Les robots : une espèce en voie de disparition
- Par José Halloy
Pages 13 à 32
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- HALLOY, José,
- Halloy, José.
- Halloy, J.
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1. Des êtres techniques en quête d’une place dans les écosystèmes terrestres
1 Par un enchevêtrement subtil et chaotique d’interactions – symbiose, mutualisme, commensalisme, neutralisme, amensalisme, compétition, parasitisme, prédation – les organismes vivants, à force d’essais, d’erreurs et de quelques coups du sort, finissent toujours par trouver leur place, ou bien disparaissent. Depuis des milliards d’années, ils se frottent au réel, s’adaptent ou trébuchent, coévoluent avec ce qui les entoure, ajustent leur présence au milieu qui les façonne autant qu’ils le transforment. Une affaire de lente négociation avec la Terre, d’incessantes corrections évolutives dictées par la nécessité.
2 Les artefacts techniques, donc les robots, eux aussi, doivent entrer dans cette logique. Bien que stériles, dépourvus de toute capacité à se reproduire par eux-mêmes, ils ne sont pas pour autant figés. Leur existence, tissée dans celle des sociétés humaines, se modifie, s’étend, se rétracte. Ils coévoluent avec nous, et nous coévoluons avec la planète, ce qui, par une règle aussi implacable qu’inévitable, les contraint à s’y inscrire également. Pas d’échappatoire. Ce qui n’a pas sa place dans un écosystème s’efface, ce qui se refuse aux ajustements du monde vivant se heurte tôt ou tard à une fin programmée.
3 Car une technique qui s’impose sans tenir compte du sol qui la porte, de l’air qu’elle modifie, des ressources qu’elle consume se condamne à la précarité. Rien ne dure longtemps hors du cadre terrestre, et ce que la planète ne tolère pas, elle l’efface. Tôt ou tard, la sélection s’opère, brutale, insensible aux ambitions humaines. Machines trop gourmandes, infrastructures mal ancrées, technologies insoutenables : tout cela s’évanouira sous la pression discrète mais inexorable des contraintes d’une planète vivante.
4 Et les robots auront beau s’agiter, courir sur Terre ou s’exiler vers les cieux, ils ne pourront se soustraire à la règle universelle. Qu’ils arpentent les plaines, escaladent des crêtes, franchissent les océans sur leurs carapaces métalliques ou percent les nuages à grand renfort de rotors, rien n’y fera : leur survie ne tiendra jamais à leur seule autonomie apparente. Comme tout être, ils devront trouver un écosystème, non un décor, mais un milieu véritable, apte à les alimenter, à tolérer leur présence et à intégrer leurs flux dans la trame déjà dense des cycles terrestres.
5 Il en va de même pour les intelligences artificielles. Invisibles ou presque, disséminées dans les nuages de données, elles paraissent éthérées. Pourtant, elles demeurent suspendues à un socle bien tangible : processeurs, réseaux, métaux, chaleur à dissiper, électricité à dévorer. Leur abstraction n’est qu’apparente. Elles participent, elles aussi, à ce métabolisme industriel global, où tout échange suppose prélèvement et rejet.
6 Quant aux myriades de technologies numériques, proliférantes et discrètes, elles se montrent tout aussi dépendantes. En définitive, qu’ils soient de chair, de métal ou de silicium, aucun être ni aucune machine ne peut échapper à l’exigence première : s’ancrer dans un milieu, composer avec les cycles terrestres, négocier sa place dans les équilibres mouvants de la planète. Car sans compatibilité avec les rythmes de la Terre, il ne peut être question de durer, seulement de passer.
7 Il demeure étonnant que de grandes distinctions entre êtres techniques, pourtant devenues fragiles, continuent d’organiser le monde de la technologie comme on classait autrefois le vivant. Au xviiie siècle, on s’appliquait à différencier les espèces, à opposer formes et anatomies, à séparer rigoureusement plantes et animaux [Linné 1735], [Buffon 1749-1789], [Jussieu 1789]. Pourtant, derrière cette diversité manifeste, une réalité plus fondamentale échappait encore aux regards : la composition matérielle des êtres, au niveau moléculaire, obéit à une homogénéité remarquable [Alberts, Heald et al. 2002], [De Duve 1995], [Kluyver & Donker 1926]. Ce n’est nullement fortuit. Cette constance chimique répond aux lois de l’évolution, qui, par sélection et stabilisation, a favorisé une architecture moléculaire d’une soutenabilité extrême, conservée depuis l’origine de la vie.
8 De manière analogue, c’est par l’analyse en termes de métabolisme technologique, en examinant la matière mobilisée, l’échelle moléculaire des matériaux, et la puissance énergétique nécessaire, que l’on révèle aujourd’hui la part générique des objets techniques. Comme chez les êtres vivants, ce regard fait apparaître, au-delà des formes et des fonctions spécifiques, un métabolisme largement universel. Ce dernier structure discrètement l’ensemble des artefacts, inscrivant la technique dans une continuité matérielle et énergétique qui ne doit rien au hasard.
9 Et c’est bien là que se joue le destin des uns et des autres. Les animaux ont vu leur métabolisme mis à l’épreuve des âges ; il a traversé les crises, démontré sa robustesse sur des millions d’années. Les robots, eux, entrent à peine en scène. Leur métabolisme technique, encore balbutiant, devra, pour espérer s’inscrire dans l’histoire terrestre, faire ses preuves. Car désormais, leur soutenabilité est, comme celle des vivants, suspendue aux processus d’une planète vivante.
2. Les processus d’une planète vivante
10 La sélection naturelle, ce mécanisme central de la biologie, agit comme une vaste filtration des espèces, opérant au gré des méandres de l’évolution biologique et des bouleversements géophysiques de notre planète. Parmi les événements les plus saisissants de cette histoire, figure la disparition brutale de la majorité des dinosaures non aviaires. Ce cataclysme, que l’on attribue en grande partie à l’impact de l’astéroïde Chicxulub [Schulte, Alegret et al. 2010], survenu il y a environ 66 millions d’années, a marqué la fin du Crétacé. En frappant le golfe du Yucatán avec une énergie colossale, cet objet céleste d’une dizaine de kilomètres de diamètre déclencha une série d’événements en cascade : incendies planétaires, tsunamis gigantesques, obscurcissement de l’atmosphère par des particules en suspension et un refroidissement global prolongé, autant de facteurs ayant précipité l’effondrement des écosystèmes et l’extinction massive qui s’ensuivit.
