Analyses et comptes rendus
Pages 91 à 149
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/rphi.221.0091
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Sciences sociales
Denis Perrin, L’Indexicalité incarnée. Une théorie déférentialiste de la référence lexicale, Paris, Classiques Garnier, coll. « Philosophies contemporaines », 2020, 328 p., 29 euro.
1Il n’est peut-être pas inutile de souligner que ce « déférentialisme » n’a rien à voir avec un quelconque différentialisme. Ce livre constitue le meilleur hommage qui soit à Karl Bühler et à sa Théorie du langage (1934, traduite en 2009 aux éditions Agone par Didier Samain). Denis Perrin prouve par le fait toute la fécondité et la justesse de la conception du langage de B., supérieure encore à celle de Peirce : ce que l’A. appelle une « théorie déférentialiste », qu’il n’aurait donc pas découverte, mais qu’il aurait « seulement » été le premier à savoir lire chez B. (p. 102-103). C’est déjà beaucoup, convenons-en, d’autant que, il le note avec humour (p. 85), des « deux créateurs de la notion d’indexical », l’un est ignoré (B.) et l’autre mal lu (Peirce).
2L’A. entend donc préciser, développer et formaliser les principales intuitions de B. concernant la déixis et l’anaphore, en particulier ce qu’il appelle les « propriétés bühleriennes » de certaines expressions : je comprends ce que veut dire une occurrence du mot « je » parce que je reconnais et situe la voix qui prononce cette expression. Certes, en tant que mots de la langue, « ici » ou « je », ou encore « maintenant », ont des contenus sémantiques définis. Mais ces contenus sont des règles pour déférer « l’opération de la référence à des propriétés perceptives de leurs occurrences », ce qui revient à leur conférer « la valeur sémiotique de signaux » (p. 298).
3Il s’agit, tout autant que de prouver le « bühlerisme », de le reformuler pour répondre à certaines « objections fortes » (p. 298), et encore de réfuter minutieusement de nombreuses théories rivales, en particulier la conception du langage propre aux héritiers de Grice, les « néo-griciens » (p. 129 sq). Parler, ce n’est pas, ou pas seulement, faire communiquer deux mondes mentaux. C’est se référer à un monde perceptif commun, objectif. Aussi, l’A. accorde un primat à la perspective perceptive sur la perspective doxastique et son insistance sur l’intersubjectivité. Pour qu’un quiproquo soit drôle, il faut que l’on montre dans le monde commun Agnew, mais en le prenant pour Carnap ! On ne peut donc pas réduire l’acte de montrer à une dimension purement doxastique.
4En revanche, l’A., malgré son « monisme lexical », ne se rend pas à l’idée bühlerienne, trop psychologisante et trop peu linguistique, qui veut que l’anaphore dérive de la déixis par simple transfert d’un certain « système d’orientation » tributaire de notre conscience corporelle (p. 284). L’anaphore ne désigne pas un mot antécédent, qui serait son « index » (selon le terme un peu discutable qu’utilise l’A. pour désigner ce qui est montré par l’indexical), mais renvoie à ce mot pour désigner son référent. L’usage anaphorique d’un déictique s’appuie certes sur le contenu sémantique de ce mot, mais dans ce cas le mécanisme de la déférence confère alors le soin de déterminer l’index pertinent à une relation discursive. Néanmoins, l’A. considère, de manière très légèrement embarrassée, que, si on ne peut pas parler là de sémantique incarnée, « il reste quelque chose dans les occurrences anaphoriques du caractère incarné de leurs contreparties déictiques » (p. 292).
5On appréciera beaucoup la richesse et la précision technique et terminologique des apports de l’A., ou encore celles des nombreuses reformulations et formalisations auxquelles il se voit contraint de procéder dans le cadre de sa « théorie déférentialiste ». Citons un peu en vrac le parallèle entre le Sinn de Frege (par opposition à la dénotation) et le contenu sémantique d’un « indexical » (p. 273-274), les analyses concernant le « mode d’existence » (p. 166) de l’occurrence d’un mot, la différence entre cette occurrence et l’énonciation, ou encore le distinguo de l’index et du référent (p. 38).
6Plus généralement, le philosophe sera frappé par la rigueur de cette étude critique, d’une technicité toute scientifique. Il notera peut-être un certain contraste avec B., qui ne manquait pas d’inscrire ses découvertes dans un horizon qui, pour ne pas être celui de Cassirer, était tout autant hérité du concept humboldtien de forme linguistique interne. De fait, ce que l’A. appelle encore parfois « philosophie du langage » constitue bien plutôt une linguistique, certes reconstruite selon les exigences scientifiques contemporaines, en particulier le « projet quinien d’une épistémologie naturalisée » (p. 71). Mais peut-être que l’A. a surtout péché par une sorte, non de modestie, mais de pudeur toute scientifique, car il mentionne dans sa bibliographie certains ouvrages de Merleau-Ponty. Ne s’agit-il alors vraiment que de restituer et de formaliser la spécificité des indexicaux, de leur emploi déictique, ou encore anaphorique ? Différentes notations, certes très discrètes, laissent présumer que cette question pour le moins technique constitue un point d’Archimède pour comprendre, à la suite de B., l’articulation de la perception et du symbolisme : la perception est déjà sémiotique, le langage est encore incarné, certes à différents degrés.
Anne Augereau, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles, Paris, CNRS Éditions, 2021, 304 p., 24 euro.
8Sans doute l’un des premiers livres de gender archeology en français – genre apparu dans le monde anglo-saxon dès les années 1980 –, Femmes néolithiques examine la thèse selon laquelle la domination des femmes par les hommes remonte au néolithique. Le passage d’une société organisée autour de la chasse et de la cueillette à un autre type de société, structurée par l’agriculture et l’élevage, aurait engendré une recomposition des rapports de genre, au détriment des femmes. L’idée n’est pas évidente. D’une part, elle suppose que la domination masculine était moins prégnante au paléolithique et au mésolithique. D’autre part, il ne suffit pas d’énoncer cette thèse, il faut la démontrer. Pour ce faire, Anne Augereau s’appuie sur les données funéraires du Rubané, l’une des premières cultures néolithiques européennes (5600-4900 avant notre ère), qui couvre une zone allant de l’Europe centrale (d’où la culture est partie) au bassin parisien (lieu et date ultimes de son expansion).
9Un utile premier chapitre présente l’archéologie du genre, son histoire et ses méthodes. Le Rubané fait l’objet du deuxième chapitre. La protohistorienne résume ce que l’on sait sur l’habitat, l’agriculture, les outils et les sépultures de cette culture (sur 3000 individus découverts, elle en retient 378, dont on sait avec certitude qu’il s’agit d’hommes ou de femmes, d’adultes ou d’enfants), ce qui permet de dresser un tableau du genre, objet du chapitre trois. Avec minutie, Anne Augereau montre que l’herminette et d’autres haches polies sont un symbole masculin, tandis que la flèche et l’andouiller en bois de cerf signaleraient un statut social, sans doute celui d’un chasseur ou d’un guerrier éprouvés. Rare, puisqu’il n’y en a que six exemplaires dans l’échantillon, le briquet à percussion serait quant à lui un symbole d’énergie. Les femmes ont un équipement funéraire bien plus restreint et différent : instruments permettant de moudre, concasser, découper, etc., ce qui semblerait signifier une division du travail selon le sexe. L’analyse des corps permet aussi de déterminer que les femmes sont plus mobiles que les hommes – parce qu’elles auraient été capturées ? – et moins bien nourries. Tout cela laisse penser que la société rubanée est patriarcale et patrilocale, avec des nuances régionales et temporelles : en Allemagne du Sud, elle serait organisée autour de certains hommes, porteurs d’andouiller de cerf, de briquet et de flèche ; en Haute-Alsace, la hiérarchie serait peut-être davantage le fait de différences de classes sociales que de genres ; dans le Bassin parisien, le climat social paraît plus apaisé, puisque les tombes ne révèlent pas les marques de violence des autres régions du Rubané et que l’identité féminine y est plus marquée mais, paradoxalement, parce qu’elle emprunte des symboles masculins.
10Anne Augereau conclut avec prudence qu’il est possible que l’asymétrie entre hommes et femmes remonte au mésolithique, et donc qu’elle ne soit pas le produit de la sédentarisation et du passage à l’agriculture. Cela modifierait quelque peu sa thèse initiale, mais ne changerait rien à son mérite, qui est d’avoir démontré que la hiérarchie des genres existait bel et bien au néolithique.
James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, traduit par Marc Saint-Upéry, préface de Jean-Paul Demoule, Paris, La Découverte, 2019, xviii-302 p., 23 euro.
12Lorsque l’on évoque l’histoire longue de l’humanité, la croyance commune est celle d’un progrès, les chasseurs-cueilleurs améliorant leurs pauvres conditions de vie en découvrant l’agriculture, qui les a sédentarisés, puis en inventant l’État, qui leur a apporté la sécurité. Homo Domesticus entend remettre en question ces idées reçues et inverser notre regard habituel, sur la base des connaissances accumulées depuis 20 ans en préhistoire, archéologie et histoire des sociétés antiques. L’auteur reconnaît être un amateur dans la plupart de ces matières, ce qui est vrai puisque ses domaines de recherche sont l’anthropologie et les sciences politiques. Mais ce sont parfois les nouveaux venus qui bouleversent un champ disciplinaire. C’est peut-être le cas ici. Certes non sur les informations factuelles, qui n’apprendront rien aux spécialistes. Mais la thèse défendue est originale et subversive : James C. Scott soutient que la naissance de la sédentarisation, de l’agriculture et de l’État a entraîné plus d’inconvénients que d’avantages, a contrario du grand récit du progrès généralement admis.
13Comme le remarque Jean-Paul Demoule dans son utile préface, cette perspective inscrit Scott dans le cadre de l’anthropologie anarchiste, courant théorique qui défend l’idée selon laquelle des sociétés ont délibérément évité l’État, au côté de Marshall Sahlins, David Graeber, Pierre Clastres et David Wengrow. Homo Domesticus est aussi une critique de la transformation profonde de la nature par l’humain (anthropocène), ce qui fait que l’ouvrage est « dans l’air du temps » (p. xviii). On devrait ajouter que la crise du pouvoir politique dans les démocraties donne aujourd’hui à ce livre une résonance qu’il n’aurait sans doute pas eue à d’autres époques.
14Sans s’interdire des développements sur l’Égypte, la Chine, la Grèce, Rome ou la civilisation maya, Scott focalise son livre sur la Mésopotamie, car c’est là le berceau des premiers États de l’humanité. La démonstration tient en sept chapitres, que l’on peut résumer à grands traits. La domestication des plantes et des animaux a permis, et requis, le regroupement des humains, de même que l’allongement du temps de travail et l’accroissement de sa pénibilité. Elle a aussi eu pour conséquence la modification génétique des plantes et des animaux qui, une fois domestiqués, pouvaient difficilement survivre sans l’aide des humains. En outre, la concentration des humains, des animaux, des plantes et de leurs parasites, a un effet épidémiologique important. Si bien que la seule raison possible du passage à l’agriculture est la pression démographique. La sédentarisation est une condition nécessaire mais non suffisante à l’apparition de l’État, continue Scott. Il ne peut naître que dans des régions d’où il est malaisé de s’enfuir (par exemple en Égypte, entourée de déserts) et où l’agriculture est céréalière. En effet, seules les céréales, récoltables à un moment précis et en une quantité prévisible, favorisent la concentration de la production, et de ce fait l’appropriation, le stockage, le rationnement et le prélèvement fiscal. Dès lors qu’il est institué, l’État s’efforce de contrôler ses sujets, notamment en aménageant le territoire et en imposant l’agriculture. L’écriture prend place dans ce dispositif, en tant que moyen d’enregistrer qui possède et produit quoi. Contre les théoriciens du contrat social, l’auteur soutient que le moteur de la formation des États n’est pas la protection mais la coercition : « Je pense au contraire que l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres. » (p. 148, note). De sorte que l’« effondrement » périodique des États est plutôt une bonne chose, marquant la fin de l’oppression plutôt que celle de la civilisation. Scott va même jusqu’à parler d’un âge d’or des barbares, libres de vivre comme ils l’entendent, y compris en faisant la « cueillette » (c’est-à-dire la razzia) dans les greniers ou cheptels des agriculteurs, et plus souvent en fournissant aux États des esclaves et des marchandises.
15Documentée, argumentée et audacieuse, cette interprétation de la naissance de l’agriculture et de l’État appelle évidemment des commentaires critiques. Le principal problème de cette théorie est sans doute la dichotomie entre mauvais État et bons barbares qui sous-tend le propos de l’auteur malgré ses louables appels à la nuance et à la prudence. Scott minimise, voire néglige, le fait que les sociétés barbares étaient souvent organisées hiérarchiquement, selon des logiques claniques, et pouvaient s’affronter entre elles. On sait que celles qui fournissaient des esclaves aux États allaient les chercher dans d’autres sociétés, barbares ou étatiques. Ainsi, il est possible que les États ne soient pas uniquement des institutions oppressives mais qu’ils aient aussi un réel rôle de protection de leurs sujets. En outre, Scott est très optimiste lorsqu’il prétend que le délitement d’un État est une bonne chose, au motif que c’est un ordre social coercitif qui s’effondre. Cela suppose que l’oppression existe moins dans les petites structures. Et c’est ce qu’il déclare : les barbares « étaient presque à tous égards plus libres que les petits fermiers anglais de la fin du Moyen Âge et du début de l’ère moderne dont on a tant vanté l’indépendance » (p. 267). Contre cette vision, on peut faire valoir que l’addition des niveaux de pouvoir, plus nombreux dans les États que dans les sociétés barbares, permet aux sujets de faire jouer une domination contre l’autre, et ce faisant de gagner en liberté. Il n’est donc pas certain que la vie soit plus heureuse ou facile dans les mondes barbares que dans les sociétés étatiques. Par exemple, le sort des esclaves est sans doute moins affreux (si peu enviable qu’il soit) dans les États, non en raison d’une quelconque supériorité morale mais, comme l’a démontré Alain Testart – dont on aurait aimé voir l’œuvre discutée par Scott –, parce que les chefs d’État cherchaient à monopoliser le pouvoir de vie et de mort, et de ce fait limitaient l’arbitraire des propriétaires d’esclaves (L’Institution de l’esclavage, Gallimard, 2018, analyse dans la Revue, 2019/2, p. 232).
16Mais ces remarques sont moins des réserves que des questions. Homo Domesticus est un grand livre, appelé à devenir un classique, à l’égal de La Société contre l’État, d’Âge de pierre, âge d’abondance et de Dette : 5000 ans d’histoire.
Pierre Déléage, L’Autre-mental. Figures de l’anthropologue en écrivain de science-fiction, Paris, La Découverte, 2020, 183 p., 15 euro.
18N’en déplaise à l’auteur, qui revendique le dépassement des antinomies traditionnelles de l’anthropologie (nature-culture, etc.), L’Autre-mental est structuré autour de l’opposition mêmeté-altérité. Pierre Déléage l’avoue à la fin de l’ouvrage, où il explique sa démarche : étudiant en philosophie dans les années 1990, amateur d’expériences psychédéliques, il cherchait une pensée du dehors. Il se mit à étudier la philosophie chinoise mais fut déçu de voir qu’elle n’avait rien de dépaysant (du coup, on devine ce qu’il pense du travail de François Jullien). Désormais, il en est convaincu, tout est toujours et partout pareil. Par conséquent, ceux qui osent dire le contraire sont forcément des affabulateurs à ranger dans le camp de la science-fiction (ce qui nous vaut quelques belles pages sur Philip K. Dick, sans rapport évident avec le reste du livre).
19Pour démontrer son propos, Déléage choisit quatre anthropologues culturalistes censés être marginaux (p. 6), qu’il caricature jusqu’au grotesque, ce qui le dispense d’avoir à les réfuter. Ainsi, à propos de Lévy-Bruhl, il n’hésite pas à écrire : « En continuité avec la description d’un mode de perception hallucinatoire, Lucien Lévy-Bruhl affirmait que les primitifs ne cessent, lorsqu’ils pensent, de délirer » (p. 19). Vérification faite, le terme « délirer » n’apparaît qu’une seule fois dans la série des sept livres anthropologiques de Lévy-Bruhl, dans L’Expérience mystique et les symboles chez les Primitifs (1938) : il y est dit que le délire est vu par les Non-Occidentaux comme la révélation des puissances du monde invisible, c’est-à-dire quelque chose de cohérent, rapporté au contexte social et culturel indigène. De manière plus générale, loin d’être resté prisonnier de l’opposition prélogique/logique comme le croit Déléage, Lévy-Bruhl anticipe la thèse de Descola sur la relativité du schème naturaliste. De même, ramenée à de justes proportions, la thèse de Benjamin Lee Whorf revient simplement à relier langue et perception du monde. Ce qui place le « marginal » Whorf aux côtés d’Emile Benveniste et Umberto Eco, entre autres. Le cas de Carlos Castaneda ne mérite pas de mise au point, puisque nul n’ignore qu’il s’agit d’un mystificateur. C’est pourtant dans ce chapitre qu’on trouve les réflexions les plus utiles de Déléage sur l’anthropologie, lorsqu’il souligne « la grande peur, le tabou le plus ancré de l’anthropologie : la possibilité que l’ethnographe mente » (p. 84). Cela aurait pu mener à des développements intéressants sur la possibilité du mensonge de la part des indigènes (comme cela semble avoir été le cas avec les informateurs de Margaret Mead à Samoa, par exemple). Mais l’auteur a jugé plus instructif de dénigrer un de ses collègues spécialistes du chamanisme, Viveiros de Castro, accusé de se servir des Indiens d’Amazonie pour fantasmer un perspectivisme où les âmes sont toutes identiques et les corps changeants. Cette théorie, avance Déléage, serait en réalité moins influencée par les données ethnographiques que par la philosophie du « Quartier latin » (p. 141). On ne voit pas trop ce qui gêne Déléage ici, puisqu’il revendique « les approches où la fiction est injectée dans les conditions mêmes de la réflexion anthropologique » (p. 157) et qu’il souligne que Viveiros de Castro admet comme « tout à fait possible, et à vrai dire éminemment réaliste, qu’aucun Amérindien ne soit perspectiviste » (p. 114). Mais comme il ne s’abaisse pas à discuter les théories qu’il considère comme infondées, nous n’en saurons pas plus.
20Bref, voilà un livre qui condamne l’altérité en anthropologie, tout en l’appliquant de manière systématique aux quatre anthropologues qui y sont éreintés. Et qui fustige l’usage de la science-fiction en anthropologie, tout en y recourant comme à l’instrument adapté à son épistémologie critique de l’anthropologie.
Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, coll. « Épreuves sociales », 2021, 432 p., 22 euro.
22Analyse du discours racial en France, cet ouvrage est en outre une réflexion critique sur le militantisme antiraciste, auquel Stéphane Beaud et Gérard Noiriel reprochent de manquer parfois d’objectivité, au risque de nuire à son action.
23La première partie, écrite par Gérard Noiriel, montre comment les théories sur les races et sur les classes se sont élaborées symétriquement. C’est au xixe siècle, avec la montée du prolétariat et de la question sociale, que l’idéologie raciste a émergé, dans le milieu des médecins (Broca) et de l’université (Renan, Taine, Ribot), autour des thèmes de la citoyenneté et de l’immigration, dans le contexte de la défaite de 1870 et de l’affaire Dreyfus. Durkheim construit la sociologie, étude de la société à partir des classes, en opposition à ce discours identitaire. Quelques décennies plus tard, c’est face à des durkheimiens (Mauss, Halbwachs) que le prix Nobel de médecine Alexis Carrel et les conservateurs font de « la défense de la race française […] un impératif de santé publique » (p. 108). Il faudra la Seconde Guerre mondiale et la Shoah pour que l’antiracisme prenne le dessus sur la prétendue science biologique de la société.
24Rédigée conjointement par les deux auteurs, la deuxième partie étudie l’émergence, dans les années 1970-1980, d’un nouvel antiracisme, qui récupère le concept de « race » à des fins de militantisme identitaire – la lutte des « races » remplaçant celle des classes, désormais occultées. Le thème des races fut réhabilité par la droite afin de contrer l’alliance entre étudiants et ouvriers de Mai 68, qui mettait en avant la question des travailleurs immigrés. Pour se démarquer des communistes, les socialistes réagirent en faisant de la délinquance et des troubles dans les quartiers un problème d’identité culturelle, puis en s’affichant comme défenseurs de la laïcité républicaine. Le dernier pas fut fait dans les années 2000, lorsque des associations de défense des populations issues de l’immigration s’approprièrent les termes d’indigène et de race, afin de qualifier les discriminations d’attitude postcoloniale. Le monde scientifique s’est lui aussi emparé de ce vocabulaire. D’un examen sévère mais argumenté des positions de quelques auteurs phares – entre autres Colette Guillaumin, Didier et Éric Fassin, Pap Ndiaye, Patrick Simon, Pascal Blanchard – ressort un reproche principal : l’utilisation du terme de race, qui peut se justifier d’un point de vue militant, a pour défaut d’essentialiser des individus en les enfermant dans leur couleur de peau, alors qu’ils ont beaucoup d’autres déterminations sociales et qu’ils ne se reconnaissent pas forcément dans cette catégorisation. Ce qui renforce les représentations ethnicistes en forçant à décoder les phénomènes sociaux et politiques à partir de l’identité.
25La troisième partie, écrite par Stéphane Beaud, se focalise sur l’« affaire des quotas » : en avril 2011, Mediapart révèle que la Fédération française de football et Laurent Blanc souhaiteraient réduire le nombre de joueurs noirs et arabes. Pour le média d’investigation, il s’agit clairement d’une attitude raciste. Beaud montre que la réalité est beaucoup plus nuancée. Confondant délibérément « binationaux » (mot employé par les acteurs) avec « noirs et arabes », Mediapart a aussi tu la situation particulière du football français de ces années : marqué par les défaites, il était peu attirant pour des joueurs qui avaient la possibilité d’intégrer une autre équipe nationale. S’ajoutent à cela des tensions au sein de la Direction technique nationale et une recrudescence de l’islam parmi les joueurs (suivant le revivalisme musulman en banlieue au début des années 2000). Beaud reconnaît qu’une discrimination vis-à-vis de l’islam, par les instances sportives, est possible, mais il récuse l’accusation de racisme à l’encontre de Laurent Blanc.
26Dans leur conclusion commune, les deux auteurs notent : « l’histoire a montré que lorsque l’antiracisme est déconnecté des luttes contre les injustices économiques et sociales, il finit par tourner à vide car il conduit à nommer à l’aide du vocabulaire racial des problèmes qui ont leur racine dans les rapports sociaux » (p. 166). Sans se faire trop d’illusions sur la manière dont leur livre sera reçu dans les milieux militants antiracistes, ils invitent à ne pas oublier le conflit de classes sous la lutte des races. Leur plaidoyer est convaincant, même si le livre aurait gagné à une meilleure articulation des trois sections, simplement juxtaposées.
Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, 2021, 352 p., 22 euro.
28S’inscrivant dans les travaux d’Edward Saïd sur l’orientalisme, de Talal Asad sur le colonialisme et de Derrida sur la religion, cet ouvrage doit se lire à deux niveaux : d’une part, une étude incisive et fouillée de la colonisation de l’Algérie par la France (chapitres 1 à 5) et d’autre part une thèse philosophique sur l’Occident comme projet de domination universelle, raciste et dévastateur de la planète (prologue, introduction, chapitre 6 et épilogue).
29Le premier chapitre prend pour point de départ l’expédition de Napoléon en Égypte. Mohamad Amer Meziane montre que la supposée profession de foi du futur empereur en faveur de l’islam n’est qu’une manœuvre pour tenter de s’allier les musulmans. Car, dès le départ, l’islam est vu par les élites françaises comme un obstacle à la tentative de créer un empire qui se veut un universalisme laïque. Face aux résistances à la colonisation, la Troisième République développera un discours sur le musulman inconvertible par nature et instituera un racisme d’État faisant des colonisés des Français de second rang. Élargissant la focale, le chapitre 4 montre que les rivalités entre empires français, britannique et allemand ont conduit à la naissance d’un capitalisme fondé sur l’énergie fossile. Avec prudence, l’auteur précise que son analyse ne se veut qu’un élément d’explication du réchauffement climatique (malheureusement, il est moins réservé au début et à la fin du livre, quand il parle de « Sécularocène » (p. 339) pour définir ce que les écologues nomment anthropocène). Le chapitre 5 étudie les discours européens sur la résurgence d’une « civilisation chrétienne » fondée sur « un projet d’extermination des musulmans ; lequel s’exercera, sous le IIIe Reich, sur un autre peuple défini comme “oriental” et “sémite” dès le xviiie siècle : les juifs » (p. 252). Le christianisme est identifié, par les élites européennes, à la race aryenne supposée supérieure, qui a pour destin de civiliser le monde par la colonisation. Ce qui prend des formes différentes selon les empires britannique et allemand.
