Article de revue

A quoi reconnaît-on un récit initiatique ?

Pages 443 à 454

Citer cet article


  • Garnier, X.
(2004). A quoi reconnaît-on un récit initiatique ? Poétique, 140(4), 443-454. https://doi.org/10.3917/poeti.140.0443.

  • Garnier, Xavier.
« A quoi reconnaît-on un récit initiatique ? ». Poétique, 2004/4 n° 140, 2004. p.443-454. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-poetique-2004-4-page-443?lang=fr.

  • GARNIER, Xavier,
2004. A quoi reconnaît-on un récit initiatique ? Poétique, 2004/4 n° 140, p.443-454. DOI : 10.3917/poeti.140.0443. URL : https://shs.cairn.info/revue-poetique-2004-4-page-443?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/poeti.140.0443


Notes

  • [1]
    Pour une analyse générale des contes initiatiques africains, lire G. Calame-Griaule, « Les chemins de l’autre monde. Contes initiatiques africains », Cahiers de littératures orales, n° 39-40, 1996, p. 29-59.
  • [2]
    Voir G. Simondon, L’Individuation psychique et collective, Paris, Aubier, 1989, p. 18.
  • [3]
    Ibid.
  • [4]
    A. H. Bâ et L. Kesteloot (éd.), Kaïdara, Classiques africains, 1968.
  • [5]
    Voir P. et P. de Wolf (éd.), Un mwet de Zwè Nguéma, Paris, Armand Colin, coll. « Classiques africains », 1972, p. 357-367.
  • [6]
    « “Entendu”, dit le Chat ; et, cette fois, il s’effaça très lentement, en commençant par le bout de la queue et en finissant par le sourire, qui persista quelque temps après que le reste de l’animal eut disparu », L. Carroll, Tout Alice, Paris, Garnier-Flammarion, 1979, p. 146. Ce sourire de chat sans chat a fait l’objet d’analyses de la part d’Alfred N. Whitehead d’une part et de Gilles Deleuze d’autre part, deux philosophes extrêmement préoccupés par la question de l’initiatique.
  • [7]
    G. Genette, « Vraisemblance et motivation », in Figures II, Paris, Ed. du Seuil, 1969, p. 71-99.
  • [8]
    G. Deleuze, Proust et les Signes, Paris, PUF, 1983, p. 205-219.
  • [9]
    Telle est la fin saisissante du Langage des oiseaux, le célèbre récit initiatique persan de Farïd-Ud-Dîn ‘Attar, alors que les trente oiseaux survivants découvrent enfin le visage du Simorg qui était l’objet de leur quête : « Lorsqu’ils regardaient du côté du Simorg ils voyaient que c’était bien le Simorg qui était en cet endroit, et, s’ils portaient leurs regards vers euxmêmes, ils voyaient qu’eux-mêmes étaient le Simorg. Enfin s’ils regardaient à la fois des deux côtés, ils s’assuraient qu’eux et le Simorg ne formaient en réalité qu’un seul être. » (‘Attar, Le Langage des oiseaux, Paris, Albin Michel, 1996, p. 295.)
  • [10]
    Sur la notion de « transindividuel », lire la seconde partie de L’Individuation psychique et collective, op. cit., intitulée : « Les fondements du transindividuel et l’individuation collective ».

1Pour les africanistes qui travaillent sur les littératures orales, il est deux façons de comprendre la notion de récit initiatique : il s’agit soit de récits que l’on raconte dans un contexte initiatique, soit de récits qui racontent l’initiation d’un personnage [1]. La définition même du récit initiatique pose ainsi problème : s’agit-il d’initier l’auditeur ou bien simplement de lui raconter le parcours initiatique d’un autre ? Une telle interrogation, apparemment bien simple et bien naturelle, présuppose résolue la question qui va nous intéresser tout au long de cet article : celle de la relation entre le contenu d’un récit initiatique et son contexte d’énonciation. L’idée fondatrice de la narratologie, selon laquelle il existe une différence de nature entre le niveau de l’énonciation et le niveau de l’énoncé, qu’il importe de bien poser pour pouvoir faire apparaître les zones de contact que sont les métalepses, se retourne en piège pour l’étude du récit initiatique, dont la caractéristique majeure est d’ignorer cette disjonction. La distinction entre les deux niveaux de l’énonciation et de l’énoncé est le meilleur mécanisme de défense que l’on ait trouvé contre l’opération initiatique elle-même.