11 Cet événement semble s’inscrire dans le cadre de ce que Stephen Jay Gould et Niles Eldredge ont nommé, en 1977, le concept d’« évolution ponctuée », [punctuated equilibrium] [Gould & Eldredge 1977]. Contrairement à l’idée d’une évolution strictement graduelle, où les changements s’opèrent lentement et régulièrement sur de longues périodes, l’évolution ponctuée propose un modèle plus nuancé, dans lequel de longues phases de stabilité relative sont interrompues par des périodes brèves mais intenses de transformations rapides, souvent déclenchées par des bouleversements environnementaux ou géophysiques majeurs. Ce concept, qui se situe à la croisée des théories gradualistes de Darwin et des phénomènes catastrophistes, offre une clé de lecture particulièrement pertinente pour comprendre les dynamiques évolutives complexes observées à l’échelle des temps géologiques. En ce sens, l’extinction massive du Crétacé, provoquée par l’impact de l’astéroïde Chicxulub, illustre parfaitement cette interaction entre des phases de stase évolutive et des ruptures brutales façonnant le vivant.
12 Pourtant, si l’on élargit l’échelle temporelle et que l’on contemple l’histoire de la vie depuis ses origines, une trame ininterrompue se dessine, traversant les ères géologiques avec une étonnante persistance. Derrière l’exubérance des formes et l’inventivité infinie des espèces, des principes fondamentaux demeurent intacts, indifférents aux caprices du temps.
13 À la base de toute vie terrestre repose une chimie universelle, aussi simple dans ses éléments qu’extraordinairement sophistiquée dans ses agencements. Cette chimie, que l’on résume souvent par l’acronyme CHNOPS – carbone, hydrogène, azote, oxygène, phosphore, soufre-orchestre depuis des milliards d’années l’édifice du vivant [Thone 1936]. Une chimie fondée sur des molécules polymères carbonées, catalysée par l’eau, régulée par des enzymes d’une précision chirurgicale [Armstrong, Domalski et al. 1964].
14 Mais plus remarquable encore est l’unité profonde qui traverse cette immense diversité : des bactéries archaïques aux mammifères les plus évolués, en passant par les plantes, tous partagent un même code génétique, ce langage moléculaire inscrit dans l’ADN, lu et interprété sans variation fondamentale depuis l’aube de la biologie. Cette continuité, signature indélébile d’une origine commune, témoigne autant de la puissance des mécanismes évolutifs que des contraintes physico-chimiques qui, patiemment, ont façonné la biosphère. Une rigidité souple, une marge d’innovation strictement encadrée par les lois du possible, laissant deviner à quel point la vie, sous ses airs de foisonnement libre et spontané, n’a jamais cessé de négocier avec la matière et l’énergie, toujours sous le joug discret mais implacable des grandes règles du monde physique.
15 On retrouve cette trame profonde en remontant jusqu’à LUCA (Last Universal Common Ancestor), cet ancêtre hypothétique commun à toutes les formes de vie actuelles [Moody, Álvarez-Carretero et al. 2024]. LUCA, qui vivait il y a près de 4 milliards d’années, n’était pas un organisme unique, mais un ensemble de systèmes vivants partageant les mêmes bases moléculaires et biochimiques, comme le code génétique et la machinerie cellulaire. Cette reconstruction, fruit des découvertes en biologie moléculaire et en génomique comparative, révèle une étonnante continuité : tous les êtres vivants, sans exception, descendent de cette origine commune.
16 On pourrait alors en conclure qu’il n’existe, en réalité, qu’une seule forme de vie sur Terre, un vaste réseau interconnecté dont l’humanité fait partie intégrante. Cette unicité du vivant, malgré sa diversité apparente, souligne à quel point les mécanismes fondamentaux de la vie, cette chimie élémentaire et universelle, tissent une toile commune qui unit les bactéries, les plantes, les animaux, et nous-mêmes dans un héritage partagé. Une idée vertigineuse, qui réaffirme que, depuis LUCA, la vie n’a cessé d’être une et indivisible, évoluant dans une multitude de variations, mais toujours fidèle à ses origines.
17 L’ingéniosité du vivant ne cesse de fasciner. Il y a près de 3 milliards d’années, les cyanobactéries ont eu l’idée, audacieuse et visionnaire, de capturer la principale source d’énergie sur Terre : le Soleil, qui fournit à lui seul 99 % de la puissance disponible. Convertir ce rayonnement électromagnétique en liaisons chimiques pour fabriquer les matériaux du vivant et stocker de l’énergie sous forme chimique s’est avéré une invention prodigieuse. Bonne pioche, d’ailleurs, car, si l’on regarde la répartition de la biomasse sur Terre, ce sont les plantes, maîtresses de la photosynthèse, qui règnent en maîtres [Bar-On, Phillips et al. 2018]. Elles représentent près de 82 % de la biomasse totale, loin devant les bactéries, à 13 %. Les animaux, quant à eux, ne sont qu’une petite note de bas de page dans cette symphonie du vivant. Une organisation efficace, patiemment orchestrée, qui témoigne de la subtile économie énergétique et matérielle mise en place depuis des milliards d’années.
18 Le monde microbien, véritable génie de l’ingénierie du vivant, tisse un pacte silencieux mais essentiel avec la physique de la planète [Margulis & Sagan 1997]. Ce pacte, d’une ingéniosité presque inégalable, organise la circulation des matériaux nécessaires au vivant et instaure une soutenabilité d’une robustesse inouïe, capable de durer des milliards d’années. Cette imbrication intime entre la géophysique et le vivant n’est pas qu’une coïncidence : elle est le fruit des équilibres dynamiques subtilement ajustés, un ballet milliardaire orchestré par les cycles biogéochimiques.