30M. A. M. offre une analyse décapante et instructive des rouages de la colonisation française de l’Afrique du Nord et des rapports entre christianisme, laïcité et islam au xixe siècle. À ce titre, son ouvrage est important, même s’il est regrettable qu’il ne dise rien ou presque du point de vue des colonisés ni de l’empire ottoman, ce qui aurait permis de mieux comprendre comment l’idéologie colonialiste s’est construite, à partir de conflits entre groupes – chrétiens, laïques, libéraux, conservateurs, etc. – français et européens et aussi en réaction aux idées et attitudes des colonisés – musulmans, maghrébins, turcs, égyptiens, chrétiens d’Orient, etc. Faute de ce travail, on a l’impression que la colonisation est un « projet destinal » de l’Europe, auto-déterminé et indépendant des contingences historiques. Ce sentiment est renforcé à la lecture des parties introductives et conclusives du livre. Quittant le sol de l’analyse historique, l’auteur décrit « une philosophie de l’histoire » (p. 342), qui se veut un dépassement de l’hégélianisme mais qui n’en est peut-être que l’inversion : alors que Hegel faisait de la sécularisation le processus de retour au monde réel, il y voit la clé de la destruction de la Terre et de l’asservissement des non-Européens.
31Comme toute philosophie de l’histoire, celle-ci est sélective. Ainsi, s’opposant à la lecture classique de la sécularisation comme rupture d’avec le christianisme, l’auteur soutient une continuité : la vérité du christianisme est l’hégémonie universelle, ambition reprise par les empires séculiers européens. C’est pourquoi il peut mettre sur le même plan les discours des missionnaires français et ceux des anti-cléricaux comme deux faces du même projet de domination universelle. La thèse est intéressante, même s’il serait plus correct et intellectuellement plus riche de penser à la fois la continuité et la discontinuité (qu’il est tout de même difficile de nier, au vu de l’histoire française des xixe et xxe siècles, sans même parler de l’histoire longue de la modernité). Faute de le faire, l’interprétation est partielle et partiale. Elle est partielle car elle prend la colonisation de l’Algérie pour paradigme de toute colonisation, elle passe sous silence les empires musulmans, russe et soviétique, chinois et aussi le néo-impérialisme des États-Unis (avec le christianisme évangélique et un rapport spécifique des religions et de l’État), et parce qu’elle identifie le racisme au seul biologisme issu de l’Occident, elle ramène l’anti-judaïsme à un cas particulier de l’antisémitisme antimusulman, elle néglige le lien entre colonialisme et esclavage (évident pour l’Afrique subsaharienne mais pas pour le Maghreb)… Elle est partiale, dans sa reprise de la série d’oppositions classiques de l’idéologie occidentale – Occident/Orient, Christianisme/Islam, Blanc/Arabe –, en se contentant d’en retourner le signe : ce qui était connoté positivement devient mauvais et inversement. Là où l’idéologie occidentale fait de l’islam « la figure racialisée d’une sécularisation impossible : une religion de l’Un et de la violence dont l’incapacité à se réformer aurait enfanté une loi sacrée, liberticide » (p. 11), Mohamad Amer Meziane soutient l’exact opposé, que c’est la sécularisation qui est intrinsèquement violente, se réduisant à la transposition laïcisée des croisades – le christianisme est « sans cesse à l’œuvre derrière des masques profanes » (p. 12) – et à la dévalorisation de tout qui n’est pas Blanc.
32Bref, si les analyses du modèle de la colonisation française de l’Algérie sont tout à fait pertinentes et méritent d’être entendues, il est outrancier et erroné d’ériger ce modèle en idéal-type de toute colonisation.
Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs. La fabrique du préjugé racial, xixe-xxe siècles, Paris, La Découverte, 2021, 352 p., 22 euro.
34Partant du constat de la persistance de préjugés anti-Noirs en France, Delphine Peiretti-Courtis entend contribuer à la déconstruction de l’imaginaire racial scientifique. L’ouvrage est divisé en trois parties, correspondant à trois périodes historiques.
35Dans les années 1780-1860, la préoccupation des savants est d’« étalonner l’altérité » (p. 6) afin d’apporter des réponses aux grandes questions sur la nature humaine et de mesurer la différence entre Blanc et Noir. C’est d’abord la peau qui fait l’objet du préjugé : la noirceur exprimerait l’infériorité des Africains, ce que la science va tenter de démontrer, évidemment sans succès. C’est pourquoi d’autres critères sont invoqués, comme la forme du crâne et sa position vis-à-vis du corps, censée témoigner de la plus ou moins grande aptitude à la bipédie des différentes races. L’Africain est alors vu comme un intermédiaire entre le singe et l’homme Blanc, ce dont témoignerait sa nudité, tantôt vantée comme une proximité avec la Nature (dans une veine rousseauiste) et tantôt vilipendée comme le signe de la sauvagerie. Celle-ci serait en outre révélée par l’odeur des corps noirs et leurs sexes supposés démesurés, qui ramènent hommes et femmes africains à une sexualité exacerbée (en négatif) mais aussi à la procréation (en positif).
36Dans la deuxième période (1860-1910), la connaissance des Africains est mise au service du projet colonial (l’auteure souligne l’importance des interactions entre savants de la métropole et médecins coloniaux). C’est la naissance de l’anthropométrie, qui entend valider scientifiquement les préjugés raciaux : « L’altérité ne s’observe plus, elle se chiffre à l’aide d’outils, de calculs et de mensurations » (p. 105). Il s’agit de justifier le bien-fondé de la colonisation en démontrant l’infériorité de la race noire. On valorise la robustesse des Noirs, dont on a besoin comme travailleurs. On les déclare aussi moins sensibles à la douleur, dotés d’un naturel bon et joyeux, indolents et intellectuellement inférieurs, ce qui nécessite de leur donner des maîtres blancs. Désireux de maintenir une stricte hiérarchie, les médecins blancs avertissent des risques du métissage, présumé mettre en péril la pureté de la race française. Le danger est aussi social, car la répartition des tâches en Afrique noire, différente de ce qu’elle est en Europe, menace de donner des arguments aux féministes. Plutôt que de voir dans ces différences des faits culturels, susceptibles de remettre en question le modèle patriarcal européen, les savants blancs incriminent les corps des Africains : les femmes seraient trop viriles, tandis que les hommes seraient efféminés. Toutefois, ce dernier préjugé sera renversé lorsqu’il faudra enrôler les Africains lors de la Première Guerre mondiale.
37Le troisième moment (1910-1960) est marqué par le développement de l’ethnologie et d’une approche culturaliste. Nombre de caractères auparavant considérés comme biologiques (par exemple la stéatopygie) sont à présent regardés comme résultant d’habitudes alimentaires ou de pratiques culturelles. L’anthropométrie marque le pas, cherchant un nouveau souffle dans la génétique, qui aboutit à conclure à l’inexistence des races. Dans le même temps, le discours sur la force des Noirs cède le pas à l’inquiétude quant à leur faiblesse et à leur difficulté à se reproduire. Auparavant jugées naturellement aptes à faire des enfants, les Africaines sont à présent perçues comme des mères défaillantes. A contrario, les préjugés sur la dégénérescence des ouvriers de la métropole conduit les savants à valoriser la force naturelle des paysans européens et des Africains. Le regard ethnologique amène aussi les Européens à s’intéresser aux artefacts africains. Dans les années 1920-1930, l’exotisme est mis à la mode par des expositions coloniales et l’invention de l’« art nègre ». Mais cette ouverture est strictement encadrée : ainsi, les expositions coloniales sont moins une célébration de la diversité culturelle qu’un moyen de louer le projet colonisateur.
38D’une lecture agréable, Cet ouvrage est bien construit et instructif. Delphine Peiretti-Courtis montre bien comment le discours savant, loin de l’image d’objectivité qui lui est attachée d’ordinaire, suit l’évolution des besoins de la société française.
Emmanuel Beaubatie, Transfuges de sexe. Passer les frontières du genre, Paris, La Découverte, 2021, 192 p., 19 euro.
40La plupart des travaux sur les transsexuels et transgenres décrivent ceux-ci comme des agents normés par la médecine et le droit, ou au contraire comme des sujets subversifs et autonomes. Voulant aller au-delà de ces perceptions quelque peu frustes, Emmanuel Beaubatie mène une enquête sur les parcours de transition afin de chercher à savoir ce que cela fait, concrètement, de changer de sexe. Il révèle ainsi la grande diversité des trajectoires, loin de l’image répandue d’un groupe homogène.
41Issu d’une thèse de doctorat en sociologie, le livre repose sur une enquête qualitative – une trentaine de personnes, dont vingt-deux référencées en fin d’ouvrage – et quantitative : l’auteur a basé sa recherche sur l’enquête « Trans’ et santé sexuelle » menée en 2021 par l’Inserm et à laquelle 381 personnes ont répondu, dont deux tiers d’hommes devenus femmes (MtFs) et un tiers de femmes devenues hommes (FtMs).
42Démontant une idée reçue, il souligne que les mouvements trans’ ne se sont pas toujours opposés au corps médical, s’alliant aux sexologues – favorables à une transformation des corps – contre les psychiatres – désireux de soigner les âmes. Pour leur part, certains praticiens se sont servis des trans’ pour déconstruire le genre et la binarité sexuelle. Si ces stratégies ont favorisé la reconnaissance de la transsexualité, elles n’ont pas pour autant facilité le parcours de changement de sexe. Encore aujourd’hui, l’argent, un emploi stable ou des parents bienveillants restent décisifs dans les rapports avec les institutions médicale et juridique qui gèrent les protocoles de soin et de changement d’état civil. L’auteur qualifie ces protocoles de « iatrogènes : ils produisent la vulnérabilité qu’ils entendent traiter » (p. 72), et cela d’autant plus que la personne trans’ cumule les discriminations (de sexe, de classe, de « race »). Le sexe d’origine est d’ailleurs déterminant dans le parcours de transition, puisque les FtMs sont mieux tolérés que les MtFs. Si bien que beaucoup de ces derniers retardent leur transition, tandis que presque toutes les FtMs changent de sexe vers l’âge de vingt ans, à moins qu’elles ne soient déjà mères.
43La sexualité est elle aussi conditionnée par le sexe d’origine : avant la transition, la moitié des personnes devenues femmes étaient des hommes hétérosexuels, tandis que la quasi-totalité des personnes devenues hommes étaient des lesbiennes. Cette différence s’explique par le fait que quitter le sexe masculin est socialement mal vu, si bien que beaucoup de femmes trans’ se résignent longtemps à une vie d’hommes hétérosexuels ou deviennent gays, afin de maintenir l’apparence de la masculinité. À l’inverse, les hommes trans’, lorsqu’ils n’ont pas encore fait leur changement, sont souvent lesbiennes, ce qui leur permet de s’extraire de leur sexe d’origine sans être trop inquiétés. Toutefois, le parcours de transition ne dépend pas seulement du sexe assigné à la naissance et du regard des autres. Il est aussi largement déterminé par l’âge et le capital. Beaubatie détaille trois catégories : les « conformes » sont surtout les plus âgés ; les « stratèges », plutôt en état de précarité, doivent paraître conformes auprès des psychiatres et des juges afin d’obtenir le remboursement de leurs soins ; les « non-binaires », plus jeunes et militants (et plutôt des FtMs), caractérisés par une socialisation de genre moins tranchée que leurs aînés, et par ailleurs riches en capital scolaire.
44L’ouvrage est d’une grande objectivité. Ce n’est que dans la conclusion que l’auteur adopte un ton engagé, faisant des trans’ le symbole de la remise en question du « régime hétérosexuel qui sous-tend le contrat social » (p. 170), autrement dit de la lutte contre la domination masculine.
Yvette Delsaut, Carnets de socioanalyse. Écrire les pratiques ordinaires, préface, édition et choix des textes par Andrea Daher, Paris, Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 2020, 224 p., 20 euro.
46Ces Carnets de socioanalyse offrent une réflexion critique sur l’observation participante, l’outil d’observation qu’est la photographie, et les droits et devoirs du sociologue face aux enquêtés et aux lecteurs. En effet, presque tous les textes qui composent le recueil – cinq ont été publiés dans les Actes de la recherche en sciences sociales, deux sont inédits, le dernier est la transcription d’une communication orale donnée lors d’un colloque – comportent une part biographique, Yvette Delsaut étudiant des proches et notamment sa famille. C’est singulièrement le cas au chapitre 2, où elle décrypte le double mariage (d’abord à la commune et la semaine suivante à l’église) d’un de ses proches, trahissant la « double appartenance » du marié, « à son groupe de départ à dominante populaire et à son groupe d’arrivée d’aspiration petite-bourgeoise » (p. 72-73). Si la proximité relationnelle ne nuit en rien à l’objectivité des analyses, on comprend que l’auteure puisse être gênée d’exposer un milieu ouvrier provincial au regard de lecteurs bourgeois ou intellectuels. D’où une stratégie d’écriture privilégiant l’effacement de soi et parfois le recours à un pseudonyme afin d’« échapper au dénigrement de [soi]-même qui peut accompagner l’aveu public d’une origine sans prestige » (p. 215), mais au prix de l’impossibilité de tirer un profit professionnel de ses écrits « puisque, en truquant mon nom d’auteur, je perdais la qualité qui lui était associée » (p. 217).
47Comme le souligne Andrea Daher dans sa préface, il y a beaucoup à apprendre de la méthode avec laquelle Delsaut aborde ses terrains, en partant d’une interaction – comme la dispute du chapitre 7 pour des places de train, qui permet à l’auteure de rappeler que l’habitus « n’induit nullement une vision réductrice des déterminations sociales » (p. 190) – ou d’un objet, afin d’en déplier les significations sociales. Ainsi, dans le chapitre premier, elle met en parallèle l’élasticité du discours d’une ouvrière et la manière déliée dont elle habite sa maison : « Cette organisation en apparence anarchique de l’espace suppose à la fois le refus de toute rationalisation de l’économie domestique et l’indifférence à tous les formalismes » (p. 24). Au chapitre 3, partant des plans d’une maison, elle détaille la façon dont le couple qui y vit en détourne l’usage prévu par l’architecte, gendre et propriétaire. L’objet peut être une lettre, comme celle qu’au chapitre 6 une jeune femme adresse à ses ex-collègues d’une cafétéria pour raconter son nouveau travail à la SNCF. Parfois, c’est une photographie qui constitue le point de départ. Il en va ainsi au chapitre 4, autobiographique – Y. Delsaut use de la belle expression de « mémoire participante » (p. 151) –, qui s’ouvre sur une photo de classe et qui déploie l’analyse des trajectoires sociales. Le déclencheur de l’analyse sociologique peut encore être un récit glané par hasard, comme la dispute rapportée au chapitre 5 entre une jeune femme de 26 ans (la même que celle du chapitre 3) et le propriétaire âgé du studio qu’elle occupe : « Le récit donne en quelque sorte un instantané qui saisit un système de relations dont personne ne conteste l’arbitraire et qui, pour cette raison, permet à chacun de se comporter immédiatement de manière compréhensible pour autrui » (p. 154-155). Ce qui « a permis de voir, dans cette simple histoire de voisinage, le modèle réduit d’un mécanisme social plus étendu, celui de la répartition des rôles entre les âges et les sexes » (p. 162). On saisit ici comment une sociologue bourdieusienne peut tirer parti de l’ethnométhodologie et de l’interactionnisme. On notera aussi le flair nécessaire à l’observation sociologique : raconté par hasard par la jeune femme censée parler de ses goûts musicaux, ce récit n’a été conservé et exploité que par une intuition de l’auteure.
48Ces Carnets montrent de manière concrète comment on peut lire le quotidien pour en dégager une théorie, et comment celle-ci éclaire celui-là. C’est pourquoi ce recueil est un grand livre.
Édouard Jourdain, Théologie du capital, Paris, Puf, coll. « Perspectives critiques », 2021, 180 p., 17 euro.
50La thèse d’Édouard Jourdain est que l’économie est une religion sécularisée, c’est-à-dire devenue folle par l’affranchissement des mécanismes de conjuration traditionnels. En effet, explique-t‑il, si les humains ont toujours été attirés par l’accumulation des richesses – ce qu’Aristote nommait la chrématistique –, la religion limitait cette tentation en soutenant que le véritable propriétaire est Dieu (les dieux, les ancêtres), auquel il faut rendre une part des gains.
51Les choses changent en Occident, au Moyen Âge, avec l’affirmation que la loi divine s’applique à tous de la même manière, rendant concevable le marché autorégulateur, « formidable force d’émancipation » (p. 34) qui égalise les choses (toutes ont un prix) et les gens (chacun vaut ce qu’il vend ou achète, sans considération de classe sociale). De ce fait, la monnaie est posée comme « une fin en soi, devenant l’objet d’un désir qui suppose un désir infini d’objets » (p. 55). De même, au début du xiiie siècle, le temps est pensé comme une possession de l’individu, qui peut donc le vendre. Conjuguée à une valorisation du travail, désormais vu comme le fondement de la richesse et du salut, cette transformation légitime l’intérêt. Si bien que Calvin pourra soutenir dans son De Usuris, en 1545, que l’entrepreneur est créateur de richesses, à l’image de Dieu. La même année, Henri VIII abolit l’interdiction de l’intérêt. La vocation du croyant devient la profession et les affaires.
52Le christianisme médiéval modifie encore le rapport à la terre, en affirmant que, puisque Dieu a fait d’Adam le maître de la création (Gn 1,26), celui-ci a le droit de diviser la terre pour la donner à qui il veut. L’impulsion est donnée. Il « suffira » à Hobbes de penser le souverain comme substitut de Dieu, puis à Locke de poser la propriété comme un droit naturel individuel précédant le contrat social, et le travail comme la caractéristique de l’humain. Et l’exploitation comme la réalité du travail : l’esclavage réapparaît en force au xviiie siècle – 300 000 esclaves en 1700 en Amérique, 6 000 000 au xixe siècle –, et ses défenseurs sont les libéraux (Locke, Grotius, Washington, Adam Smith). Avec l’industrialisation, le pauvre devient « un objet superflu et jetable » (p. 144). Aujourd’hui, « c’est la consommation comme consumation de soi, des autres et de la nature qui constitue l’ultime sacrifice de l’idéologie du travail, ère du capitalocène où la praxis s’appelle chrématistique » (p. 144).
53L’auteur conclut que « le christianisme constitue la religion la plus paradoxale, celle qui à la fois conjure et libère la chrématistique » (p. 169). Puissance d’émancipation et de désagrégation, de vie et de mort, d’égalité et d’inégalité, d’autonomie et d’aliénation, d’accumulation et de raréfaction, de création et de désolation, la chrématistique doit être conjurée. Ce qui nécessite un dépassement du capitalisme, dont Jourdain esquisse les grandes lignes (en s’appuyant sur Graeber, Latour et Proudhon, dont il est un spécialiste) : faire en sorte que les prêts soient sans intérêt et placés sous contrôle commun ; réinstaurer une ontologie relationnelle où les hommes tiennent compte des autres êtres, autrement dit instaurer un rapport anti-sacrificiel à la nature ; admettre que toute production est toujours collective, le producteur étant inscrit dans une société envers laquelle il est en dette ; abolir les classes sociales et l’esclavage moderne (bullshit jobs) : multiplier les dimanches, c’est-à-dire les temps hors marché.
54Certaines démonstrations paraissent moins convaincantes. Ainsi, le lien entre cybernétique et religion, qui fait l’objet du septième chapitre, est un peu forcé, se réduisant à une évocation du golem. L’affirmation de la tendance athéologique du christianisme – « le Fils, sans principe, règne absolument sans être fondé dans le Père » (p. 167) – laissera dubitatif tout théologien, qui sait que le Christ est engendré par le Père, dont il se reçoit. Enfin, l’idée, avancée dès l’introduction, que le sacrifice comporte une dimension agonistique grosse de la chrématistique prend à contre-pied l’interprétation classique du sacrifice comme limitation de la démesure : il faut rendre à Dieu une part de ce que l’on possède, ce qui force à se modérer. D’autres lecteurs trouveront d’autres points de désaccord ou de questionnement. Ce serait la confirmation du caractère toujours stimulant de cet ouvrage, qui mérite d’être lu par les philosophes, les théologiens et les spécialistes des sciences humaines.
Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Paris, La Découverte, coll. « L’envers des faits », 2021, 438 p., 22 euro.
56Se ressaisir, c’est faire retour sur soi pour se comprendre mais c’est aussi faire effort sur soi afin de repartir de l’avant. Cet ouvrage raconte une telle reprise, qui permet d’expliquer le parcours de l’auteure, qui peut sembler aller à l’encontre des statistiques sur l’accès à l’université des enfants du monde rural. S’éclairent ainsi le choix de la photographie de couverture du livre et l’interprétation étrange qu’en fait Rose-Marie Lagrave. Faisant partie d’une série intitulée « catalepsie », l’image montre une femme courbée en arrière comme si elle tombait, et pourtant l’auteure y voit « le mouvement vers un être bientôt redressé » (p. 7). Or les deux interprétations ont du sens ici : elles disent à la fois la chute de la famille et l’ascension sociale de la sociologue, paradoxalement autorisée et favorisée par le déclassement familial.
57En effet, le père de R.-M. L. avait dû quitter son travail d’employé après avoir contracté la tuberculose, drame doublé d’un exode lors de la Seconde Guerre mondiale. La famille nombreuse – 13 enfants dont deux morts en bas âge – se retrouve dans un village de Normandie, ce qui permet de masquer le décrochage social et même de (se) donner l’impression d’être d’un niveau supérieur à celui des villageois (contrairement à ce qu’elle laisse entendre dans l’introduction, R.-M. L. n’est pas tout à fait du monde rural, elle y est sans en être). S’ajoutent deux facteurs cruciaux : un « catholicisme panoptique » (p. 70), inculquant le sens du devoir et du travail, et l’enseignement, « clef qui ouvrait un chemin » (p. 109). Après l’école du village, c’est l’internat au lycée Pasteur de Caen, où l’auteure découvre les inégalités matérielles entre élèves, l’existence des classes sociales, et la honte, « perception fondatrice [qui] n’a pas cessé d’empoisonner mon rapport au monde et ma relation aux autres » (p. 162). Elle réussit pourtant ses examens, comme six autres enfants de sa fratrie, grâce à ce qu’elle nomme l’effet boursière : « Des boursiers, il est requis une excellence scolaire non exigée des autres élèves, puisque, à cette époque, le succès au même examen que les non-boursiers ne suffit pas ; les boursiers sont donc sursélectionnés » (p. 175). Et l’auteure de louer l’État-providence et l’« assistanat » (p. 192), à contre-courant du discours méritocratique néolibéral.
58C’est ensuite la montée à Paris et les études à la Sorbonne. À nouveau, R.-M. L. souligne ce que sa réussite a dû à des rencontres et à une disposition d’oblate sacrifiant tout à l’École dont elle a tout reçu et attend tout. Obligée de travailler pour pallier la maigreur de sa bourse d’étude, elle bénéficie de la solidarité des associations étudiantes qui diffusent les notes de cours. Suit le doctorat, dirigé par Placide Rambaud, sur le village dans le roman contemporain, promoteur et sujet subis plutôt que choisis. Entrée à l’EHESS par la petite porte, elle se lie avec Pierre Bourdieu, en raison, dit-elle, de leur statut commun de transfuge de classe. Elle raconte aussi son passage à la direction des relations internationales de l’institution, où elle est nommée grâce à son expérience de déléguée syndicale (expérience qui paraît jouer un rôle important dans son existence, bien que ce soit peu explicité). Cela nous vaut quelques pages plus lucides qu’amènes sur les tensions et jeux de pouvoir qui font le quotidien des chercheurs de l’EHESS et qui renvoient les transfuges à leurs origines : « Sur le papier, tous les élus deviennent des pairs ; le commerce quotidien des échanges révèle à l’inverse un deux poids deux mesures » (p. 264). R.-M. L. évoque aussi son féminisme, « épine dorsale » (p. 310) et « lame de fond » (p. 311) de sa vie. Ayant fait l’expérience des inégalités de genre, comme étudiante, mère au foyer et chercheuse, elle milite au MLF. Poussée par ses doctorantes, et après une lutte acharnée, elle parvient à créer un master « Genre, sexualité, politique », le premier en France.
59La troisième partie de l’ouvrage évoque la vieillesse, que R.-M. L. voit comme la continuation de son parcours. On y trouve moins une sociobiographie – par définition, l’auteure a moins de recul sur ce moment de sa vie – qu’une évocation des rituels marquant la retraite, « sujet tabou » (p. 317) pour les enseignants-chercheurs. Elle évoque sa prise de conscience de la vieillesse par la fatigue du corps et le regard des autres, note que le féminisme n’a jamais pris pour objet de lutte le grand âge et rêve d’une « grey pride à réinventer » (p. 364). Et elle revendique le droit de décider de sa façon de mourir : « le slogan “quand je veux, si je veux” s’applique aussi à la mort » (p. 372).
60Rose-Marie Lagrave offre ici une enquête sur sa vie, qui parvient à éviter les illusions de l’autobiographie, hormis, peut-être, la propension à l’excuse et le sentiment d’illégitimité, qui révèlent le transfuge de classe autant que la conviction d’être destiné à la réussite trahit la disposition d’héritier. Voici en tout cas une socioanalyse utile pour comprendre l’impact de l’éducation sur la mobilité sociale, et un témoignage précieux sur l’envers du décor de la recherche.