2Toutes les dimensions que les anthropologues ont pu identifier concernant les processus initiatiques, et en particulier le cycle mort/renaissance, vont être ici examinées dans leur rapport au récit. Ce principe d’un passage, qui est au cœur de toute expérience initiatique, ne peut sans dommage être mis à distance par le maintien forcé d’une disjonction entre un niveau pensé en littérature orale comme réel (celui de l’énonciation), et un niveau pensé comme fictif où serait cantonné le passage initiatique, qui ne concernerait dès lors personne d’autre qu’un personnage. Plus complexe encore est le cas des récits initiatiques écrits puisque l’énonciation est repérable textuellement : on pourra se demander ce qu’il advient de ce narrateur et dans quelle mesure il est concerné par l’opération initiatique.

Récit et processus d’individuation

3Il n’est pas d’initiation qui ne passe par l’expérience – fût-elle temporaire – d’une instabilité du monde. Lors du cycle mort/renaissance, ce n’est pas simplement le sujet de l’initiation qui meurt et qui renaît, mais c’est tout le monde qui lui était associé. Le grand changement de perspective que la logique initiatique nous invite à adopter, c’est de concevoir le récit comme destructeur de mondes. Les grands textes initiatiques sont crépusculaires. En se lançant dans l’aventure initiatique, le personnage accepte de voir un monde ancien disparaître. Les remous provoqués par l’engloutissement d’un monde seront l’élément dynamique de sa trajectoire. La logique initiatique doit se comprendre à partir du lien de solidarité qui unit un individu et un monde. Les réflexions de Gilbert Simondon sur les processus d’individuation peuvent nous servir à comprendre le fonctionnement des récits initiatiques [2]. La mort initiatique pourrait correspondre à ce que le philosophe appelle une « désindividuation » du personnage, la renaissance à une nouvelle individuation ; l’initiation est précisément ce passage d’un mode d’individuation à un autre qui correspond à l’expérience préindividuelle d’un monde que Simondon qualifie de « métastable ». Un monde métastable est un monde habité de tensions, qui n’est encore stabilisé par aucun processus d’individuation. Il y a toute une théorie du personnage de récit en germe dans les réflexions de Simondon sur l’individuation. La thèse que je voudrais défendre est qu’un personnage est le résultat d’un processus d’individuation, que le récit initiatique a précisément pour vocation de mettre en œuvre. Cette individuation est indissociable d’un processus de mise en forme du monde comme milieu. Le récit initiatique se situe donc en amont du face-à-face entre un personnage et un milieu, il en raconte précisément la genèse.

4Dans ces conditions, il faut s’interroger sur le type de lien qui unit la figure du récit initiatique et la personne qui écoute, ou lit, ce récit. Si l’on considère qu’un lecteur est nécessairement un individu pleinement constitué, alors le mode de participation le plus communément admis avec les personnages de récits, à savoir l’identification, est rendue difficile par le fait que le récit initiatique ne lui propose pas de personnage achevé. On peut s’identifier à un individu, mais certainement pas à un processus d’individuation. Mais précisément, du point de vue de Simondon, il n’existe pas d’individuation achevée :

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on peut supposer que l’individuation n’épuise pas toute la réalité préindividuelle, et qu’un régime de métastabilité est non seulement entretenu par l’individu, mais porté par lui, si bien que l’individu constitué transporte avec lui une certaine charge associée de réalité préindividuelle, animée par tous les potentiels qui la caractérisent […]. Cette nature préindividuelle restant associée à l’individu est une source d’états métastables futurs d’où pourront sortir des individuations nouvelles [3].

6C’est bien évidemment au niveau de cette nature préindividuelle que nous pouvons tenter de mettre en phase le lecteur et le personnage des récits initiatiques.

7Il n’y a pas d’identification possible avec un héros de récit initiatique, car il n’y a pas à proprement parler de personnage, mais un élan vers la constitution d’un personnage. Il apparaît comme une banalité de dire qu’une quête initiatique est toujours une quête de soi. Si le récit est assimilable à la quête, on peut considérer que le récit se fait à l’aide d’une figure qui ne s’est pas trouvée en tant que personnage. Lorsque Gilles Deleuze et Félix Guattari parlent de la « fonction K » à propos du héros des romans de Kafka, ils manifestent le même souci de dissocier le récit du personnage. On pourrait précisément définir le récit initiatique comme un récit en attente de personnage, ou plutôt comme un récit tendu vers la constitution d’un personnage. Le héros de récit initiatique est une entité préindividuelle engagée dans un processus d’individuation. Pour cette raison on ne parlera plus, dans le cadre de cet article, de personnage mais de figure itinérante.

