Article de revue

Éditorial

Pages 7 à 10

Citer cet article


  • De Hoop Scheffer, A.
  • et Vergniolle de Chantal, F.
(2013). Éditorial. Politique américaine, 21(1), 7-10. https://doi.org/10.3917/polam.021.0007.

  • De Hoop Scheffer, Alexandra.
  • et al.
« Éditorial ». Politique américaine, 2013/1 N° 21, 2013. p.7-10. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-americaine-2013-1-page-7?lang=fr.

  • DE HOOP SCHEFFER, Alexandra
  • et VERGNIOLLE DE CHANTAL, François,
2013. Éditorial. Politique américaine, 2013/1 N° 21, p.7-10. DOI : 10.3917/polam.021.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-americaine-2013-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/polam.021.0007


1Les élections de 2012 ont illustré une nouvelle fois l’enjeu politique de la communauté hispanique. Si Barack Obama a obtenu le soutien d’une forte majorité hispanique, cette dernière ne doit pas pour autant être considérée comme acquise pour le Parti de l’Ane. En 2004, G.W. Bush obtenait plus de 40% des votes hispaniques. Autrement dit, l’identité politique des Hispaniques est loin d’être fixe. A l’inverse d’autres minorités, comme les Noirs, l’allégeance partisane des Hispaniques est très largement en flux. Aucun autre groupe ethnique, dans l’histoire récente, n’a connu des changements d’une telle ampleur. Plus généralement, la communauté hispanique doit être abordée dans toute sa diversité. En fonction des statuts (résident, citoyen, sans-papiers), de la durée de présence aux États-Unis, du pays d’origine, du milieu social et de l’appartenance ethnique (noir ou blanc), les comportements peuvent être tellement différents qu’il est irréaliste de vouloir réduire la communauté hispanique à une série de critères intangibles.

2L’objet de ce numéro de Politique Américaine est précisément de rendre compte de certaines facettes de la diversité hispanique. Établi sous la direction d’Isabelle Vagnoux, professeur à l’Université de Provence, le dossier traite différentes dimensions de « l’hispanisation » de la société américaine tout en relevant le pluralisme inhérent aux communautés hispaniques. Gaston Espinosa, du Claremont College, en Californie, aborde en particulier la question religieuse. Bien loin du cliché d’une communauté unanimement catholique, il décrit au contraire une communauté travaillée par des évolutions très diverses où les Églises protestantes, notamment évangéliques, se sont durablement implantées. Il en dresse un tableau statistique extrêmement précis qui permet de réaliser à quel point les arguments traditionnalistes peuvent séduire différentes franges de cet électorat. Les succès d’Obama auprès des Hispaniques ne sont pas pour autant signe d’un soutien complet de cet électorat aux réformes menées par l’administration démocrate.

3Il n’en demeure pas moins que cette frange de l’électorat joue un rôle fondamental dans les élections américaines, comme l’explique Isabelle Vagnoux. En dépit de ses limites démographiques – notamment la jeunesse de l’électorat et la proportion de clandestins – c’est bien du côté des Hispaniques que regardent tous les consultants politiques et les élus. Les Latinos constituent en effet un potentiel électoral prometteur, tout particulièrement dans les États « indécis » (swing states) où ils sont concentrés et qui sont aussi les États qui permettent de décrocher la présidence : la Floride, le Texas, le Colorado sont ainsi autant de terrains d’affrontements entre les deux partis pour obtenir le soutien des Hispaniques. Républicains comme démocrates déploient donc des trésors d’imagination pour mobiliser un électorat qui tend à rester en retrait, même si les associations latinos elles-mêmes poussent constamment à la participation politique. Dans cette course à la mobilisation, les Démocrates semblent avoir acquis une avance certaine, notamment grâce à la nullité de la campagne de Mitt Romney, qui a été incapable de fournir un discours crédible pour les Hispaniques et qui s’est enfoncée dans une rhétorique anti-immigrés. Ce faisant, ce n’est ni plus ni moins que l’avenir du GOP (Grand Old Party) dans une Amérique de moins en moins blanche et européenne, et de plus en plus multiculturelle, qui est en train de se jouer. Si les démocrates réussissent maintenant à mener une réforme de l’immigration satisfaisante, ils scelleront pour un bon moment leur avance dans l’électorat hispanique. Le tableau que dresse de l’Arizona James Cohen, de l’Université de Paris 3, ne fait que corroborer les limites de la politique républicaine du « tout-répressif ». La loi SB 1070 de 2010, qui permet aux policiers de l’État de faire des contrôles d’identité s’ils ont un « soupçon raisonnable » du statut de clandestin d’une personne, a fait les gros titres des presses nationale et internationale. Dans le contexte américain, où les questions raciales sont éminemment sensibles, toute possibilité de « contrôle au faciès » entraîne une pluie de critiques, une situation sur laquelle la France, où les contrôles d’identité « au faciès » sont hélas ! des plus courants, pourrait réfléchir. Si la Cour suprême a laissé de côté la question des libertés civiles, elle a néanmoins retoqué la loi en juin 2012 : l’Arizona est maintenant perçu comme un État qui illustre les impasses de la politique d’immigration actuelle et où les républicains jouent avec le feu.