19 L’idée que la Terre vivante est le résultat de cette interaction profonde n’est pas nouvelle. Dès le début du xxe siècle, le scientifique russe Vladimir Vernadsky avait développé le concept de biosphère, une vision révolutionnaire pour l’époque [Vernadsky 1929]. Vernadsky percevait la biosphère comme un système global où le vivant et la géophysique sont indissociables, une dynamique dans laquelle les organismes modifient et régulent les conditions planétaires, et vice versa. Pour lui, cette biosphère était bien plus qu’un simple cadre écologique : c’était un moteur d’évolution planétaire, une force géologique à part entière. Une intuition magistrale, désormais confirmée et enrichie par les recherches contemporaines, qui nous rappelle que la Terre vivante repose sur des processus bien plus vastes et complexes qu’il n’y paraît [Margulis & Guerrero 1995].
20 L’astrophysique, patiente et obstinée, explore chaque jour les confins du cosmos, révélant un univers peuplé d’une multitude de mondes insoupçonnés. À ce jour, plus de 5 600 exoplanètes ont été identifiées, nichées dans plus de 4 200 systèmes planétaires [Akeson, Chen et al. 2013]. Ce recensement céleste, fruit de décennies d’observations minutieuses et de prouesses technologiques, offre une diversité fascinante. On y trouve les Jupiters chaudes, géantes gazeuses déroutantes, qui frôlent leurs étoiles avec une audace presque insolente ; les super-Terres, plus massives que notre planète bleue, promesses d’horizons rocheux et peut-être, qui sait, habitables ; et les mini-Neptunes, énigmatiques mondes intermédiaires, ni tout à fait gazeux, ni totalement solides, mais singulièrement intrigants.
21 Au-delà des typologies, une question fondamentale anime les chercheurs : celle de l’habitabilité [Deeg & Belmonte 2018]. Existe-t-il, quelque part dans cette danse cosmique, une planète où les conditions seraient réunies pour accueillir la vie ? L’attention se concentre sur les zones habitables, ces fines bandes orbitales où la distance à l’étoile centrale permettrait à l’eau de subsister à l’état liquide. Car l’eau, dans sa simplicité moléculaire, est le fil conducteur de notre quête, le témoin potentiel d’une biologie étrangère.
22 Pourtant, cette recherche est tout sauf linéaire. Elle serpente entre les avancées technologiques, comme les télescopes spatiaux toujours plus puissants et les modèles théoriques qui peinent encore à cerner l’éventail des possibles. Chaque exoplanète découverte, chaque spectre analysé, ajoute une pièce au puzzle, tout en multipliant les interrogations. Peut-être l’habitabilité ne se résume-t-elle pas à la simple présence d’eau ou à une température clémente. Peut-être faut-il repenser nos critères, envisager des formes de vie qui défieraient nos schémas terrestres.
23 Ainsi, en scrutant le ciel, c’est aussi à une introspection que l’humanité se livre : une quête de l’ailleurs qui éclaire, en creux, notre propre place dans l’univers et sur notre planète Terre.
24 De ces recherches naît une nouvelle perspective que je propose sous le concept de « planète vivante ». À ce jour, la Terre reste l’unique exemple que nous connaissions, ce lieu où la vie, dans toute sa complexité, ne se limite pas aux organismes qui la peuplent. Pour les astrobiologistes, le vivant est désormais perçu comme une propriété planétaire, une caractéristique émergente des interactions dynamiques entre la géophysique, la géologie, la chimie et la biologie [Sasselov, Grotzinger et al. 2020].
25 J’ajoute à cette vision une idée audacieuse : les planètes elles-mêmes, par ces processus d’interaction entre le vivant et la géophysique, peuvent être considérées comme des entités vivantes à part entière. Une perspective qui redéfinit les frontières de notre compréhension du vivant, élargissant le concept bien au-delà des organismes individuels pour englober les systèmes planétaires dans leur globalité.
26 Cette idée s’inscrit dans la lignée des réflexions de Lynn Margulis et James Lovelock, auteurs de l’hypothèse Gaïa, qui proposaient déjà de voir la Terre comme un système autorégulé où le vivant et l’inerte coévoluent [Lovelock & Margulis 1974]. Mais elle trouve aujourd’hui des fondements encore plus solides, confirmés et enrichis par les découvertes récentes sur le système Terre [Steffen, Richardson et al. 2020]. Ces travaux montrent à quel point les processus biologiques et géophysiques s’imbriquent pour fabriquer des conditions favorables à la vie sur des échelles de temps vertigineuses. Une idée qui transforme notre regard sur la planète abiotique, non plus simple décor, mais acteur à part entière dans le grand théâtre du vivant.
3. Où sont les aliens et pourrons-nous devenir des aliens avec des robots ?
27 Je souligne, au passage, que cette perspective apporte une nouvelle réponse nuancée au célèbre paradoxe de Fermi, qui demande pourquoi, malgré la forte probabilité d’une vie extraterrestre dans l’univers, nous n’avons encore observé aucun signe de son existence [Webb 2002]. Si les aliens ne sont pas parmi nous, c’est peut-être parce qu’ils ne sont pas des individus, mais des planètes vivantes. Certes, certaines planètes, dites errantes [rogue], voyagent seules dans les ténèbres de l’espace, dérivant sans étoile pour les éclairer et les alimenter en énergie [Powell 2024]. Mais une question demeure : une planète peut-elle réellement être vivante sans la lumière et l’énergie d’une étoile pour soutenir un métabolisme complexe ? Une vie comme la nôtre, qui dépend fondamentalement de notre Soleil pour capturer et transformer son énergie en matériaux organiques, ne pourrait en aucun cas émerger ni se maintenir sur une telle planète errante.