8Le héros du récit initiatique, justement parce qu’il n’est pas à proprement parler un personnage, a cette capacité de nous arracher à nous-mêmes, à condition que l’on joue le jeu de l’implication. Le héros de récit initiatique peut être considéré comme un véhicule. Il est ce à quoi il est possible de s’accrocher pour entrer dans le flux narratif. Sa fonction est précisément de happer narrateur et narrataire, conteur et auditeur, auteur et lecteur. Le héros initiatique a pour vocation de traverser toutes les cloisons. Un récit initiatique peul comme Kaïdara, plusieurs fois publié par Amadou Hampaté Bâ [4], risque de rester bien ennuyeux à la lecture dès lors qu’on le considère comme un simple document ethnographique : une telle disposition de lecture désamorce d’emblée toute opération initiatique. La lecture d’un récit initiatique ne saurait se faire sur un autre mode que participatif. C’est peutêtre le modèle du jeu vidéo qui nous permet de serrer au plus près le dispositif de la lecture initiatique. La petite silhouette qui circule sur l’écran n’a aucunement besoin d’être finement dessinée pour être opératoire, elle est ce à quoi le manipulateur doit s’accrocher pour franchir les différentes étapes du jeu. Le joueur n’a pas besoin de s’identifier à qui que ce soit pour s’impliquer dans le parcours de la silhouette. De la même façon l’auditeur ou le lecteur de récit initiatique est invité à s’accrocher à un héros pour entrer dans la logique initiatique.

Genèse du narrateur

9Le lien entre cette figure et le lecteur ne peut donc se faire ailleurs que sur ce plan préindividuel, caractérisé par un « régime de métastabilité ». Sur ce plan la frontière entre énonciation et énoncé ne peut exister, puisqu’une telle frontière suppose la constitution préalable d’un sujet d’énonciation, à savoir d’un personnage. Gérard Genette est, semble-t-il, assez clair sur ce point : le narrateur est un personnage potentiel qu’il est toujours possible d’incarner en personnage impliqué dans l’histoire. Il n’y a aucune différence de nature entre un narrateur omniscient et un narrateur-personnage. L’un comme l’autre ont cette aptitude constitutive d’eux-mêmes comme personnages, d’être en mesure de porter un énoncé narratif.

10Pour bien comprendre comment s’effectue le brouillage de la frontière énonciation/énoncé, il est nécessaire de distinguer le cas du récit oral et celui du récit écrit. L’affinité du récit initiatique avec l’oralité tient à la confusion entre narrateur et conteur. Dans le régime de l’oralité se fait de façon très naturelle la grande métalepse entre le conteur et le narrateur, de la même façon qu’au théâtre se fait quotidiennement celle entre l’acteur et le personnage. Les conteurs de ces grands récits initiatiques que sont les épopées fang (mvet) sont engagés dans un processus initiatique qui les dévore. La narration épique est entrecoupée de chants lyriques qui disent cette aventure du barde, et la façon dont le récit a pris possession de lui, et dont il « meurt pour le mvet » [5]. En situation orale, nous l’avons suggéré, le récit initiatique peut être énoncé dans le contexte très particulier d’une initiation ritualisée : l’auditeur est alors mis en condition d’écoute favorable par une perte de repères préalablement organisée (séjour en brousse, mise en quarantaine, transgressions d’interdits…). L’impact du récit est alors directement à mettre en relation avec cette mise en condition de l’auditeur.

11Dans l’oralité, le conteur est celui qui se charge de mettre en condition l’auditoire, et d’accepter l’irruption du merveilleux, comme manifestation la plus directe de l’expérience initiatique. Il y a, dans le récit oral, une affinité très étroite entre le merveilleux et l’initiatique. Le merveilleux est la forme que prend le récit initiatique dès lors qu’il est déchargé de tout souci concernant son destinataire. La personne du conteur est chargée de maintenir le contact avec le public. Le flux narratif se branche d’emblée hors du monde, dans l’espace de la brousse, où les rencontres les plus inouïes sont toujours possibles. L’espace initiatique, où le merveilleux est le régime normal de la narration, est nourri par le conteur, il hérite du grain de sa voix, de la longueur et de la qualité de ses silences, de la luminosité d’une nuit, de la vibration d’un moment. Dès lors le récit est débarrassé de ces questions spatiales, il est livré à lui-même et se lance dans l’aventure des rencontres sauvages. L’auditeur captif du conteur talentueux n’a d’autre choix que de s’accrocher à la petite figure qui le mènera de rencontre en rencontre.