Pierre Livet et Bernard Conein, Processus sociaux et types d’interactions, Paris, Hermann, coll. « Philosophie », 2020, 288 p., 25 euro.
62Depuis sa fondation en tant que discipline, la sociologie est empêtrée dans un conflit entre individualisme et holisme. Différentes approches ont été tentées pour concilier ces vues opposées. Voici une tentative, plutôt réussie et prometteuse, pour contourner le problème en prenant pour point de départ les processus d’interaction.
63Pierre Livet et Bernard Conein évoquent la « sociologie pragmatique » de Boltanski et Thévenot et la sociologie processuelle d’Andrew Abbott. Mais c’est surtout avec l’interactionnisme d’Erving Goffman (curieusement prénommé Edwin en p. 9 et Erwin en bibliographie) que la filiation est manifeste. Toutefois, là où celui-ci parlait d’interactionnisme méthodologique, ne cherchant pas à statuer sur le degré de réalité des interactions, Livet et Conein adoptent une perspective ontologique, qui les conduit à distinguer quatre niveaux d’interaction, du plus fluide au plus solidifié, ou, pour le dire autrement, du plus direct (où les interactions semblent immédiates) au plus indirect (où elles paraissent être des relations ou structures intemporelles). Sur ce point, ils dépassent largement le cadre goffmanien de la conversation et de la présentation de soi.
64Le premier niveau concerne les interactions directes entre deux individus. Ici, chaque geste ou parole est un processus qui prolonge le précédent, le rendant intelligible, ou qui fait rupture, menant à des discontinuités. Par exemple, deux personnes marchant côte à côte arrivent devant une porte. L’une des deux laisse passer l’autre puis la suit, ou au contraire fait demi-tour, mettant fin à la séquence d’interactions.
65Un deuxième niveau implique des personnes absentes mais qui influencent le comportement des interactants : chef de bureau qui a envoyé l’une des deux personnes chercher un document se trouvant en possession de l’autre, parents ayant inculqué des règles de bienséance, souvenir des rencontres précédentes… Ces influences invisibles démultiplient les virtualités, puisque chacun des deux interactants est forcé de décoder les gestes et paroles de l’autre en imaginant les processus invisibles derrière le visible.
66Lorsque les interactions s’additionnent jusqu’à empêcher un contact direct, et donc une visibilité et un contrôle sur la plus grande partie de la chaîne, on passe à un troisième niveau, où les interactions sont « hors de portée ». Donnant comme exemples les échanges boursiers et l’organisation du travail, les auteurs font remarquer qu’ici les maillons de la chaîne d’interactions peuvent être des personnes (on devrait ajouter : des animaux et des plantes) mais aussi des artefacts et des symboles.
67Dans le quatrième et dernier niveau, les interactions sont « mises hors de portée » – l’expression n’est sans doute pas très heureuse en ce qu’elle laisse entendre que les individus n’ont aucune prise sur ces interactions, ce qui est inexact –, afin d’assurer un relatif contrôle sur les interactions à longue portée. C’est à ce stade que les auteurs introduisent les institutions (justice, code de la route, etc.), auxquelles ils attribuent le double rôle de stabiliser les processus d’interaction, en rendant malaisées les tentatives pour agir d’une manière alternative à ce qui est prévu, et de rendre prévisibles les interactions attendues des individus.
68Ce livre très suggestif donne envie de poursuivre le questionnement. À le lire, on regrette l’absence de comparaison avec d’autres modèles, comme la sociologie configurationnelle et processuelle de Norbert Elias ou la sociologie critique relationnelle de Bourdieu (l’habitus pourrait être repensé à partir de cette ontologie interactionniste). Mais ce regret n’est que l’attestation de la pertinence et de l’intérêt de la perspective tracée par Livet et Conein.
Claudia Senik (dir.), Crises de confiance ?, Paris, La Découverte-Fondation pour les sciences sociales, coll. « Recherches », 2020, 240 p., 23 euro.
70Il n’est pas de vie sociale sans confiance, fut-ce dans les institutions qui garantissent le respect des contrats. Et pourtant, la multiplication des théories complotistes, et à l’inverse le peu de crédit accordé aux « élites » (politiques, journalistes, experts), semblent manifester que notre société serait surtout marquée par la défiance généralisée. Qu’en est-il vraiment ? Pour répondre à cette question, la Fondation pour les sciences sociales, dirigée par Claudia Senik, a lancé en 2018-2019 un appel à contributions. Cet ouvrage présente les textes des douze lauréats, répartis en cinq sections, de manière parfois arbitraire : politique, médecine, capital social, commerce et cognition.
71La seule contrainte étant d’appuyer le propos sur une recherche empirique en sciences sociales, les approches et les objets d’étude sont d’une grande diversité. Spécialiste de la Judée antique, Michaël Girardin explique comment la rupture de confiance vis-à-vis des prêtres a radicalisé une partie du peuple et entraîné la lutte armée contre Rome. Alexis Spire établit que confiance abstraite et confiance pratique sont la plupart du temps inversement proportionnelles : les personnes qui font le plus appel à la police ou à la justice sont celles qui s’en défient le plus. S’interrogeant sur les moyens de renforcer la confiance dans la démocratie représentative, Charles-Édouard Sénac suggère de mettre en place des institutions de contrôle populaire des élus. Revenant à l’Antiquité, et plus précisément à la Rome des premiers siècles de notre ère, Antony Hostein montre que le pouvoir des princes repose de plus en plus sur la force armée, ce dont témoignent les symboles gravés sur les pièces de monnaie. Pour Roxana Ologeanu-Taddei, le fondement de la relation thérapeutique reste la confiance des patients envers leur médecin, même dans les domaines où l’intelligence artificielle a dépassé le diagnostic humain. Sans cette confiance, complète Abdou Simon Senghor, il est impossible d’obtenir la participation active des patients à leur processus de soin. C’est aussi à l’impact de l’informatique que Gilles Laferté s’attache, mais dans le domaine du conseil bancaire. Il constate une dépersonnalisation de la relation, ce qui érode la confiance des clients.
72Revenant à la politique, Baptiste Coulmont souligne que le vote par procuration repose sur la confiance individuelle – la personne qui en mandate une autre doit espérer que celle-ci respectera la consigne de vote – et sur la confiance collective : la procuration permet d’atténuer l’abstention et ainsi de rendre plus légitimes les résultats des élections. Présentant les résultats d’une enquête ethnographique sur la contrefaçon d’objets d’art précolombien par des faussaires qui réutilisent des matériaux et instruments authentiques et qui se disent les descendants des artistes, Emanuela Canghiari pose la redoutable question de la limite entre le vrai et le faux en art. Thao Bui-Nguyen s’intéresse à l’évolution de la confiance des clients envers une entreprise alimentaire lors d’une crise : elle dépend du degré d’attachement à la marque, de la sévérité de la crise et de l’attitude éthique de l’entreprise.
73Les deux dernières contributions bousculent le paradigme de l’homo œconomicus, en réinscrivant les individus dans leur contexte social et biologique. Une hypothèse de psychologie cognitive prétend que les humains ont tendance à tenir pour vraie n’importe quelle affirmation. Relativisant cette idée, Marion Vorms relève que les énoncés peu plausibles suscitent la méfiance et non l’adhésion, et soutient que la crédulité est un comportement raisonnable et efficace la plupart du temps. Enfin, pour Sacha Bourgeois-Gironde, nous sommes enclins à faire confiance à un vendeur qui nous sourit parce que nos relations sont guidées par notre nature biologique autant que par le raisonnement économique.
Gisèle Sapiro (dir.), Dictionnaire international Bourdieu, Paris, CNRS Éditions, 2020, xxvi-996 p., 39 euro.
75Cet ouvrage imposant – plus de 1000 pages, 600 notices et 120 contributeurs de 20 pays – est un hommage, un monument et un instrument de travail.
76Un hommage, car nombre des contributeurs sont d’anciens étudiants et collaborateurs de Bourdieu. Gisèle Sapiro – qui a rédigé en guise d’introduction une remarquable petite biographie intellectuelle de Bourdieu (p. xv-xxv) – est membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), qui inclut le Centre de sociologie européenne (CSE) fondé par Bourdieu. C’est aussi le cas de trois des cinq membres du comité éditorial : François Denord, Julien Duval et Johan Heilbron. Ce dernier est aussi membre du comité de rédaction des Actes de la recherche en sciences sociales, tout comme Franck Poupeau. Quant à Mathieu Hauchecorne, dernier membre de l’équipe éditoriale, il a publié sa thèse (sur la réception de Rawls en France) dans une collection dirigée par Gisèle Sapiro. Plusieurs autres membres « historiques » du CSE ont fourni des contributions, comme Patrick Champagne, Jean-Louis Fabiani, Jean-Pierre Faguer, Afrânio et Marie-France Garcia, Gérard Mauger, Francine Muel-Dreyfus, Louis Pinto, Charles Suaud.
77C’est un monument par l’ampleur des thèmes traités. 41 notices concernent les ouvrages de Bourdieu, dont elles présentent la genèse, la composition, la structure et la thèse principale. 213 concepts sont expliqués, des plus connus – capital, habitus, champ, violence symbolique, etc. – aux moins courus, tels réfraction ou effet Gerschenkron. À quoi il faut ajouter 85 notices portant sur l’éducation, la culture, le patronat, l’État et tous les thèmes qui ont fait l’objet de recherches de la part de Bourdieu, ainsi que 27 articles sur les méthodes et approches mises en œuvre dans ses enquêtes. Le dictionnaire s’intéresse aussi à 115 auteurs mobilisés par Bourdieu, ou auxquels il s’est confronté, parmi lesquels des philosophes classiques (Hegel, Leibniz, Spinoza, etc.) ou contemporains (Kripke, Matheron, Rancière, etc.) et des sociologues (Durkheim, Elias, Goffman, Weber bien entendu, et Howard Becker, Coleman, Passeron, Sayad, etc.). Mais aussi des écrivains, dont Flaubert, Kraus, Proust, Woolf, etc., un cinéaste (Godard), un compositeur (Beethoven) et deux hommes politiques (Coluche et Rocard). On trouve encore des entrées sur des spécialistes des autres sciences humaines : anthropologie, cultural studies, économie, histoire, histoire de l’art, linguistique, littérature, philologie, psychologie, statistiques. Ces études se complètent de 19 entrées portant sur les disciplines et sous-disciplines, dont la sociologie historique, l’épistémologie et les science studies.
78Faisant le lien entre l’œuvre de Bourdieu et sa vie, 61 entrées touchent aux lieux où le sociologue a travaillé et aux institutions qu’il a fréquentées, ainsi qu’aux pays où son œuvre a connu une réception particulière. À quoi s’ajoutent 7 notices sur les événements marquants de la vie de Bourdieu – la guerre d’Algérie, la conversion à l’ethnologie et à la sociologie, Mai 68, les grèves de 1995, la couverture médiatique de son décès – et la manière dont le sociologue pensait l’Antiquité, le Moyen Âge et la Renaissance.
79Le dictionnaire se complète de deux bibliographies, recensant respectivement les publications de Bourdieu et des textes importants sur son œuvre, ainsi que de deux tables des notices – par ordre alphabétique et par contributeur – et d’un index des personnes (on y trouve des noms comme Boudon, Touraine ou Giscard d’Estaing, qui ne bénéficient pas d’un article).
80C’est un bel outil pour les étudiants, pourvu qu’ils aient déjà quelques notions en sociologie (pour les débutants, on conseillera le Dictionnaire Bourdieu de Stéphane Chevallier et Christiane Chauviré, Ellipses, 2010). Mais c’est surtout aux chercheurs en sciences sociales qu’il est destiné. Car le titre de l’ouvrage doit être pris dans un sens large : plus qu’un dictionnaire sur la sociologie de Bourdieu, c’est un dictionnaire sur la sociologie vue à travers Bourdieu. C’est en cela qu’il constitue un véritable instrument de travail.
Norbert Elias, Moyen Âge et procès de civilisation, texte présenté par Étienne Anheim, traduit par Anne-Marie Pailhès, Paris, Éditions EHESS, coll. « EHESS Poche », 2021, 224 p., 13 euro.
82C’est à double titre que l’on se réjouit de la parution de ce Moyen Âge et procès de civilisation. D’abord parce qu’il est un jalon de plus dans la publication en français des textes de Norbert Elias, si bien que la grande majorité des écrits allemands et anglais du sociologue sont désormais accessibles dans notre langue – on attend encore le texte complet de The Genesis of the Naval Profession, le long article sur Lévy-Bruhl et la réédition de Qu’est-ce que la sociologie ? La seconde raison de se réjouir est que sous ce titre de Moyen Âge et procès de civilisation se cache « Sociogenèse de la civilisation occidentale », c’est-à-dire le troisième chapitre d’Über den Prozeβ der Zivilisation. Ce livre, sans doute le plus célèbre d’Elias, avait été « saucissonné » lors de sa traduction en français, Calmann-Lévy ayant estimé le volume original trop gros, donc invendable (l’éditeur anglais a fait preuve de la même frilosité, mais il faut reconnaître que la première édition du livre allemand ne s’est pas vendue). La Civilisation des mœurs est parue en 1973 et La Dynamique de l’Occident deux ans plus tard, ce qui a encore renforcé le sentiment d’avoir affaire à deux livres différents. Pire : « Sociogenèse de la civilisation occidentale », qui aurait dû être le chapitre introductif du second tome, a disparu dans l’opération, donnant l’impression que le Moyen Âge ne joue aucun rôle dans la théorie eliassienne. C’est là une erreur lourde de conséquences puisqu’elle donne à croire qu’Elias prend le phénomène curial pour un donné non questionné. Or ce chapitre décrit comment se forme la cour comme espace social, politique et culturel. C’est dire son importance.
83Dans sa belle présentation, Étienne Anheim explique que ce texte est à prendre comme un témoignage de la façon dont un sociologue allemand des années 1930, méthodologiquement proche des Annales – à savoir une histoire sociale critique de l’approche individualiste et de l’histoire des idées – aborde le Moyen Âge et ce qu’il retient, ou non, de cette période. Si le rôle des villes et celui de l’Église sont quelque peu minorés, Elias innove en critiquant l’idée d’une césure entre Moyen Âge et Renaissance, au profit d’une périodisation longue, qui ne méconnaît pas les transformations mais qui considère aussi les continuités : il juge notamment que les paysans de la fin du xviiie siècle vivent d’une manière proche de ceux du Moyen Âge. L’intérêt de ce texte, relève aussi Anheim, est de préciser le rapport d’Elias à Weber, Marx ou encore Thomas Malthus, ce qui conforte la vision d’un Elias désireux de décloisonner non seulement les époques mais aussi les disciplines – histoire, sociologie, démographie, économie, psychologie – afin de proposer une théorie unifiée de l’homme occidental, voire un modèle anthropologique d’un haut niveau de généralité. Sur ces points, Elias reste un pionnier et son œuvre est toujours d’une grande fécondité.
84Cette parution est une belle initiative, à saluer. Il reste maintenant à espérer une édition en un volume de l’ensemble, qui rendrait son unité à la version française d’Über den Prozeβ der Zivilisation.
Luc Robène et Dominique Bodin, Sport et violence. Repenser Norbert Elias, Paris, Hermann, coll. « Sociologie contemporaine », 2018, 278 p., 26 euro.
86Respectivement historien et sociologue du sport, Luc Robène et Dominique Bodin interrogent la validité de la théorie eliassienne du processus de civilisation, selon laquelle les sociétés occidentales tendent à la pacification grâce à une intériorisation des contraintes extérieures par les individus. Sport et civilisation. La violence maîtrisée (Fayard, 1994 [1986]), coécrit avec Eric Dunning, applique au sport cette grille de lecture. Or, selon Robène et Bodin, celle-ci n’aurait qu’une validité limitée. Elle présenterait l’avantage d’intégrer le sport dans la dynamique de civilisation, comme un moyen de contrôle des émotions et de la violence, mais elle souffrirait de graves défauts. D’une part, elle méconnaîtrait la régulation de la violence dans le sport antique et médiéval, d’autre part, elle réduirait la violence à la seule agressivité, en en omettant d’autres formes : entraînement excessif, blessures, pressions institutionnelles, sexisme, etc. Enfin, elle percevrait la violence agressive exclusivement comme décivilisation. Ainsi, victimes de l’évolutionnisme de leur théorie, Elias et Dunning interpréteraient le hooliganisme comme le fait de la frange la moins favorisée (comprenons : la moins éduquée) de la classe laborieuse, sans voir que la violence sur les stades peut être un choix rationnel face à des conditions d’existence.
87L’ouvrage détaille ces critiques au long de six chapitres, centrés respectivement sur la relation entre sport et société, la nécessité de gagner dans le sport professionnel, le sport comme éducation des jeunes des banlieues, les hooligans, l’impact de la technique sur la violence sportive, et le sport en prison. Il en ressort une remise en question des préjugés répandus dans les mondes politique et associatif, et plus généralement dans la société, sur les supposés bienfaits de la pratique sportive. Ces études montrent que, loin d’être naturellement pacificateur, le sport cause des violences à ceux qui le pratiquent, favorise la triche – selon la logique du « pas vu, pas pris » –, et est un moyen de contrôler les détenus des prisons.
88Ces analyses constituent le grand intérêt du livre. Quant à dire qu’elles remettent en cause la théorie du processus de civilisation, c’est autre chose. Il semble que, pris par leur désir de corriger Elias et Dunning, les deux auteurs aient été amenés à les mécomprendre.
89Remarquons tout d’abord que le titre anglais du livre d’Elias et Dunning ne parle pas de violence maîtrisée : Quest for excitement. Sport and Leisure in the Civilising Process (1986) évoque certes le processus de civilisation, mais il porte l’accent sur la recherche de l’excitation, soit une sensation qui échappe à la pacification.
90Ensuite, la théorie du processus civilisationnel est plus complexe qu’un basculement vers la seule autocontrainte. Elle ne postule pas la suppression de toute violence mais l’accaparement de la violence légitime par l’État. Et contrairement à ce qu’avancent Robène et Bodin (p. 266), elle fait de l’autocontrainte une construction de la contrainte extérieure. Par exemple, si des responsables de clubs de football excusent l’agressivité physique ou verbale de leurs supporteurs, ils ne peuvent se permettre de l’encourager, peut-être parce qu’un prescrit moral les empêcherait de le faire (auto-contrainte), mais en tout cas parce qu’ils seraient sanctionnés par leur fédération ou par la justice (contrainte extérieure). La civilisation, selon Elias, n’est pas une sorte d’idéal vers lequel tendraient spontanément les individus mais elle est le produit de rapports de force et d’intérêts. De sorte qu’il y a bien évolution vers la réduction de la violence mais pas évolutionnisme au sens des théories anthropologiques du xixe siècle.
91Cela se voit dans l’analyse du hooliganisme. Selon Robène et Bodin, Sport et civilisation expliquerait le phénomène hooligan par le fait qu’une fraction de la société ne serait pas encore assez civilisée, en vertu d’une supposée proximité des ouvriers avec la nature humaine forcément violente. En réalité, Elias et Dunning décrivent le hooliganisme comme un défaut structurel de toute la société, et ils l’expliquent par la marginalité d’un sous-groupe poussé à trouver dans la violence de quoi protester contre ses conditions d’existence, ce qui est précisément l’explication donnée par Robène et Bodin pour rectifier celle des deux sociologues de Leeds.
92Un dernier problème concerne les présupposés de la sociologie eliassienne. Les auteurs écrivent en conclusion : « Finalement, dans cette analyse fonctionnelle et structurelle du sport [celle d’Elias], il y a un grand absent : l’homme lui-même ! L’homme en tant que pratiquant, l’homme en tant qu’éducateur, l’homme en tant qu’acteur de son devenir, quel que soit son registre d’activité dans le sport. N’est-ce pas singulier pour un sociologue qui refuse, a priori, de dissocier société et individu ? » (p. 267). Mais c’est précisément parce qu’il ne sépare jamais société et individu qu’Elias permet de comprendre comment autocontrainte et contrainte extérieure vont de pair, et pourquoi l’agressivité des individus s’explique par une tension dans la société, résultante des interactions individuelles. Au contraire, parler de l’homme comme acteur de son devenir, indépendamment des configurations particulières de la société, nécessite d’opposer individu et société. C’est là une autre approche sociologique, celle de la psychologie sociale et de l’individualisme méthodologique, qu’Elias a précisément entrepris de dépasser.
Laurent Olivier (dir.), La Mémoire et le Temps. L’œuvre transdisciplinaire d’Henri Hubert (1872-1927), Paris, Démopolis, coll. « Quaero », 2017, 347 p., 31,50 euro.
94Il y a vingt ans, dans un dossier consacré à Henri Hubert, Laurent Olivier et Patrice Brun constataient « l’échec » de leur prédécesseur dans son ambition de rapprocher l’archéologie et les sciences sociales. En dépit d’un début prometteur, qu’il n’aurait pas su associer à un véritable travail de terrain, Hubert s’est révélé de plus en plus historien « positiviste » (Les Nouvelles de l’Archéologie, n. 79, 2000, p. 5-32). En 2017, avec sept autres collaborateurs, Laurent Olivier revient sur ces premières conclusions, en nous montrant une image beaucoup plus large et favorable d’Hubert. L’ouvrage est composé d’une introduction et de dix chapitres qui présentent, outre une vision d’ensemble de la trajectoire et de l’œuvre de cet historien-sociologue, des recherches sur des thèmes plus spécifiques.
95Les deux premiers chapitres (dus respectivement à Ivan Strenski et Marcel Fournier) nous offrent l’esquisse d’une biographie d’Hubert pour le premier, et une analyse de sa relation avec Mauss pour le second, collaboration intellectuelle et amicale qui embrasse trente ans de leurs vies. Le lecteur informé des travaux des deux auteurs ne trouvera pas ici de nouveauté. On notera cependant quelques incongruités factuelles. Strenski et Fournier divergent sur le prénom de l’épouse d’Hubert (Alma ou Emma), sur sa mobilisation lors de la Grande Guerre (1914 ou 1915), sur le début de son enseignement à l’École du Louvre (1901 ou 1906). Les exemples pourraient être multipliés. En général, Fournier présente des dates plus précises, bien qu’il commette aussi souvent des erreurs (par exemple, à la p. 75, en ce qui concerne l’année du mariage, la naissance du fils aîné, etc.). On n’utilisera donc ces informations qu’avec prudence.
96Les chapitres suivants touchent à des sujets plus précis. Marine Dhermy-Mairal présente un bilan de la relation entre Henri Hubert et l’homme politique Albert Thomas, avec lequel il entretient des relations non seulement pendant la guerre mais au-delà (chapitre 3). Thomas Hirsch donne une présentation pénétrante de la sociologie du temps d’Hubert (chapitre 4), moins complète cependant que celle de son beau livre sur les conceptions du temps dans les sciences sociales (Le Temps des Sociétés, EHESS, 2016 ; analyse dans la Revue, 2018/1, p. 133). Laurent Olivier, dans la première de ses trois contributions (chapitre 5), renforce les conclusions déjà présentées par Jean-Pierre Mohen puis par Christine Lorre sur le travail novateur d’Hubert au sein des musées nationaux, ainsi que sur sa façon originale de prendre en compte la dimension technique de l’ethnographie dans son travail de conservateur (l’organisation et la présentation muséographique des collections). Puis Serge Lewuillon et Laurent Olivier présentent la sociologie historique d’Hubert appliquée aux Celtes et aux Germains, et notamment ses combats contre l’anthropo-sociologie et ses tentatives pour dépasser une « typo-chronologie rigide » dans la présentation des objets. Les chapitres 8 et 9 portent sur des élèves d’Hubert, notamment Françoise Henry, dont la trajectoire nous est aussi contée par Laurent Olivier, et Stefan Czarnowski, ce « passeur du durkheimisme » en Pologne que Damien Thiriet et Joanna Wawrzyniak nous font découvrir.
