Penser global, Agir local : Les politiques symboliques du nouveau municipalisme à Barcelone, Cadix et Valence
Pages 79 à 98
Citer cet article
- PETITHOMME, Mathieu,
- Petithomme, Mathieu.
- Petithomme, M.
https://doi.org/10.3917/psud.051.0079
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- Petithomme, M.
- Petithomme, Mathieu.
- PETITHOMME, Mathieu,
https://doi.org/10.3917/psud.051.0079
Notes
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[1]
“La gestión de Ribó en cuestión”, Levante, 10/6/17.
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[2]
“Primero, el hambre”, El País, 25/5/2015.
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[3]
“Políticas sociales y un cambio de la movilidad en Valencia”, El País, 25/5/17.
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[4]
“La Valencia de Ribó”, El Mundo, 29/5/16.
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[5]
“La infravivienda y la falta de soluciones habitacionales en Cádiz”, El País, 5/2/13.
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[6]
Entretien avec Ana Camelo, conseillère municipale, 20/2/16.
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[7]
Entretien avec Encarnación, 24/2/16, Cadix.
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[8]
“Hay un malestar justificado con el turismo, vinculado a la masificación” ; “El alquiler supera los precios de 2007 en seis capitales”, El País, 5/12 et 26/6/17.
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[9]
En 2018, les 9 706 appartements touristiques légaux pouvaient loger 41 272 personnes, ce qui représente 29 % des 142 053 places d’hébergement.
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[10]
“El plan de Colau frena las solicitudes para nuevos hoteles”, El País, 7/5/17 ; “Barcelona aprueba la norma que prohíbe abrir nuevos hoteles en el centro”, El Periódico de Catalunya, 28/1/17.
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[11]
“El ingreso medio por habitación sigue subiendo”, El Periódico de Catalunya, 1/3/17.
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[12]
“Ribó entierra las formas de Rita”, El Mundo, 14/6/15.
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[13]
Entretien avec Sandra Gómez, Valencia, 5/9/2015.
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[14]
“Una plaza de la Reina más verde”, Levante, 6/10/16.
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[15]
La nouvelle piste circulaire est très utilisée depuis sa mise en service (+27 % en un an, avec 24 000 usagers par mois). En mai 2017, le bus de Valence était aussi celui qui avait connu la plus forte hausse de passagers en Espagne (+9 % en un an). “El balance de Joan Ribó”, Las Provincias, 9/6/17.
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[16]
“Guanyem Barcelona buscarà conquerir l’Ajuntament”, El Diario.es, 26/6/14.
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[17]
Laura Roth, “Qué municipalismo ?”, Público, 11/8/17.
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[18]
Ada Colau, Discours d’investiture, Barcelone, 15/6/19.
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[19]
« Si nous sommes capables d’imaginer des villes différentes, nous serons capables de les transformer », Ada Colau, El País, 1/6/18.
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[20]
D’où le Conseil de Participation Social, le portail Decidim permettant aux habitants de proposer et de voter des projets, etc.
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[21]
Ada Colau, “Dos años de municipalismo”, 24/5/17, [https://ajuntament.barcelona.cat/alcaldessa/es/blog].
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[22]
“La marca Kichi vende en Cádiz”, El País, 1/5/19.
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[23]
“El magnetismo del líder Kichi”, El Diario de Cádiz, 10/5/19.
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[24]
“La receta de Kichi”, El Diario de Cádiz, 12/5/19.
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[25]
“Clara victoria de Kichi”, El Diario de Cádiz, 27/5/19.
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[26]
“Carta a Juan Carlos Monedero”, Público, 23/5/18.
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[27]
El Diario de Cádiz, Op. Cit., 12/5/19.
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[28]
“El alcalde más seguido en redes sociales”, La Voz de Cádiz, 17/1/18.
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[29]
Carta a J. C. Monedero, Op Cit.
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[30]
Discours d’investiture, 15/6/19.
1Droit au logement et lutte contre l’exclusion sociale, rejet des politiques d’austérité, défense des services publics et des « biens communs », éthique et transparence dans la gestion, participation et réappropriation des places et de la ville par les habitants, sont autant d’enjeux qui ont été politisés en Espagne par les mouvements sociaux (les indignés du « 15-M » en 2011, la Plateforme des affectés par l’hypothèque [PAH], les « marées » citoyennes dans l’éducation et la santé en 2012-2013, etc.), puis par Podemos à partir de 2014 (Nez, 2017, p. 112-121). Ces mobilisations antérieures et ce contexte de « repolitisation de la société » (Fernández García, Petithomme, 2015, p. 13), associés au discrédit des partis qui dominèrent la vie politique depuis 1978, le Parti Populaire (PP) et le Parti socialiste (PSOE), engendrèrent une « fenêtre d’opportunité politique » (Kingdon, 1984) favorable à l’essor d’un nouveau « récit de politiques publiques » (Radaelli, 2010, p. 548) : le paradigme du « nouveau municipalisme », censé caractériser un retour de l’agenda social, du « droit à la ville » des habitants (Lefebvre, 1968), et de formes de radicalité et d’innovations démocratiques.
2Suite à l’émergence de nouvelles coalitions de gauches alternatives à Barcelone, Cadix et Valence depuis mai 2015, dans quelle mesure a-t-on assisté à une mise sur agenda de « politiques symboliques » traduisant ces demandes sociales ? Par « mise sur agenda », nous entendons la « mise en visibilité publique d’une question » (notamment par la politisation et la mobilisation) et « la formulation de problèmes à résoudre » pouvant déboucher sur des programmes d’actions publiques (Garraud, 1990, p. 27 ; Hassenteufel, 2010, p. 50). Les « politiques symboliques » caractérisent des politiques où la « mise sur agenda » (par la politisation) et la « mise en scène » (par la communication/rhétorique) du changement jouent un rôle central, même si la mise en œuvre de ces mêmes politiques peut être plus problématique et que leurs effets peuvent être assez limités en raison de contraintes institutionnelles et temporelles (Aupiais, 2005). Dans notre cas, les politiques symboliques ont permis aux pouvoirs locaux de produire des « récits de politiques publiques » alternatifs autour de mesures emblématiques (municipalisations, diminution des indemnités des élus, bataille contre des promoteurs immobiliers, etc.), à forte charge politique et émotionnelle, qui condensent en elles-mêmes des valeurs et des « croyances fondamentales » (Pastoureau, 1999, p. 8).