28 Dès lors, l’idée même de quitter la Terre pour aller vivre ailleurs, que ce soit avec des humains ou des robots, pose exactement les mêmes questions. Mars, souvent désignée comme la prochaine étape, est une planète morte, dépourvue de métabolisme propre, un désert minéral où chaque parcelle de vie devra être arrachée aux conditions extrêmes à coups de puissance technologique et d’ingéniosité. Un effort titanesque, sans fin, pour tenter de reproduire ce que la Terre nous offre naturellement et que nous peinons déjà à préserver.
29 Les machines, pas plus que les humains, ne pourront y survivre sans une logistique d’une lourdeur écrasante, un flux ininterrompu de ressources venues d’ailleurs, comme une perfusion énergétique permanente. Et si, sur Terre, ce modèle industriel linéaire montre déjà ses limites, sur Mars, il se heurterait à une impasse immédiate. Car sur une planète qui ne produit rien, tout devra être importé, fabriqué, recyclé à près de 100 % sans perte, une exigence que même la Terre, avec ses cycles naturels sophistiqués, n’a jamais atteinte.
30 Mars, en ce sens, n’est pas une alternative. Elle est un mirage, une Terre sans sa complexité, sans sa biosphère, sans sa capacité d’autorégulation. L’illusion d’un ailleurs viable, qui repose sur l’espoir que la technique pourra pallier tout ce que nous ne savons pas préserver ici. Mais une planète stérile ne devient pas vivante par décret, pas plus qu’un robot, avec son métabolisme actuel, ne devient un être autonome par sophistication technique. Nous sommes, que nous le voulions ou non, liés à une planète vivante, et tenter de recréer cette dynamique ailleurs, avec une machinerie dépendante d’un métabolisme fossile et limité, risque fort de ne mener qu’à une autre impasse.
4. Le destin de l’humanité et de sa technosphère fait partie d’une planète vivante
31 Ce qui semble indéniable, cependant, c’est que le destin de l’humanité est intimement lié à celui de la planète vivante dont elle est une partie indissociable. Nous n’habitons pas la Terre comme un locataire dans une maison ; nous en faisons partie, enracinés dans son métabolisme comme chaque cellule l’est dans un organisme [Dubois & Halloy 2024b]. Si la Terre est vivante, c’est précisément grâce à son lien avec le Soleil, cette source inépuisable d’énergie qui alimente depuis des milliards d’années les cycles du vivant. Cette interdépendance éclaire non seulement notre propre place dans l’univers, mais aussi la fragilité et la singularité des conditions qui rendent une planète véritablement vivante.
32 Toute la physique planétaire, dans sa mécanique implacable et ses équilibres subtils, s’emploie à préserver, sur des échelles de milliards d’années, les conditions nécessaires à la perpétuation du vivant. De génération en génération, les organismes se succèdent, évoluent et produisent des formes de vie nouvelles, sculptées par le lent et patient travail de l’évolution biologique. Les humains s’inscrivent dans cette généalogie vertigineuse, eux-mêmes fruits d’une émergence biologique d’une ingéniosité sans précédent : le genre Homo. Bien avant de mériter l’épithète de « sapiens », ce genre donna naissance à des entités inédites sur cette planète, les artefacts techniques, prolongements matériels de leur imagination et de leurs besoins.
33 Ces artefacts, à leur manière, évoluèrent en parallèle des différentes espèces d’hominidés, jusqu’à accompagner l’émergence d’Homo sapiens. Nous sommes donc les héritiers, non seulement d’une longue évolution biologique, mais aussi d’une coévolution technique [Dubois 2020]. Dès le Néolithique, cette créativité technologique, déjà foisonnante, s’intensifia, diversifiant ses formes et décuplant son impact. Aujourd’hui, les techniques humaines, dans leur complexité croissante, composent une toile planétaire en perpétuelle expansion, témoignant de cette alliance inextricable entre la vie et l’ingéniosité humaine.
34 Cette technosphère proliférante a engendré ce que l’on nomme désormais l’Anthropocène, une ère singulière dans l’histoire de notre planète [Crutzen & Stoermer 2000]. C’est l’époque où les humains, par la somme des techniques qu’ils ont imaginées et déployées, sont devenus une force tellurique d’une ampleur inédite. Par leurs activités, ils modifient les cycles géochimiques, transforment les paysages et redéfinissent l’équilibre dynamique des systèmes terrestres, inscrivant leur empreinte dans les strates géologiques futures. Une période où l’ingéniosité humaine, dans son immensité, s’est muée en un phénomène planétaire à part entière.
35 Cette quête de puissance, qu’elle soit économique, militaire, territoriale ou coloniale a conduit les humains à poursuivre une autre forme de domination : la puissance physique, celle qui se mesure non plus en monnaies, en conquêtes ou en empires, mais en watts (joules par seconde, un flux d’énergie). Une puissance tangible, mécanisée, qui transcende les limites du corps humain pour mobiliser l’énergie du monde. Aujourd’hui, cette puissance physique repose en grande partie (80 %) sur les combustibles fossiles, ces réservoirs d’énergie enfouie que l’humanité puise et brûle pour alimenter ses machines, ses industries, ses ambitions et son expansion planétaire. Une puissance colossale, mais non sans conséquences, qui façonne autant le présent que l’avenir de la Terre.
36 Ce tournant décisif dans la quête de puissance survient à la fin du xviiie siècle, comme une étincelle dans l’histoire humaine, avant de s’emballer en une série d’accélérations successives tout au long du xixe puis du xxe siècle, un mouvement qui se prolonge inexorablement jusqu’à nos jours [Allen 2009], [Wrigley 2016], [Gille 1978]. Cette fuite en avant, alimentée par l’exploitation effrénée de la puissance physique des combustibles fossiles, constitue une transition majeure, peut-être même une rupture, dans la trajectoire de l’humanité. Elle marque l’entrée dans l’Anthropocène, cet âge où la force accumulée par l’homme ne connaît plus d’équivalent naturel, où la mécanique et l’énergie fossile redessinent non seulement les sociétés, mais l’équilibre même de la planète, comme une page tournée avec fracas dans l’histoire de la Terre.