97Le dernier chapitre, sorte de conclusion, mérite d’être traité à part. Laurent Olivier y revient sur la réhabilitation partielle de l’œuvre d’Henri Hubert, en montrant ses points forts (en tant que conservateur, dans l’articulation d’une sociologie historique avec l’étude et la présentation des collections d’objets, ainsi que dans ses réflexions sur le « temps » et la « technique »), mais aussi ses limites (le caractère incomplet de ses travaux, ou encore son ignorance des fouilles). Que cette œuvre reste inachevée, cela traduit bien le sentiment qu’Hubert avait, lui-même, de son travail dès 1915 (voir son « texte autobiographique » publié dans Revue Française de Sociologie, 20-1, 1979, p. 205-209). La durée de la guerre, la mort de sa femme en 1924 et la dégradation de son état de santé ont dû renforcer ce sentiment jusqu’à sa mort précoce, en 1927. Il nous semble pourtant faux de dire qu’Hubert n’avait pas de formation de « terrain ». Son projet de loi sur les fouilles le montre bien, mais ce n’est pas tout. Il a visité plusieurs sites archéologiques et participé régulièrement à des fouilles, surtout celles dirigées par le préhistorien Léon Henri-Martin sur le site de La Quina, en Charente. Le retour aux documents d’archive aurait permis un avis plus nuancé. Cette erreur factuelle est d’autant plus regrettable que Laurent Olivier travaille au Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, où sont conservées la plupart des archives d’Hubert concernant ses activités d’archéologue. On n’est pas non plus entièrement convaincu des « échecs » et des « batailles perdues » d’Hubert. Son œuvre lui survivra, et, à travers Marcel Mauss et leurs élèves respectifs, elle sera reprise par ses collaborateurs et par toute une autre génération (Jean Marx, Joseph Vendryès, André Léroi-Gourhan, etc.). La production scientifique, dans ce qu’elle comporte de succès et d’échecs, n’est jamais entièrement « individuelle » et les généalogies ne sont pas toujours directes et immédiates. Les cas d’Henry et de Czarnowski le montrent bien.
98Bref, cet ouvrage, qui rend de vrais services et ouvre des voies nouvelles, n’est pas dépourvu d’erreurs – factuelles et d’appréciation – qui auraient pu être évitées. C’est que, heureusement, concernant Hubert, beaucoup reste à faire.
André Leroi-Gourhan, La Civilisation du renne, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Encre marine », avant-propos de Michel Guérin, 2019, 190 p., 23 euro.
100« La civilisation du renne »… Impossible de ne pas être frappé par le titre du premier livre de Leroi-Gourhan (Gallimard, 1936) que Michel Guérin arrache à l’oubli éditorial et assortit d’une préface, en même temps que de dessins et d’illustrations. Le célèbre auteur du Geste et la parole (1964) écrivit cet ouvrage à l’âge de vingt-cinq ans, après avoir entrepris des études de langues orientales (russe et chinois) et d’anthropologie, contribué à l’organisation du futur musée de l’Homme au Trocadéro et mené à bien une exposition sur les Esquimaux. Il n’avait pas encore fait de terrain, proprie dictu, mais était déjà attiré par l’étude des temps reculés et des espaces immenses, tels ceux de la ceinture arctique.
101Une migration géo-climatique saisonnière s’organise entre la toundra qui gèle l’hiver et la taïga. La singularité d’un paysage détermine ainsi la singularité d’un comportement animal ; et celui-ci modèle le comportement des hommes vivant de ses produits. Une espèce animale s’impatronise comme sujet et objet de « civilisation », fil conducteur de son développement et « motif rayonnant ». Aussi bien, « s’il y a des peuples à rennes, des cultures du renne, il n’y a qu’une civilisation du renne, impérieuse par la tyrannie que le milieu lui fait subir » (p. 25).
102Le livre frappe d’emblée par la profondeur de ses aperçus épistémologiques et l’efficacité de l’interdisciplinarité qu’il met en œuvre. Et il touche par la poésie de ses descriptions d’un monde animal primitif, dont maints vestiges restent intacts aujourd’hui. Comment dresser le portrait d’une civilisation ? Il faut ne considérer « que le côté purement matériel des réactions humaines », affirme le jeune Leroi-Gourhan, qui, sous une inspiration marxiste, prend pour point de départ non pas des superstructures, mais des activités matérielles spécifiques et les réactions mentales qui s’y assortissent. La clé d’or est de stratifier et de coordonner différentes disciplines qui se chevauchent : géographie et géologie pour la terre, botanique, zoologie, anthropologie et ethnologie pour le vivant, et, bien sûr, d’abord, paléontologie et ontologie, préhistoire et histoire, pour la compréhension des points cruciaux de l’évolution. Il s’agit alors de mettre en lumière des inter-conditionnements, non des déterminations unilatérales.
103« Tout geste de l’homme est une réaction contre le milieu », écrit Leroi-Gourhan, le « contre » désignant à la fois une proximité et une opposition. Force est de constater que, dans leur approche, « entre l’ethnographe, le géologue, le zoologue et le botaniste, il n’existe à peu près aucune espèce de relation » (p. 5). Que se passe-t‑il donc dans le monde des savoirs pour que de telles cloisons s’érigent entre les disciplines ? Leroi-Gourhan multiplie les interrogations et les « je ne sais pas » (p. 178). Que signifie alors « l’apparente cohérence » que semblent présenter ses thèses ? Les derniers mots du livre sont d’une grande prudence : « J’ai seulement cru qu’un essai dans ce sens [maniant des sciences aussi nombreuses et différentes] pouvait dévoiler quelque horizon, fût-il notablement brumeux » (p. 179).
104De ce livre restera non seulement une tentative exemplaire de recroisement heuristique des différentes sciences en vue d’un élargissement du savoir, mais l’étonnante constitution de la figure « immuable » du renne. « Si on considère chaque détail du renne, on s’aperçoit qu’il correspond au maximum d’adaptation à la nature arctique ». Les détails du renne sont ce qui contredit l’ensemble du renne, tel qu’il se présenterait indépendamment de son milieu naturel : son aspect « lourdaud » et la caricature qu’il présente du cerf, avec ses gros pieds de soldat de troupe, ses andouillers « courts et obtus » et sa « masse mal équarrie » (p. 9). Pourtant, ce que le cerf ne saurait faire, le renne y parvient : il traverse les taillis et parcourt cent kilomètres par jour. Ainsi domine-t‑il la vie des « hommes du renne », c’est-à-dire ceux des hommes qui dépendent de lui pour leurs déplacements, leur nourriture, leur habitat, leur industrie, leur commerce. Et c’est lui qui inspire les représentations, les mythes et les rites.
105Quelques pages très frappantes concernent les rapports entre les couples homme/femme, terre/mer, renne/phoque ou baleine. On y comprend comment le dualisme sexuel se reflète dans le dualisme des animaux et des matières qui leur sont empruntées. Les femmes, par exemple, utilisent des couteaux à manches d’ivoire, tandis que les hommes se réservent les andouillers du renne. On y découvre aussi que les animaux terrestres et les animaux marins ne doivent être chassés qu’avec des instruments tirés des éléments de leurs propres corps (p. 112 sq.). Bref, l’étude zoologique se dépasse elle-même et s’appuie sur une base très large en vue d’atteindre le cœur même d’une civilisation. Et le lecteur comprend finalement comment trois civilisations du renne (européenne, américaine et finno-mongole) n’en font finalement qu’une malgré les distances spatiales et temporelles qui les séparent.
Michel Guérin, André Leroi-Gourhan. L’évolution ou la liberté contrainte, Paris, Hermann, 2019, 208 p., 25 euro.
107Les lecteurs les plus familiers de la pensée de Leroi-Gourhan (à laquelle La part de l’œil vient de consacrer un dossier volumineux de 440 pages, intitulé André Leroi-Gourhan et l’esthétique) ne sauraient être déçus par le petit livre de Michel Guérin. Ils y découvriront une étude fort sentie et entraînante de la pensée profonde du grand anthropologue. Ceux qui ont lu la Philosophie du geste de Michel Guérin, dans laquelle l’écriture apparaît comme un geste technique glissant hors du champ de la technique, se révoltant, se retournant contre elle, pour considérer son support matériel non plus comme fin, mais comme simple moyen, ne sauraient s’étonner de ce long compagnonnage,
108Leroi-Gourhan n’eut d’autre rival que Lévi-Strauss : « Nous nous supportons avec amitié, après nous être endurés avec suspicion », ainsi évolua leur relation selon Leroi-Gourhan. Et Michel Guérin d’inscrire le préhistorien, ethnologue, technologue, linguiste et esthéticien dans la haute lignée de Buffon. Ce à quoi s’est, en effet, toujours attelée la pensée de Leroi-Gourhan, comme il le démontre, est l’évolution écrite avec une initiale majuscule, au sens de Darwin, mais aussi avec une minuscule, au sens très général où elle désigne non seulement l’ensemble des mutations que le temps fait subir à tout ce qui existe, mais l’étonnant rapprochement de champs et de domaines d’ordinaire séparés. D’un côté, les dédales de l’empiricité ; de l’autre, la saisie de points d’expression et de rassemblement, avec une force analogique toujours en exercice.
109Le premier chapitre dresse le portrait fort attachant de Leroi-Gourhan en Buffon du xxe siècle : version remaniée d’un article publié en 1977, il s’étend sur près de la moitié du livre. Insistons sur les chapitres II et III, plus récemment écrits, « André Leroi-Gourhan ou le primat de la matière » et « Origine de l’esthétique ».
110Le mérite principal du chapitre II nous semble être de remettre en cause, en s’appuyant sur des faits paléontologiques, deux théories aristotéliciennes qui tissent largement notre culture : la théorie des quatre causes et celle de la mimèsis comme origine de l’art. En ce qui concerne la première, le problème est de savoir si l’opposition entre cause matérielle et cause formelle, cause efficiente et cause finale garde son sens lorsqu’on parle du matérialisme. Si tel n’est pas le cas, c’est que la matière, loin de renvoyer à un principe simple ou à un déterminant ultime et cernable, se montre foncièrement ironique. Sous les auspices de la matière, c’est « la prétention à l’univocité et à la hiérarchie » qui se trouve raillée, en même temps que « la revanche du fond indéterminé sur la forme trop rapidement contente de soi » (p. 115). La matière n’est pas une essence, mais ce avec quoi nous entrons en contact ; et elle est pluriforme, polymorphe. Aussi bien Leroi-Gourhan donne-t‑il à la distinction oppositive matière/forme une valeur non pas absolue, mais « empirique et commode », selon laquelle est matière « ce qui remplit les fonctions de support de l’action » et est forme, au contraire, ce qui renvoie à l’action « dans son attaque intentionnelle ».
111Le chapitre III est particulièrement audacieux. La formule de Leroi-Gourhan par laquelle le scandale arrive est citée en exergue : « Je crois que le fait de ressentir les valeurs esthétiques de la nature est un fait paléontologique et peut-être antérieur à l’origine des primates » (Les Racines du monde, p. 183). Comment cela, se demandera le lecteur ? Le sens esthétique n’est-il pas la marque de notre raffinement, de notre loisir et de la qualité d’un jugement réservée à une élite et inaccessible au vulgaire ? Sur le vulgaire et son absence de disponibilité esthétique, Voltaire aimait à citer la formule d’un commis de Versailles : « Je n’ai pas le temps d’avoir du goût ». Hé bien ! Leroi-Gourhan nous en assure, dès l’âge paléolithique, nos lointains ancêtres manifestent une préoccupation pour le beau. Par exemple, les outils bifaces, ces « grosses amandes de silex », sont taillés avec une régularité qui ne résulte pas d’un souci utilitaire, mais suppose une quête d’esthétique. Et des formes embryonnaires de cabinets de curiosité se constituent. À partir de là se développe une conception de l’esthétique à la fois plurielle et unifiée, puisqu’il s’agit de dissocier et d’assembler ses trois composantes physiologique, fonctionnelle et symbolique.
112À travers pareille réhabilitation des anciens hommes, compris comme esthètes et comme artistes, l’esthétique se définit comme le retour dans la patrie sensible de l’être et l’inversion hiérarchique de la relation individu/société. Là où, en effet, les progrès de la technologie et du langage abandonnent les individus sur le bord de la route et se moquent des innovations qu’ils ont apportées, l’esthétique, elle, en revient à l’intimité, à la liberté et à la jouissance de chacun. Elle accomplit l’homme dans sa dignité et valorise le processus d’individuation ou de subjectivisation comme tel. C’est pourquoi elle constitue le « troisième volet » du « triptyque ethnologique » à côté de la technologie et du langage. « Fait paléontologique » majeur, la préoccupation esthétique est attestée par des comportements, par des outils qui joignent le beau à l’utile et par toutes sortes de figurations symboliques. Dès l’aube de l’humanité, il y a « de l’esthétique ». Et il y a de l’activité esthétique : une activité réflexive, intériorisante, appropriative. Point de volonté, alors, d’accéder à une quelconque essence définitionnelle, mais la prise en charge d’une silhouette toujours changeante.
113Sur la lancée de Leroi-Gourhan, mais « en [s]on nom propre » (p. 150), Michel Guérin parle d’une conduite qui « tourne esthétique » et reprend ainsi une formule grammaticale propre à l’italien tornare, devenir, redevenir : « Une conduite “tourne esthétique” lorsque, relâchant les liens qui l’arriment à la vie, elle infléchit son attention intérieure vers la condition sensitive-perceptive comme telle. Si cette ébauche touche juste, on voit bien que le problème de la relation de l’esthétique avec le couple outil-langage n’est pas mince, car l’émancipation (relative) dont il est question se conquiert au détriment des territoires de l’action et de l’information ». Comment mieux dire cette étrange élasticité, si lourde de sens, qui est propre à l’esthétique, dont le champ ne cesse de se rétrécir et de s’étendre, de fluer et de refluer, de subjectiviser et de désubjectiviser ?
Annelies Lannoy, Corinne Bonnet et Danny Praet (éd.), « Mon cher Mithra… ». La correspondance entre Franz Cumont et Alfred Loisy, Leuven, Peeters Publishers, coll. « Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres », tome 55, 2019, 2 volumes, lx -1100 p. et 7 illustrations, 120 euro les deux volumes.
115C’est un chef-d’œuvre que nous livrent Annelies Lannoy, Corinne Bonnet et Danny Praet. En deux volumes, avec un étourdissant appareil critique, ils nous présentent 409 lettres échangées, pendant 32 ans, par Franz Cumont et Alfred Loisy. Il s’agit, ou tout début, d’une communication exclusivement professionnelle, où on fait l’éloge des travaux de l’interlocuteur et où on pose de questions précises sur des sujets précis. Et pourtant, les lettres deviennent rapidement un terrain d’entente, où on voit grandir l’amitié et, avec elle, les complicités de toutes sortes.
116La correspondance débute au moment même où Alfred Loisy (1857-1940), déjà théologien et historien du christianisme renommé, est excommunié (1908). Par la suite, on peut suivre les circonstances particulières qui marquent son élection controversée au Collège de France (1909) et toutes les recherches qu’il y développe. Dans cette position, suspect aux yeux des catholiques et des partisans de la laïcité, difficilement identifiable comme de « droite » ou de « gauche », et sans rapport avec le prototype des grands enseignants-chercheurs de la Troisième République (le normalien, l’agrégé), Loisy arrive à rassembler quelques fidèles. Soit dans la Revue d’histoire et de littérature religieuses, qu’il ressuscite, soit dans les nombreux livres qu’il publie, il est suivi de près par les rescapés des persécutions contre les modernistes et par un public intéressé par l’histoire des religions. De onze ans son cadet, Franz Cumont (1868-1947), grand spécialiste des religions orientales, et du culte de Mithra en particulier, est de ceux-ci. Cet historien belge connaît, lui aussi, une carrière particulière, précocement reconnue, mais sans position fixe après sa démission de l’Université de Gand (1910). Il va alors s’installer à Rome et mener une vie itinérante, fréquentant les plus grands centres de savoir de l’Europe et des États-Unis. Reconnus et contestés (sinon dans leurs travaux, au moins dans leurs positions institutionnelles), les deux hommes vont donc occuper des positions à la fois centrales et marginales, et leurs confidences, très lucides, ont une valeur certaine pour qui s’intéresse aux croisements entre les mondes de la politique, de la science et de la religion.
117Le premier volume s’ouvre par une introduction assez fournie, pleine d’informations et de pistes à suivre. Puis, viennent les 409 lettres, dans une chronologie assez bien établie. Le deuxième volume concentre la plus grande part de l’appareil critique, avec des commentaires pour chaque lettre. S’il est impossible de tout épuiser, le terrain est déjà bien labouré. Les coquilles sont très rares, comme celle qui fait dater de 1898 l’Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, de Marcel Mauss et d’Henri Hubert (vol. 1, p. xxxv) ; il est paru l’année suivante. On peut s’interroger sur certains commentaires, comme ceux qui présentent Franz Cumont comme hostile aux « abstractions » des « sociologues durkheimiens » (vol. 2, p. 56 et 74). On n’a pas la même impression à la lecture de sa correspondance avec Henri Hubert, conservée au Collège de France (Fonds Marcel Mauss-Henri Hubert, 57 CDF 121-11) et mise en ligne par l’Academia Belgica : Cumont y apparaît très intéressé et s’engage à diffuser les travaux des sociologues. Le deuxième volume comporte aussi une copieuse bibliographie et des multiples index (des « noms anciens et médiévaux », « noms modernes », « termes », « lieux », « livres bibliques », des « ancien testament » et « nouveau testament » et des « apocryphes »).
118À la lecture de ces lettres, très savantes et humaines, enrichies par le commentaire, on ne peut que remercier les trois éditeurs de la peine qu’ils se sont donnée pour nous faire redécouvrir les (més)aventures de Loisy et Cumont. À travers eux, c’est tout un angle privilégié qui s’ouvre pour mieux comprendre toute une époque, qui demeure, en partie au moins, la nôtre.
Esthétique
Lorenzo Bartalesi, Histoire naturelle de l’esthétique, trad. de Sophie Burdet, prés. de Jean-Marie Schaeffer, Paris, CNRS Éditions, coll. « Philosophie », 2021, 294 p., 24 euro.
120Comme la conscience, le langage ou la morale, les philosophes ont longtemps considéré le sens esthétique comme une faculté purement humaine. Selon cette vue naïve, les belles couleurs de certains animaux, comme les paons, n’étaient appréciées que des êtres humains, qui pouvaient les reproduire dans des œuvres artistiques. La théorie darwinienne de la sélection sexuelle a changé ce point de vue : les couleurs, les sons, les formes, les odeurs de certains animaux ont d’abord un rôle sexuel, séduire le ou la partenaire et permettre la perpétuation de l’espèce, ce qui, à terme, bouleverse « l’idée que les êtres humains ont d’eux-mêmes et de leurs œuvres » (p. 19). C’est cette conception post-darwinienne que nous présente ce livre (paru en italien en 2012 sous le titre Estetica evoluzionista), en la replaçant par rapport à d’autres théories esthétiques. « Darwin défend […] l’idée de beauté comme adaptation fonctionnelle » (p. 37), une conception « qui rejette tout anthropocentrisme » (p. 51) et s’oppose à « une vision contemplative et esthétisante de la nature » (p. 55). Il « réfute radicalement la doctrine esthétique classique du beau objectif » (p. 71).
121Mais faut-il exclure un possible sens esthétique des animaux, au-delà de l’utilité sélective de l’attractivité des partenaires sexuels ? Nullement. Pour Darwin, « il existe une forme élémentaire de jugement esthétique […] autonome par rapport à la perception sensible simple et au désir sexuel » (p. 74). C’est un « sentiment instinctif » (p. 76), fondé sur des racines historiques de la formation du goût, « ce que nos ancêtres avaient déjà expérimenté en en retirant du plaisir » (p. 89).
122La théorie de la sélection sexuelle se heurte à un obstacle. Pour les darwiniens rigoristes, comme Wallace ou Huxley, les traits corporels spectaculaires d’un individu comme le mâle ne peuvent résulter du choix esthétique par une partenaire, mais d’une adaptation fonctionnelle provoquée par la sélection naturelle : « le choix esthétique se dissout dans les lignes de la sélection naturelle » (p. 103). La réponse à cette divergence a été donnée par Ronald Fisher : les préférences esthétiques effectuées par une femelle ont aussi une valeur adaptative. Les traits sexuels corporels du mâle sont des indicateurs de qualité génétique. Ou, comme l’a formulé Zahavi, dans son « “principe du handicap”, plus un ornement entrave les possibilités de survie d’un organisme, mieux il fonctionne comme indice de sa qualité génétique » (p. 129). « Ce qui est coûteux sera perçu comme beau » (p. 131). Voici donc réconciliés choix esthétique lié à la sélection sexuelle et adaptation liée à la sélection naturelle. La complexité des ornements physiques trouve une continuation dans les artefacts que le mâle construit pour séduire la femelle, comme chez l’oiseau jardinier d’Asie du Sud-Est. Le mâle construit, autour du nid, un édifice très complexe fait de branchages décorés « de mousses, de plumes d’orchidées, […] de baies colorées et même de bris de verre » (p. 135-136), groupés par couleurs en un parterre superbe. Certains auteurs y voient « la chose la plus proche de l’art humain chez une espèce non humaine » (p. 135). « L’investissement en temps et en énergie […] fonctionne comme un signal coûteux » (p. 136), donc comme un handicap.
123Venons-en à l’esthétique humaine, pas toujours liée au désir sexuel, même si les sujets nus abondent dans les œuvres d’art humaines. Darwin lui-même admettait qu’un sens esthétique indépendant de la sexualité pouvait exister chez les animaux comme « la possibilité que [les animaux] soient aptes à la contemplation esthétique d’un paysage » (p. 149). Ensuite l’espèce humaine développe le sens esthétique à sa manière, liée à sa complexité cérébrale et à la « réorganisation fonctionnelle du cerveau humain » (p. 153). Son étude est l’objet de diverses disciplines (psychologie évolutionniste, esthétique évolutionniste) selon lesquelles, par exemple, « le standard universel de beauté féminine [reflète] les adaptations psychologiques masculines pour évaluer la fitness reproductive de la femme » (p. 172). Les traits de beauté seraient des signaux révélant des aptitudes à la reproduction.
124Mais vouloir expliquer l’esthétique humaine par la sélection darwinienne butte sur une objection : la perte de vue « de la complexité réelle des phénomènes esthétiques » (p. 197), certes enracinés dans l’esthétique animale, mais pourvus de traits propres ; « quand et comment » (p. 205) est apparue une aptitude spécifique à l’espèce humaine ? Sur ce point, l’auteur n’apporte pas de vraie réponse. Certes, cette aptitude « a sans doute coïncidé avec l’augmentation du volume cérébral et l’accroissement de la plasticité cognitive » (p. 205). Mais déterminer le moment précis de sa naissance est impossible. « L’énigme de l’origine et de l’évolution de l’art reste intacte », conclut Bartalesi (p. 269). Ce constat final d’échec est un peu décevant pour le lecteur, qui reste ici sur sa faim, alors que toute la première partie du livre sur l’esthétique animale est très convaincante.
Thomas Kirchner, Peindre contre le crime. De la justice selon Pierre-Paul Prud’hon, trad. d’Aude Virey-Wallon, Paris, Éditions de la MSH et Centre allemand d’histoire de l’art, 2020, 135 p., 12 euro.
126Cette monographie très complète porte sur La Justice et la vengeance, de Pierre-Paul Prud’hon, tableau peint en 1808 pour la salle d’audience du Palais de Justice de Paris, qui est maintenant au Louvre. Il succéda un temps à des crucifixions, puis fut décroché et remplacé par d’autres crucifixions, symbolisant non la vengeance et la punition, mais la rémission des péchés et le pardon. Toutes les analyses sont illustrées avec des gravures, ou des photographies de tableaux en noir et blanc.
127L’auteur ose ne parler que de ce tableau, dans ses conceptions successives, dans sa complexité, dans son expression allégorique. Les études des physionomies, en particulier celle du meurtrier, sont élaborées à cette période où la physiognomonie tente de déterminer quel corps, quel visage est celui de telle et telle sorte de caractère ; et Prud’hon en tient très précisément compte. La Justice et la vengeance est interprété en relation avec les opinions de l’époque mais aussi avec les pensées philosophiques sur le crime et sa sanction : les réflexions de Beccaria, de Kant en particulier sont rappelées, ainsi que les étapes de l’établissement d’un Droit pénal nouveau, depuis la Révolution jusqu’au Code napoléonien. Que faire du criminel ? Le tuer, l’emprisonner ? Si on l’emprisonne, est-ce pour le réformer, ou pour le mettre à l’écart de la société ? Ou pour se venger ?
128Voici comment Prud’hon explique sa composition : « Trouver un sujet qui soit en rapport avec la destination d’une salle de justice criminelle, et les fonctions des magistrats qui doivent y siéger ; présenter à la fois des victimes, des juges et des coupables ; rendre ces objets avec cette énergie d’expression qui donne à l’âme une commotion forte, et y laisse une trace profonde, serait, si je ne me trompe, atteindre le but qu’on se propose dans l’exécution du tableau qui doit être placé dans cette salle. […] Figurez-vous la vengeance publique, Némésis à l’aile de vautour, chargée de la poursuite des coupables, traînant au pied du tribunal de la justice le crime et la scélératesse : la justice armée du glaive, entourée de la force, la prudence et la modération, prononce l’arrêt foudroyant qui les frappe de mort. La victime ensanglantée du crime, le poignard dans le sein, glissant sans mouvement sur les marches du tribunal même, et sous les yeux de l’homicide : il est saisi de crainte et frissonne d’horreur ! »
129La réception que la toile connut en son temps, les commentaires d’alors sont précisément restitués. Thomas Kirchner s’est inquiété tant de la pensée propre du peintre, des connaissances qu’il a mises en œuvre, de son inscription dans son temps que de la postérité de la toile, de ses copies ultérieures.
André Stanguennec, Novalis et Mallarmé. Une confrontation, Paris, Honoré Champion, 2020, 248 p., 45 euro.
