Article de revue

Éditorial

Pages 5 à 7

Citer cet article


  • De Hoop Scheffer, A.
  • et Vergniolle de Chantal, F.
(2015). Éditorial. Politique américaine, 26(2), 5-7. https://doi.org/10.3917/polam.026.0005.

  • De Hoop Scheffer, Alexandra.
  • et al.
« Éditorial ». Politique américaine, 2015/2 N° 26, 2015. p.5-7. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-americaine-2015-2-page-5?lang=fr.

  • DE HOOP SCHEFFER, Alexandra
  • et VERGNIOLLE DE CHANTAL, François,
2015. Éditorial. Politique américaine, 2015/2 N° 26, p.5-7. DOI : 10.3917/polam.026.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-americaine-2015-2-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/polam.026.0005


1Dès son arrivée au pouvoir, Barack Obama décidait de tenter un rapprochement avec l’Iran, la tentative se heurta à l’intransigeance de Mahmoud Ahmadinejad, président depuis 2005. Mais quelques années plus tard, en 2013, les conservateurs iraniens étaient battus et le nouveau président, Hassan Rohani, était un modéré dont l’élection fut perçue aux États-Unis comme un signe d’ouverture potentielle du régime. C’est en tous les cas la leçon que Barack Obama semble avoir tirée de cette alternance du pouvoir en Iran. Le bilan de la diplomatie de G.W. Bush vis-à-vis de l’Iran avait déjà convaincu Barack Obama que la dureté de la politique américaine était contreproductive en ceci qu’elle fournissait aux conservateurs iraniens une ressource politique pour se maintenir au pouvoir. À l’inverse, une ouverture de la diplomatie américaine pouvait contribuer à la libéralisation du régime des Mollahs. Si le calcul échoua en 2009, Obama semble avoir gagné sa revanche en 2015.

2L’accord de juillet 2015 sur le nucléaire iranien est une réussite de la diplomatie de Barack Obama, qui en avait fait un objectif majeur. Il témoigne d’un certain apaisement des relations entre les États-Unis et l’Iran, et illustre aussi la façon dont la politique étrangère américaine peut faire preuve d’autonomie par rapport à ses alliés et à la multitude de lobbies qui tentent d’influencer le processus de décision à Washington. Aux termes de cet accord, l’Iran renonce publiquement à tout usage militaire du nucléaire et accepte les visites régulières de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) ; en contrepartie, les Américains s’engagent à une levée progressive des sanctions américaines. Dès à présent, les États-Unis ont commencé à « dégeler » près de 120 milliards de dollars d’actifs iraniens dans des banques américaines et internationales, fournissant ainsi à l’Iran un capital inespéré qu’il est libre d’utiliser comme il l’entend.