12Dans le cas du récit écrit, il n’y a plus aucune maîtrise des conditions de lecture : d’où le relatif échec des transcriptions de récits initiatiques comme Kaïdara. L’étude particulière du cas du récit initiatique nous permet d’éclairer d’une façon nouvelle l’épineux problème de la différence entre un récit oral et un récit écrit. Le récit initiatique écrit a besoin d’inscrire la perte de repères susceptible de mettre en condition le lecteur et de solliciter cette dimension préindividuelle qu’il porte en lui. Le récit écrit devra donc doubler la quête initiatique du héros d’un habillage textuel dont la fonction sera de neutraliser l’attention d’un lecteur trop vigilant.

13C’est tout un dispositif textuel de capture qui devra être mis en place par l’écrivain pour produire le même effet. L’espace initiatique doit être sollicité par le texte, qui ne peut se permettre de supposer son existence sous la forme d’une convention fictionnelle. Cet espace ne peut prendre la forme d’une convention ou d’un pacte, car il ne s’adresse pas à un lecteur responsable de son acte de lecture. Au contraire, il n’a de chance d’exister qu’à condition de prendre en traître ce lecteur bienveillant mais distant qui serait tout prêt à lui accorder le droit de poser un espace initiatique, propice aux rencontres, au cœur de son texte, ce qui lui permettrait de jeter par la suite un regard ethnographique sur cet étrange objet. Pour que le récit initiatique puisse agir, il doit provoquer la participation, et donc prendre ce lecteur trop distant en traître.

14Cette capture du lecteur ne saurait être le simple fait du narrateur, qui, on le sait, n’a d’autre existence que textuelle. C’est dans les soubassements de la narration qu’il faut chercher le dispositif de capture, c’est dans le mode d’individuation nécessaire à la formation d’un narrateur qu’il faut chercher à comprendre la façon dont un récit capture un lecteur. La narratologie nous apprend qu’il n’existe pas de récit qui ne soit sous-tendu par un discours. L’examen du récit initiatique va nous amener à renverser cette perspective et à envisager le discours comme un dispositif textuel, certes nécessaire, mais qui vient s’accrocher au récit bien plus qu’il ne le porte. Le narrateur omniprésent de La Recherche du temps perdu raconte à longueur de pages le mode d’individuation singulier qui lui a permis de devenir narrateur. Cette individuation du narrateur est rendue possible par la présence de Marcel, la figure dont il dépend. Si nous nous intéressons à la trajectoire de Marcel, si nous nous accrochons à cette petite figure à peine dessinée, c’est parce que nous nous retrouvons les compagnons de voyage d’un narrateur qui s’embarque avec nous sur le même véhicule et dont nous partageons les modes d’individuation.

15La grande différence entre le récit oral et le récit écrit est que le second double le processus d’individuation de la figure de celui du narrateur, que celui-ci soit omniprésent comme chez Proust ou très discret comme chez Kafka. Cette aventure initiatique de la narration est le dispositif de capture nécessaire pour interdire les mécanismes d’objectivation de la part du lecteur, redoutable arme défensive contre l’opération initiatique. Il y a donc bien un double niveau, et de ce point de vue l’apport de la narratologie est crucial, mais ces deux niveaux ne sont pas hétérogènes et ne se rencontrent pas furtivement à l’occasion de quelques métalepses, ils sont soumis à une opération commune, de nature initiatique. Le récit est cette ligne active autour de laquelle viennent se greffer les deux niveaux de l’énoncé et de l’énonciation. Nous proposons en d’autres termes de renverser la perspective positiviste selon laquelle le récit est porté par un énoncé qui dépend d’une énonciation : dans la logique initiatique, il faut imaginer un énoncé qui s’accroche au récit, et une énonciation possédée par l’énoncé. Cette logique inversée est beaucoup plus familière aux gens de théâtre qui savent d’une part que les énoncés des personnages dépendent d’un fil narratif non inscrit, et d’autre part que les acteurs doivent laisser leur personnage les habiter.

Qu’est-ce qu’un récit pur ?