131Les liens entre le romantisme et l’idéalisme allemands d’une part, les théories de l’art et de la poésie du xixe siècle français de l’autre, font partie du faussement « bien connu » qui, tout en ayant donné lieu à un certain nombre d’études, n’a pas encore été exploré systématiquement. L’ouvrage d’André Stanguennec étudie à nouveaux frais la question des rapports entre la philosophie de Friedrich von Hardenberg, dit Novalis, et la poésie et poétique de Stéphane Mallarmé. Le but de ce livre n’est pas d’étudier une « influence » directe du premier sur le second, que les sources ne permettent pas d’attester. S’il y a sans doute eu transmission indirecte via le canal anglophone (l’Essai de Carlyle sur Novalis en 1829, ou Edgar Allan Poe) ou via une certaine perméabilité francophone à la pensée idéaliste allemande (Germaine de Staël, Baudelaire, mais aussi, plus proches de Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam et Maeterlinck), le livre ne donne pas d’étude historique de ces transferts complexes. L’auteur choisit plutôt de cerner des communautés de préoccupations des deux poètes, d’établir entre eux des correspondances relevant de « l’ordre d’une intersubjectivité imaginaire dont l’interprète prend le risque » (p. 12). Ce faisant les différences ne sont pas négligées au profit des ressemblances, car A. Stanguennec prend soin de distinguer les époques et les options théoriques fondamentales des deux hommes, dans le moment même où il les rapproche.
132L’étude s’opère en deux grandes parties. La première présente d’abord synthétiquement les « similitudes et écarts entre les contextes critiques », c’est-à-dire entre les contextes intellectuels de Novalis et Mallarmé, en tant qu’ils ont un rôle moteur pour leurs entreprises critique et poétique respectives, visant, selon A. Stanguennec, à « réunifier poétiquement la foi sacrée et le savoir exact » (p. 19). L’auteur en vient ensuite aux outils mis en œuvre en vue de cette réunification, en présentant en premier lieu les théories du langage (commun, scientifique, poétique) de Novalis et Mallarmé puis leurs conceptions du « symbole », au cœur de leurs poétiques respectives.
133Sur ce dernier point, s’écartant de lectures qui accentuent le kantisme des premiers romantiques allemands, il met Novalis plutôt du côté d’une conception dite « tautégorique » du symbole, fusion de l’image et du sens ne renvoyant qu’à elle-même (ce mot de tautégorie, utilisé par le dernier Schelling, vient certes de Coleridge, comme dit p. 61, mais ce dernier reformulait en cela la conception venue des leçons de Schelling sur la Philosophie de l’art de 1802-1805, qui ne sont pas citées). Cette orientation est rattachée à une filiation schellingienne sans toutefois que soit clairement établi le lien entre perspective naturphilosophisch et pensée du symbole ; il faudrait ajouter que la centralité du Gefühl dans le symbolisme chez Novalis est absente de la conception schellingienne du symbole.
134La deuxième grande partie se concentre sur quatre thèmes centraux communs. Elle traite d’abord des conditions d’élaboration de l’œuvre poétique – l’expérience de l’amour, et la proximité avec la mort – avant d’examiner chez les deux poètes l’idée d’une religion poétique du Livre, et le lien de cette idée avec le projet d’une rénovation politique. Cette organisation thématique efficace permet à l’auteur de récapituler en conclusion une série de « notions dominantes » en opposition polaire et non contradictoire chez les deux poètes puisque chaque opposé comprend son autre à titre minoritaire. Est ainsi synthétisé ce parcours riche et nuancé qui déplie chacun des deux penseurs et poètes dans et par sa relation virtuelle à l’autre.
Cynthia Fleury, Mallarmé et la parole de l’imâm, préface de Christian Bodin, Paris, Gallimard, coll. « Folio/essais », 2020, 183 p., 7,50 euro (première édition, Éditions d’écarts, 2001).
136« Faire comparaître ensemble deux paroles qui s’ignorent peut surprendre et paraître gratuit » (p. 181). Or la gageure est bien tenue. « Le rythme de l’absence » (p. 15-58) met en regard l’absence du Dieu unique vécue par le poète athée et l’inconnaissance en soi du Dieu manifesté, apparaissant-disparaissant dans sa création et dans le corps tournoyant des « derviches tourneurs » (p. 45) ou l’âme chantante de l’imâm, guide et savant. À l’absence de l’Un tel qu’en lui-même succède l’absence intra-mondaine de la mort à célébrer dans les « tombeaux » mallarméens. « Le temps d’Anatole » (p. 59-92) rapproche la mort du fils de Mallarmé, Anatole, éternisé malgré l’échec de son tombeau poétique, et la mort du rare instant que visite exceptionnellement l’Éternel par et dans la face chantée par l’Imâm, face qui s’efface du temps profane, pour reparaître : « père et fils inventent le nouveau temps poétique, celui où le père connaît l’imâm du temps » (p. 81). L’encrier d’Igitur avec sa goutte de ténèbres et l’encrier (jabarût) de l’imâm, image de l’âme, mènent semblablement le monde de la nuit à la parole éclairée (p. 100). Les deux paroles rétrospectent la généalogie sacrée de leurs ancêtres, même si « la parole mallarméenne n’est pas un témoignage divin » (p. 118), plutôt celui des efforts du « Verbe » immanent à la nature pour devenir « Langage ».
137« Le mythe de l’âme : la crise de la représentation (apparition-disparition) et du sujet » (p. 139-182) met en évidence la substitution de la fiction représentative ou poétique dont l’homme est l’auteur, à la re-présentation au sens ancien, où l’Absolu se manifestait en re-doublant sa présence (de révélation, d’incarnation, d’extase) dans la pensée et le discours autorisés. Or, ce qu’éclaire paradoxalement la parole de l’imâm en l’écrit de l’athée Mallarmé, c’est que sa fiction poétique par son symbolisme – en cela encore parent malgré son « athéisme » de celui des romantiques allemands – n’est pas l’illusion d’un « rien », mais la forme accomplie ou « Idée » (p. 142) de cela qui se donne et se métamorphose dans les jeux de dés du monde, en quoi se tient le sacré qui nous sauve, fable du « Sacre de l’Âme » (p. 147). Même s’« il n’y a pas, chez le poète, de quête de l’Unique dans le sens imâmique, puisque Mallarmé se résout à la mort de Dieu » (p. 154), le poète n’en expose pas moins, comme l’imâm, le mouvement par lequel l’Idée une se démultiplie en ses apparitions prismatiques et se réunifie en elles, présence à soi du Tout dans ses parties vivantes, comme le dévoile et le voile « la danseuse mallarméenne » (p. 167).
138L’auteure de cet ouvrage remarquablement dense nous montre qu’il y a eu sur plusieurs thèmes et termes symboliques (néant, absence, rythme, danse, verbe, encrier, unité-multiplicité du sens, etc.) rencontre entre la parole de l’imâm et la parole de Mallarmé. Jeune poète en rupture avec le « vieux et méchant plumage, terrassé, heureusement, Dieu » (lettre à Henri Cazalis), ce dernier avait certes voulu explicitement « imiter le Chinois au cœur limpide et fin de qui l’extase calme est de peindre » (Lassitude), en évoquant l’attrait de l’Extrême-Orient du peintre chinois, serein négateur d’un Un transcendant, et a-thée comme lui en un sens. Mais, différemment, le Moyen-Orient d’où nous parle l’imâm, reste re-lié, en re-ligion, au monothéisme transcendant et à cet « ef-facement » du moi comme condition de la vision en Dieu, non comme condition du seul dire intramondain. Le monde imaginal de l’imâm est déjà celui que cherchaient sincèrement à rejoindre certains romantiques allemands : « chaque doctrine de l’Orient éternel appartient à tous les artistes » (F. von Schlegel). Avec eux, une confrontation mallarméenne sans doute plus directe qu’avec l’imâm pourrait avoir lieu : la médiation génétiquement occidentale, lieu irréductible de la « représentation conceptuelle synthétique » (p. 144), est celle à laquelle participe irréversiblement Mallarmé. Et cela jusque sur le socle de l’Église médiévale : « la Mère qui nous pense et nous conçoit […] Le moyen âge, à jamais, reste l’incubation […] » (Catholicisme). L’homologie entre la structure de la cathédrale et les concepts scolastiques (voir E. Panofsky) n’est en effet pas étrangère au projet mallarméen d’un renouveau du théâtre symbolique qui « éblouisse le peuple souverain » (Mallarmé). Ce livre nous fait découvrir de surprenantes et indéniables analogies comparatives (« de même […], de même », p. 103 ; « tel […], tel », p. 117, etc.), fussent celles d’un ordo inversus, quant au contenu de sens, pour parler comme Novalis. Il faut savoir gré à l’auteure de nous avoir donné à lire les richesses comparées que ses réelles compétences dans les deux registres, mallarméen et imâmique, étaient seules capables de mettre sous nos yeux.
Elsa Ballanfat, L’Espace vide. Phénoménologie et chorégraphie, Bucarest, Zeta Books, 2021, 460 p., 24 euro.
140Plutôt que de parler du vide, parlons concrètement d’espace vide : un espace vide ou plutôt vidé de ce qui empêche d’en faire l’expérience, un espace paradoxal, puisque à la fois visible et invisible, sensible et insensible, vu par lui-même et par contraste. Un espace qui très significativement est celui de la chorégraphie, quand celle-ci n’est plus centrée sur « le corps que j’ai » et sur le corps en mouvement, mais pense l’espace « depuis lui-même ». Un espace auquel l’expérience commune prête rarement accès. Baudelaire, voulant « le vide, et le noir, et le nu », ne fait-il pas exception ? On peut se poser avec Elsa Ballanfat cette question : « Qui a déjà posé son regard non pas sur les étals d’un commerçant, mais sur l’espace vide, invisible, qui apparaît avec, et par contraste, la couleur des fruits et les rayons de la lumière ? » (p. 11). Le peintre, sans doute, tel Alexandre Hollan, lorsqu’il dessine non plus les feuilles d’arbre, mais le vide qui les sépare. Mais seul le chorégraphe nous fait retourner physiquement dans un espace qui paraît inaugural. Si la chorégraphie est un art de l’espace, c’est un art de l’espace qui le révèle comme vide.
141La grande force d’Elsa Ballanfat est de se défaire de toute rigidité. Elle sait combien il importe de distinguer entre l’opposition réelle qui repose sur un principe d’existence et l’opposition logique qui repose sur le principe de contradiction (de deux propositions contradictoires, si l’une est vraie, l’autre est fausse). Voilà qui conduit à considérer le vide et le plein non pas comme des entités abstraites, mais comme des puissances réelles en rivalité et se composant selon diverses guises, dans un jeu de force incessant. Il faut battre en brèche un dualisme logique et exclusif qui fait des ravages et montrer comment vide et plein tantôt se disjoignent, et tantôt se rejoignent comme le yin et le yang dans le diagramme du faîte suprême. Chaque membre du couple non seulement s’enlace à l’autre, mais ménage en lui une place pour son accueil.
142Le livre se compose de dix-huit chapitres, aux titres explicites. La philosophie l’emporte d’abord et donne les bases autour d’Erwin Strauss, de Maldiney et de Heidegger. Les deux chapitres sur la sculpture et la danse chez Heidegger sont très éclairants. Puis viennent des chapitres bien sentis sur Merce Cunningham et Pina Bausch. Le chapitre 15 est particulièrement suggestif avec l’analyse de Café Müller, ce café d’une petite ville de la Ruhr, dans lequel Pina Bausch fut servante un temps pour remplacer son père et écouta sans préjugés, derrière son comptoir, les réponses fort diverses que ses clients donnaient aux questions de la vie. Voilà ce avec quoi elle voulut travailler par la mise entre parenthèses des espaces coutumiers et par l’ouverture d’un autre espace (on songe à l’inconscient de Freud, défini comme « l’autre scène ») : « Au vide correspond une suspension de ses idées, de ses préjugés. Il est donc à la fois une épochè de l’espace pour lui-même, mais aussi le critère par lequel la chorégraphe peut atteindre ce qu’elle cherche dans l’expérience de chacun » (p. 342).
143Les derniers chapitres donnent des détails instructifs et passionnants sur les relations entre l’Occident, la Chine et le Japon sur ces questions. Parmi de nombreuses analyses, citons l’exemple du pont, chère à Heidegger. Le Dialogue avec la gravité d’Agamatsu nous rappelle que marcher le long d’une rivière ne permet de découvrir que son profil. Au contraire, marcher sur un pont nous met en situation de vis-à-vis. Aussi bien, commente l’auteure, le théâtre (et, en particulier, celui de la chorégraphie) est analogue au pont : il est fait pour rendre visible. Ou, plus exactement, il est fait pour « nous proposer un face-à-face avec ce que l’expérience commune nous empêche de voir dans la mesure où nous y sommes. Le théâtre nous ôte à l’espace pour nous le rendre visible : il en constitue l’expérience pure » (p. 422). Et, dans sa conclusion, Elsa Ballanfat reprend ce point en écrivant que « L’expérience esthétique d’une œuvre d’art reconduit à une expérience inaugurale, non en tant qu’elle la re-produit (et en cela elle existerait), mais en tant qu’elle la signale, la rend désirable, nous met en quête de l’Ouvert inapparent » (p. 424-425).
144Maintenant, la difficulté est toujours d’articuler l’expérience sensible et l’expérience de la pensée conceptuelle, en comprenant comment elles s’intriquent, se relancent et s’approfondissent mutuellement. Et, en l’occurrence, il faut saluer le tour de force réalisé par Elsa Ballanfat, qui consiste à maintenir à la fois la phénoménalité du vide (le vide est rien et n’est pas rien) et sa conceptualisation (le vide est un outil qui permet de mémoriser, de signaler et de poursuivre une expérience).
Louise Dumas, Automobile et cinéma : un long métrage. Une étude du motif de l’automobile à l’exemple du cinéma allemand, Berlin, Peter Lang, coll. « Zivilisationen und Geschichte », 2021, 305 p., 64,95 euro.
146Louise Dumas ouvre ici avec bonheur un domaine de recherche inédit.
147Certes, les liens du cinéma et des transports modernes, qui prennent leur essor au même moment et manifestent une affinité visible (le « cinématographe » est l’« écriture du mouvement »), ont déjà retenu l’attention des chercheurs. Non seulement la caméra mobile est apparue comme un « équivalent général de tous les moyens de locomotion » (comme l’avait autrefois noté Gilles Deleuze), mais certains de ces liens ont même fait l’objet d’analyses sérieuses, notamment dans le cas du train (Lynn Kirkby, Wolfgang Schivelbush) ou de l’avion (Virilio, Vertov). L’automobile, cependant, n’avait jamais donné lieu, jusque-là, à une étude systématique, n’ayant été mentionnée qu’indirectement à travers des films réputés témoins d’une époque, des road movies ou des films prenant l’automobile comme décor ou théâtre d’événements particuliers (par exemple, L’Accident).
148La spécificité de l’approche de Louise Dumas est d’aborder le sujet dans sa complexité, selon une perspective esthétique, sans grille de lecture préalable et sans autre présupposé que ce que Kant appelle, dans la Critique de la faculté de juger, le « jugement réfléchissant ». Elle s’appuie sur une analyse conceptuelle extrêmement fine des notions de « dispositif de vision », d’« affinité », de « parallèle » ou de « réflexivité », le lien entre la première et la dernière notion étant particulièrement intéressant à tisser. Face à un thème aussi vaste, sa sagesse a été de se concentrer sur un corpus restreint de cinq films, peut-être pas parmi les plus connus en France, mais choisis sur une période assez vaste et dans des registres suffisamment divers pour être parfaitement démonstratifs des utilisations de la voiture comme motif filmique : Die Drei von der Tankstelle (Wilhelm Thiele, 1930), In jenen Tagen (Helmut Käutner, 1947), Im Sauf der Zeit (Wim Wenders, 1976), Burning Life (Peter Welz, 1994) et Wolfsburg (Christian Pezold, 2003). On pourra toujours, sans doute, discuter ce choix, regretter l’absence de tel ou tel auteur (Fritz Lang) ou de tel ou tel film (Alice dans les villes), mais on aurait mauvaise grâce à contester ce qui est dit des films retenus ainsi que l’intérêt que chacun d’eux présente pour éclairer le sujet et atteindre ainsi à l’universalité.
149Le principal résultat des analyses proposées (1re partie) est de montrer que l’automobile est un motif de réflexivité pour le cinéma. Elle est, à la fois, un reflet du cinéma (les événements se passent dans l’écran du pare-brise) et une réflexion sur lui (l’« appareillage » se prête aussi à la comparaison). Dans la 2epartie, l’automobile apparaît à la fois comme un motif narratif, posant donc la question du narrateur filmique, comme un dispositif de vision (à la fois de mise en scène et de récit), enfin comme une mise en espace renvoyant à un territoire-nation. La 3e partie s’intéresse plus particulièrement aux personnages (homme ou femme au volant) ainsi qu’au rapport de l’automobile à des « genres » cinématographiques caractérisés (road-movie, comédie de remariage au sens de Stanley Cavell).
150Remarquablement informé, d’une écriture toujours claire, le livre est impressionnant : non seulement par ses développements, ses références cinématographiques, ses notes, sa bibliographie, sa connaissance de la culture allemande, mais par ses incursions modernes en théorie (et notamment en sémiotique) du cinéma (Christian Metz). On y sent, au-delà de l’information, une véritable passion pour le 7e art, son mode d’expression, ses techniques de construction filmique, ses metteurs en scène, bref, le monde de l’image-mouvement en général, qui rend le livre extrêmement agréable à lire, y compris dans ses passages abstraits. Ajoutons qu’un résumé en allemand de près de 20 pages, écrit par l’autrice, accompagne cet ouvrage d’une très grande qualité.
Philosophie de la musique
152Parmi les livres reçus, on peut distinguer 1) des ouvrages généraux portant sur une période historique précise, 2) des essais à dimension générale et 3) d’autres à caractère plus monographique.
153Dans la première catégorie, on a pu lire :
Laurent Feneyrou et Alain Poirier (éd.), De la Libération au Domaine Musical : dix ans de musique en France (1944-1954), Paris, Vrin, coll. « Musicologies », 2018, 572 p., 48 euro. Federico Lazzaro, Écoles de Paris en musique, 1920-1950 : Identités, Nationalisme, Cosmopolitisme, Vrin, coll. « Musicologies », Paris, 2018, 422 p., 32 euro.
154Les deux éditeurs du premier volume proposent une somme étonnamment complète sur une décennie extrêmement dense et problématique, qui verra la France digérer (et combien difficilement) les traces de l’Occupation, des cicatrices de la Collaboration aux élans de la Résistance. La réorganisation à la fois politique, morale, stratégique mais aussi technique (l’évolution du niveau des orchestres face à un monde musical de plus en plus exigeant et internationalisé) est au cœur des préoccupations de cette décennie dont la rime se ferait entre « capitale » et « brutale ». Il serait tentant de comparer ce « relèvement » national à celui, autrement malveillant (à l’égard de l’ennemi étranger) et bienveillant (à l’égard de soi comme de l’allié), qui suivit la défaite de 1870, étudié notamment par Jann Pasler, La République, la musique et le citoyen, Gallimard, 2015 (recensé dans la Revue, 2016/1, p. 94). L’étude consacrée ici à la Critique musicale effraye ainsi par la violence et le poids d’arguments idéologiques : on pourra sourire en voyant par exemple les anathèmes adressés en leur temps à certaines œuvres appartenant maintenant aux classiques internationaux, comme les compositions d’Olivier Messiaen.
155Si la synthèse de ce monde divisé et contrasté autant qu’en évolution est chose impossible, en montrer l’état demande un travail d’enquête colossal faisant appel à une très vaste équipe de chercheurs. Certaines figures centrales émergent naturellement par leur capacité à incarner les ambiguïtés de traitement des personnalités concernées par l’Occupation (Lifar, Chailley, Honegger, Dutilleux), et la liberté de publication accordée à certains particuliers comme le très célinien André Cœuroy étonne par contraste. Pour explorer cette époque, l’ouvrage limite heureusement à d’inévitables figures « positives » (Boulez, Desormière, Helffer, Schaeffer…) les communications à caractère purement monographique, en se structurant autour d’une série de verbes : « interpréter et diffuser », « enseigner et transmettre », « composer », et « penser la musique ». On échappe ainsi à l’impression d’une simple description d’institutions souvent figées. La présentation d’une décennie de musique (dite) classique à ce point bouillonnante – car il faut tenir compte de la frustration née du contrôle de la parole publique en temps d’Occupation allemande – paraîtrait elle-même figée si elle ne s’accompagnait du souci de ne pas oublier des formes musicales ayant connu alors une évolution capitale, comme le Jazz (V. Cotro) ou la Chanson (M.-O. Baruch). La France s’ouvre alors à l’international, dans sa musique comme, très progressivement, dans sa musicologie. On s’attache enfin à l’extension de l’idée de musique et à l’évolution de l’ethnomusicologie (B. Messina). Ce propos final permet au lecteur d’oublier, en fermant le livre, le goût d’années encore bien amères.
156Trois parties principales structurent l’ouvrage consacré aux Écoles de Paris. La première, intitulée « Traces » présente une analyse serrée de l’usage de cette expression au sein du monde de la critique mais aussi des historiens de la musique. Lui succède une analyse de l’univers où cette dénomination a pu se formuler (l’auteur parle alors, à la manière d’un enquêteur en sciences sociales, de « terrain »). La troisième, « Musique », la plus attendue, aborde directement la musique de ces compositeurs, dont elle ne peut évidemment donner, pour des raisons de format et quelle que soit sa précision, qu’un aperçu. On mesure combien l’intitulé d’« École de Paris » désigne de manière simplificatrice la diversité des styles et tendances qu’elle qualifie : c’est après tout, comme le succès de cette métaphore chez Bergson a pu le montrer, le principe même d’une « étiquette ». Mais le relatif manque de pertinence d’une telle qualification fait tout l’intérêt de cette relecture critique : on voit en effet ainsi comme le monde à la fois de la critique musicale, et celui, plus froid, de l’historien, demandent pour leur bon fonctionnement la constitution de tels regroupements. Le peu de rigueur du terme « école » est aussi révélateur de ce qu’est la musique dans sa totalité, comme phénomène humain partagé : un tel regroupement mélange à la fois la situation de ces compositeurs (émigrés à Paris) et leurs (éventuels) gestes compositionnels communs, mais également leurs collaborations réelles et pour finir, et ce n’est pas le moins important, leurs amitiés réciproques. La présence de tensions au sein de cet ensemble un peu artificiellement réuni est prévisible. Faute de définition précise de cette « école », F. Lazzaro se consacre en toute logique à l’étude générale, peut-être parfois trop détaillée, de son usage aujourd’hui disparu pour le grand public, comme l’est hélas la musique produite. La part de xénophobie dans certains de ces usages ne fait pas regretter la première de ces disparitions. Le fait que cette appellation ait été rare, puisqu’absente dans l’esprit du grand public, tend à affaiblir un peu la portée générale du propos, montrant l’évanescence d’une catégorie bien artificielle. Mais la manière dont l’ouvrage contribue à la difficile tâche d’une définition de la musique française par cet angle difficile du Paris cosmopolite est un acquis réel. Sur le plan méthodologique, on apprécie particulièrement, dans la suite du livre, la place donnée à la parole même de certains de ces musiciens. On peut être plus mesuré quant à l’aspect parfois un peu « démonstratif » de la méthode suivie, à la gloire de la musicologie, mais on ne saurait oublier combien toute science humaine est jalouse de sa scientificité.
157Dans la catégorie des essais plus généraux :
Paulo de Assis, Logic of Experimentation, Rethinking Music Performance through Artistic Research, Leuven, Leuven University Press, coll. « Orpheus Instituut », 2019, 254 p., 45 euro.
