S'abonner
Compte rendu

INGELAERE (Bert), Inside Rwanda’s Gacaca Courts. Seeking Justice after Genocide, Madison, University of Wisconsin Press, coll. « Critical Human Rights », 2016, 256 pages

Pages 159d à 167d

Citer cet article


  • Moncrieff, R.
(2018). INGELAERE (Bert), Inside Rwanda’s Gacaca Courts. Seeking Justice after Genocide, Madison, University of Wisconsin Press, coll. « Critical Human Rights », 2016, 256 pages. Politique africaine, 149(1), 159d-167d. https://doi.org/10.3917/polaf.149.0159d.

  • Moncrieff, Richard.
« INGELAERE (Bert), Inside Rwanda’s Gacaca Courts. Seeking Justice after Genocide, Madison, University of Wisconsin Press, coll. “Critical Human Rights”, 2016, 256 pages ». Politique africaine, 2018/1 n° 149, 2018. p.159d-167d. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-africaine-2018-1-page-159d?lang=fr.

  • MONCRIEFF, Richard,
2018. INGELAERE (Bert), Inside Rwanda’s Gacaca Courts. Seeking Justice after Genocide, Madison, University of Wisconsin Press, coll. « Critical Human Rights », 2016, 256 pages. Politique africaine, 2018/1 n° 149, p.159d-167d. DOI : 10.3917/polaf.149.0159d. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-africaine-2018-1-page-159d?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/polaf.149.0159d


1 Les tribunaux gacaca rwandais, un mécanisme de justice néo-traditionnel établi par l’État pour gérer l’accumulation d’accusations à la suite du génocide de 1994, ont jugé des centaines de milliers de personnes entre 2005 et 2012. Ces tribunaux étaient locaux, leurs juges n’étaient pas des avocats, et les infractions étaient classées du vol au meurtre.

2 Les avis sur les juridictions gacaca sont fortement polarisés : certains les considèrent comme des outils de contrôle social, d’autres les exaltent comme des instruments de production de justice et de réconciliation. Une telle polarisation n’est guère étonnante vu la réaction sévère du gouvernement rwandais envers toute critique de ses actions, souvent perçue comme un déni du génocide, et au vu de la centralité de la justice gacaca dans le projet de reconstruction post-génocide.

3 Ce récit éclairé et nuancé de l’expérience des gacaca par l’anthropologue belge Bert Ingelaere marque une progression sur plusieurs fronts par rapport aux études précédentes. Bien qu’il s’accorde sur les critiques du régime qui, comme Susan Thompson, estiment que le contrôle de l’État touche au vécu quotidien des populations jusque dans les zones rurales, il souligne toutefois les bienfaits des gacaca, et cela en dépit de ses inconvénients et malgré la grande différence qui existe entre la façon dont il était envisagé et la façon dont il a été mis en œuvre. Cette ouverture à diverses versions de la « réalité » de ce dispositif offre un aperçu rare tant des tribunaux gacaca que du Rwanda.

4 Par des observations minutieuses des procès sur de multiples sites, des centaines d’interviews, y compris de longs récits personnels, Ingelaere et son équipe mettent à nu plusieurs aspects qui contrastent avec les idées reçues, ou au moins avec les buts ou les discours officiels. Par exemple, ils découvrent que la présence des gens ordinaires à des procès qui doivent favoriser la réconciliation a chuté sitôt la période initiale passée. Ils découvrent aussi quelques cas de procès collectifs qui expliqueraient le très grand nombre d’accusés, comme un procès de 51 personnes accusées d’avoir volé un bœuf (qui a abouti à 31 condamnations, dont la majorité pour simple recel).

5 L’argument principal de l’ouvrage est que la véritable pratique des gacaca, et les perceptions croisées de la vérité et de la justice qui lui étaient associées découlaient du fait que les victimes et les coupables vivent côte à côte, et des exigences pragmatiques de la vie quotidienne qui résultent de cette proximité. D’aucuns ont profité des gacaca, soit pour régler des comptes qui n’avaient rien à voir avec les événements de 1994, soit pour réduire leurs peines ou le paiement des réparations. Au lieu d’aboutir à une réconciliation généralisée (bien que des cas isolés de réconciliation aient été identifiés), les gacaca sont décrites comme une forme du « vivre ensemble » qui a parfois été marquée par le meurtre et la vengeance, mais le plus souvent par le silence et la méfiance. Les dynamiques du pouvoir local, différentes dans chaque localité, ont influencé l’issue des procès. Bien qu’ayant pour objectif la mise au jour de la vérité juridique sur la base d’investigations (plus que par la confession et le pardon), les gacaca ont été en fait fortement influencées par des témoignages stratégiques et la « vérité pragmatique », à savoir un minimum de vérité acceptable par toutes les parties.