4Mais la question des Hispaniques ne se limite pas à ses dimensions politiques. Dans son article sur les perceptions médiatiques des Hispaniques, Angharad N. Valdivia, de l’Université de l’Illinois, présente la percée hispanique dans les médias, notamment depuis le boom de la mode latino dans les années 90. Elle analyse en particulier le contraste entre la perception d’une « invasion » de « masses pauvres » venues du Mexique et la fascination pour les « corps » et les symboles de la culture latino. Elle montre aussi comment la représentation des Hispaniques, qui oscille entre ces deux extrêmes, est en fait typique de ce que les analystes dénomment « l’anéantissement symbolique ». Une minorité n’est en effet représentée que sous une forme polarisée, oscillant entre deux caricatures, l’une résultant de la peur et l’autre de la fascination. Les Hispaniques, comme d’autres minorités avant eux, sont encore pris dans cette alternative.

5Ce dossier sur les Hispaniques est complété par des textes tirés d’une conférence qui s’est tenue en octobre 2011 à l’Institut des Amériques à Paris sur le thème de « La Frontière au défi de la mondialisation ». Soutenue par le CREDA (Centre de Recherches et d’Études sur les Amériques, Paris 3) ainsi que par l’Institut Français de Géopolitique (IFG, Paris 8), cette conférence a permis de réunir des universitaires américains, mexicains et européens afin de faire le point sur la région frontalière elle-même en se penchant sur les logiques du débat des deux côtés de la frontière, tout en cherchant à analyser les dynamiques qui s’y exercent. Susan Martin, de l’Université de Georgetown, nous présente un compte rendu des relations bilatérales entre le Mexique et les États-Unis sur la question migratoire. Elle souligne en particulier les limites de l’unilatéralisme américain et l’absolue nécessité pour les deux pays de collaborer. Les deux textes suivants abordent la question du point de vue mexicain. Jean-Michel Lafleur, de l’Université de Liège, aborde la question du vote à distance des immigrés mexicains. Après des décennies d’oubli, voire de mépris, les autorités mexicaines ont cherché à doter les migrants aux États-Unis d’un statut officiel, mais, comme le souligne l’auteur, les élections mexicaines de 2006 et de 2012 montrent les limites de l’exercice. Ce nouveau droit demeure de bien des façons largement symbolique. Enfin, Agustin Escobar Latapi, chercheur au Centre de Recherches et d’Études Supérieures en Anthropologie Sociale (CIESAS), s’interroge sur une dimension largement oubliée des flux migratoires entre les deux pays : le retour des migrants au pays. Au terme d’une analyse sociologique rigoureuse et d’un travail de terrain, il montre que le Mexique devrait agir au moins à deux niveaux : d’abord doter les anciens immigrants d’une identité juridique qui leur fait souvent défaut à leur retour (beaucoup d’immigrants se débarrassent en effet de leurs papiers d’identité) et ensuite définir une politique nationale globale permettant d’accueillir les immigrants faisant le choix du retour, une option qui n’est plus négligeable dans le contexte de la crise économique mondiale.


Date de mise en ligne : 21/06/2013

https://doi.org/10.3917/polam.021.0007