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Article de revue

Lettres

Pages 203 à 205

Citer cet article


  • Sédar Senghor, L.
  • et Evtouchenko, E.
(2016). Lettres. Po&sie, 157-158(3), 203-205. https://doi.org/10.3917/poesi.157.0203.

  • Sédar Senghor, Léopold.
  • et al.
« Lettres ». Po&sie, 2016/3 N° 157-158, 2016. p.203-205. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-poesie-2016-3-page-203?lang=fr.

  • SÉDAR SENGHOR, Léopold
  • et EVTOUCHENKO, Evgueni,
2016. Lettres. Po&sie, 2016/3 N° 157-158, p.203-205. DOI : 10.3917/poesi.157.0203. URL : https://shs.cairn.info/revue-poesie-2016-3-page-203?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/poesi.157.0203


1Les deux lettres qui suivent ont été publiées une première fois dans le no 116 (2e trimestre 2006) de Po&sie. Elles avaient été récemment découvertes dans les archives de l’Union des Écrivains soviétiques à Moscou.

2La première, c’est l’invitation de Léopold Sédar Senghor, alors président du Sénégal, à Evgueni Evtouchenko, afin de participer au Festival des Arts nègres à Dakar. La deuxième, c’est la réponse positive d’Evtouchenko, le poète russe, un des plus importants de l’après-guerre qui, au moment de la correspondance, constituait une figure de proue de la dissidence contre le régime soviétique. Evtouchenko a accepté l’invitation et s’est finalement rendu à Dakar à la tête d’une délégation de gens de lettres soviétiques.

3Les lettres sont pleines de présupposés cryptés et constituent une très belle source pour l’histoire intellectuelle des années soixante.

4Senghor adresse une invitation personnelle à Evtouchenko, en sachant qu’il était dissident. « J’ai lu presque tout ce qui a été écrit sur vous dans la presse française. C’est vous dire que je commence à vous connaître… j’ai une grande admiration pour l’homme et le poète. » Ce que Senghor admirait le plus chez Evtouchenko n’était pas son réalisme socialiste, mais son existentialisme, qui en vérité constituait « l’expression de l’âme russe ». À travers son interprétation raciale des identités culturelles, Senghor exprimait sa « profonde sympathie pour les Slaves en général, les Russes en particulier. » « Ce qui rapproche les peuples slaves et les peuples noirs c’est, avec la capacité de souffrir, le maintien de la tendresse au fond de leur cœur. » Si Senghor laissait entendre que l’âme russe souffrait sous le communisme, il se montrait pourtant optimiste eu égard aux réformes entamées par Khrouchtchev, lesquelles pourraient permettre « aux peuples de l’Union soviétique d’exprimer leur vrai message à l’humanité » et de gagner « la sympathie de tous les peuples. »

5La réponse d’Evtouchenko est assurément apolitique, mais pas moins belle. Evtouchenko accepte l’invitation de Senghor et évoque son premier passage à Dakar, où il fut émerveillé par la beauté des jeunes Sénégalais. Le deuxième voyage va confirmer son amitié avec Senghor et son admiration pour l’Afrique, pour laquelle il publiera ensuite une série de poèmes.

6La rencontre des deux poètes constitue une belle source permettant d’examiner les regards croisés entre le monde africain et le monde soviétique, au moment de leur découverte mutuelle au début des années soixante.

7Servanne Jollivet

8Dakar, le 5 mars 1963

9Mon cher confrère,

10Son excellence Monsieur Erofeev, Ambassadeur de l’URSS à Dakar, m’a remis deux de vos œuvres que vous avez eu la très grande gentillesse de me dédicacer.

11Je lis l’anglais heureusement. Il est vrai que j’ai eu l’occasion de lire plusieurs de vos poèmes traduits en français. Je crois même avoir lu presque tout ce qui a été écrit sur vous dans la presse française. C’est vous dire que je commence à vous connaître. Croyez surtout que j’ai une grande admiration pour l’homme et le poète. C’est pourquoi j’attends avec impatience la publication en Français de L’Autobiographie précoce.

12Cela vous étonnera peut être, parce que tout ce que vous avez écrit rencontre, chez moi, une adhésion profonde. Que c’est beau, cette phrase de vous : « La tendresse, c’est le salut de l’humanité ». C’est aussi, malgré les apparences, le salut du peuple russe.