3Une comparaison des agendas et des politiques symboliques de ces trois villes se justifie, car, autodénommées comme des « mairies du changement », elles ont été présentées comme des « laboratoires » de politiques de « rupture démocratique » inspirées par les mouvements sociaux urbains, les traditions du fédéralisme autogestionnaire, du socialisme radical et de l’écologie politique. Leurs configurations politiques distinctes et les réélections de leurs maires respectifs (Ada Colau, José María González et Joan Ribó) en 2019, qui attestent des bilans perçus assez positivement par les habitants, justifient aussi la comparaison. Nous présenterons d’abord le cadre théorique sur l’adoption de nouveaux « récits de politiques publiques » autour du changement et de « l’alternancealternative ». Puis nous montrerons la mise sur agenda commune du récit de « l’urgence sociale », malgré les limites des politiques postérieurement mises en œuvre. La troisième partie analysera les principales orientations et « marqueurs » des politiques publiques concrètement adoptées, illustrant comment la nature des coalitions et les groupes sociaux antérieurement mobilisés avant l’accès au pouvoir ont influencé la relative spécificité des agendas municipaux. La dernière partie illustrera enfin trois variantes distinctes de ces récits communs au sein de chaque ville.
L’adoption de « récits de politiques publiques » autour de l’alternance-alternative
4Cet article s’intéresse aux manières avec lesquelles la mise en récit du changement autour de l’idée d’alternance/alternative, symbolisée par le paradigme du « nouveau municipalisme », a débouché sur une mise sur agenda des questions sociales et de participation citoyenne dans la fabrique de la ville à travers des politiques symboliques à Barcelone, Cadix et Valence entre 2015 et 2019. Les « politiques symboliques » caractérisent l’adoption de décisions et la mise en scène d’actions visant à produire un « changement cognitif » à travers deux évolutions principales : celles des priorités des agendas municipaux, d’une part, et « des manières de faire » (Muller, 2000, p. 289) et de produire les politiques publiques, d’autre part. Les agendas des nouveaux exécutifs locaux ont ainsi été dominés par la volonté de matérialiser, concrètement par des politiques publiques illustrant des formes de radicalité et d’innovations démocratiques, et cognitivement par le discours et la communication autour de rituels et de « marqueurs » idéologiques, le récit de l’alternance/ alternative symbolisé par le concept du « nouveau municipalisme ».
5Les « récits » réfèrent aux éléments cognitifs et aux « histoires causales » associés à une politique publique (Stone, 1989). Ils incorporent un ordre temporel des événements (séquentialité), et ont pour fonction de stabiliser et de simplifier des représentations de la réalité pour certifier des prises de décision en réalité complexes et dans des conditions d’incertitude. Ils rendent les problèmes sociaux intelligibles, « suggèrent une série d’actions plutôt que d’autres » en établissant un lien entre passé, présent et futur, et peuvent « constituer une ressource cognitive utilisée par les acteurs politiques » (Radaelli, 2000, p. 258). Si les récits ont un pouvoir communicatif, ils ne peuvent pas à eux seuls expliquer les changements de politiques publiques qui dépendent aussi du pouvoir de coordination et des actions d’acteurs (en l’occurrence les maires et la configuration des majorités municipales), ayant une capacité d’action institutionnelle, des compétences et des pouvoirs de veto. La mise en récit, en actes et en scène du changement s’est donc traduite par des évolutions des agendas et des priorités, des politiques concrètes et des manières de faire. Le récit du nouveau municipalisme s’est ainsi décliné suivant trois registres dans les villes précitées : 1) la mise sur agenda de l’urgence sociale ; 2) la déclinaison localisée du droit à la ville ; et 3) la création de « marques » municipales autour de leaders qui ont personnifié et suscité une adhésion à des « projets de ville » auxquels une partie non négligeable des habitants a pu s’identifier.
Des discours et des projets similaires de politiques sociales
Une mise sur agenda commune de « l’urgence sociale »
6Le contexte de la crise économique en Espagne (2008-2014) a engendré l’émergence « spontanée » puis par « la mobilisation » (grèves, occupations, manifestations, etc.) de nouveaux « problèmes publics » (Favre, 1992) et plus particulièrement des enjeux sociaux. L’« intensité dramatique » des expulsions touchant des familles entières et la « réceptivité de l’opinion publique » (Jacquot, 2010, p. 83) ont par exemple joué en faveur de la mise sur agenda du problème du logement. Mais tous les problèmes sociaux portés par des acteurs n’accèdent pas à l’agenda. Seul un nombre restreint d’entre eux est finalement pris en charge par les autorités puisqu’il existe d’importants filtres institutionnels : « l’attention publique est une ressource rare, dont l’allocation dépend de la compétition au sein d’un système d’arènes publiques. Les problèmes doivent à la fois lutter pour entrer et pour rester sur l’agenda public » (Hilgartner, Bosk, 1988, p. 70). En l’espèce, la mobilisation de collectifs autour des questions sociales, la médiatisation d’événements marquants et la politisation de ces enjeux, à savoir leur mise en avant par des « partis émergents » (Roux, 2016, p. 5-19) cherchant à créer de nouveaux espaces au sein de la compétition politique, ont ouvert une fenêtre d’opportunité politique favorable à l’émergence de nouveaux récits de politiques publiques lors des municipales de 2015 (Rodon, Hierro, 2016, p. 339-357). Rita Maestre, porte-parole de la mairie de Madrid déclara ainsi que « l’une des priorités du nouveau municipalisme est d’apporter des réponses aux énormes failles de l’État providence régional et national et à la souffrance qui a été éprouvée durant la crise » (citée in Nez, 2018, p. 58). En ce sens, le Programme du changement que proposa Podemos lors des municipales de 2015 contenait des mesures de « sauvetage citoyen » (en opposition au « sauvetage » des banques dans la rhétorique du parti) et « d’urgence sociale » qui constituèrent un cadre commun de référence pour les partis et les mouvements citoyens qui s’associèrent au sein de « confluences » locales : moratoire sur les expulsions ; interdiction des coupures d’eau et d’électricité pour les familles en voie d’exclusion ; rentes minimales d’insertion ; projets de municipalisation, etc. (Podemos, 2015 ; Rodríguez-Teruel, 2016, p. 581-596).
