. Aux élections au parlement écossais de 2007, il obtient 47 sièges sur les 129 que compte l’assemblée d’Édimbourg, un de plus que les travaillistes. Il forme un gouvernement minoritaire, qui survit pendant quatre ans en sollicitant le soutien conjoncturel des élus indépendants, des Verts, du SSP et parfois des libéraux-démocrates.

17L’environnement politique « britannique » est plutôt favorable au SNP, étant donné les difficultés de Gordon Brown qui succède à Blair en 2007. Salmond profite habilement de l’impopularité croissante du néotravaillisme en général, et de Brown en particulier, pour asseoir son pouvoir et son autorité sur le parlement écossais, et cela en dépit de la crise bancaire qui s’ouvre en 2008 et qui frappe durement l’Écosse, dont la capitale est le deuxième centre financier de la Grande-Bretagne. Au sein de l’assemblée écossaise, il trouve des majorités de circonstance pour s’opposer aux politiques du gouvernement britannique. Ainsi mène-t-il campagne contre la présence de bases nucléaires en Écosse, contre l’augmentation des frais universitaires, contre la privatisation des prisons écossaises proposée par le gouvernement de coalition précédent, en maintenant son hostilité à la présence militaire britannique en Irak. C’est au cours de ce premier mandat gouvernemental de 2007 à 2011 que Salmond inaugure la « conversation nationale » en vue d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse. À l’époque, l’idée d’un référendum est néanmoins rejetée par une majorité du parlement écossais où libéraux-démocrates, travaillistes et conservateurs ont une majorité de blocage.

18L’année 2011 constitue un tournant aussi important que 1974 dans l’histoire électorale et politique du SNP. Contre toute attente [10], et après un premier mandat de quatre ans difficile, le SNP obtient, lors des élections au parlement écossais de mai 2011, la majorité absolue des sièges et a dès lors les mains libres pour développer sa politique sans passer par des alliances conjoncturelles et contraignantes. L’exercice plein du pouvoir (dans les limites des pouvoirs octroyés par le statut d’autonomie) révèle plus fortement certaines contradictions du positionnement du SNP. En effet, ce dernier se trouve écartelé entre son attachement proclamé à la tradition social-démocrate britannique, qu’il a largement ravie au Parti travailliste, et son admiration pour les petites nations de ce qu’il avait appelé (avant la crise de 2008) l’« arc de prospérité » : Norvège, Finlande, Danemark, mais aussi... Islande et Irlande [11].

19C’est dans le maintien de son soutien au « modèle irlandais », tigre celtique d’antan, que ressort toute l’ambiguïté du positionnement du SNP et de son premier dirigeant. Car si le SNP continue à s’opposer à certains aspects de la politique suivie en Grande-Bretagne par les gouvernements successifs depuis Margaret Thatcher (privatisation rampante des services publics et flexibilisation du marché du travail en particulier) et fait endosser au gouvernement central britannique la responsabilité de la crise actuelle, il préconise aussi l’adoption de certaines mesures qui sont plus proches du consensus néolibéral que de l’inspiration social-démocrate, comme la réduction des impôts sur les sociétés – à l’instar de la république d’Irlande – pour faciliter l’arrivée des capitaux étrangers en Écosse ou l’hostilité envers une plus forte réglementation des banques « écossaises ». Ambiguïté qui a conduit un observateur à parler du « néolibéralisme avec un cœur » (« neoliberalism with a heart[12] ») pratiqué par le SNP. De la même manière, Salmond a fortement édulcoré les prises de position du SNP sur certains sujets « sensibles » : il se proclame désormais prêt à garder le monarque britannique comme chef d’État (aux pouvoirs très limités) en cas d’indépendance du pays et se dit à l’aise avec l’idée d’une identité britannique commune, quelle que soit la nouvelle donne constitutionnelle. Dans la période la plus récente, le SNP a aussi accepté l’idée que la livre sterling puisse rester la monnaie commune après l’indépendance, ce qui donnerait un droit de regard à la Banque d’Angleterre sur la politique monétaire écossaise.

Quel(s) avenir(s) pour l’Écosse ?

20Ces concessions importantes de Salmond sur les symboles de l’identité britannique sont destinées à lever certaines inquiétudes sur des aspects « secondaires » de la séparation et à rassurer ceux qui craignent une rupture brutale. La visée principale du SNP au gouvernement reste encore et toujours l’indépendance, et pour y arriver il faut mobiliser les hésitants. Plusieurs scénarios se dessinent actuellement : le maintien du statu quo, sans aucune nouvelle prérogative accordée au parlement d’Édimbourg, l’octroi de nouveaux pouvoirs au parlement par l’État britannique, ou l’indépendance.

21Les sondages les plus récents semblent indiquer l’échec probable de l’option indépendantiste au référendum de septembre 2014, même s’il est malaisé de faire des pronostics fiables près d’un an avant le scrutin. Cette option est régulièrement créditée d’un quart à un tiers des intentions de vote depuis la mise en place des institutions autonomes. Un seul sondage (en mars-avril 2008) a donné une courte majorité aux indépendantistes. Néanmoins, la proportion des indécis reste assez élevée, et peu d’indications existent sur le comportement politique des nouveaux votants de 16 à 18 ans.

22Le référendum serait-il donc un pari risqué pour le SNP, menaçant de l’enfermer dans l’alternative de « l’indépendance ou rien » ? C’est ce qu’espèrent les responsables des partis « unionistes », conservateurs et travaillistes en tête, qui veulent croire qu’une défaite de l’option indépendantiste conduirait inéluctablement au déclin du SNP. Toutefois, si le SNP a maintenu le cap du référendum, c’est qu’il considère que même un échec pourrait à terme lui être favorable. En effet, l’autre leçon récurrente des sondages est que l’option du maintien du statu quo est rejetée par une majorité des Écossais : même les partis les plus réticents envers le transfert des pouvoirs au parlement écossais reconnaissent que le processus ne peut s’arrêter là. Il y a comme un effet de cliquet qui fait qu’il serait non seulement extrêmement difficile de revenir en arrière par rapport au transfert des pouvoirs, mais de surcroît que le nouveau système porte en lui la demande toujours renouvelée de pouvoirs accrus.

23Ainsi le choix politique semble-t-il désormais se situer entre le transfert accru de pouvoirs, y compris pour la fiscalité et la politique énergétique – ce que l’historien Tom Nairn a appelé l’« indépendance de fait » (« de facto independence ») –, et l’indépendance tout court. Salmond aurait voulu cadenasser ce choix lors du référendum, en offrant la possibilité aux électeurs de choisir entre l’indépendance, le transfert accru de pouvoirs (appelé « devolution max » par les médias écossais) et le statu quo. David Cameron a senti le piège et s’y est fortement opposé. Si le Premier ministre britannique a, par la force des choses, remporté cette première partie contre Salmond, rien n’indique que Londres pourra s’opposer éternellement à un mouvement en faveur de l’indépendance écossaise, que celle-ci soit cautionnée par un référendum et validée juridiquement ou simplement acquise « de fait ».


Mots-clés éditeurs : Écosse, Indépendance, Nationalisme, Royaume-Uni

Date de mise en ligne : 17/12/2013

https://doi.org/10.3917/pe.134.0051