159Le premier volume vient compléter une série déjà nourrie par plusieurs publications. On reste impressionné par l’ambition du projet, financé sur cinq ans et jalonné de publications substantielles chroniquées ici (2017/2, p. 262 ; 2019/2, p. 257). C’est un privilège de pouvoir suivre le fil dessiné par cette réflexion, choisissant de substituer l’expérimentation à l’interprétation. Ce dernier volume aspire à réaliser la synthèse conceptuelle de l’ensemble, comme on peut le lire dans son titre, écho à la fois à Logique de la sensation et à Logique du sens de Deleuze. Cette bannière impose naturellement à toute construction conceptuelle s’en réclamant un certain nombre d’exigences, parmi lesquelles la pluralité et l’idée d’une pensée qui s’autorise à rester en mouvement. L’idée, chère à Foucault, qu’on expérimente pour sortir de soi et penser différemment est donc, pour les contributeurs de ce volume, tout aussi importante que la référence deleuzienne. C’est pourtant dans l’épistémologie contemporaine de H.-G. Rheinberger (1997) que le projet trouve l’une de ses assises théoriques les plus fortes : il s’agit d’articuler cette réflexion sur l’expérience en science, lue sous l’angle de la pratique, à la grande force de l’Institut Orphée de Gand : la place, rarissime, qu’il accorde à de vrais artistes dans la construction de ses recherches. Le projet ne se nourrit donc pas seulement de la réflexion post-deleuzienne sur la pensée expérimentale ou de l’attention croissante accordée à ce qu’on pourrait appeler la dimension de performance dans les études sur la musique en général. Elle contribue à ces dernières par son projet « Rasch », consacré à une performance autour de Schumann lu par Barthes (invoquée ici dans les chapitres 2 et 6 en particulier). On se défend, dans ce volume, d’en faire une approche théorique, soulignant que la cohérence vient après (et même d’après) l’expérimentation, et que les sensations y précèdent toute compréhension. Outre une référence au philosophe des techniques Subrata Dasgupta, le discours de Paulo de Assis comprend quelques pages précieuses sur Simondon et laisse une place importante à Lacan (chapitre 6), à la suite d’une étude précise et détaillée – partition en main – des 14 exemples des Kreisleriana cités par Barthes. Ces pages ne consistent pourtant pas en de simples commentaires. On y a plutôt affaire à de véritables développements, au sens que la pratique de la forme-sonate donne à ce terme : des choix, nourris des possibles originaux, dessinant d’autres directions, ouvrant vers d’autres univers. On use ainsi de ce bagage théorique sans avoir la prétention de l’épuiser ni de le transfigurer, mais plutôt celle d’aller plus loin avec lui. Logique, puisque la recherche artiste doit, selon De Assis, s’occuper de « ce que les choses peuvent devenir ».
160Après ceux recensés précédemment ici (2017/2, p. 258 ; 2019/2, p. 252), voici un nouveau travail de J.-J. Nattiez. L’opéra a tout pour poser au sémiologue de la musique de nombreuses questions, mais un tel intérêt relève d’une pratique observée soigneusement par Nattiez, qui fut assistant lors de la légendaire production du Ring de Wagner par Chéreau, Boulez et Peduzzi. Cette dernière, mise en scène conspuée puis érigée en classique, est un bon exemple du type d’objet mouvant et fuyant sur lequel l’auteur concentre ses analyses, mais le livre, richement illustré, propose de nombreux exemples plus récents. La notion d’« infidélité » n’est pas excessive : les descendants de Bernanos n’ont-ils pas intenté un procès au grand metteur en scène Tcherniakov pour avoir modifié la fin de Dialogue des Carmélites (p. 173) ? Nattiez souligne à juste titre que la mise en scène n’est ni recréation ni servile illustration, mais bien toujours une construction, dont l’un des garde-fous serait, suivant la leçon de Paul Veyne, de suivre le fil d’une intrigue contre le risque de l’infinitésimal (p. 65). On peut ainsi seulement (p. 72) articuler la pluralité locale des jugements aux évidentes vérités générales. Art d’« établir des liens » (p. 49), la sémiologie constitue ici un guide certain au cœur de cette vérité profonde, trop souvent oubliée : toutes les composantes d’un opéra possèdent chacune un mode physique d’existence. L’opéra incarné concrètement est ainsi – aurait dit Bergson – un choix réel dans lequel on trouve nécessairement moins que dans les autres interprétations possibles. Ce fait sémiologique révèle qu’une synthèse leibnizienne de tous les possibles est aussi illusoire que ces paradis perdus des mises en scène « fidèles » du passé qui reviennent aussi volontiers sous la plume de certains critiques que lorsque la famille Fenouillard se rend à l’opéra. On pourra ajouter que le métadiscours des metteurs en scène n’a pas valeur de vérité dans la mesure où des mises en scène contradictoires ont pu condenser sous la même forme leurs principes directeurs (p. 43). Nattiez recourt notamment à la notion de série chez Panofsky (p. 224) pour montrer comment la lecture d’un livret et de ses symboles récurrents peut constituer un fil du rasoir triant entre la vérité et l’erreur. On pourrait commettre l’erreur de penser que c’est avec une idée d’authenticité purement musicologique que Nattiez aborde la mise en scène, mais son attention au théâtre est réelle et le conduit notamment à souligner comment la scénographie peut aussi parfois jouer contre la musique (p. 222, lors d’une analyse de De la Maison des Morts de Janaček).
161Après l’état des lieux de la première partie, l’auteur prend clairement parti : il laisse aux infidélités la seconde partie, et intitule la troisième « fidélité et liberté dans l’invention scénique », substituant l’approche créative au terme initial d’« infidélité ». Le metteur en scène est ainsi un « artiste créateur », mais prenant place en un lieu de rencontre et de tension. On apprécie cette musicologie qui ne se contente pas de l’établissement de faits historiques mais affronte aussi concrètement que possible le problème des jugements de valeur.
162En abordant « Musique et sentiment » et autres essais, il faut souligner que la lecture de Rosen est ouverte à tous, du spécialiste à l’amateur éclairé, et, s’il reste essentiellement connu par deux ouvrages correspondant parfaitement à cette idée reçue (Le Style classique, de 1971, et La Génération romantique, de 1998), la bibliographie sélective (p. 244) fournie par ce volume donne un aperçu assez consternant de la quantité de textes inédits en français. Ce volume y remédie donc et on apprécie que le traducteur, critique musical expérimenté, ait, pour une fois, une réelle pratique de la musique. Rosen surprend par la manière dont il n’écarte jamais la réflexion sur la musique, ou la théorie, de la musique. Plus qu’une pensée de la musique ou une nouvelle thèse sur la relation entre la musique et le sentiment selon les grilles des différents « émotivismes » et « cognitivismes », il livre une sorte de réflexion sur la musique qu’il a lui-même pratiquée, comme l’atteste son impressionnante discographie en tant que pianiste (sélection, p. 246).
163Nous lisons ici les textes de conférences dont l’ambitus va de la musique du xviiie siècle à celle du xxe. En la complétant intelligemment de deux textes sur le compositeur Eliott Carter, l’éditeur et le traducteur permettent à ce volume de donner autant que possible une synthèse du discours général de Rosen, aussi à l’aise dans l’analyse de Haydn que dans celle de la musique du xxe siècle. Ce livre semble d’ailleurs, du fait de l’ordre choisi, offrir l’Alpha après l’Oméga, tant Rosen lit la musique du passé à partir de celle qui est notre contemporaine, révélant des affinités encore à éclaircir avec un autre tenant de cette perspective, Carl Dahlhaus (par exemple dans son Esthétique de la musique, Vrin, 2015). Mais le cœur de la perspective de Rosen diffère, car ce qu’il place au centre n’est jamais caché dans la musique : il s’agit toujours au contraire de ces formes sonores auxquelles nous avons tous accès. Ce n’est pas la configuration perceptible au seul spécialiste qu’il faut penser, mais ce que nous entendons et voyons tous. Si nous ne partageons pas tous les réponses aux questions portant sur la musique, l’énigme est chose publique. Rapprochant l’analyse et l’interprétation de la musique, Rosen ne cherche pas à réduire la rigueur de la première à l’aléatoire de la seconde, ni à abolir la liberté de la première par le prétendu positivisme de la seconde. Sans être celle des amateurs de l’amateurisme, la juste compréhension de la musique n’est pas l’affaire exclusive des professionnels de la profession. On ne peut résumer ici les thèses de Rosen, mais un geste général se dessine : dans Le Style classique, il s’agissait de montrer que le classicisme viennois n’était pas l’accomplissement d’un idéal défini et fixe, mais l’expression du langage de la tonalité, en perpétuelle évolution et tension depuis sa naissance. En retour, dans ce texte, l’expression du sentiment par la musique n’est jamais de l’ordre d’une dénotation exacte, mais le fruit des tensions naissant des différenciations internes aux formes sonores, engendrant sensations et sentiments par le jeu de leur articulation problématique en système d’attentes et de confirmation.
164Enfin, des ouvrages à vocation plus monographique :
Jean Cocteau, Écrits sur la musique (éd. David Guillentops et Malou Haine), Paris, Vrin, coll. « Musicologies », 2016, 634 p., 32 euro.Wittgenstein’s Family Letters, éd. de Brian McGuinness, Londres, Bloomsbury Academic, 2018, xliv-295 p., 24,99 £. Theodor W. Adorno, Beethoven. Philosophie de la musique, éd. de Rolf Tiedemann, trad. de Sacha Zilberfarb, préface de Jacques-Olivier Bégot, Paris, Éditions Rue d’Ulm, coll. « Aesthetica », 2020, xxiv-355 p. Lambert Dousson, Une Manière de penser et de sentir : essai sur Pierre Boulez, Rennes, PUR, 2017, 379 p., 22 euro. Alain Corbellari, Frank Martin, un lyrisme intranquille, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. « Savoir Suisse », 2021, 166 p.
165Avec Cocteau, un ouvrage sur ce qui s’est peut-être voulu le plus français parmi le « français » (« Je demande une musique française de France », p. 109). Les éditeurs ont le bon goût de ne consacrer qu’une brève préface originale à ce livre déjà très dense et éloquent : leur travail aura essentiellement été une complexe entreprise d’édition. Tout ici est original en un autre sens, celui du personnel, de l’unique, du probablement inimitable. Avoir enfin l’intégralité des textes et dessins de Cocteau permet d’entrer dans son univers propre mais jamais purement autonome, dans la mesure où il est toujours ouvert, par définition et vocation, aux mondes d’autres artistes. Une partie considérable de ces textes relève en effet du genre de l’essai ou du compte rendu portant sur l’art d’autres créateurs, qu’il s’agit de penser en l’ouvrant. Écrire sur l’autre c’est pour Cocteau se trouver soi-même plutôt que chercher à se retrouver, comprendre en s’efforçant d’expliquer (car il y a bien travail et effort malgré la facilité apparente de la forme finale). La qualité du musicographe invite à une réévaluation de l’auteur d’un chef-d’œuvre comme Thomas l’imposteur. Car il n’y a pas plus de tromperie sous la plume de Cocteau que sous son crayon, qu’on aimerait voir mis en perspective par des experts du domaine.
166L’époque d’écriture de ces textes reste l’une des plus fécondes de l’histoire de l’art, et le regret que l’on pourrait formuler reste que cette publication semble, par sa situation éditoriale, limitée au tout petit monde des lecteurs d’ouvrages sur la musique. La danse, la peinture, le dessin pourraient s’y nourrir tout aussi bien, signe d’une époque en général moins « autonomaniaque » que la nôtre. Les pages consacrées aux Ballets Russes ou à Satie, intelligemment rapproché du Douanier Rousseau (« Satie enseigne la plus grande audace à notre époque : être simple », p. 110), ont conservé la fraîcheur d’une première jeunesse qui pourrait être éternelle si, comme pour les compositeurs de « l’École de Paris » évoqués plus haut pour l’ouvrage de F. Lazzaro, les programmateurs des concerts dirigeaient une hypothétique curiosité vers le même répertoire que ces chercheurs. La dialectique entre la pratique et la théorie est en musique un mystère tel qu’on peut se demander si elle existe vraiment autrement que sous forme de rares exceptions. L’ouvrage comprend – heureusement à chaque page et non en fin de livre – des notes très complètes permettant de prendre, par l’incroyable somme d’artistes de génie mentionnés, la mesure de la valeur des ouvrages méconnus que l’on mentionne.
167Ajoutons que les textes de Cocteau plus tardifs n’ont pas moins d’intérêt ni de charme que les plus anciens, ce qui donne l’occasion de souligner ici le découpage retenu par l’ouvrage, groupant intelligemment les écrits par décennies depuis 1910, en terminant par ceux de 1960 à 1963. Les éditeurs nous offrent ainsi un vrai « classique » sur la musique du xxe siècle.
168L’édition anglaise des lettres familiales de Wittgenstein constitue un document à la fois émouvant et utile, non seulement à cause de leur auteur défiant toutes les classifications, mais aussi parce qu’il n’y a guère de famille comparable. On y trouve des échanges épistolaires avec ses sœurs Hermine, Margaret et Hélène et son frère Paul, pianiste mutilé de guerre. Comme pour certaines pièces historiques de Shakespeare, on usera beaucoup de l’arbre généalogique que l’éditeur, irréprochable, nous offre, en plus d’un index des lieux et personnes.
169L’émotion, inévitable, vient de la manière dont un penseur majeur du xxe siècle nous est donné à lire bien autrement que dans ses livres. L’épistolier est contextualisé en situations ou personnages différents : prisonnier de guerre, instituteur, architecte, enseignant à Cambridge et à l’occasion même dessinateur (p. 124, par exemple, pour illustrer une discussion sur du mobilier). La franchise du philosophe, pour ne pas dire sa rudesse, frappe plus d’une fois. À la lecture, on va jusqu’à se demander si cette correspondance ne serait pas passionnante sans même être liée d’une quelconque manière à Wittgenstein. Sans prétendre à l’existence d’un troisième Wittgenstein – le débat semble assez dangereux et compliqué –, on pourrait distinguer, cependant, Ludwig de Wittgenstein. Dans ces lettres, les jugements esthétiques, spécialement sur la musique, occupent une place de choix. Comme toujours avec Wittgenstein, les goûts et sujets musicaux attestent à la fois d’une grande culture, d’un grand intérêt, mais aussi d’un conservatisme plein de certitudes (Mozart, Schubert, Brahms, Schumann, et Josef Labor, compositeur académique dont le nom surnage surtout chez les spécialistes de Wittgenstein), paradoxal si l’on pense à la fortune que rencontrent ses idées dans la pensée d’une musique contemporaine.
170Un séjour à Vienne interrompt quelques années cette correspondance familiale, parfois conflictuelle mais dominée par des sujets profonds. À travers ces échanges épistolaires d’un penseur souvent très éloigné de ses correspondants, on peut lire dans le destin de cette famille une partie de l’histoire du siècle passé. On reconnaît son Wittgenstein dans ses dernières lettres à sa sœur Hélène, au sujet d’un disque du concerto pour trois claviers de Bach dans l’interprétation menée par Edwin Fischer, où « il n’y a un qu’un passage du premier mouvement qui ne me semble pas très réussi » (p. 279).
171Le volume d’Adorno est la traduction, préfacée avec lucidité par Jacques-Olivier Bégot, de Beethoven. Philosophie der Musik, paru en 1993 chez Suhrkamp, objet d’un important travail d’édition dû à Rolf Tiedemann. Il ne comprend donc pas que des inédits en français, puisque certains articles présents ici ont fait l’objet d’une traduction par Martin Kaltenecker chez Contrechamps (Genève, 2003). On pourrait discuter du besoin de constituer une monographie beethovénienne par Adorno, dans la mesure où son œuvre laisse une place très importante, pour ne pas dire essentielle, à la fois à la versatilité et à la logique du « fragment ». Mais l’universitaire Adorno n’est pas, pour le meilleur comme pour le pire, l’essayiste Benjamin, et d’autres de ses ouvrages musicographiques, d’ailleurs aussi contestables du point de vue de l’exactitude historique (sur Wagner ou Mahler), relèvent de l’ordre de l’étude monographique. Cette édition est ainsi un symptôme de la perspective présente d’une partie, au moins, des études adorniennes. Le livre sur Beethoven est avec la Théorie esthétique l’un des grands chantiers inachevés : on serait tenté de creuser au plus profond ce rapprochement, et en même temps de trouver à cet inachèvement, au temps du PHD calibré et quadrillé comme un jardin à la française, quelque chose de profondément sympathique. Cette écriture exigeante et (ou parce que ?) fragmentaire rappelle parfois les esquisses sur Beethoven nées au temps du romantisme sous la plume d’E.T.A. Hoffmann. Comme la correspondance de Wittgenstein, ces « Stücke » n’étaient pas destinés à être publiés, et ils n’éclairent le lecteur que s’il ne les confond pas avec les propos ciselés qu’Adorno offrait dans ses livres.
172De quoi Beethoven est-il le symptôme selon Adorno ? L’éloge de l’écoute enfantine de Beethoven comme peut-être plus juste que celle de l’adulte est un des textes les plus forts sur l’éternelle jeunesse de la musique qu’il nous a été donné de lire, tout romantique qu’il reste pourtant (p. 4). Souvent péremptoire dans ses jugements sur le jazz, les musiques populaires ou contemporaines (dans son entretien avec L. Dousson, voir infra, Boulez s’en agaçait parfois), Adorno est toujours modeste face à Beethoven, cherchant en lui-même la raison de ce qu’il ne comprend pas chez le maître du classicisme viennois. À la fois bourgeois révolutionnaire archétypique et compositeur libéré de toute tutelle, Beethoven semble pour Adorno, après lecture de ces copieux fragments, à la fois cœur de la dialectique et empêchement de son accomplissement. L’« en même temps » prisé des formules adorniennes, en ce qu’il est à la fois affirmation du temps et de son impossibilité, exprime bien une vérité de Beethoven. Qui reprocherait à Adorno le fait qu’il faudrait ici penser plutôt qu’exprimer manquerait peut-être chez Beethoven comme chez Adorno quelque chose d’essentiel, que l’inachèvement de ce « quasi-livre », comme il y a chez le compositeur des « quasi-sonates », traduit sans trahir. Comme au cœur d’une étoile à neutrons, l’électron libre Adorno est parfois ici écrasé sur le noyau autour duquel il voudrait tourner par la force de l’attraction. Si une telle étoile n’en rayonne que bien plus, on pourra regretter, d’un point de vue plus scientifique, qu’il cède parfois à la tentation de fusionner avec son objet d’étude, et de faire croire que penser l’autre peut revenir à faire son autoportrait. On conclura, si l’on est moins facilement conquis, que la rencontre avec Beethoven était alors bien impossible, et qu’Adorno est peut-être resté malgré lui trop fidèle à une certaine idée de Hegel sur la dialectique et l’altérité. Et si c’était une manière de comprendre la place centrale de la musique chez lui ?
173Le titre de l’ouvrage de Lambert Dousson donne l’élément central de sa perspective : voir en Boulez un homme du sentir et non seulement un compositeur cérébral. On peut penser en sortant de cette lecture qu’il y a en effet quelque chose d’essentiellement boulézien dans ce chiasme. Mais ce sentir demeure un sentir pour soi, puisqu’on ne peut sentir pour quelqu’un d’autre : c’est donc la figure d’un Boulez essentiellement perfectionniste, sinon éternellement insatisfait, que l’auteur veut explorer. La thématique du « souci de soi » revient au goût du jour, et c’est ici en s’appuyant explicitement sur le dernier Foucault que L. Dousson l’explore. La perspective retenue ouvre sur un entretien avec le compositeur qui la complète en fin d’ouvrage, laissant en effet lire dans la parole boulézienne cette réalité d’une écriture centrée sur soi. On pourra relever ce singulier échange : « Vous-même, dans votre musique, n’avez jamais utilisé d’éléments étrangers ? – Des éléments étrangers à moi-même, non. […] J’utilise des objets trouvés que je retrouve chez moi à distance » (p. 337). « L’inachèvement » de l’œuvre boulézien devient ainsi, à l’image de la praxis, production de soi infinie comme l’est le sentir, du moins jusqu’à notre inexpérimentable disparition.
174Mais il faut à l’auteur montrer que le statut de work in progress de la production boulézienne (certaines œuvres comme sa troisième sonate étant restées inachevées) n’a pas l’arrière-goût du ressentiment nietzschéen. Si elle est inachevée, c’est, selon le compositeur, sur le modèle de la spirale, forme parfaite qu’on pourrait pourtant poursuivre. L’action du compositeur selon Boulez est pensée par ce livre comme s’inscrivant dans un horizon dégagé par Foucault, qui ne put pour autant l’investir autant qu’il l’aurait souhaité : celui d’une articulation, décisive pour la pensée au xxe siècle, entre la forme et la politique. L’agir boulézien prendrait alors la forme non d’un repli sur l’exploration de soi et des idées musicales, mais, selon l’horizon foucaldien, d’une articulation entre l’esthétique, l’éthique et le politique.
175Le quadruple parti boulézien s’érige sur ces piliers : la composition, la direction d’orchestre, la théorie musicale et la fondation d’institution. Si personne ne contestera que Boulez ait agi en ces quatre domaines, sa réussite en chacun reste un objet de débats que ce livre nourrit sans prétendre leur donner fin. Un tel regard « d’en haut », sans être surplombant, offrant une synthèse plus qu’un bilan, se fait à la fois l’expression d’une sensibilité personnelle à l’œuvre musicale de Boulez et l’analyse d’une correspondance entre deux inachevés qui furent diversement maîtrisés : ceux de la pensée française au xxe siècle et de la création boulézienne. On ne regrette donc pas réellement que l’ouvrage laisse quelque peu de côté la riche bibliographie en langue anglaise sur Boulez, puisqu’il fait de lui en tout premier lieu « une question française » (sur Boulez, voir également Maylis Dupont, Bach ou Boulez des œuvres à faire, chroniqué dans la Revue, 2013/4, p. 569).
176Si d’éminents pédagogues, dont Nägeli (au xviiie siècle, rattaché à Herbart par Pestalozzi) et Dalcroze (au xxe), ont contribué à la naissance d’une école musicale suisse véritable, on ne peut réduire l’importance ni l’activité du compositeur Frank Martin au domaine spécifiquement helvétique. Son nom reste assez abstrait pour le grand public non helvétique, et il aura fallu la passion de certains musiciens non suisses pour imposer son œuvre à l’échelle internationale. On conserve des interprétations marquantes de sa musique au Concertgebouw (les Pays-Bas, où il vécut plusieurs décennies, partageraient-ils avec la Suisse certaines affinités musicales « mi- » ou « ni » française ou allemandes ?) données par B. Haitink (Le Concerto pour violoncelle et Les Quatre éléments) ou R. Chailly (le Concerto pour sept instruments à vent et les Ballades), quand Jean Martinon tenta aussi de l’imposer à Chicago face à un public réticent envers la musique du xxe siècle.
177Suisse et mélomane, auteur de nombreux travaux sur la musique (de Cingria à Wagner), Alain Corbellari porte aussi sur l’œuvre de Martin un regard où sa culture universitaire de médiéviste accompli se révèle précieuse vu les évidentes affinités du compositeur avec cette époque (voir chapitre 12, « Le goût du Moyen Âge »). On peinerait en effet à trouver au xxe siècle un compositeur ayant accordé autant d’attention à cette période historique, et on ne saurait être mieux placé qu’A. Corbellari pour souligner que Martin, quitte à recourir à la guitare électrique pour incarner en musique la corde du pendu de Villon, en suit l’esprit plutôt que la lettre. Compositeur de l’invocation (chez son auditeur) plus que de l’expression (de lui-même), il se révèle un maître de l’art de mettre en musique l’inquiétude d’une vision du monde qu’on ne saurait réduire à son seul protestantisme. Humanisme, lyrisme et intranquillité dessinent au fil de l’ouvrage le profil d’un compositeur que complètent deux autres inquiétudes compositionnelles, celles du rythme (Petite symphonie concertante, Concert pour clavecin, Rythmes) et de la vocalité (Golgotha, Le Vin herbé, les Monologues de Jedermann). Son refus des querelles d’avant-garde donne à la ré-exploration de son œuvre au temps de leur affaiblissement une portée profonde. Cette contribution scientifique est sans aucun doute de nature à élever son œuvre au-dessus de tout provincialisme. On pourra par ailleurs souligner l’intérêt d’une collection spécialement destinée à mettre en valeur le patrimoine suisse en général sous tous ses aspects culturels, de la cuisine à la musique, sans que cela infirme pour autant la valeur universelle de ces accomplissements.
Éducation, psychologie, psychanalyse
Alain Fernex, Créer l’école. Les institutions scolaires selon Bentham et Condorcet, Paris, Hermann, 2020, 361 p., 38 euro.
179Ce livre propose une étude comparée des programmes d’instruction accompagnés des réflexions sur l’éducation de Bentham et Condorcet. Organisé en quatre chapitres (politique et organisation des plans d’instruction ; programmes scolaires et ordre des disciplines ; techniques de transmission ; problèmes relatifs au langage et à l’instruction), il propose un parcours clair où chaque chapitre est organisé par une comparaison auteur à auteur et se clôt par un ensemble de remarques et commentaires. Alain Fernex organise son étude comparative sur un double constat. Tout d’abord, les deux auteurs partagent un même ensemble de questions et de problèmes concernant les plans d’instruction et d’éducation. Tous deux visent à constituer une politique éducative la plus inclusive et universaliste possible, et s’attachent à constituer un programme de formation qui soit le plus complet. Enfin, tous deux font figure ici de « constructeur social », de « technologue » (p. 19) visant dans leurs projets d’instruction à réformer le monde social de leur temps. Ces deux points justifient, selon Fernex, l’approche comparatiste qui propose une reconstruction comparant les points communs et différences existant entre Condorcet et Bentham.