7Ada Colau, José María González et Joan Ribó firent ainsi tous campagne en mettant en avant des politiques sociales redistributives et de lutte contre les ségrégations territoriales. À Valence, Joan Ribó expliqua que « chaque groupe de la coalition municipale a ses idées », mais que « tous travaillent pour un objectif commun, l’amélioration de la vie des personnes et des quartiers » [1]. À Cadix, José María González mit la lutte contre l’exclusion en priorité de l’agenda municipal : « d’abord, la faim », déclara-t-il [2]. L’équipe municipale de Barcelona en Comú (BeC) défend de même avoir « inversé l’ordre des priorités » en augmentant les dépenses sociales, les investissements dans le logement et en créant dix crèches publiques. La mairie a adopté un Plan de quartiers (Plan de Barris) visant à développer les investissements publics dans les zones marginalisées pour lutter contre les inégalités territoriales, notamment au sein des trois quartiers de l’axe Besòs, le plus pauvre de la ville. À Valence, le « Govern de la Nau », coalition tripartite associant Compromís, les socialistes et València en Comú (branche locale de Podemos), a aussi adopté un moratoire sur les expulsions (même s’il peine à l’appliquer en pratique) et cherché à éviter les coupures d’eau et d’électricité des personnes en grande précarité, une politique dont les effets ont été notables dans les quartiers d’Orriols et du Cabanyal [3]. De façon analogue au Plan de Barris de Barcelone, la mairie a augmenté les investissements publics dans les quartiers du Cabanyal et dans celui enclavé de Natzaret [4]. Elle a aussi augmenté de 47 % les aides pour lutter contre la pauvreté énergétique et recensé les sans-abris comme à Cadix. En rétablissant la carte scolaire, elle a remis en cause le district éducatif unique imposé par les conservateurs, pour que chaque famille puisse solliciter de nouveau une place dans le centre scolaire le plus proche de son domicile, une décision importante pour la mixité sociale. Un plan d’un million d’euros contre l’absentéisme scolaire a de même été mis en œuvre. On voit donc bien comment ces nouveaux acteurs ont politisé ces questions lors de leurs campagnes puis ont ensuite « choisi l’agenda social comme priorité de leur gestion locale » (Nez, 2018, p. 59).
Cadix : La priorité donnée à la lutte contre la pauvreté
8C’est sans conteste à Cadix que la mise sur agenda des questions sociales a été la plus observable. Après avoir obtenu 27,98 % des suffrages et l’appui de Ganar Cádiz en Común (8,40 %) formée par Izquierda Unida (IU), la liste Por Cádiz Sí Se Puede (PCSSP) dirigée par José María González, a mis fin au règne du PP de María Teófila Martínez depuis 1995, et a gouverné en minorité (10 conseillers municipaux sur 27) avec le soutien ponctuel du PSOE-A. Dans une ville très touchée par le chômage (26,8 % encore en 2018 contre 16,3 % dans le reste de l’Espagne), « Kichi » fit campagne en déambulant dans les rues et en promettant des mesures de lutte contre la pauvreté, une gestion plus transparente des finances locales marquées par des affaires de corruption, la sortie d’un modèle spéculatif basé sur l’endettement et les mégaprojets urbains (symbolisé par le pont « La Pepa » qui coûta 510 millions d’euros), et des projets de municipalisation. Mais ce fut surtout la lutte contre le mal-logement et l’exclusion qui domina rapidement l’agenda. Selon l’organisation Derechos Humanos, au moins 400 familles vivaient en effet à Cadix dans des appartements insalubres en 2013, 121 SDF furent recensés et 3 984 demandes de logements sociaux étaient en attente, alors que 6 866 logements étaient vides et inhabités [5]. La mairie a ainsi obtenu 15 millions d’euros des fonds européens de la Stratégie de développement urbain durable (Edusi) en 2017, qui vont être utilisés pour des investissements dans les quartiers défavorisés du Cerro del Moro, de Loreto, Guillén Moreno, Barriada de la Paz, Puntales et Segunda Aguada, dont les indicateurs socioéconomiques sont alarmants. La construction d’une centaine de logements sociaux (Santa María, 10) a été actée, de même qu’une campagne de recensement des SDF et la rénovation du centre de l’association de voisins de San Juan (260 000 euros), qui permettra d’héberger et d’accompagner plus de personnes sans-abris.
9Un Observatoire du logement a vu le jour et un Bureau anti-expulsions permettant aux personnes affectées d’avoir un contact téléphonique et institutionnel direct, ce qui a permis d’en paralyser 160 en deux ans. En septembre 2016, le programme Alquiler Justo de lutte contre le mal-logement a été adopté. Il fournit des aides aux propriétaires-bailleurs pour réhabiliter leur logement et améliorer les conditions de vie des locataires. Il prévoit aussi que Procasa, l’entreprise municipale du logement, offre une garantie de paiement de trois ans aux propriétaires qui acceptent de louer leurs logements vides. Mais ils se sont peu saisis de cette possibilité, ce qui a réduit son efficacité. Un « Bon social électrique » et un « Bon social de l’eau » ont aussi été créés à travers des subventions permettant des réductions de tarifs pour les familles sans ressources. Ana Camelo, conseillère municipale, estime que « le PP disait qu’avec nous, ce serait la ruine, mais nous avons réduit la dette municipale et cherché à aider les plus pauvres. C’est ce que doit faire une mairie de gauche » [6]. Une « Banque d’aliments » permet désormais la récupération de fruits et légumes donnés par des particuliers et des commerçants, et la mairie a mis des voitures officielles à disposition de la Croix Rouge pour des distributions en faveur des plus démunis. Ana Camelo reconnaît néanmoins que « pour certains, la “récupération économique” est un mirage. Depuis que nous avons créé cette banque, la demande ne cesse de croître. De nombreuses familles sont dans le besoin ». Le chômage touche toujours 12 760 personnes sur 118 000 habitants, ce qui génère une forme d’insatisfaction et de désillusion dont la mairie n’est que partiellement responsable, car ses compétences en matière d’emploi, de formation et d’éducation sont limitées. Elle se concentre donc surtout sur les mesures d’« urgence sociale », mais les problèmes structurels ont tendance à perdurer et les queues sont toujours aussi importantes devant le Bureau municipal des affaires sociales. Un « plan de continuité alimentaire » concernant 200 enfants en situation « grave » de pauvreté a été mis en œuvre pour éviter qu’ils ne pâtissent de la fermeture des restaurants scolaires durant les vacances. Un service de restauration à domicile est de même désormais proposé par les maisons de retraite publiques pour les personnes âgées en situation de dépendance. Encarnación, femme au foyer (56 ans) et militante de Podemos Cadix, admet toutefois que les défis auxquels font face les élus sont nombreux : « Il y a des gens qui sont au chômage depuis des années. Beaucoup n’ont pas de formation. Ils viennent ici en pensant que l’on va leur fournir un travail, mais on ne peut pas et ils repartent déçus. Nous faisons remonter les infos aux élus. On joue un rôle de veille auprès des gens du quartier. C’est vrai qu’on a parfois le sentiment d’être impuissants. Mais bon, petit à petit, les choses vont s’améliorer » [7]. On note ainsi une volonté indéniable de changement et une évolution des priorités de l’agenda municipal par rapport aux mandatures conservatrices antérieures, mais aussi des difficultés de mise en œuvre des décisions et de l’obtention de résultats substantiels, qui s’expliquent par des contraintes à la fois budgétaires et institutionnelles.