16Il nous faut donc partir du récit. Essayons d’imaginer un récit pur, qui ne soit pris en charge par aucune énonciation. Un récit aussi aérien que le sourire du chat de Lewis Carroll dans Alice au pays des merveilles[6]. De nombreuses expériences narratives modernes, de Roussel à Perec, ont consisté à chercher les conditions d’un tel récit. On ne se dégage pas facilement de l’emprise énonciative. Il n’est pas étonnant que toutes ces tentatives gravitent autour de l’aventure surréaliste, d’inspiration profondément initiatique. Ce qu’ont pressenti tous ceux qui ont cherché les voies d’un récit pur, c’est une extraordinaire libération de possibles. Le récit initiatique est un démultiplicateur de hasard. Tout peut toujours arriver. Voilà la caractéristique de la brousse dans les contes initiatiques africains. Tout peut toujours arriver, et ce qui arrive prend toujours la forme d’une rencontre. Ce que la présence d’une énonciation garantit au récit, c’est une configuration spatiale qui désamorce la violence des rencontres par le jeu des probabilités. Une rencontre est toujours plus ou moins probable, à l’intérieur d’un monde mis en ordre. Si je me rends sur mon lieu de travail, il y a une forte probabilité que je rencontre un collègue, et une faible probabilité que je rencontre un ami d’enfance, et inversement si je vais dans mon village natal. Cette loi de probabilité qui régit les rencontres dans le récit est un effet direct de l’énonciation. La gestion énonciative d’un récit passe par une manipulation des degrés de probabilités attribués à chaque rencontre, et notamment par l’art de ménager des effets de surprise.

17La caractéristique de la brousse, comme espace initiatique par excellence, est l’abolition de l’échelle de probabilité. En brousse, les rencontres ne sont pas plus ou moins probables, elles sont toujours totalement improbables. Je peux rencontrer un monstre au corps composite ou mon propre frère, les deux rencontres seront aussi improbables l’une que l’autre, et nul ne sait ce qu’il en adviendra. Dégager la rencontre de la loi de probabilité est un des principes clés du récit initiatique. La conséquence de cette nécessaire improbabilité de la rencontre est qu’il n’est pas très important de savoir qui l’on rencontre : on pourra rencontrer une vieille femme édentée, un bélier à cinq pattes ou une femme à queue de poisson, ces variations feront le bonheur des ethnographes en mal de décryptages symboliques et de recontextualisations du récit, mais elles ne seront pas pertinentes en termes de dynamique initiatique.

18Dire des rencontres initiatiques qu’elles sont toujours improbables revient à dire qu’elles sont toujours la même en dépit de la multiplicité de leurs visages. Ce que ces variations de visage des rencontres introduisent dans le récit initiatique, c’est un principe différentiel. Le voyage initiatique est une quête qui prépare une grande Rencontre ultime avec l’être supposé opérer la transfiguration du héros. Pour reprendre les termes de Simondon, l’objet de la quête initiatique est le principe qui permettra la nouvelle individuation du héros. Ce qui importe est la Rencontre ultime avec cet être. Mais cette Rencontre ultime n’a aucune raison de bénéficier d’un statut supérieur aux autres rencontres, elle est elle aussi totalement improbable. Tout au plus sa position de dernière rencontre dans l’ordre du récit lui confère-t-elle un rôle de mise en perspective. La Rencontre ultime, parce qu’elle correspond à la fin du récit, révèle l’identité de toutes les rencontres. Le récit est le déploiement de la Rencontre en de multiples visages, il est un processus de différenciation à l’œuvre au sein d’un événement unique.

19Il n’y a donc ni principe de causalité, ni principe de finalité dans le récit initiatique, mais un déploiement de la Rencontre. Les épreuves initiatiques ne sont pas graduées de la plus simple à la plus difficile, elles sont toujours la même et engagent à chaque fois toute la rencontre initiatique. En d’autres termes, le récit initiatique ne mène pas à une Fin, mais la fin est à tout moment partout sous des visages différents. La formule divine biblique : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », est profondément initiatique : la Rencontre ultime est moins l’aboutissement de la quête initiatique que son assise ; le récit initiatique ne raconte pas le comblement d’un manque, mais le rayonnement d’une plénitude. Et de fait on voit mal comment une figure non encore individualisée pourrait porter un manque. Lire l’Odyssée comme un récit initiatique, c’est envisager le périple d’Ulysse comme enveloppé dans l’attente de Pénélope. La grande patience de Pénélope est l’élément de plénitude dans lequel baigne tout le récit. L’attente de Pénélope ouvre ce temps désorienté qui est le substrat de l’errance d’Ulysse, pauvre figure ballottée d’île en île. Une lecture finaliste de l’Odyssée consisterait à considérer que chaque nouvelle île rapproche Ulysse de Pénélope dans l’ordre du récit. Mais une telle lecture fait abstraction de l’attente de Pénélope, qui ne connaît aucune étape, et qui est la condition du temps apparemment segmenté de la quête. Il n’est pas rare, dans les contes initiatiques africains, que la figure itinérante rencontre des monstres qui lui déclarent attendre son passage depuis des siècles. Il faut imaginer le Cyclope déclarant à Ulysse qu’il attendait son passage dans l’île, avec une patience qui se confond très exactement avec celle de Pénélope.