37 Nous pourrions interpréter cette transition majeure comme une forme d’évolution ponctuée, une rupture brutale dans le cours de l’histoire humaine, catalysée par l’usage massif des combustibles fossiles. C’est une coévolution singulière, marquée par des sauts rapides et des transformations profondes, où l’humanité et la technosphère s’influencent mutuellement, se façonnant l’une l’autre dans une dynamique accélérée. L’énergie fossile devient alors le moteur de cette métamorphose, propulsant les humains et leur système technique dans une nouvelle ère, où chaque avancée réécrit les équilibres dynamiques entre le vivant, la matière et les sociétés.
38 L’introduction massive des combustibles fossiles dans le métabolisme de la technosphère peut être comparée à l’impact du météore qui contribua à l’extinction des dinosaures, une force tellurique bouleversant la planète. Là où le météore de Chicxulub provoqua un refroidissement global, cette nouvelle collision, métaphorique, mais non moins destructrice, engendre un réchauffement planétaire aux conséquences potentiellement cataclysmiques. Pendant plus de deux siècles, cette énergie fossile a permis à l’humanité de croître et, dans une certaine mesure, de prospérer, bien que de manière profondément inégale, jusqu’à atteindre aujourd’hui une population mondiale de 8 milliards d’individus.
39 Quelle est donc cette particularité irrésistible des combustibles fossiles ? Ce n’est pas leur densité énergétique, similaire à celle du charbon de bois, qui les rend si singuliers. Leur véritable spécificité réside dans leur nature : ce sont des stocks. Des stocks d’organismes photosynthétiques enterrés il y a des centaines de millions d’années et transformés par les processus géologiques en combustibles. En somme, les combustibles fossiles sont des réserves colossales de la photosynthèse d’il y a environ 400 millions d’années. Ce sont, littéralement, des stocks chimiques de Soleil !
40 Et c’est là toute la différence. Dans un stock, on peut puiser à la vitesse que nos techniques permettent, sans attendre les rythmes imposés par la croissance du vivant. Or, les avancées dans les industries des combustibles fossiles ont été spectaculaires. La puissance de nos hauts-fourneaux, par exemple, dépend directement de la vitesse à laquelle on peut y injecter ces combustibles, et la technique moderne permet de le faire à une cadence stupéfiante. Résultat : nous pouvons faire fonctionner des usines à des niveaux de puissance en mégawatts, voire en gigawatts. En comparaison, le charbon de bois ou le bois de chauffage, eux, restent soumis aux limites imposées par la surface des forêts et la lente croissance des arbres via la photosynthèse. Ces sources d’énergie sont contraintes par les cycles métaboliques du vivant, alors que les combustibles fossiles nous permettent de nous libérer, en apparence, de cette contrainte solaire et biologique.
41 La technosphère est énergivore, cela ne fait pas débat. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la consommation d’énergie de l’humanité suit une courbe ascendante, indifférente aux mises en garde et aux catastrophes écologiques. Mais le problème ne se limite pas à cette consommation croissante. Ce n’est pas seulement une question d’énergie, mais de puissance. Car ce qui rend ce métabolisme technique si problématique, c’est sa voracité en puissance disponible immédiatement, cette capacité à mobiliser en un instant des quantités phénoménales d’énergie.
42 Les combustibles fossiles, véritables stocks chimiques de Soleil accumulés sur des millions d’années, et les centrales nucléaires, tirant leur force des stocks minéraux d’uranium, répondent parfaitement à cette exigence. Leur densité énergétique combinée à leur vitesse d’injection permet d’atteindre des niveaux de puissance que la nature, dans son fonctionnement ordinaire, ne met à disposition qu’avec parcimonie. C’est là le cœur du problème, le système technique des fossiles, qu’ils soient combustibles ou minéraux, est intrinsèquement ce que je nomme : puissancevore.
43 Or, la puissance fournie par le Soleil, bien qu’inépuisable à l’échelle humaine, impose une tout autre logique. Son irradiance, fixée par l’astrophysique à 1364 W/m2 au sommet de l’atmosphère terrestre, ne peut être captée qu’en couvrant d’immenses surfaces et en mobilisant des matériaux pour fabriquer les convertisseurs, panneaux photovoltaïques, capteurs thermiques, biomasse. Contrairement aux combustibles fossiles, qui permettent d’accéder à des niveaux de puissance immédiats et concentrés, revenir sous la contrainte solaire signifie repenser entièrement notre rapport à l’énergie et surtout à la puissance.
44 C’est renoncer à l’illusion d’une puissance sans limite, d’une disponibilité instantanée, et admettre que la Terre fonctionne depuis toujours sur un régime d’états stationnaires et de flux contraints, et non sur une logique de stock et d’extraction effrénée. En somme, sortir du monde, surtout puissancevore, c’est accepter que l’énergie ne puisse être dissociée de la temporalité du vivant et des rythmes d’une planète finie.
45 Lorsque ces stocks seront taris, nous nous retrouverons face aux contraintes que nous pensions avoir dépassées, ramenés à cette dépendance fondamentale envers le Soleil et la photosynthèse, comme le sont toutes les formes de vie sur Terre. Une leçon, peut-être, sur l’illusion de toute-puissance.
46 Cependant, ce n’est qu’à partir des années 1970 que les climatologues nous ont révélé l’ampleur du désastre en cours. Ils ont démontré qu’en exploitant ces combustibles fossiles, nous avions percuté un « météore » invisible, mais tout aussi mortel : les émissions massives de gaz à effet de serre. Ce choc, tout comme celui du Crétacé, bouleverse les grandes composantes de la Terre, transformant les océans, l’atmosphère et les climats. Mais ici, le processus n’est pas l’œuvre d’un astre venu du cosmos, il est la conséquence directe de nos choix industriels et énergétiques. Ce météore moderne ne s’écrase pas en un instant, mais continue, jour après jour, de redessiner la planète à son image, menaçant les écosystèmes, la stabilité climatique et l’avenir même de l’humanité.