Des « marqueurs » de politiques publiques influencés par la sociologie des groupes mobilisés
10Au-delà de la mise sur agenda des politiques sociales, l’analyse comparée illustre la mise en avant de « marqueurs » et de politiques publiques emblématiques dans chacune des villes, mais aussi l’influence de la sociologie des groupes mobilisés dans la détermination des priorités des agendas municipaux. La politisation et l’émergence commune de « l’urgence sociale » comme catégorie et problème à résoudre a débouché sur des programmes alternatifs de politiques publiques proposant des récits similaires autour du changement et de la récupération des droits à la ville des citoyens, mais qui se sont traduits assez distinctement sur le terrain. Les orientations sectorielles des projets et les décisions des trois municipalités étudiées ont été dépendantes des « cadres d’action publique » (Freyermuth, 2006, p. 101) construits antérieurement par les acteurs sociaux, des ressources des élus locaux et des configurations d’acteurs.
Barcelona en Comú : agir sur le logement et la régulation du tourisme
11Barcelona en Comú (BeC) s’est fondée lors d’un processus constituant à l’automne 2014 comme une plateforme « municipaliste » à partir des collectifs mobilisés depuis 2006 autour du groupe « V » (pour « Vivienda », logement) puis de la PAH formée en 2009 par Ada Colau et Adria Alemany (Petithomme, 2015), tout en incorporant des membres des associations de voisins (notamment celles de la Barceloneta, du Gòtic et du Raval) s’étant activement mobilisés pour dénoncer les effets du tourisme de masse dans leurs quartiers. Le fait que de nombreux activistes se présentèrent lors de ses primaires ouvertes en mars 2015, puis devinrent conseillers de district, illustra un processus classique de « carrière militante » suivant lequel « des acteurs, face au reflux d’une forme de contestation, finissent par investir d’autres formes de mobilisation » (Fillieule, 2009, p. 85). Les deux têtes de listes présentées en binôme, Ada Colau et Gerardo Pisarello, furent d’ailleurs issues de mouvements sociaux, la PAH et Procés Constituent, un mouvement anticapitaliste et indépendantiste catalan créé en 2013, même si postérieurement, des partis furent aussi incorporés à la dynamique (ICV, EUiA, Equo et Podem). Suite à sa victoire avec 25,2 % des voix, Ada Colau a été investie avec les voix de BeC, du Partit dels Socialistes de Catalunya (PSC), d’Esquerra Republicana (ERC) et de la Candidatura d’Unitat Popular (CUP), mais gouverna en minorité avec 10 conseillers municipaux sur 41, puis avec l’appui des 4 conseillers du PSC de Jaume Collboni de 2016 à 2017, qui quitteront la majorité suite au référendum sur l’indépendance du 1er octobre 2017. Devant négocier chacun des projets avec les trois autres partis de gauche, BeC a néanmoins cherché à agir sur de multiples fronts : limitation des salaires des élus ; création d’un pass multitransports ; augmentation des pistes cyclables ; gestes symboliques tels que le retrait du buste du roi de la salle du conseil municipal ; création d’une « île piétonne » à Poblenou ; abandon de plusieurs projets d’infrastructures, etc. Une partie des revendications des mouvements sociaux a été reprise par BeC suivant des processus « d’appropriation ordinaire » et « d’importation d’idées politiques » (Jacquemart, Albenga, 2015, p. 7-20) : la sortie d’un modèle de la ville néolibérale, la lutte contre les effets de la gentrification, les appartements touristiques illégaux et les politiques de logement ont donc dominé l’agenda.
12Dans la lignée de politiques menées par les gauches barcelonaises contre la gentrification au début des années 2000 (Ter-Minassian, 2013), un plan logement (sur 20 ans) a été adopté, prévoyant la construction de logements sociaux, un recensement des appartements vides et des subventions aux copropriétés pour rénover les immeubles dégradés [8]. La maire a été l’une des premières à dénoncer la « bulle de la location » : dix ans après la crise immobilière et dans un contexte de changement des usages lié à une proportion croissante de jeunes Espagnols locataires, un phénomène autrefois marginal, les prix des loyers ont augmenté de plus de 20 % à Barcelone. En créant le Conseil du tourisme et de la ville (CTICB), elle a associé des représentants d’entreprises et de professionnels du secteur tout en redonnant du pouvoir aux associations de voisins grâce à des processus de décision participatifs. Des initiatives visant à faire pression sur l’État ont été prises comme l’initiative législative populaire sur le logement (suspendue par le Tribunal constitutionnel), et le Front commun pour le logement signé par six femmes maires de la métropole. Les expulsions ont été mieux encadrées par des ordonnances municipales et le nouveau Bureau anti-expulsions. Sur le logement et surtout l’enjeu du tourisme, le récit du « droit à la ville » des habitants a été activement mis en avant par les élus locaux. Deux chiffres résument le « boom » qu’a connu Barcelone depuis les Jeux Olympiques : de 1990 à 2015, le nombre d’hôtels est passé de 118 à 426, et celui des personnes qu’ils hébergent par an de 1,7 million à 8,3 millions. Même s’il génère d’importants revenus, les Barcelonais souffrent des excès du « modèle incontrôlé de la ville néolibérale » (García, 2017, p. 174-197) basé sur la croissance continue du tourisme de masse. La mairie a ainsi adopté une ordonnance de civisme pour répondre aux nuisances et une autre de régulation des terrasses. Elle a instauré une taxe touristique (entre 0,75 et 2 euros) s’ajoutant à l’impôt sur les séjours (IEET) prélevé par la Generalitat, qui rapportera 9 millions d’euros chaque année, redistribués pour décentraliser l’offre de logements touristiques. Un plan d’usage du centre historique et un moratoire sur l’ouverture des commerces dans les quartiers sous tension (Ciutat Vella, Poble Sec, Sants et Sant Antoni) ont été approuvés. Elle a été plus coercitive contre les appartements touristiques illégaux (environ 6 200, soit 40 % de ce type de logement) [9], incitant les voisins à la délation grâce à un numéro spécial et augmentant le tarif des amendes : elle n’a pas hésité à en infliger une de 600 000 euros à Airbnb.