20A la dualité temps de l’énonciation/temps de l’énoncé, on oppose une dualité interne au récit initiatique entre le temps lisse de l’attente et le temps segmenté du voyage, ponctué d’étapes et d’épreuves. Il est important de prendre la mesure de la différence de nature entre ces deux dualités. Le statut de la métalepse est au cœur de cette différence. La dualité énonciation/énoncé envisage la métalepse comme un cas limite, proliférant dans les œuvres les plus baroques, mais toujours analysables comme entorses. La métalepse brouille les pistes, confond les niveaux, elle fait perdre pied au lecteur, elle est perturbatrice. Les deux niveaux ne sont a priori pas faits pour se rencontrer. A l’inverse, dans la lecture initiatique, les deux niveaux de temporalité, la temporalité lisse et la temporalité segmentée, doivent être en constante communication sous peine de brouillage du récit. La fusion des deux temporalités est la garantie de lisibilité du récit initiatique. Le terme de la quête doit être littéralement partout, dans les moindres mouvements de la figure itinérante.

Un récit où tout est nécessaire

21Voilà pourquoi le jeu des motivations est totalement étranger à la logique initiatique. Gérard Genette a montré, dans un article décisif, que la motivation était « l’alibi causaliste » d’un narrateur qui voulait arriver à ses fins [7]. Ce qui est supposé dans cette perspective, c’est que tout récit peut à tout moment bifurquer vers un autre récit, au gré du libre arbitre d’un narrateur tout-puissant. La motivation n’a d’autre fonction que d’injecter une apparence de nécessité dans un récit aussi libre que le narrateur l’est de raconter ce qui lui plaît. Un tel type de motivation n’a plus de raison d’être dans le récit initiatique qui se nourrit de la solidarité nécessaire de deux niveaux de temporalité : le temps de l’errance initiatique est nourri à chacun de ses instants du temps étale de l’attente. La nécessité est inscrite dans le récit lui-même par le biais de cette dualité. Cette conjonction de deux temporalités de nature différente à l’intérieur d’un même récit porte un nom : le destin. Le dispositif initiatique inscrit le destin au cœur de la logique narrative précisément contre le supposé libre arbitre du narrateur. Gilles Deleuze ne dit pas autre chose lorsqu’il se représente le narrateur de la Recherche comme une araignée qui attend au fond de sa toile, pure présence intensive qui enregistre le moindre signal [8].

22Contrairement aux apparences, il n’y a donc pas d’errance dans la logique initiatique. Aussi sinueux que soit son chemin, la figure itinérante comprendra en bout de course qu’il fallait qu’elle en passe par ces tours et détours. Certainement pas au nom d’une logique profonde d’élévation de l’âme – la figure itinérante, qui n’est même pas un personnage, n’est certainement pas dotée d’une âme individuelle –, mais parce cet itinéraire obéit à un programme initiatique. Tous ces monstres qui attendent la figure itinérante, tous ces obstacles qu’elle aura à franchir sont là pour elle. Voilà une différence capitale entre le récit de formation et le récit initiatique : ce dernier ne s’organise pas en paliers. Le personnage du récit de formation, individué dès le départ, franchit des étapes qui ponctuent sa propre évolution intérieure ; la figure itinérante passe par des épreuves énigmatiques qui ne lui apportent rien mais le mènent droit à la révélation finale. Lire la quête initiatique en termes d’errance, c’est imaginer une figure déconnectée du programme narratif, c’est en faire un personnage sorti de la cervelle d’un narrateur. Les utilisateurs de jeux vidéo savent qu’ils auront beau faire bifurquer leur figure itinérante sur la droite ou sur la gauche, c’est tout le programme qui viendra se réorganiser autour de ce choix. Le programme actif du jeu est toujours concentré sur la figure. Wilhelm Meister, dans le grand roman initiatique de Goethe, ne découvrira pas autre chose à la fin de ses années d’apprentissage : le monde qu’il a cru traverser en étranger était fait pour lui, et ne cessait de se réagencer autour de lui.