47 Mais à quoi donc sert cette formidable puissance physique arrachée aux entrailles de la Terre, fournie par les combustibles fossiles ? Elle alimente un nouveau système technique planétaire, une mécanique titanesque qui combine l’exploitation effrénée des ressources fossiles, combustibles, minéraux, métaux et métalloïdes pour façonner le monde à une échelle inédite. Les quantités de matériaux extraites et transformées atteignent des proportions vertigineuses : 24 millions de tonnes de cuivre par an, 1 300 millions de tonnes par an pour le fer. Ce flot incessant de matière, véritable torrent industriel, sculpte les océans, altère l’atmosphère, ronge les continents, métamorphosant la planète [Elhacham, Ben-Uri et al. 2020]. Mais cette voracité sans limite a un coût : elle grignote la qualité de vie des humains et détruit les écosystèmes, comme si l’humanité, dans son empressement, effaçait peu à peu ce qui rendait son monde habitable.
48 Le contraste est frappant entre le métabolisme de notre technosphère et celui des organismes vivants, ou même de la planète dans son ensemble. Depuis au moins 4 milliards d’années, la vie repose sur une chimie fondamentale et élégante, celle de CHNOPS. Ces éléments, fondamentaux, s’agencent en polymères biologiques carbonés, se mêlent à l’eau liquide et orchestrent les processus nécessaires à la vie. La géophysique planétaire, quant à elle, joue le rôle de gardienne, assurant la circulation continue de ces éléments à travers les cycles biogéochimiques, comme une mécanique invisible mais essentielle. En comparaison, la technosphère apparaît démesurée, rompant avec cette économie subtile et multimilliardaire pour imposer un métabolisme vorace, effréné, sans considération pour le juste milieu si patiemment construit par le vivant.
49 Du côté des machines, nous entrons dans le domaine d’une chimie sèche, dépourvue d’eau, qui, loin d’être un allié comme dans le vivant, devient ici une ennemie redoutée. Leur métabolisme repose sur les minéraux, les métaux et des polymères artificiels issus de la pétrochimie, autre dérivé majeur de l’exploitation des combustibles fossiles. Cette chimie minérale et industrielle, rigoureusement contrôlée et détachée des cycles naturels, construit un univers mécanique à l’opposé des processus humides et organiques qui animent le vivant. Une chimie d’une autre logique, mais tout aussi dépendante de cette même énergie fossile qui alimente et façonne notre technosphère.
50 Notre technosphère prend racine dans les entrailles de l’industrie minière et s’éteint dans les vastes décharges, suivant une trajectoire linéaire orchestrée par une chaîne de processus industriels à très haute puissance. Cette puissance, aisément et abondamment fournie par les combustibles fossiles, repose sur une maîtrise technique implacable : l’injection rapide et massive de kilogrammes de carburant pour maintenir la mécanique en marche. Mais ce métabolisme linéaire, qui va de l’extraction à l’abandon, porte en lui les germes de la rareté, de l’épuisement, et finalement, de la disparition.
51 Au fil de ce parcours, il sème destruction et iniquité. Les écosystèmes, fragiles et précieux, sont broyés sous le poids de l’extraction et de l’expansion industrielle. Des humains, parfois traités comme de simples rouages dans cette immense machine, sont exploités dans des conditions souvent intolérables, réduits à une « chair à industrie ». Cette logique insatiable creuse les inégalités, dévore littéralement le monde, et, en poursuivant son rythme effréné, fait planer un risque existentiel sur l’humanité tout entière. Une trajectoire qui, si elle n’est pas redéfinie, pourrait bien marquer une fin.
5. Une nouvelle ère des cerveaux artificiels et des robots ?
52 Dans ce contexte, étrange amalgame de paradis pour quelques-uns et d’enfer, présent ou latent, pour l’ensemble de l’humanité, surgit, au milieu du xxe siècle, une invention aussi merveilleuse que fascinante : le transistor cristallin.
53 La découverte du transistor, pierre angulaire de l’électronique moderne, se fait presque simultanément des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, les chercheurs des laboratoires Bell, John Bardeen, William Shockley et Walter Brattain, explorent les semi-conducteurs et mettent au point un dispositif révolutionnaire [Bardeen & Brattain 1948]. En Europe, de leur côté, Herbert Mataré et Heinrich Welker, travaillant pour la Compagnie des freins et signaux à Aulnay-sous-Bois, développent un composant similaire, qu’ils baptisent « transistron » [Mataré & Welker 1948].
54 Mais l’histoire, capricieuse, ne retiendra qu’un seul des deux récits. En 1956, Bardeen, Shockley et Brattain se voient décerner le prix Nobel de physique pour leurs recherches pionnières sur les semi-conducteurs et la découverte de l’effet transistor. Mataré et Welker, eux, disparaissent dans les marges du progrès, leur invention reléguée à l’oubli. Car si la science aime les avancées simultanées, c’est souvent la puissance industrielle et la mise en récit qui décident du vainqueur.
55 Véritable pierre angulaire des technologies numériques, cette minuscule prouesse technique, née de la maîtrise des matériaux semi-conducteurs, ouvre une ère nouvelle. Elle inaugure un monde où l’information se manipule à une vitesse et à une échelle jamais vues, redéfinissant les rapports humains, les structures sociales et les dynamiques économiques. Une invention lumineuse, presque miraculeuse, mais dont l’ombre, à peine perceptible, accompagne déjà son éclat.
56 Cette invention, à la fois fascinante et vertigineuse, ouvre la voie à un rêve aussi ambitieux qu’alarmant : la fabrication de cerveaux artificiels, ces esprits délocalisés, diffus, presque éthérés, disséminés à travers d’immenses réseaux d’ordinateurs empilés dans des centres de données [data centers]. Ces bâtiments, véritables cathédrales de silicium, bourdonnent comme des ruches survoltées, abritant les corps invisibles de ces intelligences artificielles, dissimulées loin des regards et du monde tangible.