13Mais la politique publique la plus marquante est certainement le Plan spécial urbanistique sur les logements touristiques (PEUAT) qui a introduit un moratoire sur la construction de nouveaux hôtels dans le centre-ville, ce qui lui a valu l’opposition de la chambre de commerce, des représentants d’entreprise du CTICB et des poursuites judiciaires de promoteurs (Pimec) et du syndicat des hôteliers. Seuls 17 % de la surface de la ville concentrent la moitié des hôtels dont la capacité d’accueil est de 75 535 places. La mairie a donc divisé la ville en quatre zones (carte ci-dessous). Ceci implique la décroissance de l’offre dans le centre (donc la reconversion en logements des hôtels qui ferment et pas de nouvelles ouvertures), le gel dans une seconde zone (ouvertures seulement lorsque certains hôtels ferment), et la construction de nouveaux hôtels seulement dans les quartiers périphériques (400 en 2017). Le but étant de mieux répartir l’hébergement des touristes et les retombées économiques tout en désengorgeant le centre-ville [10]. Elle a interdit de créer des hôtels dans des immeubles de logements. Par rapport à d’autres villes comme Venise ou Dubrovnik faisant aussi face aux effets du tourisme de masse (hausse des loyers, déclin de la population résidente, transformation en « villes-musées », etc.), les décisions de BeC sont sans précédent. Paris, Berlin et Amsterdam ont posé des conditions à l’ouverture de nouveaux hôtels, mais aucune n’a adopté de mesures de décroissance du nombre de places d’hébergement. L’un des paradoxes du PEUAT est néanmoins que les principaux bénéficiaires à court terme ont été les hôteliers historiques de Ciutat Vella puisque le moratoire a augmenté la rentabilité, le taux de remplissage des chambres et la valeur des hôtels sur le marché [11]. Mais l’enjeu sur le long terme est de faire évoluer la ville vers un modèle de tourisme plus durable et plus équilibré territorialement.
Plan spécial urbanistique sur les logements touristiques
Plan spécial urbanistique sur les logements touristiques
L’influence des anticapitalistes à Cadix
14Dans le cas de Cadix, la prise en compte prioritaire de l’agenda social s’explique par plusieurs facteurs : 1) l’intensité des problématiques de l’exclusion sociale et de la ségrégation territoriale ; 2) le profil militant des membres de PCSSP ; et enfin, 3) la concurrence locale et régionale avec le PSOE. D’abord, selon l’association des Droits humains d’Andalousie, au moment de la crise de 2008, la province de Cadix était déjà celle dont les indices de pauvreté, d’exclusion sociale et d’économie parallèle (25 % du PIB local) étaient les plus élevés du pays : 110 898 personnes se trouvaient en situation « grave » de pauvreté, avec des revenus de 200 euros par mois (inférieurs à 25 % du revenu moyen disponible) et 212 810 personnes étaient considérées comme « pauvres » (avec des revenus inférieurs à 600 euros). Dans la ville de Cadix, 1 habitant sur 5 était en situation « grave » d’exclusion et 42 000 personnes, soit un tiers de la population, en situation « défavorisée » (APDH-A, 2008). De 2008 à 2018, la ville a d’ailleurs perdu 7 000 habitants du fait d’un solde naturel négatif et du renouveau de l’immigration. Ici plus qu’ailleurs, la campagne municipale de 2015 s’est donc jouée sur les enjeux du mal-logement, sur l’absence de politiques sociales de la mairie sortante et d’un modèle économique pour la ville face au déclin des grandes entreprises locales et de l’industrie portuaire. Deuxièmement, le fait que les 8 membres élus de PCSSP, majoritairement issus d’Izquierda Anticapitalista (IA) et de secteurs activistes, soient dominants au sein de la coalition avec les 2 membres d’IU issus de la liste Ganar Cádiz en Común, facilita un virage à gauche et une prise en compte des questions sociales dans l’orientation des politiques publiques. José María González, comme sa femme Teresa Rodríguez qui dirige le groupe de Podemos au Parlement andalou, est issu d’IA, un petit parti d’extrême gauche créé en 2008 suite à une scission d’IU. Dans leur sillage, les anticapitalistes ont « noyauté » le groupe local de Podemos, ce qui a suscité des tensions et le départ d’un certain nombre de militants (Petithomme, 2018, p. 51). « Kichi » est de même un ancien militant associatif du groupe catholique La Divina Pastora qui aide les mineurs en risque d’exclusion. Enfin, contrairement à la configuration politique de Valence, le contexte de Cadix et de l’Andalousie est celui d’une forte rivalité entre le PSOE et Podemos pour le leadership de la gauche, personnalisée dans les rapports parfois tendus entre Teresa Rodríguez et Susana Díaz : il s’agit de la seule région où Podemos n’a pas soutenu l’investiture des socialistes en 2015, à cause du scandale de corruption des « Ere » (préretraites et subventions frauduleuses versées par le gouvernement régional), mais aussi d’une forme de concurrence. La priorisation de l’agenda social et la mise en avant de mesures anti-conventionnelles (limitation du salaire du maire et des élus faisant économiser 300 000 euros par an aux finances locales ; municipalisation du service des plages, etc.), s’inscrit donc dans cette configuration politique visant à incarner une forme de renouvellement de la gauche à partir du récit d’une municipalité active défenseure des classes populaires.