13Tout cela ne vous étonnera pas quand vous saurez que, lorsque j’étais étudiant à Paris, je me sentais une profonde sympathie pour les Slaves en général, les Russes en particulier. Ce qui rapproche les peuples slaves et les peuples noirs c’est, avec la capacité de souffrir, le maintien de la tendresse au fond de leur cœur. Ces pourquoi ces peuples sont artistes, sont poètes. La poésie et la musique russes m’ont toujours bouleversé. Je suis persuadé que la nouvelle politique de Son Excellence Monsieur Nikita Khrouchtchev, si elle se poursuit, comme je l’espère, permettra, aux peuples de l’Union soviétique, d’exprimer leur vrai message à l’humanité. Ce message ne saurait être que la vraie poésie par quoi ils gagneront la sympathie de tous les peuples.

14Comme vous le devinez, ce n’est pas le Chef de l’État qui vous parle mais le poète, mieux : l’homme.

15J’ai décidé de vous inviter au Festival des Arts nègres, qui se tiendra à Dakar pendant les vacances de Pâques 1965. En son temps, je prendrai les dispositions nécessaires pour votre voyage et pour votre logement à Dakar. Vous resterez au Sénégal aussi longtemps que vous voudrez et vous parcourrez librement notre pays pour mieux le connaître. Rassurez-vous, vous y trouverez la tendresse.

16Croyez, mon cher poète, à l’assurance de ma grande admiration et de ma profonde sympathie.

17Léopold Sédar Senghor

18*

19Moscou, le 19 septembre 1963

20À Monsieur Léopold Sédar Senghor

21Président de la République du Sénégal

22Dakar

23Sénégal

24Cher collègue,

25Je dois m’excuser d’abord d’avoir retardé la réponse à votre aimable lettre.

26C’est que j’ai été dans les forêts du Nord avec les pêcheurs et les chasseurs où même j’ai failli de m’égarer une fois…

27Après je me suis rendu directement au Caucase où j’ai passé quelque temps entouré des montagnes et de la mer en écrivant des poésies.

28C’est juste maintenant que j’ai reçu votre lettre qui m’a profondément touché par son caractère cordial et poétique. Si tous les documents officiels qui émanent de vous sont écrits dans le même style c’est sans doute étonnant. Dans un de mes voyages j’ai passé une nuit à Dakar. Bien que je n’aie pas eu de visa sénégalais je me suis évadé doucement de l’Hôtel de l’Aéroport et j’ai flâné toute la nuit à travers les rues de votre ville splendide. Je me souviens d’un jeune homme et d’une jeune fille dans une rue serrés l’un contre l’autre. Ils étaient silencieux comme de belles statues de pierre noire sans voir ni les autos qui passaient ni les feux de néon ni les touristes un peu ivres. Dans la coiffure de la jeune étincelait comme une étoile blanche une fleur dont j’ignore le nom.

29Vous savez aux moments de nostalgie et de tristesse je me souviens de cette fleur brillant comme une étoile directrice quelque part au loin et me rappelant que la vie est belle par le fait même qu’il existe l’amour.

30Parfois il me semble que je reviendrai à Dakar et je reverrai dans la même rue ce jeune homme et la jeune fille et dans ses cheveux la lumière fraîche de l’étoile blanche de la fleur…

31Je suis très heureux que vous ayez aimé certaines de mes poésies. À Paris chez Julliard vient de paraître mon recueil Trois minutes de vérité. Je serais encore plus heureux si vous trouviez le temps de le lire.

32Votre invitation m’a ému énormément et c’est avec un grand plaisir que je visiterai votre pays. Certes la date de visite est éloignée et il est difficile de préciser les détails d’avance mais en principe je l’accepte avec reconnaissance.

33J’espère après cette visite écrire des poésies sur votre peuple et de transmettre ainsi ses sentiments aux lecteurs soviétiques en contribuant de cette manière au rapprochement de nos peuples.

34Agréez, cher collègue, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

35Evguéni Evtouchenko

3652, rue Merosky, Moscou, URSS


Date de mise en ligne : 06/02/2017

https://doi.org/10.3917/poesi.157.0203