57 Mais à ces entités abstraites s’ajoute une autre apparition, plus concrète, presque familière : les robots. Créatures mécaniques souvent fantasmées à notre image, ils incarnent l’autre face de cette révolution technologique. Certains roboticiens les décrivent comme des intelligences artificielles enfin physiques, dotées de corps, bien que de métal et de circuits.
58 Deux matérialités, deux incarnations distinctes. D’un côté, des corps immobiles, enfermés dans des infrastructures lointaines, distribués par un maillage tentaculaire de réseaux et de fibres optiques. De l’autre, des formes mobiles, articulées, visibles, parcourant l’espace des humains. Deux visages d’une même ambition : donner à la machine une existence, qu’elle soit ancrée dans des bâtiments saturés d’électricité ou projetée dans des silhouettes animées. Deux voies différentes, mais une même réalité : une présence matérielle, une dépendance totale aux ressources d’un monde physique, malgré l’illusion persistante d’un esprit détaché de toute contrainte.
59 Ces corps, clinquants et lisses, soigneusement polis par l’esthétique du design industriel, semblent tout droit sortis d’un film hollywoodien. Leur surface impeccable donne l’illusion du propre, du soigné, du futur maîtrisé. Mais derrière cette façade séduisante, une réalité beaucoup moins reluisante se cache. Les robots, en apparence autonomes, partagent le même métabolisme que l’ensemble de la technosphère : métaux, métalloïdes et polymères issus du pétrole. Ce sont des êtres secs, ennemis jurés de l’eau, parcourus par l’électricité qui serpente à travers des millions de kilomètres de câbles de cuivre. Leur existence même dépend de leur connexion permanente aux centrales électriques, qui, souvent, continuent à brûler des combustibles fossiles pour maintenir cette grande mise en scène énergétique en mouvement.
60 En réalité, le métabolisme des robots n’a rien de propre ni d’autonome. Il est nourri par les fumées des hauts-fourneaux, par les usines qui façonnent leurs composants et par la sueur des mineurs qui, parfois au péril de leur vie, extraient des matériaux précieux dans des pays lointains. Ces machines, qui prétendent incarner l’avenir, ne font que prolonger la trajectoire linéaire et destructrice de la technosphère : de l’usine à la décharge, en passant par les chaînes d’extraction et de transformation, leur métabolisme repose sur l’épuisement des ressources et sur une dette énergétique colossale. Leur éclat, si lisse et futuriste, masque mal leur origine poussiéreuse et leur dépendance aux forces les plus brutales de notre monde.
61 Car c’est là, au milieu des millions de tonnes par an de déchets électroniques, que les robots finiront par rejoindre leurs ancêtres technologiques, obsolètes avant même d’avoir vécu pleinement [Nithya, Sivasankari et al. 2020]. Des carcasses métalliques et plastiques, empilées dans des décharges à ciel ouvert, en attendant qu’on daigne leur trouver une utilité ou, plus vraisemblablement, qu’on détourne le regard, laissant ces vestiges témoigner de l’ingéniosité – ou de la folie – humaine.
62 Ces nouveaux cerveaux et ces créatures robotiques envahissent déjà notre monde, tels des zombies technologiques : morts d’avance à l’aune de la soutenabilité forte, mais bien décidés à occuper l’espace [Dubois & Halloy 2024a]. Ils commencent humblement, s’installant dans de petites niches où leur utilité, il faut l’admettre, peut sembler indiscutable. Mais ne nous y trompons pas : leur ambition dépasse de loin ces premiers territoires. Ils lorgnent une place bien plus vaste dans nos écosystèmes, aspirent à partager nos vies et, qui sait, redéfinir un jour ce que signifie être humain – une prétention audacieuse.
63 Pourtant, cette expansion, loin d’être naturelle ou inévitable, suit des logiques soigneusement orchestrées. Les industries qui les conçoivent et les propagent, souvent sans véritable débat démocratique, invoquent le bien de l’humanité comme justification universelle. Mais derrière cette façade bienveillante se cache un objectif plus prosaïque : l’immense profit qu’un tel avenir pourrait leur rapporter. Ces entreprises, en modelant le monde à l’image de leurs inventions, bouleversent les harmonies fondamentales, redessinant les interactions entre le vivant et le technologique sans se soucier des conséquences.
64 Mais une question demeure, persistante, presque obsédante : ces robots, avec leur métabolisme artificiel et leur dépendance insatiable à un système matériel et énergétique voraces pourront-ils jamais s’inscrire dans les écosystèmes d’une planète vivante ? Ou bien leur présence, imposée et souvent mal intégrée, ne fera-t-elle qu’accentuer l’incompatibilité croissante entre la technosphère et les états stationnaires du monde naturel ?
65 Car le métabolisme de la technosphère, fondé sur une voracité sans limite pour les combustibles fossiles, les minéraux et autres ressources non renouvelables, porte en lui sa propre fin. Par l’épuisement des matières premières qu’il consomme à un rythme effréné, il précipite sa disparition. Et si l’on évoque l’idée d’une circularité – un système où tout pourrait être recyclé, réutilisé, sans perte –, cela reste pour l’instant une illusion, car cette circularité supposée repose encore sur le même métabolisme extractiviste et destructeur.
66 À l’inverse, les processus physiques de notre planète vivante, eux, créent et préservent une soutenabilité d’une sophistication vertigineuse. Cette circularité, loin d’être linéaire ou simple, s’exprime à des échelles multiples, dans un ballet complexe et harmonieux. Elle s’étend de la fraction de seconde des processus métaboliques des organismes vivants, aux cycles saisonniers, jusqu’aux milliards d’années nécessaires aux transformations géologiques. Chaque échelle dialogue avec les autres, tissant une toile de régénération et d’équilibres dynamiques que la technosphère, avec ses mécanismes frustes et voraces, semble incapable d’imiter et encore moins de respecter.