23Rien ne se perd par conséquent dans la logique initiatique, et si une vieille femme édentée vous communique trois préceptes apparemment bien insipides, vous seriez bien inspiré de les mettre de côté, car il est certain qu’ils vont servir. Si l’un des préceptes ne sert pas, c’est que vous avez affaire à un programmateur qui veut faire le malin, et se distinguer de la machine narrative qu’il est en train de mettre en place, bref, de se faire remarquer comme narrateur extérieur à la quête. Dans les contes initiatiques, les préceptes que reçoivent les figures itinérantes ne valent pas plus en soi que les excréments de sauterelles ou autres noyaux de fruits, ni même que les éventuelles pièces d’or ou joyaux que peut leur confier tel ou tel monstre rencontré. Ces objets (matériels ou verbaux) n’ont aucune valeur intrinsèque mais ils sont précieux. Ils ont vocation à servir. La figure itinérante ne devra pas hésiter à les dépenser le moment venu. Ces objets trouveront leur place exacte dans le déroulement narratif car ils ne sont rien d’autre que du récit enveloppé. En d’autres termes, la figure itinérante n’apprend rien, elle prend tout ce qu’on lui donne et le dépense au moment voulu. Aucune capitalisation n’est possible dans la logique initiatique, pour la simple raison que la figure itinérante ne dispose d’aucun espace intérieur susceptible d’engranger un capital quelconque.

24Ce critère de non-capitalisation est décisif pour comprendre la logique sélective qui est à l’œuvre dans tout récit initiatique. Le personnage qui se révèle à l’issue d’un parcours initiatique est un survivant, tous ses compagnons sont morts, impitoyablement éliminés au cours des épreuves. La tentation est de considérer la sélection comme une élection et de faire du personnage un élu. Il y a pourtant une grande différence entre un survivant et un élu. Il n’y a pas d’élection préalable à la sélection. Toutes les figures itinérantes sont égales devant le récit qui va se dérouler, mais seule une effectuera ce récit comme le sien, les autres disparaîtront en cours de route comme des leurres. Le plus souvent, ceux qui tombent en cours de route ont fait l’erreur de se prendre pour des personnages et d’évaluer la réalité à l’aune de leurs sentiments ou de leurs désirs. Le survivant sera celui qui aura pris la mesure de tout le réel, qui n’aura été dupe d’aucun faux-semblant et qui aura compris que le moindre pou accroché à la chevelure d’un mendiant est aussi important pour lui que la couronne sur la tête d’un roi. Sont impitoyablement éliminés ceux qui pensent que le réel connaît des hiérarchies susceptibles de structurer le déroulement du récit.

25Parviendra au bout de l’aventure initiatique celui qui sait qu’il n’y a pas d’objets, ni de personnages, ni de préceptes, mais du récit, rien que du récit. Alors ce récit s’avérera être le sien dans une révélation finale qui le consacrera à la fois comme personnage, narrateur et lecteur. C’est l’enjeu de cette révélation finale que je voudrais maintenant analyser.

Rencontrer un récit

26Il n’y a aucune provocation de ma part à placer sur le même plan trois entités aussi soigneusement distinguées par la narratologie que le personnage, le narrateur et le lecteur. On sait que le couple auteur/lecteur n’a rien à voir avec le couple narrateur/narrataire, qui ne se situe pas au même niveau que les personnages. La transversale narrateur/personnage/lecteur, aussi iconoclaste soit-elle, prend son sens du point de vue de la révélation, qui est le point d’orgue de tout récit initiatique. Un des symptômes les plus visibles du récit initiatique tient au lien particulier entre le narrateur et la figure itinérante. De la même façon que cette dernière ne doit pas être considérée comme un personnage individué, le narrateur n’est pas à proprement parler une instance énonciative. C’est le refus de placer le personnage individué au cœur du récit qui provoque l’effondrement de tous les autres niveaux. Un récit initiatique n’est pas porté par un discours, il n’est pas traversé d’intentions discursives. Le récit initiatique ne tire pas sa tension d’une intention narrative, mais se situe en amont, dans les limbes qui préexistent à la narration.

27La logique initiatique veut que tout ce qui n’émane pas de la révélation finale soit impitoyablement éliminé. Un narrateur extérieur, libre de mettre en scène à sa guise le processus initiatique, serait intolérable. S’il existe un narrateur, celui-ci n’est pas au service de la révélation, il en est une émanation. Cette ultime Rencontre, qui dit la vérité de toutes celles qui l’ont précédée, dit en même temps la vérité du narrateur. Le narrateur se révèle être le processus de ventilation, de différenciation, de la Rencontre. En aucun cas il ne peut être considéré comme associé à un discours qui serait le substrat du récit. Sous le récit initiatique il n’y a aucun discours – la raison même du récit initiatique étant précisément la constitution d’un narrateur, comme possibilité d’énonciation discursive.