Mobilité et reconquête de l’espace public à Valence
15La coalition tripartite valencienne, qui bénéficie d’une majorité absolue, cherche à donner une inflexion importante aux politiques municipales après 24 années de pouvoir du PP, affaibli par l’affaire de corruption « Gürtel » puisque 9 de ses 10 conseillers municipaux devaient faire face en 2017 à une enquête préliminaire pour blanchiment de capitaux. Pour répondre à l’attente de changement, des « politiques symboliques » ont donc rapidement été mises en œuvre : ouverture à la visite pour les habitants de la mairie ; vente de la voiture blindée et polémique de Rita Barberá [12] ; changement du nom d’une cinquantaine de rues liées à l’héritage franquiste ; séparation de l’Église et de l’État en retirant la senyera, l’emblème de la ville, de la cathédrale lors des processions du 9 Octobre. La ville a de même adopté un plan stratégique de tourisme et augmenté la taxe sur les appartements touristiques. Avec « des centres d’intérêt plus répartis, une ville plus étendue et une moindre pression du tourisme de masse qu’à Barcelone, le modèle de la ville est plus équilibré » [13], estime Sandra Gómez, conseillère municipale en charge du tourisme, de telle sorte que cet enjeu ne constitue ni une demande citoyenne majeure ni un marqueur de la gestion municipale. La mairie a ensuite cherché à trouver des projets de reconversion aux excès de l’urbanisme spéculatif, legs des conservateurs, notamment la ruine du circuit de Formule 1 et la dette de 500 millions d’euros de la Marina, construite pour la Coupe de l’Amérique de voile en 2007 et jamais rentabilisée depuis lors. Mais elle n’a pas pu matérialiser le changement de ces projets de long terme, dont le financement et la reconversion doivent être négociés avec d’autres acteurs, notamment l’État et la communauté autonome. L’influence des écologistes d’Els Verds au sein de Compromís et de ce dernier dans la coalition tripartite a joué un rôle central dans la détermination de l’agenda : avec 23,3 % des suffrages (9 élus), contre 14 % (5) pour le PSOE et seulement 9,8 % (3) pour Valencia en Comú, Compromís, qui est lui-même une coalition (entre le Bloc Nacionalista, Iniciativa et Els Verds), a pu influer sur l’agenda municipal à travers la « normalisation » du valencien dans l’assemblée et surtout la centralité prise par les politiques de mobilité et de piétonnisation.
16Compromis prône « la confluence du nationalisme valencien avec la gauche moderne et l’écologie politique » (Compromís, 2010) et compte en son sein plusieurs personnalités qui sont membres (Cristina Rodríguez) ou entretiennent depuis des années des liens avec les cercles écologistes (Mònica Oltra, par exemple). L’actuel conseiller à la mobilité, Giuseppe Grezzi, mais aussi le maire Joan Ribó, ont activement participé à des collectifs comme Valencia en Bici ou le groupe Accio Ecologista depuis les années 2000, cherchant désormais à traduire leurs revendications historiques par des politiques publiques concrètes. C’est donc plutôt l’évolution des politiques de mobilité et la question de la reconquête de l’espace public qui ont été particulièrement appréciables dans une ville pensée sur-mesure pour la voiture. La nouvelle mairie a soutenu la piétonnisation de certaines zones du centre historique, la Plaza de la Reina devant la cathédrale, la place San Agustín et autour du marché central [14]. La construction du parking souterrain Ciudad de Brujas a été débloquée après avoir été un chantier à l’abandon et un parking sauvage au cœur de la ville pendant une décennie. La vitesse maximale autorisée a été réduite à 30 km/h dans le centre historique, de nouvelles pistes cyclables ont été créées de même qu’une piste circulaire autour du centre-ville, malgré l’opposition féroce du PP local et des associations de défense des automobilistes. Les fréquences de passage et les interconnexions des lignes de bus ont été renforcées. Après 19 années de permissivité, il est désormais à nouveau interdit de stationner sur les voies de bus (hormis la nuit et dans certaines rues). Tant la nouvelle piste cyclable circulaire que la réorganisation des bus sont plébiscitées [15]. Un plan d’économie d’énergie a aussi été adopté pour limiter la pollution lumineuse dans certaines zones de la ville la nuit et de nouveaux jardins ont vu le jour dans les quartiers de Natzaret et de Benicalap. Enfin, le projet de construction d’un Parc central de 24 hectares autour de la gare Joaquín Sorolla, qui créera un espace vert au cœur de la ville, a été lancé.
« Récits de politiques publiques » et création de « marques » municipales
17Au-delà de la mise sur agenda de certains enjeux et de l’adoption de politiques publiques concrètes et emblématiques, les politiques symboliques se sont surtout caractérisées par la formulation de nouveaux « récits de politiques publiques » autour de « marques » municipales illustrant trois variantes d’un même récit municipaliste.
Barcelone et le récit du droit à la ville des habitants
18À Barcelone, BeC s’est fondé sur le récit du droit à la ville des habitants qui, quoique commun aux trois villes, a été ici particulièrement mis en avant : dès sa naissance, la plateforme Guanyem Barcelona déclara vouloir « se réapproprier les institutions et les mettre au service des personnes et du bien commun » [16]. Ce récit s’est fondé sur plusieurs prémisses. D’abord, l’objectif de l’autogouvernement local entendu comme le fait que les villes et leurs habitants doivent « récupérer des compétences pour décider de leurs propres futurs » [17]. De là, la création de rapports de force face aux acteurs économiques (Airbnb par exemple) et à l’État (sur le droit du logement), ou encore les projets symboliques de municipalisation (comme celui de l’eau dans la métropole barcelonaise). Ceci implique aussi une stratégie politique donnant une priorité absolue à l’action locale par rapport à d’autres niveaux. Ada Colau et BeC cherchent ainsi à se démarquer des effets du procès et du clivage sur l’indépendance : « nous ne gouvernons pas pour les indépendantistes ou les non-indépendantistes mais pour tous les Barcelonais » [18].