180Si l’étude ne manque pas de mérite par les enseignements qu’elle livre et la clarté de son exposition, il demeure que l’approche comparatiste très étroite conduit à détacher les réflexions sur l’école et l’instruction de questions philosophiques et politiques plus générales qui auraient pu éclairer de manière plus féconde encore la confrontation entre Bentham et Condorcet. En premier lieu, il est regrettable que la politique éducative benthamienne ne soit pas replacée dans le cadre plus général de sa conception de la société commerciale où les savoirs et techniques tiennent une place tout à fait centrale pour la croissance économique et la fin utilitariste. De même pour Condorcet, les savoirs et techniques ont un rôle spécifique dans la conception républicaine de la société politique, qu’il aurait été bon d’indiquer, notamment en dialogue avec Rousseau. En second lieu, la question de l’égal accès à l’instruction aurait mérité d’être davantage articulée aux principes politiques des deux philosophes. Si, d’une part, les utilitaristes classiques se sont souvent targués d’être les défenseurs des « classes moyennes », et si, d’autre part, les républicains ont pendant la période révolutionnaire âprement discuté de l’« égalité réelle », dès lors l’égal accès à l’instruction est au cœur d’un débat politique important entre deux modèles de société et deux philosophies de l’égalité. On regrette ainsi qu’en restreignant l’étude comparée à ces deux programmes d’instruction, l’auteur se soit privé d’analyses qui auraient permis de mieux apprécier le sens politique de ces plans d’instruction pensés par deux « réformateurs » importants de la fin du xviiie siècle.
Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard, 2020, 325 p., 21 euro.
182Philosophe et psychanalyste, Cynthia Fleury groupe, sous un titre à première vue énigmatique, mais qui s’éclaire par la suite, autour du thème schelerien du ressentiment, un ensemble de réflexions d’ordres psychologique, moral, politique, voire métaphysique. Elle reste en cela fidèle à l’ambition de son livre de 2000, Métaphysique de l’imagination, dont il a été rendu compte dans la Revue (2004/4, p. 474). L’ampleur de l’enquête apparaît tout de suite dans le nombre et la diversité des auteurs invoqués et critiqués. Notons par exemple, pour suivre l’ordre (parfois un peu chronologique) qui est le sien : d’abord, comme il va de soi, Scheler, Nietzsche et Freud, et ensuite Winnicot, Deleuze, Adorno, Elias, Habermas, Reich, Paxton, Rilke, Fanon, Honneth, Cioran, Angenot, Broch, Huysmans.
183Pour C. F., en tant que soignante, et plus particulièrement psychanalyste, le ressentiment n’est pas simplement un symptôme, mais une maladie, voire un trait de caractère, dont on peut « guérir » par les voies classiques de la cure psychanalytique : il est « amer », on en trouvera la cause dans les conflits de l’enfance avec la « mère » et on débouchera sur une vie nouvelle (la « mer »). Mais il semble être aussi, à ses yeux, une sorte de structure mentale non seulement de l’individu mais des sociétés, voire de certaines formes culturelles entendues en un sens très large. D’où sans doute le néologisme « ressentimiste », et les très nombreuses pages consacrées au fascisme et au racisme, pour ce qui est des méfaits du ressentiment, mais aussi, inversement, à la création artistique et aux valeurs esthétiques pour ce qui est de son dépassement (peut-on encore parler ici de « guérison » ?). C’est donc toute une philosophie qui s’édifie sur la lutte contre le ressentiment, lequel joue un peu un rôle de péché originel. En cela C. F. s’inscrit bien dans la lignée de Scheler et plus particulièrement du livre de 1912 dont la traduction française s’intitule L’Homme du ressentiment.
184Tout en appréciant l’ambition du livre et la richesse de certaines analyses, on déplorera la relative obscurité de certains passages. On regrette, en particulier, que les rapports avec le livre de Scheler ne soient pas suffisamment explicites. Pourtant, première remarque, le titre de sa traduction ne correspond pas à celui du texte allemand (Das Ressentiment im Aufbau der Moralen, Gesammelte Werke, III, p. 24). Scheler emploie bien l’expression « homme du ressentiment » (ibid., p. 12 : « Der Mensch des Ressentiment ist ein Schwächling »), mais c’est dans un développement consacré à d’autres opinions que la sienne. De plus, il donne du ressentiment une description abondante et claire, et explique même (ibid. p. 36) pourquoi il emploie un mot d’origine française au lieu du mot allemand Groll, auquel on aurait pu s’attendre. Cynthia Fleury considère peut-être, imprudemment, que tout cela est connu de son lecteur, lequel est mis à rude épreuve, car Scheler, bien que peut-être le plus important de tous les auteurs avec lesquels elle entre en dialogue, est loin d’être le seul (que dire, par exemple de Nietzsche ?) à propos duquel le lecteur est invité à faire un effort de compréhension ou tout simplement d’information. Cela dit, étant donné la valeur du livre, on veut bien y consentir.
Frédéric Tordo, Le Moi-Cyborg. Psychanalyse et neurosciences de l’homme connecté, préface de Serge Tisseron, postface de Bernard Andrieu, Paris, Dunod, coll. « Psychismes », 2019, xxiv-200 p., 25 euro.
186Dans ce livre de recherche destiné aux praticiens de la psychanalyse, Frédéric Tordo propose un modèle de compréhension du fonctionnement psychique de l’humain technicisé. Refusant l’idée répandue d’une déshumanisation par l’hybridation avec les machines, l’auteur soutient que la technologie améliore la vie psychique et que le cyborg reste pleinement humain : c’est « un individu qui se connecte, d’une manière plus ou moins permanente, à une ou plusieurs technologies qui peuvent servir diverses finalités (amélioration, augmentation, réparation, transformation, etc.) » (p. xxii).
187S’appuyant sur les apports de Didier Anzieu sur le Moi-peau et ceux de Serge Tisseron sur les images, Tordo fait de la technologie elle-même la surface (la peau) de contact avec le dehors. La technologie, explique-t‑il, donne au Moi une contenance, un support à l’identité et au sentiment d’existence et une protection contre les excitations, permettant réflexivité, auto-empathie et capacité à aller au-delà de ses limites. Toutefois, ces fonctions peuvent être source d’angoisses : sentiment d’étrangeté de soi, crainte de perte de contrôle et de libre arbitre, difficulté à communiquer, sentiment d’incomplétude, etc. D’où la production de fantasmes, « habituels et normaux » (p. 141), destinés à symboliser cette réalité étrange qu’est la technologie cyborg, et qui parsèment l’imaginaire du transhumanisme et de la science-fiction : le corps vu comme une machine, la machine perçue comme un corps, la métamorphose du corps, l’hyperpuissance grâce aux dispositifs techniques, le corps parfait, l’immortalité, la performance, la transplantation de l’esprit dans un ordinateur, et enfin l’auto-engendrement grâce à la machine.
188S’il est un théoricien, Tordo est avant tout un clinicien préoccupé de psychopathologie. En adéquation avec son modèle, il défend l’idée que les objets technologiques peuvent servir de prothèse (qui remplace un membre altéré) ou d’orthèse (qui assiste un membre altéré pendant une phase de réadaptation), susceptibles d’aider un sujet à réparer ou à améliorer son Moi. Toutefois, les deux démarches ne sont pas équivalentes. Quand le Moi-cyborg est utilisé comme prothèse psychique, le sujet n’est pas tout à fait là, car la technologie a pris la place du Moi et de l’identité, ce qui provoque une déshumanisation plus ou moins aiguë des pratiques et des discours. Par contre, lorsque le Moi-cyborg est une orthèse, le sujet prend appui sur la technologie pour tenter de construire son existence propre. « Le passage d’une logique à une autre, conclut Tordo, nous semble, dans ce cadre, un des ressorts du travail psychanalytique » (p. 166).
189Outre sa perspective générale, ses intuitions et ses images innovantes – comme celle de la comparaison du Moi avec une pieuvre, animal qui a la capacité de changer de couleur de peau pour s’adapter à son environnement et exprimer ses émotions –, l’ouvrage intéresse par ses nombreuses présentations de cas cliniques.
Jean-François Aenishanslin, Les Pensées parallèles. Husserl et Freud, Lausanne, Antipodes, coll. « Antilogies. Écrits philosophiques », 2019, 259 p., 26 euro.
191Avant de lire les petits essais qui constituent ce livre, nous pensions naïvement que la meilleure manière de rendre justice à deux philosophies était de faire ressortir leurs différences. Il paraît pourtant possible et instructif d’écrire deux histoires philosophiques en parallèle et, en faisant apparaître de réelles homologies, de laisser ressurgir la pensée qui s’y exprime et la vie qui s’y joue (p. 31). Mais, pour cela, il faut le talent de Jean-François Aenishanslin.
192L’auteur montre d’abord que ce qui rapproche Husserl et Freud est une même confiance en la science ou, plus exactement, le même idéal d’une science sans présupposé. Ce qui les unit, c’est un même ethos, une même tâche et un même souci de l’avenir. « La tâche qui nous est assignée, dit Freud dans L’Avenir d’une illusion, est de réconcilier les hommes avec la culture » et de fonder une éthique de la vérité qui engage à « conformer sa vie à la vérité psychique » (p. 76). Quant à Husserl, si l’on peut découvrir une anticipation de la psychanalyse dans sa phénoménologie de la pulsion, c’est dans l’effort qu’il fait pour « reconstruire le mouvement éthique à partir des moments les plus dissimulés de la vie pulsionnelle en direction de l’accomplissement rationnel de soi dans la responsabilité » (p. 116). C’est donc une même « éthique de la raison » qui conduit nos deux penseurs à refuser de séparer les rationalités éthique et scientifique (p. 74-78).
193Un simple compte rendu ne peut donner une idée de la richesse et de l’originalité des pistes qu’ouvre ensuite J.-F. Aenishanslin. Mentionnons seulement le rapprochement qu’il propose entre l’inconscient freudien et la passivité husserlienne comme domaine général de la donation de sens (p. 166), avec cette différence toutefois que, chez Husserl, l’altérité à soi que représente la vie pulsionnelle est destinée à être réappropriée par le moi, tandis que, chez Freud, elle reste une altérité que la conscience est radicalement incapable de maîtriser (p. 107). Dans l’énigme de la tendance pulsionnelle s’annonce l’idéal d’une « vie par vocation absolue » (p. 201). D’où un autre rapprochement inattendu entre Husserl et Nietzsche : leurs pensées, se concevant comme destin ou vocation, se rejoignent par leur dimension de projet ou par ce que Husserl appelle « la foi en la philosophie comme tâche » (p. 205).
194Mais le vrai morceau de bravoure de ce livre remarquable est dans l’analyse qu’il propose de la filiation complexe qui rattache Husserl et Freud à Brentano. On peut d’abord affirmer que ce dernier est l’interlocuteur principal, sinon unique, de Freud dans l’épilogue de L’Interprétation du rêve (p. 143) : la théorie de l’inconscient est l’héritière indirecte de la psychologie descriptive, mais, pour pouvoir dire qu’il existe des actes psychiques que la conscience n’atteste pas, elle doit rejeter du brentanisme ce qu’il y a encore de cartésien en lui, comme l’évidence de la perception interne (p. 135). J.-F. Aenishanslin rappelle alors le rôle de médiateur qu’a pu avoir Wilhelm Jerusalem dans cette histoire. C’est lui qui le premier a formulé l’idée d’un « jugement primaire qui s’effectuerait sans qu’intervienne le langage » (p. 159). Si la perception est bien le produit de la fonction de jugement agissant encore inconsciemment, au lieu de dire « je pense », il faut dire « ça pense en moi » (p. 162, voir Die Urtheilsfunction, Braumüller, 1895, p. 167). « Tout semble en effet s’être passé comme si l’enseignement de Brentano avait longtemps été oublié et qu’il n’avait été tiré de cette latence que par la critique que lui avait adressée Jerusalem. D’où la nature profondément sédimentée de la doctrine freudienne du jugement derrière son texte, La Fonction de jugement ; derrière ce livre, la parole de Brentano » (p. 162).
195Cette « appartenance de la doctrine freudienne du jugement aux recherches logiques de son temps » (p. 164) ressort encore davantage quand l’auteur montre que c’est le privilège que Freud accorde à la négation sur l’affirmation qui le conduit à dépasser véritablement le brentanisme et à développer une logique irréductible à celle d’Aristote. Il réalise alors un double tour de force : nous apprendre quelque chose de neuf sur l’essai « La négation » qu’ont tant de fois parcouru les interprètes et mettre ce texte en parallèle avec « L’origine de la négation », dans lequel Husserl, à son tour, découvre qu’une forme originaire de la négation intervient au niveau même de l’expérience passive (p. 165).
196On peut donc conclure que la fondation de la psychanalyse est, pour Freud, un retour à la philosophie, dont la médecine l’avait tenu éloigné pendant vingt ans (p. 143) et qu’elle s’inscrit dans la perspective anti-idéaliste ouverte par Brentano. Reste une piste très intéressante qu’il convient encore de développer et qui engage cette fois les rapports de l’inconscient et du corps : « la thématisation freudienne de la dimension corporelle ne relève nullement d’un naturalisme biologisant visant “à dépouiller aussi rapidement et radicalement que possible les phénomènes de leur phénoménalité”. Elle atteste au contraire une attention expressément descriptive aux manifestations de l’inconscient, que le cartésianisme de Brentano avait occultée » (p. 140).
François Bafoil, Freud et Weber. L’hérédité – races, masses et tradition, Paris, Éditions Hermann, 2019, 412 p., 32 euro.
198Avec ce troisième volume d’une série commencée par un ouvrage d’inspiration freudienne, L’Inlassable désir de meurtre. Guerre et radicalisation aujourd’hui (2017) et poursuivie avec une « psychobiographie » de Weber, Max Weber. Réalisme, rêverie et désir de puissance (2018), François Bafoil fait sienne la tâche redoutable (et jamais entreprise à une pareille échelle) de comparer les pensées de Sigmund Freud et de Max Weber. Il choisit, à cette fin, quatre thèmes majeurs (qui étaient, d’ailleurs, au centre de l’intérêt de la culture de langue allemande au tournant du xxe siècle), auxquels correspondent les quatre parties de l’ouvrage : l’épistémologie, la masse, la guerre de 1914-1918, et enfin le judaïsme. Le portrait qui émerge de l’enquête, dans un plein respect de la pensée de chaque auteur, est celui de deux hommes qui, même si leurs chemins ne se croisent jamais directement, poursuivent, chacun dans sa discipline, un projet commun, celui de la défense et de la réaffirmation de la raison et de l’objectivité dans toute démarche scientifique (et dans tout débat public) dans une époque où l’Europe semblait être plongée dans l’abîme de l’irrationalité et de la violence. Projet qui ne constitue pas une négation du fond irrationnel de la vie humaine, individuelle et collective, ce que Bafoil appelle un « reste » qui ne peut s’éliminer, mais, plutôt, une prise de conscience des possibilités et des limites de la raison.
199Cela se voit dès la première partie de l’ouvrage, qui décrit les procédures adoptées par Freud et par Weber pour faire face aux limites de leurs enquêtes, allant de l’idéal-type wébérien à la méthode analogique des associations de la psychanalyse freudienne. Méthodes inassimilables, évidemment, mais montrant néanmoins le même effort de compréhension rationnelle des comportements collectifs et individuels, loin de tout type de déterminisme biologiste fondé sur la notion de race. Cette partie de l’ouvrage permet déjà de reconnaître l’élément qui distingue irréfutablement les deux penseurs : la croyance dans l’inconscient individuel, qui fonde toute la démarche de la psychanalyse freudienne mais qui est explicitement rejetée par Weber, selon lequel il n’y a pas d’aspects de la vie intérieure, pour honteux qu’ils soient, qui ne puissent être appelés à la conscience à tout moment.
200Cette différence est à la base de la deuxième partie de l’ouvrage, où sont analysées les positions des deux penseurs au sujet de la masse (et du chef, qui en constitue le complément essentiel). Freud se situe là dans la droite lignée de la méditation commencée par Gustave Le Bon avec la Psychologie des foules, insistant sur l’importance de l’inconscient individuel dans la formation de la masse, et, plus particulièrement, de la « libido inhibée quant au but ». Au contraire, Weber se concentre sur le charisme du chef et sur le rôle de la discipline collective, forme de rationalité accomplie, dont l’armée et l’Église fournissent le modèle.
201Lorsque Bafoil se penche ensuite sur le thème de la Grande Guerre, la distance entre les deux penseurs augmente : là où Freud voit la manifestation de la pulsion destructrice de l’homme devant laquelle la raison « abdique toute souveraineté » (p. 222), Weber célèbre la puissance de l’État-nation allemand qui, enfin, est en mesure de prendre sa place dans le monde (État dont il ne reconnaîtra jamais la responsabilité dans le déclenchement du conflit, même après la défaite) et la valeur du sacrifice pour la patrie. Cependant, après la guerre, Freud et Weber sont unanimes dans la condamnation du pacifisme de principe (de conviction, dirait Weber), tel celui du Président américain Woodrow Wilson, incapable de s’adapter à la réalité, et aussi dans la condamnation du bolchevisme, qui se trompe, selon Freud, dans sa tentative de modifier la nature humaine et, pour Weber, de remplacer la motivation rationnelle de l’activité économique par le pur altruisme.
202La quatrième partie, enfin, montre, à travers une efficace analyse comparée de l’Homme Moïse et la religion monothéiste de Freud et du Judaïsme antique de Weber, que l’étude de l’histoire du peuple juif, loin de tout préjugé antisémite, permet aux deux penseurs d’approfondir et d’enrichir certaines de leurs hypothèses majeures. D’un côté, en interprétant le personnage de Moïse comme un Égyptien qui a été tué par les Israélites, et en voyant dans l’adoption de la loi sinaïtique une tentative pour apaiser le sentiment de culpabilité face au meurtre refoulé dans l’inconscient, Freud reconstruit l’exemple d’une véritable névrose millénaire, qui, d’ailleurs, permet d’expliquer les raisons de la haine envers le peuple élu, tout en éliminant toute notion d’exceptionnalité juive. De l’autre côté, en interprétant le statut socio-politique et économique des juifs comme celui d’un peuple « paria », Weber se consacre à une analyse très fine de l’éthique juive et de ses protagonistes (les bergers, les Lévites et les prophètes) en lien avec ses modèles économiques, suivant ainsi l’intuition fondamentale de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme et fournissant, en même temps, comme Freud, une interprétation de la naissance de l’antisémitisme qui reconnaît une responsabilité juive.
203Bien que beaucoup de pistes d’investigation restent ouvertes, et bien que la variété des sujets traités conduise, parfois, à quelque simplification, cet ouvrage représentera sans doute un point de référence important pour toute étude future entendant lier les pensées de Freud et de Weber.
Histoire et philosophie des sciences
Baptiste Bedessem, La Liberté de chercher. Perspectives épistémologiques sur les politiques publiques de recherche, préface de Stéphanie Ruphy, Paris, Hermann, coll. « Philosophie », 2020, 316 p., 28 euro.
205Faut-il que la recherche scientifique soit autonome pour favoriser la production des savoirs ? Si la liberté de chercher doit être limitée, comment devrait-elle être pilotée pour optimiser sa fécondité épistémique ? Publié l’année de l’adoption de la Loi de Programmation de la Recherche (LPR), l’ouvrage de Baptiste Bedessem affronte des questions d’une actualité pressante. Les thèses qu’il y défend sont très nettes : une autonomie totale de la recherche par des financements entièrement récurrents ne favoriserait pas la fécondité épistémique de l’enquête scientifique ; il faut favoriser un pilotage décentralisé, qui limite l’évaluation par les pairs, et participatif, qui implique les publics extérieurs dans la sélection des problèmes de recherche. Les trois premiers chapitres constituent le cœur de son argumentation. Le chapitre 1er caractérise la position autonomiste par deux thèses, qui sont ensuite combattues successivement dans les chapitres 2 et 3, à partir d’une approche pragmatiste de l’enquête scientifique.
206Selon la thèse « libérale », la liberté individuelle motive la créativité et l’exploration de l’inconnu, et favorise ainsi la productivité épistémique. Or, l’A. montre qu’une trop grande liberté de chercher ne ferait qu’exacerber la tendance conservatrice de la recherche. Pour cela, il s’inscrit dans le courant issu du practical turn contemporain, qu’il enrichit en s’inspirant des travaux du philosophe pragmatiste John Dewey. À partir de ce dernier, il montre en particulier que les notions d’« exploration de l’inconnu » et de « curiosité pure », que valoriseraient l’autonomie de la recherche, sont inadéquats pour décrire le processus d’enquête, car toute enquête naît de l’émergence d’un problème dans une situation pratique et vécue. L’auteur défend ensuite l’existence d’un conservatisme pratique dans le processus d’enquête, en s’appuyant notamment sur les travaux de Ian Hacking et d’Hasok Chang. Les scientifiques tendent à résoudre des problèmes qui représentent un intérêt dans leurs systèmes de pratiques, et à écarter ceux qui ne s’alignent pas avec leurs programmes de recherche. Cette thèse est étayée par l’étude détaillée de trois cas historiques. Enfin, l’analyse des rapports que l’on peut tisser entre ce conservatisme pratique et le « conservatisme représentationnel » qu’ont mis en lumière des auteurs comme Kuhn et Lakatos offre sans doute à l’ouvrage ses pages les plus intéressantes.
207Selon la thèse « anti-utilitariste », il faudrait distinguer la science fondamentale, qui devrait être autonome, de la science appliquée où les enjeux épistémiques peuvent se mêler aux intérêts économiques, politiques ou sociaux. L’A. pense qu’il faut lui substituer la distinction entre les problèmes endogènes, immanents à l’enquête, et exogènes qui sont soulevés par les sphères sociale, économique et politique. Si les premiers soulignent l’existence incontestable d’une dynamique interne à la recherche, l’A. montre au chapitre 3, à partir de trois nouvelles études de cas, qu’elle n’est pas affectée, mais enrichie par son interaction avec les enjeux utilitaires exogènes.
208Les chapitres 4 et 5 se consacrent à la traduction de ces conclusions épistémologiques en termes d’organisation de la recherche. Les modes de contrôle actuels de l’activité scientifique, en France et aux États-Unis, n’y sont pas jugés adéquats. Ils se caractérisent par un mélange entre des financements récurrents, qui garantissent une dose d’autonomie, un pilotage par orientations et une sélection des projets par les pairs. L’A. dessine alors ses pistes pour un pilotage décentralisé et participatif, susceptible d’atténuer le conservatisme pratique de l’enquête et sa fermeture sur les seuls enjeux endogènes, et de mieux accueillir l’émergence de problèmes imprévisibles, en limitant la sélection des projets par les pairs.
209Qu’on soit d’accord ou non avec ses conclusions, l’ouvrage a le double mérite d’adopter une perspective proprement épistémologique sur la question de l’organisation et de la gestion de la recherche, pour ne pas la laisser « aux économistes et autres spécialistes du management » (p. 19), et de substituer des arguments philosophiques aux jugements de valeurs parfois trop rapides. On peut néanmoins regretter que les cas étudiés soient tous issus de l’histoire de la biologie, car il serait intéressant de savoir si ces conclusions valent autant dans d’autres disciplines, plus formelles comme les mathématiques ou la physique, ou plus perméables aux problèmes exogènes, comme les sciences humaines et sociales.
Fabio Minazzi, Epistemologia storico-evolutiva e neo-realismo logico, Florence, Leo S. Olschki Editore, 2021, XXIV-572 p., 38 euro.
211Ce livre, très clair et très intéressant, est pour l’essentiel un recueil d’articles, rédigés à l’origine en anglais (p. XXI). L’A. espère que le lecteur percevra le fil rouge de ce « bricolage » (p. XXIII). C’est le cas (même si cela se paie, comme le veut la loi du genre, de nombreuses répétitions) : il s’agit d’affranchir l’épistémologie de l’impérialisme de l’empirisme logique, et aussi du formalisme.
212Malgré le titre, l’A. n’est pas réaliste au sens précritique du terme, il s’inscrit résolument dans le sillage de la révolution copernicienne (p. XI-XII), révolution qui est tout autant (p. 184) une révolution galiléenne. Kant a montré que la connaissance suppose une reconstruction des phénomènes. Il reviendra cependant à Banfi (p. 72 sq) et à ses étudiants Agazzi et Preti (p. 347 sq) d’historiciser la philosophie transcendantale, en s’inspirant en particulier de Husserl et du concept d’ontologie régionale (p. 431). Mais Frege joue également un rôle important : la distinction entre la signification et la dénotation permet de comprendre que la science pense, ce qui rend nécessaire une herméneutique historique des sciences, qui passe par l’attention au langage (p. 109 sq). Aussi l’A. consacre-t‑il tout un chapitre (le XVIIe) à Ricœur.
213L’A. assimile encore le travail scientifique à une certaine dynamique intentionnelle qui se rattache, par-delà Frege et Husserl, au réalisme logique de la scolastique tardive, avec la distinction entre la suppositio, la significatio et enfin l’ultimatio (p. 231 sq). Ajoutons que la science, et la philosophie des sciences, sont inséparables, sur un mode kantien, de la philosophie des Lumières. Enfin, il ne faut surtout pas négliger la dimension technologique et expérimentale des sciences, irréductible à la conception de Popper, trop marquée – malgré les apparences – par le néo-positivisme viennois (p. 86).