3Mais si cet accord – ratifié mais dont la mise en œuvre ne sera peut-être pas des plus aisées – met un terme à la tension entre les deux pays qui remonte à 1979, il ne règle pas tous les problèmes entre les deux États (et ce n’est d’ailleurs pas son objectif) et il est aussi porteur de difficultés pour les États-Unis dans leur rapport avec leurs alliés régionaux. Des alliés traditionnels des États-Unis, comme Israël, l’Arabie Saoudite et la Turquie, ont chacun des raisons de considérer que cet accord se fait à leurs dépens. L’accord est un camouflet pour les réseaux d’influence pro-israéliens à Washington DC. Il y a quelques années, en 2007, John Mearsheimer et Stephen Walt publiaient un ouvrage important, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, dans lequel ils dépeignaient une politique étrangère américaine détournée, voire prise en otage, par le lobby pro-israélien. L’accord avec l’Iran constitue maintenant une sérieuse contradiction à cette thèse. Les autorités israéliennes considéraient avec la plus grande méfiance les négociations américano-iraniennes et cherchaient à les orienter dans un sens qui leur serait favorable, par exemple en incluant une reconnaissance d’Israël par l’Iran. L’absence de toute disposition de ce type sera considérée sans doute par certains comme une véritable trahison et elle peut être apparentée à une dévalorisation d’Israël sur le plan stratégique. Israël est en effet un véritable substitut à une présence physique de l’armée américaine dans la région et bénéficie à ce titre d’un soutien technique sans failles des États-Unis. Une détente entre les Américains et les Iraniens, dont l’armée est l’une des plus puissantes de la région, pourrait remettre en cause la proximité traditionnelle entre États-Unis et Israël. L’Arabie Saoudite elle aussi peut trouver à redire dans cet accord. Ses lobbies habituels, pétrolier et militaro-industriel, n’ont pas réussi à faire entendre le point de vue de Riyad. L’embargo américain a contraint la puissance régionale de l’Iran depuis plusieurs décennies, écartant les partenaires étrangers (en France, Renault ou la BNP l’ont appris à leurs dépens) et empêchant le renouvellement du parc pétrolier iranien, maintenant un des plus vétustes de la région. Tout ceci fonctionnait à l’avantage de l’Arabie Saoudite, rivale religieuse de l’Iran, dont les 75 millions d’habitants et le modèle clérical font de l’ombre au royaume des Saouds comme principal État musulman sunnite de la région. Enfin, la Turquie aussi peut trouver à redire à cet accord. Certes, beaucoup de dossiers obligent la Turquie et l’Iran à travailler de concert, à commencer par la question kurde. De même, les échanges commerciaux entre les deux pays sont assez importants et tolérés par les États-Unis qui sont prêts à accepter de leur allié turc des comportements qu’ils refuseraient à d’autres. Mais la longue guerre en Syrie a compliqué encore un plus les relations turco-iraniennes. La Turquie, pays sunnite, est à la pointe du combat pour faire chuter Bachar El Assad et mettre un terme à une guerre qui a créé un flot continu de réfugiés en Turquie – au nombre de deux millions actuellement. À l’inverse, l’Iran soutient la minorité alaouite (10 % de la population) à laquelle appartient Bachar El Assad et qui partage des affinités religieuses et confessionnelles avec les chiites. L’apaisement relatif des relations entre Iran et États-Unis libère des forces iraniennes qui peuvent être utilisées en Syrie. La Turquie aurait sans doute préféré que l’accord soit signé après le conflit syrien car en l’état il risque de prolonger le conflit.

4En dépit de ces difficultés potentielles, l’accord sur le nucléaire de l’été 2015 constitue un élément important pour toute analyse ultérieure de la diplomatie américaine dans la région. Outre son autonomie, celle-ci se caractérise surtout, dans le cas présent, par son pragmatisme. Elle n’a été ni pro-israélienne ni pro-musulmane. Le facteur religieux ne semble pas avoir ici de caractère décisif, ne serait-ce que parce que l’Iran n’a pas changé sur ce point. C’est la preuve que la variable culturelle a été secondaire lors de la négociation. La diplomatie américaine a été avant tout orientée par la recherche de l’intérêt national américain. Dans ce cas précis, Obama a fait le pari que la responsabilisation de l’Iran était la voie la plus simple pour assainir la relation bilatérale et peut-être, à terme, stabiliser le Moyen-Orient. Un Iran possédant le nucléaire civil verra sans doute son pouvoir de négociation augmenter et n’aura plus besoin d’agir en « État-voyou » pour exister sur la scène internationale. Dans ce nouveau cadre, attendu par certains et redouté par d’autres, la question devient alors de savoir si les États-Unis seraient prêts à changer de partenaires dans la région. On comprend dès lors qu’aux États-Unis mêmes les réactions de certains élus au Congrès furent très négatives. L’administration Obama a dû se battre pour rassembler une majorité des 2/3 nécessaire pour la ratification des traités au Sénat et éviter un filibuster, alors qu’il s’agit là d’un succès important de la diplomatie américaine depuis 1979.


Date de mise en ligne : 15/12/2015

https://doi.org/10.3917/polam.026.0005