19Le second élément de ce récit est la création d’une plateforme politique singulière (BeC), associant partis, mouvements sociaux et indépendants, qui doit refléter les différentes sensibilités du tissu politique local et répondre aux enjeux et aux circonstances locales. Ce récit se fonde aussi sur une forme de radicalité démocratique (dans les projets [19] et l’exercice du pouvoir sous contrôle citoyen [20]), l’acceptation d’une tension « dedansdehors » entre les acteurs institutionnels et les mouvements sociaux et une politique féministe et transformatrice (égalité, horizontalité et consensus plutôt que confrontation). Selon Murray Bookchin, « le municipalisme, ce n’est pas juste mettre en œuvre des politiques progressistes, mais rendre le pouvoir aux gens communs » (2014, p. 35). Ada Colau ne dit pas autre chose : « nous avons gagné cette municipalité pour récupérer les institutions pour les gens, améliorer la démocratie et lutter pour récupérer les biens communs » [21]. La mairie a d’ailleurs organisé de nombreuses conférences internationales (« Fearless Cities : International Municipalist Summit » en juin 2017, « Droit à la ville » en mai 2018 ; « MuniciLab » en octobre 2018, etc.), cherchant à diffuser le récit suivant lequel Barcelone serait une ville modèle du municipalisme et du droit à la ville des habitants.
Cadix et le récit de l’humilité symbolique du maire
20Cadix constitue le cas le plus évident de l’adoption d’un récit de politiques publiques autour d’une « politique de proximité et pour les gens simples ». La réélection triomphale de José María González en 2019 (avec 43,6 %, à un siège de la majorité absolue) s’explique notamment par la diffusion d’un récit de défense des habitants autour du « leadership symbolique » de « Kichi », en se fondant sur les ressorts de l’identification et de la proximité. L’identification d’abord, dans la mesure où « la marque Kichi est bien ancrée dans la ville » [22], ce qui a permis à Adelante Cádiz de mener une campagne « extrêmement personnaliste », « imposant son image sur les propositions et les idées », tout « en s’appuyant sur la figure magnétique de son leader, qui maintient un taux important de popularité, même parmi les électeurs d’autres formations » [23]. « Kichi est populaire. C’est sa force et c’est pour cela qu’il a gagné », estime ainsi El Diario de Cádiz [24]. Pour son détracteur Fran González, porte-parole du PSOE, « sa marque ne répond pas à une gestion mais à des techniques populistes pour créer une image et un récit » [25].
21Ce récit, c’est celui d’un ancien professeur d’histoire, syndicaliste d’USTEA et anticapitaliste, voulant suivre les pas de son modèle, l’anarchiste Fermín Salvoechea (1842-1907), qui autoproclama l’autonomie du canton de Cadix à la fin du XIXe siècle. Celui d’un élu qui a respecté le Code Éthique de Podemos, qui « ne doit pas être juste une formalité » selon lui, mais « la garantie pour vivre comme les gens », en redistribuant chaque mois 30 % de son indemnité de député provincial (3 300 euros) à des associations caritatives et en refusant son indemnité de maire (noncumul). Celui aussi d’un maire de Podemos qui s’est fortement opposé à Juan Carlos Monedero et à la direction nationale de son parti lors de l’achat polémique par Pablo Iglesias d’une maison à 600 000 euros : « nous devons représenter les gens simples. Ils sont disposés à tout nous pardonner, mais pas à ce que nous nous trompions de camp » [26].
22Le récit municipal s’est aussi fondé sur le registre de la proximité, car « Kichi » ne sort jamais dans les rues de la ville sans son livre dans lequel il écrit tout ce que lui raconte ses voisins, ce qui a débouché sur une « politique des petits aménagements du quotidien » : de nombreuses actions du conseil municipal ont consisté au déblocage de petits budgets pour des demandes des habitants dans les quartiers. Proche, affable et carnavalier, « Kichi » arrose les géraniums dans sa rue, boit des bières le dimanche à la plage et déambule dans l’« Eco-marché » qu’il a créé ou le Marché central pour faire ses courses ou cuisiner pour les gens dans les quartiers : « avec lui, l’achat du riz est devenu un acte électoral ». Cette normalité est réelle, lui qui vit dans le quartier ouvrier et de pêcheurs de La Viña dans un « appartement de travailleur », un rez-de-chaussée de 40 m2 avec sa femme et ses deux enfants. Comme le dit le vendeur de fruits, Pepín Sánchez, à l’angle de sa rue, « il n’a pas tout réussi, mais on voit que c’est un gars bien, une personne normale qui veut bien faire les choses » [27]. Sa proximité est aussi « mise en scène » et entretenue : il est le maire andalou le plus suivi sur Twitter et Facebook avec 120 000 suiveurs [28]. Il reconnaît lui-même entretenir cette figure du maire simple, accessible et populaire : « je pense que les gens me voient tant de fois dans la rue que je fais partie du paysage et cela me fait récupérer une popularité intime, pas une popularité de célébrité mais de village, où tout le monde est un peu connu parce que tout le monde se connaît » [29]. Il est clair que la cohérence entre le discours anticapitaliste de « Kichi » et son train de vie, son style et ses manières de faire, ont forgé son leadership et lui valent une certaine estime populaire. Ainsi, le récit de son humilité et de sa proximité, réelles mais aussi mises en scène, a créé une nouvelle « hégémonie discursive » (Nonhoff, 2007, p. 78), un discours dominant l’espace public et social.
Valence et le récit du « gouvernement à la valencienne »
23La dernière variante du récit municipaliste s’est déclinée à Valence par le concept du « gouvernement à la valencienne », illustrant un pacte tripartite concret (« l’Accord du Botanic ») entre le PSOE, Compromís et Podemos (tant au niveau du gouvernement régional que de la ville de Valence), mais aussi plus globalement une rhétorique de gouvernance autour d’une pratique du pouvoir inclusive. Tant Ximo Puig (PSOE) à la Generalitat que Joan Ribó (Compromís) à la mairie de Valence ont gouverné suivant 5 axes : régionalisme (défense d’un financement régional plus favorable, de la langue et des traditions), priorité aux droits sociaux, lutte contre la corruption et transparence, écologie politique, et évolution du modèle économique et de fabrique de la ville et de la région (sortie de la « bétonisation » et de la spéculation immobilière dans le secteur du bâtiment/grands projets et événements liés au tourisme de masse). Réélu en 2019 (avec 27,4 % des voix pour Compromís), Joan Ribó a ainsi mis en avant « une gouvernance honnête, solidaire et verte » [30]. De 2015 à 2019, les trois mouvements politiques ont gouverné ensemble dans la ville, en se répartissant les compétences et sans conflits majeurs. Podemos a de même obtenu une vice-présidence (transition écologique) et deux ministères régionaux (transparence et logement) à la Generalitat en 2019. Au niveau régional et dans la ville de Valence, des évolutions symboliques notables ont eu lieu : absence d’affaires de corruption (contrairement aux scandales répétés des législatures antérieures du PP) ; politiques de santé et d’éducation au niveau régional et contre l’exclusion au niveau municipal ; défense de la langue valencienne (dans les écoles et les institutions publiques et politiques) ; ou encore, en termes d’aménagements urbains (piétonnisation et nouvelles politiques cyclables et de mobilité). Les images de gouvernements composites mais stables et d’union des gauches socialistes, alternatives et écologistes avec des nationalistes modérés ont ainsi été largement promues par les acteurs locaux et par la direction nationale de Podemos, dans le récit d’une « success story » qui aurait des implications nationales plus larges pour la formation des coalitions locales et régionales, voire même du gouvernement espagnol.