67 Les robots, cette nouvelle espèce née de la technosphère, semblent pourtant déjà promis à leur propre extinction. Leur métabolisme demeure fondamentalement incompatible avec celui de notre planète vivante. Leur chimie, rigide et linéaire, ne participe en rien aux cycles naturels qui régénèrent le vivant ; au contraire, elle les perturbe, souvent au détriment de l’humanité et des autres êtres vivants. De leur vivant, ces machines contribueront à la richesse de quelques-uns, certes, mais au prix de la destruction progressive du reste.
68 Les robots, les cerveaux artificiels, et tous les objets industriels de la technosphère semblent, à première vue, s’être affranchis du métabolisme d’une planète vivante. Une illusion d’indépendance, certes, mais une illusion tenace. Car, tout comme les organismes biologiques, ces êtres techniques ne peuvent échapper à une forme de sélection naturelle. Aussi complexe et mystérieuse soit-elle, cette sélection finira par s’appliquer à eux. Car, au fond, toutes nos technologies sont planétaires, enracinées dans les cycles géologiques et biologiques de la Terre. Elles n’existent que grâce à cette formidable contingence évolutionnaire et géologique, ce miracle vertigineux qui a permis, ironiquement, la formation des combustibles fossiles.
69 Mais cette dépendance va plus loin encore. Ces technologies reposent sur des stocks finis – combustibles, minéraux, métaux – qui s’épuiseront inexorablement si nous poursuivons leur extraction effrénée. Et ici, la comparaison avec le vivant est éclairante. Prenons l’exemple d’un organisme humain : sa masse principale, faite de carbone, hydrogène, azote, oxygène, phosphore et soufre (CHNOPS) représente 96 % de sa composition. Mais il contient également des métaux, en quantités infimes. Chrome, molybdène, vanadium, manganèse, fer, cuivre, étain : ces éléments essentiels au métabolisme vivant sont présents sous forme de traces, diluées, représentant moins de 1 % de la masse totale.
70 Dans le métabolisme du vivant, les métaux ne sont jamais utilisés de manière concentrée. Aucun organisme ne produit de lingots purs à 99 % ou plus, car un tel raffinement demanderait une puissance énergétique bien au-delà de ce que le Soleil peut fournir par mètre carré. Ce qui, pour les êtres vivants, est une limite infranchissable, devient, pour la technosphère, une dépendance toxique. Raffiner ces métaux à des niveaux de pureté industrielle exige une puissance colossale, directement tirée des combustibles fossiles, et dépasse les capacités des cycles solaires naturels. En somme, loin d’être autonomes, ces technologies sont profondément ancrées dans les limites mêmes qu’elles prétendent transcender, prisonnières d’un métabolisme planétaire dont elles ne peuvent se libérer.
71 Conçus dans un monde d’abondance matérielle et énergétique, ils sont tributaires de cette mécanique d’extraction et de transformation qui, elle, touche déjà à ses limites. Ainsi, ce qui semble pérenne n’est en réalité qu’éphémère, condamné à s’effacer avec le déclin du système qui l’a engendré.
72 Contrairement à l’image de puissance et d’efficacité qu’ils véhiculent dans les films et les publicités futuristes des vendeurs, les robots sont, en réalité, des espèces en voie de disparition. Oui, vous avez bien lu : ces créatures envahissantes de métal et de silicium, si clinquantes et supposément infaillibles, se dirigent lentement mais sûrement vers leur propre extinction. Ironie du sort, leur survie dépend autant de la planète vivante que celle des espèces qu’ils prétendent remplacer.
73 La grande reconfiguration, pourtant déjà en cours, pourrait bouleverser profondément les sociétés humaines. Machines et algorithmes, en s’immisçant partout, redistribueront les rôles et réécriront les dépendances. Mais cette promesse d’efficacité recèle aussi un risque plus sourd. Car une fois déployés, ces artefacts pourraient bien se révéler transitoires. Faute d’écosystèmes adaptés ou de ressources pérennes, les humains pourraient, un jour, se retrouver orphelins de leurs robots. Leur introduction, tout comme la reconfiguration qu’ils auront initiée, ne seraient alors qu’une collection de fragilités supplémentaires – pour eux-mêmes, et pour les écosystèmes dont ils dépendent.
74 Alors, faut-il se mobiliser pour sauver ces espèces menacées ? Vaste programme, dirait l’un de nos esprits les plus célèbres. Car la place de la technique, loin d’être une affaire purement industrielle ou technologique, devrait faire l’objet de débats intenses et de régulations collectives. L’usage de la technique ne devrait pas être abandonné aux mains d’une minorité avide, prête à sacrifier le bien-être collectif sur l’autel du profit.
75 Mais si nous décidions de nous y aventurer, sauver les robots nécessiterait bien plus qu’un simple ajustement. Il faudrait entièrement réimaginer leur métabolisme pour le rendre compatible avec celui des humains et, au-delà, avec celui de l’ensemble du vivant. Autrement dit, il ne s’agirait pas de leur accorder une petite place bien rangée dans la technosphère, mais de les intégrer pleinement dans le métabolisme global et délicat d’une planète vivante.
76 C’est une tâche herculéenne, qui exige bien plus que des avancées techniques spectaculaires. Elle nécessite une transformation radicale de notre rapport à la matière, aux flux d’énergie et, surtout, à la planète dont nous faisons partie. Cela revient à poser une question aussi dérangeante que nécessaire : à quoi bon toute cette machinerie, si elle demeure incapable de s’insérer harmonieusement dans le tissu du monde dont elle prétend faire partie ? Peut-être faudrait-il commencer par répondre à cette question avant de vouloir sauver ce qui, au fond, n’a jamais vraiment appris à vivre.
77 L’introduction des robots dans les sociétés humaines en cours de réorganisation pourrait profondément les transformer. Cependant, devrions-nous également réfléchir et planifier la réorganisation majeure qui suivra la disparition des robots ? Devons-nous penser en parallèle une grande reconfiguration à la suite de l’introduction des robots et une grande reconfiguration à la suite de l’extinction des robots ? Penser et passer par la matérialité des êtres n’est pas un choix épistémologique, mais une nécessité.
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Date de mise en ligne : 04/03/2026