6 L’un des chapitres remarquables de l’ouvrage traite du rôle de l’État. Ingelaere ne prétend pas que les forces de l’État contrôlaient la totalité des gacaca, mais qu’elles étaient loin d’être absentes. Il souligne avec raison que la gouvernance locale est dominée par des apparatchiks nommés, soumis à des hiérarchies verticales. Les agents de l’État sont donc investis de pouvoir au niveau local. Ceci rend possible une surveillance approfondie (p. 102), sans être omniprésente, de la population, et donc des gacaca. Par exemple, ils faisaient enregistrer ceux qui prenaient part aux sessions, au moins au début.

7 Sans surprise, l’étude montre que les infractions éventuellement commises par des membres du Front patriotique rwandais (FPR) ont été exclues des gacaca, ce qui n’a pas manqué de susciter des mécontentements dans certaines localités. Dans une région du Nord à peine touchée par le génocide mais très affectée par les incursions du FPR depuis l’Ouganda en 1993, les habitants qui se sont plaints du manque de prise en compte des abus du FPR furent accusés de recourir à l’idéologie du génocide et emprisonnés.

8 La confiance, mais aussi la maladresse, des agents de contrôle ressort de certaines des confrontations directes que l’auteur a eues avec eux. Dans un cas particulièrement révélateur, un individu intègre une discussion avec un groupe témoin sans y avoir été invité. Ingelaere, qui le repère, lui demande qui il est et souligne le caractère confidentiel de la réunion. L’homme réplique en affirmant qu’il est un « agent de renseignement » dont la tâche est d’assurer que ce qui est dit est conforme à la politique gouvernementale en vigueur. Ingelaere se moque alors de lui, rétorquant qu’un agent de renseignement vraiment bon n’a pas besoin d’entrer et de se présenter.

9 Au-delà de cette parenthèse comique, Ingelaere utilise son étude approfondie des gacaca pour expliquer les relations complexes entre les populations et les agents de l’État, et ainsi dépasser les lectures binaires, les débats développementalistes stériles ou la simple polémique politique. Il conclut que : « Il n’y a aucune raison de supposer qu’une telle présence [des agents de l’État] a automatiquement influencé le processus des gacaca. En fait, dans le monde entier, les personnels de sécurité assistent aux procédures de justice […] Toutefois, l’analyse présentée jusqu’ici montre que la présence des figures d’autorité qui rendent compte au centre, à plusieurs niveaux, est profondément ressentie dans la vie des Rwandais ordinaires » (p. 105).

10 Ingelaere termine son ouvrage par un retour sur la pratique de la négociation dans la vie locale. Deux notions opposées mais liées éclairent le modèle de relations dont les gacaca s’inspirent. Le « pragmatisme » (ou la notion à peu près équivalente en kinyarwanda de ubwenge) est central : « dans la vie très pragmatique des collines rwandaises, les tensions et les conflits sont voilés parce que les voisins et les villageois dépendent les uns des autres dans leurs activités quotidiennes, et ils luttent pour survivre dans des conditions d’appauvrissement partagé » (p. 147). Mais le « cœur » (une traduction approximative de umutima, qui renvoie aussi à l’intimité ou à l’esprit), seconde notion, est également significatif dans la gestion des relations interpersonnelles, et explique la difficulté personnelle des coupables et des survivants d’accepter la violence brutale.

11 Avec cet ouvrage, Ingelaere livre une excellente étude qui donne des outils de compréhension tant des gacaca que du Rwanda moderne. Un regret toutefois : la pauvreté des preuves tangibles soumises au lecteur. La méthodologie exhaustive décrite dans le chapitre 2 est fascinante et convaincante, mais il semble évident que la majeure partie des éléments de preuves permettant d’étayer réflexions et conclusions se trouve soit dans la thèse de doctorat de l’auteur, soit peut-être dans les carnets de ses collaborateurs.

12 Richard Moncrieff

13 International Crisis Group


Date de mise en ligne : 24/09/2018

https://doi.org/10.3917/polaf.149.0159d