28Cette élimination d’un narrateur autonome préalable fait partie du dispositif de capture du lecteur, qui est l’enjeu du récit initiatique. Toute une image du récit est remise en question par cette dépossession du narrateur et cette réévaluation du niveau narratif. Le modèle de l’échange d’anecdotes entre un narrateur et un narrataire n’a plus cours, la zone discursive tampon entre le lecteur et le récit n’existe plus. L’opération initiatique ne peut se faire si le lecteur ne se retrouve pas face à un récit mis à nu. Ce qui désamorce l’intensité de la rencontre que nous faisons quotidiennement avec les récits, c’est la conviction que ces récits sont toujours situables dans l’ordre du discours, qu’ils correspondent à une intention de communication, que derrière ces récits il y a des hommes qui nous parlent, auxquels on s’intéresse, que l’on veut mieux connaître, etc. A l’inverse, la logique initiatique a l’ambition de forger un récit pur, c’est-à-dire une orientation de tout le réel vers une Rencontre.

29Le récit initiatique n’est pas la relation d’une rencontre mais sa mise en œuvre. Toutes les composantes du récit sont mobilisées par la rencontre, elles en sont l’effectuation. La figure itinérante n’est pas un personnage, mais un « être-pour-la-rencontre ». Cela ne signifie pas que le récit initiatique doive nécessairement se terminer par une révélation explicite : la rencontre est un processus qui commence dès la première ligne du récit. Face à un tel dispositif narratif, le lecteur est piégé dès lors qu’il s’imagine reconnaître quelque chose : tout est leurre. Voilà précisément à quoi correspond la fonction dévoratrice de mondes dont nous parlions au début de cet article à propos du récit initiatique. La lecture initiatique nous amène à la révélation que tout ce que l’on croyait avoir reconnu comme composant du récit est déjà du récit. Le moindre objet évoqué par le récit est du récit enroulé, prêt à se déployer. La grande révélation du récit initiatique c’est que tout est récit et que rien n’échappe au récit.

30Au cœur du récit, il y a la Rencontre. Cet être qui attend, c’est la Rencontre, c’est-à-dire bien davantage un événement qu’un être. Rencontre avec Dieu, avec le Réel, avec le Temps, avec l’Aimé(e), etc., on peut multiplier les habillages, seul importe l’événement de la Rencontre qui est toujours une rencontre avec soi-même [9]. L’activité de lecture consiste à se rendre disponible pour cette Rencontre. Cela doit passer par un désapprentissage du réflexe de reconnaissance et d’identification. S’impliquer dans une lecture initiatique c’est, au sens propre de l’expression, s’attendre à tout. L’acte de lecture correspond alors à une mise entre parenthèses de tout le système de croyances qui structure notre personnalité sociale. Le récit initiatique est un vortex qui a pour vocation de happer le lecteur. A l’issue d’une opération initiatique les composants qui structurent la personnalité sociale du lecteur n’ont plus tout à fait la même assise. Toute une théorie de la lecture pourrait découler de ces considérations sur le récit initiatique.

31Dans le même mouvement par lequel toute véritable œuvre littéraire génère un écrivain, elle génère une communauté de lecteurs. Un écrivain n’a pas grand-chose à voir avec un auteur bardé de prix littéraires et gonflé de reconnaissance sociale, un écrivain est plutôt un membre primordial d’un cercle d’initiés qui se constitue autour d’une œuvre. En ce sens on peut considérer que la dynamique initiatique est essentielle à la vie littéraire dans son ensemble. Cette communauté d’initiés qui se constitue autour de l’œuvre de tel ou tel écrivain n’est pas clandestine, mais invisible et le plus souvent secrète à chacun de ses membres. Elle n’en existe pas moins pour autant. Michel Leiris considérait que cette communauté invisible était pour lui, en tant qu’écrivain, la seule chose importante. Il y a entre les lecteurs d’un même écrivain un lien qui se noue en amont de nos individuations respectives, un lien que Gilbert Simondon appelle « transindividuel » [10] : il ne s’agit pas d’un lien social déterminé, mais d’une communauté émotive autour d’une œuvre, sous-jacente à l’ordre social, à la fois fluctuante et active. Nul besoin de se constituer en associations pour faire exister ces liens transindividuels, ils nourrissent le corps social à son insu et sont la dimension active, profondément initiatique, de la littérature.


Date de mise en ligne : 01/02/2012

https://doi.org/10.3917/poeti.140.0443