Conclusion
24Cet article s’est intéressé à la mise sur agenda de politiques symboliques à Barcelone, Cadix et Valence depuis 2015, ce qui a été démontré par plusieurs processus aux implications complémentaires. D’abord, on a pu observer des dynamiques innovantes autour de nouvelles « politiques sociales municipales » : des initiatives concrètes ont en effet été prises sur la carte scolaire et les ségrégations éducatives, des investissements dans les quartiers pauvres, des mécanismes pour mieux accompagner les personnes menacées d’expulsion, recenser les sans-abri, etc., en cherchant à agir, même modestement, sur les inégalités sociales. Mais les villes espagnoles ne sont pas compétentes en matière de santé, d’éducation ou de dépendance. Leurs compétences sont principalement indirectes en matière sociale, ce qui a limité la portée de leurs actions. Comme l’évoque Christian Le Bart, « la contradiction entre cette prétention à faire la ville et le jeu serré des contraintes d’action, conduit souvent les élus à privilégier l’action symbolique » (2015, p. 152). Les effets de ces politiques ont donc été limités et souvent indirects en raison de contraintes institutionnelles (compétences secondaires), budgétaires (manque de moyens) ou juridiques (cadre législatif national limitant les marges de manœuvre, par exemple sur le logement). Sur la traduction en actes de « l’urgence sociale », la relation entre le « récit » et le « changement » des politiques publiques a été complexe. La même remarque est d’ailleurs valable dans le secteur de l’aménagement urbain sur lequel pèsent d’importantes contraintes temporelles. L’adoption de mesures concrètes a donc débouché sur des politiques aux effets limités mais à forte charge symbolique et/ou idéologique (comme les projets de municipalisation par exemple). On note néanmoins un changement notable des priorités.
25Deuxièmement, nous avons montré que les politiques locales dans ces trois villes se sont caractérisées par leur inventivité et leur diversité. Des contraintes sociales (influence des collectifs citoyens instrumentaux lors de l’accès au pouvoir), politiques (configurations d’acteurs et des majorités municipales) et cognitives (idées et orientations idéologiques des élus) ont influencé les évolutions des agendas, les priorités et les arbitrages lors de la phase décisionnelle. Même s’il existe un certain mimétisme dans les politiques de transparence, de logement social ou de mobilités, on remarque ainsi des priorités locales distinctes, et des différences dans l’élaboration plus ou moins ambitieuse selon les villes des politiques publiques d’un même secteur. En localisant leurs luttes autour d’enjeux qui touchent directement les citoyens dans leurs quartiers, les mouvements sociaux parviennent mieux à les mobiliser. En « traduisant » localement des plateformes générales de retour d’un agenda social, les acteurs des coalitions municipalistes ont ainsi relocalisé leur agenda après les élections en fonction des luttes et des groupes antérieurement mobilisés : ils ont en cela « recadrer » leurs décisions publiques autour de véritables « projets de territoire » (Pivot, Raulet-Croset, 2005, p. 39-56). De là, l’accent sur la régulation du tourisme et du logement à Barcelone, sur la mobilité à Valence et sur les questions d’exclusion à Cadix. De là aussi, la spécialisation sectorielle des politiques publiques les plus emblématiques, le PEUAT à Barcelone, la mobilité cycliste et la piétonnisation à Valence, la Banque d’aliments ou le programme Alquiler Justo à Cadix. Ces « nouveaux municipalismes » espagnols ont donc d’abord pour point commun de tenter d’appliquer le slogan altermondialiste classique : « penser global, agir local ».
26Enfin, nous avons aussi souligné la fabrique de trois variantes distinctes du même type de récit « municipaliste » : les récits du droit à la ville des habitants à Barcelone, de l’humilité symbolique du maire à Cadix et de la « gouvernance à la valencienne », ont permis de condenser par le discours et de personnifier autour de leaders charismatiques et assez populaires, des « projets de ville » auxquels une partie non négligeable des habitants ont pu s’identifier dans une logique d’appropriation territoriale. Ces récits de la fabrique de la ville par les citoyens et de leur réappropriation des institutions à Barcelone, d’un maire accessible, ne cherchant pas à s’enrichir et « citoyen comme un autre » à Cadix, et d’une gouvernance inclusive associant les préoccupations socialiste, écologiste et régionaliste à Valence, ont créé des « cadres d’identification » et des « signifiants flottants » (Laclau, 2008) pouvant susciter une large adhésion populaire. Les récits du nouveau municipalisme ont donc eu un caractère performatif : ils ont d’abord « fait exister » le changement (Austin, 1991) en produisant un nouveau récit dominant, puis en institutionnalisant certaines idées associées. Ces récits et ce changement des discours ont été le prélude et ont établi les préconditions nécessaires à des changements de plus grandes ampleurs, permis désormais par la réélection des maires de ces trois villes, ce qui induit un espace-temps plus important pour la mise en œuvre de politiques alternatives. Le récit d’alternance/alternative des « mairies du changement » a donc surtout été instrumental (plus que ne débouchant sur des changements substantiels), dans la mesure où il a produit du pouvoir, une « dynamique rhétorique » (un récit dominant) et de nouvelles ressources, ce qui a non seulement permis de modifier les rapports de forces politiques (en marginalisant durablement certains acteurs), mais aussi la structure du processus d’élaboration des politiques publiques (en favorisant des évolutions des paradigmes urbains et des priorités).
Références / References
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Mots-clés éditeurs : gauches alternatives, mise sur agenda, nouveau municipalisme, politiques publiques
Date de mise en ligne : 15/01/2020
https://doi.org/10.3917/psud.051.0079