214L’appendice (p. 507 sq.), rédigé dans un style moins académique, permettra au lecteur de se faire une idée de la vigueur de l’engagement de l’A. On peut même parler là d’une véritable cause qui lui tient visiblement à cœur, cause qui se confond avec le destin de l’École de Milan. Cette dernière, malgré d’extraordinaires avancées, dues pour beaucoup à la personnalité de Banfi, le « Cassirer italien » selon Petitot (p. 515), fut victime d’une véritable damnatio memoriae (p. 513) ; celle-ci s’explique moins par la puissance institutionnelle que sut se donner le néo-positivisme que par l’état de déliquescence de l’Université italienne, selon du moins le verdict sans aménité de l’A. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas seulement pour le lecteur anglo-saxon ou francophone que cet ouvrage opérera un certain décentrement de l’histoire de l’épistémologie : il en ira de même pour les lecteurs italiens.
215L’A. rejette tout rapprochement de l’École de Milan et de la philosophie des sciences de Kuhn (p. 528). De fait, à la suite d’Agazzi, il invoque Léonard de Vinci pour parler, par exemple p. 70, ou encore p. 167, de « fils de vérité » tirés de l’écheveau enchevêtré de la réalité. Pour autant, il faut renoncer à toute prétention à parler du réel en soi, car la dimension historico-culturelle du savoir scientifique va de pair avec le relativisme critique. C’est finalement moins scepticisme que conviction que tout savoir suppose une perspective, une reconstruction de l’objet au sein d’une ontologie précise et déterminée, que par conséquent aucun savoir n’épuise toute la réalité, aucune théorie n’est isomorphe à la réalité (p. 37). On comprend alors que l’A. perçoive un certain « aria di famiglia » entre l’École de Milan et, à côté d’Enriquès, Fleck, Piaget ou Gonseth, Bachelard (p. 529, voir aussi p. 87 sq).
216Cet ouvrage, d’un volume certain, ne manque pas d’élégance, avec son papier écru et sa typographie soignée ; il est illustré en couverture par un dessin d’Einstein, que l’auteur commente avec bonheur (p. 187 sq.). On regrettera pourtant de nombreuses coquilles, qui rendent difficile la lecture des citations rédigées en français et en allemand.
217Malgré le titre, l’A. traite davantage de philosophie des sciences et d’histoire de cette philosophie que directement d’épistémologie. Ainsi, sa critique du syntaxisme logico-mathématique ne débouche pas, comme on aurait pu s’y attendre, sur une présentation des recherches contemporaines en sémantique logico-mathématique, mais sur un exposé concernant la signification selon Frege (p. 453 sq.). Il faudrait alors montrer de près comment cette approche, herméneutique et historique, permet de comprendre les démarches de pensée scientifique, dans leur diversité. Pour être juste, c’est ce que fait, ou commence à faire, l’A. pour Galilée, et aussi pour Darwin, ou encore Turing.
218L’A. ne se contente pas d’expliquer la pensée de Banfi, Agazzi, Preti, il est le fondateur du très riche et remarquable fonds d’archives de Varese, fonds qu’il a constitué exclusivement à l’aide de donations, cela dans un climat universitaire fait, à le lire, de corruption généralisée et de cynisme, en tout cas d’opportunisme (p. 527 où il est question des « girasoli della filosofia ») ; notons encore que, s’il dit bien quelques mots ici ou là de Jean Petitot, qui codirigea sa thèse avec E. Agazzi, à aucun moment il ne mentionne la proximité de ce philosophe et mathématicien avec René Thom.
Dominique Pradelle, Intuition et idéalités. Phénoménologie des objets mathématiques, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Épiméthée », 2020, 550 p., 29 euro.
220Dans ce livre difficile de phénoménologie des mathématiques écrit dans le sillage de son ancien professeur, Jean-Toussaint Desanti, Dominique Pradelle s’efforce de creuser et réinterpréter la notion d’intuition catégoriale, en « emboîtant le pas à Husserl », autrement dit en développant ce qui, chez lui, demeurait à l’état implicite (p. 472). Il s’agit donc de reposer une des grandes questions husserliennes : y a-t‑il « une intuition eidétique qui pénètre jusqu’au sens de l’activité mathématique » (p. 32) ?
221Dominique Pradelle reprend tout d’abord la thèse de Desanti et Caveing du caractère intrathéorique des objets mathématiques : les objets géométriques, par exemple, ne sont jamais donnés isolément, mais toujours dans un système de relations avec d’autres idéalités et au sein d’un domaine de thématisation intrathéorique (p. 83). Les points, droites, plans, nombres, opérations, structures possèdent une identité face à la conscience, mais seulement à titre de corrélats de l’activité mathématicienne qui les thématise (p. 43).
222À partir de là, il apparaît que des objets catégoriaux comme le nombre cardinal, le nombre réel, l’ensemble, etc., relèvent « d’un ensemble de procédures d’attestation, de validation et d’analyse conceptuelle de leurs significations catégoriales », mais qu’il n’existe pas d’intuition originairement donatrice de ces objets ou qu’il n’y a pas de donation immédiate des idéalités formelles des mathématiques (p. 470). En logique et en mathématique, un objet ne relève pas de la perception, mais de l’explication ou de la validation. « La phénoménologie des mathématiques n’est rien moins qu’une phénoménologie de la donation : elle opère intégralement dans l’élément du signitif, la donation n’étant en elle qu’une sorte de point de fuite situé à l’infini, pur phantasme d’une intuition qui livrerait en chair et en os l’idéalité mathématique correspondant à sa signification » (p. 501).
223Cette notion de procès de validation conduit à substituer aux notions de mise en présence immédiate de l’objet et d’intuition catégoriale celle de « remplissement catégorial », empruntée à Hourya Benis Sinaceur : « l’être et la teneur idéale de l’idéalité ne se dévoilent que grâce à un remplissement catégorial médiat, fondé sur un ensemble d’opérations ou de procédures normées » (p. 471). L’abandon de la notion d’intuition catégoriale au profit de celle de remplissement catégorial comme opération interne à l’ordre des significations conduit alors à la pluralisation et à l’historicisation des notions d’évidence et d’intuition. Les modalités de remplissement des objets catégoriaux se spécifient en fonction des régions mondaines d’objets qui leur correspondent et ces remplissements ne sont jamais achevés.
224Cette pluralisation a son répondant aussi du côté du sujet. « Le sujet de la quasi-intuition catégoriale n’est ni un sujet défini par une nature et des facultés, ni un sujet pur de toute qualité, mais un agent dont les capacités résultent de l’intériorisation d’un système de normes » ou de procédures objectives idéales (p. 140). On retrouve dès lors le « principe anticopernicien » que mettait déjà en avant Par-delà la révolution copernicienne (recension dans la Revue, 2013, no 2, p. 284) : par une légalité eidétique ou un a priori de corrélation, l’essence de l’objet prescrit son mode de donation à une conscience possible (p. 508). Les structures noétiques de la subjectivité sont prescrites a priori par les types d’objectités idéales qu’elle est susceptible de viser (p. 519). Or, comme les systèmes de normes qui définissent les objets sont situés dans l’histoire, les structures noétiques de la subjectivité en relèvent elles aussi nécessairement et il importe de repenser le transcendantal à partir de son historicité, comme nous y incitait déjà la Généalogie de la raison (recension dans la Revue, 2015, no 3, p. 398).
225Parti du principe très fécond que « la véritable phénoménologie est régionale » (p. 466) et doit « se frotter aux savoirs effectifs » (p. 51), ce livre ouvre vers une « phénoménologie de la constitution du sens mathématique » appuyée sur la double conviction que les mathématiques ne se réduisent pas à un jeu ou une construction langagière et qu’on peut les aborder d’un point de vue qui se situe par-delà l’alternative de l’idéalisme et du réalisme (p. 521).
Daniel Parrochia, Antidote. Contre le climato-dogmatisme et les discours apocalyptiques, Saint-Pierre (La Réunion), Le Corridor bleu, 2021, 139 p., 14 euro.
227On voit se développer aujourd’hui, s’appuyant sur des dangers bien réels comme le réchauffement climatique ou l’épuisement de certaines ressources, tout un courant catastrophiste qui propose une nouvelle et sinistre eschatologie universelle. Cette forme d’écologie radicale, se baptisant parfois « collapsologie » repose, d’une manière le plus souvent implicite, sur une conception de la nature finalement très mécaniste.
228C’est à ces conceptions que l’auteur, Daniel Parrochia, tente d’apporter un antidote ; non pas qu’il nierait les dangers repérés et mis en avant, se rangeant aux côtés des climato-sceptiques, mais il tente d’apporter une autre vision de la nature moins mécaniste, plus dynamique, où l’effondrement de la civilisation et la mort de la planète ne sont pas le scénario catastrophique absolument et mécaniquement obligatoire auquel il serait vain de tenter de s’opposer.
229Pour ce faire, D. P., philosophe épistémologue qui a montré à plusieurs reprises sa maîtrise des sciences, s’appuie d’abord sur des philosophies qui ont présenté au cours du temps et tout au long de l’histoire de la pensée occidentale des visions d’une nature dynamique, moins mécanistes. Ce sont celles qui ont accompagné d’une certaine manière les développements des sciences et des techniques et qui rendent aujourd’hui un peu caricatural le destin déterministe prophétisé par les visions catastrophistes. D’autre part, D. P. montre très savamment comment les théories scientifiques les plus récentes, acquises en particulier au cours du xxe siècle, à travers leurs constructions et leur appréhension de plus en plus fine de la réalité, à la fois physique et biologique, viennent conforter les intuitions philosophiques d’une nature beaucoup plus riche et créatrice que ne le supposent les idéologies de l’épuisement.
230En ce qui concerne les grandes pensées philosophiques convoquées nous retrouvons Spinoza et Leibniz. Les analyses minutieuses de l’auteur, si elles tiennent évidemment compte des différences entre ces deux auteurs, montrent toutefois une même puissance créatrice accordée à la nature. Si le panthéisme de l’un fait de la Nature la Divinité même en perpétuelle expression, la monadologie de l’autre lui confère une composition infinie d’éléments dotés d’une puissance propre à exprimer le tout. Plus près de nous D. P. convoque les pensées d’un même dynamisme de la nature, sur un mode plus provocateur, chez Nietzsche et Bataille.
231Les domaines scientifiques que D. P. connaît bien et qui viennent corroborer les intuitions philosophiques sont, simplement exposées mais sans simplifications outrancières, la mécanique quantique, la physique des particules et la théorie du chaos déterministe. Ce que la science met alors en avant c’est, d’une part, l’immense richesse et la puissance énergétique de la nature qu’elle nous invite à gérer plus rationnellement, ce qui ne veut pas dire sur un mode malthusien car « ce n’était pas l’avarice de la nature mais l’injustice des sociétés qui était responsable de la misère ». D’autre part, la science montre clairement – au moins depuis l’étude du problème des trois corps par Poincaré –, le caractère complexe de nombreux systèmes physiques, nous empêchant souvent de prédire à long terme leur évolution même s’ils sont parfaitement déterministes ; ce qui d’une autre manière condamne les prophéties catastrophistes. La sensibilité aux conditions initiales empêche toute vision « prophétique ».
232On peut dire que le travail de D. P. ne relève pas d’un agacement devant certaines manifestations plus ou moins irrationnelles et mal instruites, mais constitue une véritable appropriation philosophique de la question de nos rapports avec la nature. Car l’arrière-fond de cet ouvrage est bien une philosophie de la nature enracinée dans l’histoire de la pensée autant que dans les résultats de la science. En un sens, ce travail reprend et poursuit les réflexions qu’avaient menées François Dagognet en particulier dans deux ouvrages cités d’ailleurs par D. P. : Des Révolutions vertes (Hermann, 1973) et Considérations sur l’idée de nature (Vrin, 2000). Donc, bien plus qu’un ouvrage de circonstances, ce livre contient une véritable pensée philosophique.
Michel Blay, À vif. Penser la vie au-delà du concept, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Encre Marine », 2021, 83 p., 19 euro.
234Pour l’auteur, la science, ou ce qu’il nomme le concept, est incapable de saisir la vie dans son jaillissement, sans que d’ailleurs soit vraiment précisé ou élucidé ce que recouvre cette idée de jaillissement de la vie. Car la science est « mécaniste » et à ce titre incapable de comprendre la spécificité de la vie.
235Avant Galilée et Descartes il y aurait eu ce qui est désigné par « un nouveau connaître » (par rapport à la science grecque) ou « un concept ouvert ». C’est ce qui se serait éteint avec la science moderne : « L’ouverture sur le sens du nouveau connaître n’est plus qu’un souvenir, celui d’un âge que l’on dénommera bien vite sombre, alors que nous entrons à ce moment, au début du xviie siècle, dans la lumière voilée du concept et de la nécessité logique. » (p. 63). Copernic est épargné dans la mesure où l’on trouve chez lui une part de mysticisme et il en serait probablement de même de Kepler, même s’il n’est pas cité, puisque, au-delà de ses acquis scientifiques, il entendait encore la musique des sphères.
236Reste à savoir en quoi consistait cette connaissance sans concept, sans nécessité logique, ou fondée sur un « concept ouvert » ? La réponse, pour l’auteur, est à chercher dans la mystique chrétienne, avant même ou en dehors de toute institution dogmatique. Sont donc convoqués l’évangile selon saint Jean, Nicolas de Cues, saint Augustin. Il y aurait une « Lumière dans le Christ » qui, seule, pourrait nous donner, au terme d’une démarche de méditation mystique, accès à ce jaillissement de la vie, le vif dont il est question dans le titre.
237Comment revenir à cette Lumière qui, une fois acquise, discréditerait définitivement et radicalement la science « mécaniste » instaurée par Descartes et son héritage ? Au-delà d’un retour indispensable à la méditation chrétienne, pour l’auteur, ce retour passe par une approche poétique de la vie et Christian Bobin devient alors une sorte de référence.
238Cet ouvrage qui s’élève contre l’empire de la raison suscite plusieurs remarques.
239D’abord, nous ne sommes plus dans le champ d’une argumentation philosophique, encore moins scientifique, mais plutôt dans celui d’une expression en un langage mystique de quelque chose qui relève plus de la croyance que de la connaissance rationnelle. Ensuite, s’il existe de manière tout à fait légitime une approche poétique du monde et de la vie, voire une attitude religieuse ou mystique de recherche du sens, de telles approches ne peuvent pas se confondre avec une approche scientifique, qui suppose une méthodologie reposant sur l’usage de la raison et le respect de la logique. De telles approches peuvent coexister sans nécessairement que la seconde élimine la première. L’œuvre de Jean-Pierre Luminet, par exemple, est particulièrement significative d’une double approche du monde, à la fois rigoureusement scientifique et par ailleurs objet d’une démarche poétique, sans qu’il y ait exclusion de l’une par l’autre. Or, pour l’auteur, la science rationnelle éteint toute possibilité d’atteindre à la Lumière dans le Christ et voile d’ombres le jaillissement de la vie.
240Enfin le texte de Michel Blay ignore (ou méprise) radicalement les apports des sciences de la vie qui, depuis le xviie siècle, ont permis de faire reculer les maladies et de considérablement augmenter l’espérance de vie. Le vif est aussi là, dans cette maîtrise de la vie et dans cette attention à notre condition, soutenues par le développement des savoirs. On peut, serais-je tenté de dire ironiquement, apprécier la prose poétique de Christian Bobin mais préférer en cas de maladie se rendre chez un médecin formé par le « concept » non ouvert et la « science mécanique ». En fait ce texte a congédié la raison scientifique, mais aussi bien philosophique, au profit d’une approche mystique qui dépasse les approches vitalistes que l’on a connues et qui ne peut trouver d’écho que dans le champ des croyances délibérément placées au-delà de toute pensée rationnelle. Pour y entrer et suivre la pensée de Michel Blay, il faut abandonner là toute logique, toute raison et probablement même la pesanteur des faits.
Pierre-Olivier Méthot et Jonathan Sholl (éd.), Vital Norms : Canguilhem’s The Normal and the Pathological in the Twenty-First Century, Paris, Hermann, coll. « Med Φ », 2020, 525 p., 55 euro.
242La vitalité d’une œuvre philosophique dépend sans doute aussi bien de l’étude critique de ses textes fondamentaux par des générations d’exégètes dont chacune la comprend différemment, sinon mieux, que de sa confrontation régulière à « son autre » – c’est-à-dire à l’actualité brûlante de problèmes inédits et de débats contemporains. C’est ce double objectif qu’articule, de façon très convaincante, cet ouvrage collectif édité par Pierre-Olivier Méthot avec la collaboration de Jonathan Sholl. Il propose en effet d’une part de nouveaux éclairages sur l’œuvre maîtresse de Georges Canguilhem – Le Normal et le pathologique, d’abord soutenue comme thèse de médecine en 1943, puis augmentée de « Nouvelles réflexions » en 1966 –, et d’autre part une étude de la réception actuelle de la pensée canguilhémienne en philosophie de la médecine, notamment dans les débats autour de la médecine personnalisée, de l’usage des référentiels biostatistiques ou encore des différents rôles que la clinique attribue aujourd’hui aux biomarqueurs.
243À l’appui du premier objectif (porter un regard original sur un texte aussi classique que Le Normal et le pathologique), l’ouvrage mobilise de nombreux extraits d’archives inédites, issues du « Fonds Georges Canguilhem » conservé et consultable au Centre d’archives en philosophie, histoire et édition des sciences (CAPHÉS). La référence régulière aux Œuvres complètes de Canguilhem (dont la publication en six tomes est sur le point de s’achever) permet également aux auteurs de rectifier un certain nombre de biais interprétatifs traditionnels – portant par exemple sur l’influence de Goldstein ou sur le rapport du concept de « normativité vitale » au lamarckisme. Enfin, un souci constant de recontextualisation historique, permise notamment par le travail critique, biographique et bibliographique réalisé depuis de nombreuses années par Camille Limoges (souvent remercié dans ce volume), contribue à éclairer le texte canguilhémien et à en renouveler la lecture. La première contribution du recueil, par exemple, compare les deux études composant Le Normal et le pathologique (l’Essai de 1943 et les Nouvelles réflexions de 1966) en les resituant dans leurs contextes d’écriture respectifs. Signalons au passage que, depuis la publication de Vital Norms, est paru un autre ouvrage (en français, cette fois) établissant un lien étroit entre les idées philosophiques développées dans l’Essai de 1943 et l’engagement de Canguilhem dans la Résistance : Pierre-Frédéric Daled, Le Concept d’anomalie chez Georges Canguilhem. Médecine et résistance (1904-1945) (Classiques Garnier, 2021).
244À l’appui du second objectif (confronter la pensée canguilhémienne aux débats actuels en philosophie de la médecine), Vital Norms réunit une équipe interdisciplinaire de spécialistes dont plusieurs exercent une activité médicale ou scientifique. La langue de publication choisie (toutes les contributions étant traduites en anglais) facilite la mise en commensurabilité et l’entrée en dialogue du texte canguilhémien avec les termes des discussions contemporaines autour du rapport entre clinique et laboratoire, de la médicalisation des choix de vie ou des nouveaux enjeux bioéthiques de la recherche médicale – autant de champs de recherche désormais quasi-exclusivement anglophones. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre que de contribuer à faire tomber le « mur culturel » (p. 22) empêchant la conceptualité canguilhémienne de se diffuser au-delà du monde francophone.
245Qualité rare pour un recueil : le plan de l’ouvrage décline son double objectif avec cohérence et une certaine fluidité dans l’enchaînement des contributions. Trois grandes parties s’articulent sans déséquilibre, chacune comprenant quatre chapitres d’égale importance, dans un mouvement argumentatif clair : les éclairages historiques du Normal et le pathologique (partie I) sont complétés par des réflexions plus larges sur le concept-phare de « normativité », envisagé du point de vue de sa compatibilité avec les sciences de la vie (partie II), pour finalement ouvrir sur l’étude de la pertinence de Canguilhem à l’heure de la biomédecine (partie III).
246Rigoureux et parfois technique, cet ouvrage de littérature grise n’est pourtant pas réservé aux spécialistes. La recontextualisation historique omniprésente facilite grandement la lecture et rend le texte tout à fait accessible à des personnes qui ne connaîtraient pas Canguilhem. On ne saurait trop en conseiller la lecture à toute personne curieuse de la façon dont, avec le temps, la pensée de Georges Canguilhem gagne – plutôt qu’elle ne perd – en vitalité.
Pierre-Olivier Méthot (dir.), Médecine, science, histoire. Le legs de Mirko Grmek, Paris, Éditions Matériologiques, 2019, 282 p., 26 euro.
248Cet ouvrage collectif, dirigé par l’historien et philosophe de la biologie Pierre-Olivier Méthot, regroupe un ensemble d’études consacrées à l’historien de la médecine franco-croate Mirko Dražen Grmek (1924-2000), une des grandes figures de la discipline, qui a produit au cours d’un demi-siècle une œuvre éclectique.
249Formé à la pratique médicale, Grmek se tourne vers l’histoire dès la fin des années 1940. Il occupe différents postes universitaires à Zagreb, avant de s’installer en France et d’entreprendre le catalogage des manuscrits de Claude Bernard. En exploitant ces archives, notamment pour sa thèse soutenue au début des années 1970 sous la direction de Georges Canguilhem, Grmek démontre que Bernard a procédé dans ses écrits publiés à une reconstruction logique a posteriori de la structure de ses découvertes, qui ne correspond pas à la progression du travail quotidien au laboratoire telle que consignée dans ses carnets. Grmek met l’accent sur l’étude de la science en train de se faire et souligne l’importance méthodologique capitale pour l’histoire des sciences de l’étude détaillée des archives, plutôt que des seules sources publiées, afin de reconstruire correctement le processus de découverte scientifique. Cette contribution essentielle n’est qu’un exemple d’une œuvre variée et imposante qu’on ne peut résumer ici. Érudit et polyglotte, Grmek a navigué dans les époques, des maladies de la Grèce antique au sida, et maniait aussi bien l’exégèse philologique que les sciences biomédicales contemporaines.
250L’ouvrage débute sur une biographie personnelle et intellectuelle par Pierre-Olivier Méthot, qui a exploité, outre de nombreuses sources publiées, les archives conservées à l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine, à Caen. Il situe le positionnement de Grmek au sein des grandes orientations méthodologiques de la seconde moitié du xxe siècle en histoire des sciences, et ses rapports avec l’épistémologie. L’épilogue de Jacalyn Duffin, en forme de récit retraçant ses relations avec son ancien directeur de thèse, complète les éléments biographiques et éclaire la personnalité de Grmek. Cinq autres chapitres explorent en détail certains aspects spécifiques de son œuvre.
251Ghyslain Bolduc se penche sur les conceptions épistémologiques de Grmek, en particulier ses divergences avec celles de Karl Popper. Pour le premier, retracer le « vécu » de la découverte scientifique est capital, alors que ce contexte n’est que secondaire pour Popper. Il élabore une théorie morphogénétique du développement du savoir, par analogie avec la croissance biologique, et veut pousser les épistémologues à confronter leurs modèles théoriques aux particularités historiques. Pierre-Olivier Méthot revient sur la notion de pathocénose, élaborée par Grmek et centrale dans son œuvre, et qui désigne « l’interconnexion des maladies dans une population donnée » (p. 113), conçue de manière historique et dynamique. Il retrace les sources multiples du concept, entre géographie médicale, épidémiologie et écologie, sa diffusion plutôt limitée, et les difficultés méthodologiques liées à la paléopathologie, en particulier l’adéquation difficile entre le caractère historiquement changeant et construit des maladies et l’hypothèse d’une continuité ontologique. Au-delà de l’histoire, Grmek a également interprété les transformations récentes de la pathocénose en se penchant sur les maladies émergentes, en particulier l’épidémie de sida.
252Gérard Lambert poursuit la conceptualisation de la pathocénose en la mettant en relation avec la médecine des réseaux, qui permet d’étudier le système que les maladies humaines forment entre elles (diseasome). Une maladie ne peut alors être comprise qu’en considérant l’ensemble des maladies dans une vision intégrative, et une entité pathologique n’est qu’un sous-ensemble du diseasome. Jérôme Brousseau développe une analyse épistémologique de la théorie du vieillissement de Grmek, qui a étudié la gérontologie sous ses aspects historiques et scientifiques et voit le vieillissement comme un processus bénéfique pour l’espèce, ce qui le rapproche de la théorie de la sélection de groupe. Brousseau situe les apports et points aveugles des arguments de Grmek en regard des théories d’un ensemble d’auteurs. Enfin, François Duchesneau retrace les lignes directives des enquêtes portant sur la logique de la découverte chez Claude Bernard. Il montre comment l’analyse minutieuse des pratiques de laboratoire développée par Grmek permet de comprendre les généralisations théoriques successives de Bernard, jusqu’à la « délimitation des objets propres de la physiologie générale » (p. 238).
253En combinant des éléments biographiques avec l’étude de certains aspects des recherches de Mirko Grmek, cet ouvrage propose des analyses ciblées mais détaillées, plutôt qu’un survol d’ensemble d’une œuvre foisonnante. Il constitue ainsi un point de départ intéressant pour (re)découvrir cet historien original et novateur à la lumière de travaux plus récents.